Les labyrinthes du "Je - pense"

 Par Nabile Farès


      1.                    Dessins, architectures, mythes, rites, constructions, jardins, chemins, tracés, traits, enchevêtrements, chutes, obscurités, malaises, enroulements, confusions, expérimentations, épreuves, initiations, parcours, marches, expiations, emprisonnements, faussetés, erreurs, impasses, enfermements, châtiments, perplexités, désorientations : à ce titre, le mot «  labyrinthe » désignerait un ensemble fermé et ou- vert, paradoxal, de signifiants inscriptibles en un double espace sémantique, celui d’une objectivité dessinée, interprétable et ininterprétable, analysable et inanalysable, selon une modalité visuelle, certes, mais – paradoxe – dont le sens ne serait pas épuisable, modifiable, cependant, selon les formes actualisées de croyances, formes subjectives de la perte de sens, du secret, de l’expiation, d’une dissimulation du sens,  et, dans le même temps, d’une  prolifération, surproduction de celui-ci.(1).


2.                                      Le «  je-pense », ce «  Je » qui devrait advenir «  là où s’était », selon la formule et phrase de Freud des «  Nouvelles conférences, la 31°, «  Wo es war, soll Ich verden »,  là où, - mainte- nons les guillemets de chaque coté du verbe « penser » - ça ne pense- rait pas, et dans le même temps d’affirmation là ça penserait, là où le langage, en une énergétique pulsionnelle langagière, penserait, trace- rait du labyrinthique, sans sujet qui penserait, et, ainsi, par la méta- phore, le dessin antécédent  labyrinthique, serait inscrit l’espace de chute – chute, sans parole – et de ressaisissement d’un sujet de l’a-penser - du ce qui n’a pas été pensé - pour un sujet de l’écrit, devenu,  après-coup, après virgule, différenciation temporelle, sujet de l’écrit et de sa lecture.

 

3.                                      Prenons le dessin du labyrinthe comme écrit ; le labyrinthe comme écrit d’un dessin où figureraient les tracés de l’écrit. Ce qui supposerait que les tracés, méandres, enchevêtrements, carrefours, impasses, nœuds, proliférations, sorties, ouvertures, enclaves, territoires, aventures, exploits, découvertes, conquêtes, leurres, puissent être lus d’un lieu autre que celui inscrit par et dans le labyrinthe : la figuration, - le dessin labyrinthique – ne suffirait pas à clore la dynamique du sens. La figuration indiquerait l’espace où devrait – premier mouvement d’Icare, si l’on réactualise une variation, élément, proso-  die du mythe - prendre essort, sans se brûler trop vite les ailes,  l’acte de sortie du labyrinthe qui ne saurait s’effectuer sans ce lieu autre ouvert à ce qui relève de la chute, d’une inscription de celle-ci : l’absence de ce lieu autre, «  au-delà »  non chronologique, topologiquement présent selon les tracés, les creux, les nœuds, bifurcations, carrefours, triangulations, circulations, laisserait le labyrinthe à sa solitude, selon l’expression du poète Octavio Paz,  «  Le labyrinthe de la solitude » (2), et, impasse, que l’on dira, ici, précisément, métaphorique ; ce qui voudrait dire qu’un labyrinthe qui ne serait pas l’une des métaphores cruciales du «  Je pense » nous laisserait dans l’ignorance de la découverte freudienne de l’incons- cient et de la théorie lacanienne d’un sujet de l’inconscient en son rapport au langage et à la position d’extranéité de l’Autre.

 

4.                                      Paradoxe : cette extranéité radicale n’est pas sans être présente dans cette actualité-inactualité d’un «  Je pense » et d’un « Je » qui parlerait. Césure, virgule, apostrophe, vide et présence acoustique à la surface et dans la traversée labyrinthique de la cochlée,  à la périphérie et au centre, sous formes de nœuds signifiants, einfall, les incidences verbales, les passages à l’acte, les retraits, les instances, les œuvres, les perplexités, les personnages, tout ce monde parcourant les récits en tant que personnes nommées, et, certaines fois, trop nommées, de Gilgamesh à Ulysse, d’Ulysse à Dédalus, de Dédalus à Molly Bloom, (3) de Molly Boom à Ariane, du Minotaure à Thésée, de Thésée à nous, en des allers-retours persistants de courses, de tropes, d’angoisses, de mises en suspend, de monstruosités, monstres, tortures, assassinats, jouissances, passes, inconnus,  exterminations, massacres viols,  évocations, délires, affrontements. Plusieurs récits – R’S,I – viendraient loger ici leur pertinence de vide, d’énonciation et de nécessité, de permanence et de retrait, de consistance et de secret,  de non-savoir et d’ouverture, telles ces pages inaugurales, en quelque sorte, du chapitre II de cet article de Jacques Lacan «  Instance de la lettre dans l’inconscient » : « L’in-  conscient n’est pas le primordial, ni l’instinctuel, et d’élémentaire il ne connaît que les éléments du signifiant. » (4) Plus loin, dans ce même article, on peut lire, en finale de la partie III, «  La lettre, l’être et l’autre : «  Si je parle de la lettre et de l’être, si je distingue l’autre et l’Autre, c’est parce que Freud me les indique comme les termes où se réfèrent ces effets de résistances et de transferts, auxquels j’ai dû me mesurer inégalement, depuis vingt ans que j’exerce cette pratique impossible, chacun se plait à le redire après lui, de la psychanalyse. C’est aussi parce qu’il me faut en aider d’autres, à ne pas s’y perdre. C’est pour empêcher que ne tombe en friche le champ dont ils ont l‘héritage, et pour cela leur faire entendre que si le symptôme est une métaphore, ce n’est pas une métaphore que de le dire, non plus que de dire que le désir est une métonymie, même si l’homme s’en gausse. » (5) Reprenons quelques mots cités : «…pour ne pas s’y perdre . » « …empêcher que ne tombe en friche le champ dont ils ont l’héritage… » et accordons à la sous-jacente métaphorique du laby- rinthe la dynamique de définir poétiquement le champ inscriptible et impossible, pour un psychanalyste, d’une psychanalyse ; élaboration des épouvantes laissées par le monstre, les monstres, des illusions arrimées et bercées aux abîmes et sources du céleste, des chants, jalousies, mutismes et traumas vainqueurs du désir autre.

 

5.                                      Encore quelques phrases extraites de ce même article p.524, «  Folie, vous n’êtes plus l’objet de l’éloge ambigu où le sage a aménagé le terrier inexpugnable de sa crainte. S’il n’y ait après tout pas si mal logé, c’est parce que l’agent suprême qui en creuse depuis toujours les galeries et le dédale, c’est la raison elle-même, c’est le même logos qu’il sert.»(6)

                     

6.                                     Ainsi le  texte parle-t-il tout en étant muet. L’inconscient, lieu a-topos du contradictoire, du sangmélé, du conflictuel, du polemos, du paradoxal, au-delà, non chronologique, de la chose qui vit le nez accroché au réel : «  l’homme est un dogmatique né » serait une phrase de Husserl qui pourrait servir de commencement  à une interrogation sur le sens de la métaphore – méta-phoros – ce qui serait au-dessus des formes, ce qui transforme et transporte les premières formes, la hylé première, le premier acte en un autre lieu de formes et de formulations ; lieu et non lieu inscriptible du  manque qui dessaisit le  langage de la chose tout en y renvoyant autrement. Désormais,  «  l’inconscient structuré comme un langage », à tenir compte de l’homologie, en tant qu’énergétique, point de capiton de ce qui se dit dans ce qui s’entend – «  reste oublié » - de la pulsion. Entre une énergétique pure, une profusion sémantique et mythologique, narrative et conceptuelle, shématisante, ex-iste, cette re- inscription à opérer, entendre, symboliser, différer, par la parole, l’écrit, la lecture, la création ; la métaphore serait le moment cinétique de passage de l’énergétique pure à sa dite/fusion différée, par mise en suspend de l’efficace première sans mot, mise en suspend de son désir d’actuation, de réalisation et, du même coup, d’effacement. La lettre aurait à mettre en scène le vide du rapport : l’écriture offrant un vide-passant à la lecture. La lecture émanciperait la lettre de sa clôture. Le dogmatisme, la répétition, la soumission, seraient de cet ordre de la clôture ; l’enfer, les figurations imaginaires, réelles, du rapport ; «  La divine comédie » en serait un bel itinéraire. On se rappellera ce joli livre d’Antonio Skarmeta «  une ardente patience », dont fut tiré le film «  Le facteur » où il est  sensi-blement et intelligemment question de «  la métaphore », de leurs pluralités, «  les métaphores »,  dans les dialogues des personnages de Mario Jimenez, le facteur improvisé, et de Pablo Néruda, prince des poètes, enfermé, en résidence surveillée dans une île, roman où se dépliera le labyrinthe de la politique et du poétique (7) : «  M J - … Ce n’est pas le poème qui est bizarre. Ce qui est bizarre c’est ce que moi j’ai ressenti pendant que vous le récitiez ... Comment vous l’expliquer ? Pendant que vous disiez le poème, les mots bougeaient, ils passaient d’un bord à l’autre…Tout ce mouvement m’a chaloupé… C’était ça. J’allais comme un bateau tremblant sur vos mots.

        
P N – Comme un bateau tremblant sur mes mots ? 
M J – C’est ça !
P N – Sais-tu ce que tu viens de faire Mario ?
M J – Quoi ?
P N - Une métaphore. 
M J – Mais ça ne compte pas, elle m’est venue simplement par hasard … Est-ce que vous croyez que le monde entier, je veux dire tout le monde, avec le vent, les mers, les arbres, les montagnes, le feu, 
M J – Vous parlez sérieusement Don Pablo ? 
P N – Oui, mon ami. A demain »


Nabile Farès

psychanalyste, paris



    1. On sait que le labyrinthe, en plus de la religiosité egyptienne, la mythologie crétoise, fait partie du dallage « en méandres de pavements d’église que des fidèles suivaient à genoux, selon un  chemin parcours dit « chemin de Jérusalem. » Dans le dictionnaire de poétique et de réthorique d’Henri Monier, en un sens inaugural, à l’article « Métaphore », il est rappelé que la tragédie, en tant que forme poétique, est une métaphore. On pourrait ajouter que la comédie l’est aussi, que la métaphore est un des « nœuds » du poétique et que, en tant que trope, elle est à l’intersection du dit et du non dit, de la sous-jacence et de la présence, de l’explicite et de l’implicite, du latent et du manifeste, de l’énigme, de sa persistance et de son épuisement, de son usage et de son oubli. Deux textes romanesques rendraient compte de ces deux aspects de la métaphore, « Les gommes » et « Dans le labyrinthe » de Robbe-Grillet.
    2. O. Paz        « Le labyrinthe de la solitude », ed gallimard, paris
    3. J. Joyce, dans «  Ulysse », relire le monologue de Molly Bloom.
    4. J. Lacan      «  Instance de la lettre dans l’inconscient. » ré.ed seuil 1999. p. 506 à 519, et suivantes.
    5. idem, p. 525,
    6. idem, p. 524
    7. A. Skarmeta «  Une ardente patience » ed seuil, 1987, pour la traduction.