ACTUEL ENTRE PSYCHANALYSE ET POLITIQUE


La formation en psychanalyse et la réglementation italienne

 

Par Sergio Contardi                                                                                             

 

"Noi fummo i Gattopardi, i Leoni: chi ci sostituirà saranno gli sciacalletti, le iene; e tutti quanti, gattopardi, sciacalli e pecore continueremo a crederci il sale della terra".

G. Tomasi di Lampedusa, Il Gattopardo.

 

"Contemporaneo è colui che riceve in pieno viso il fascio di tenebre che proviene dal suo tempo".

Giorgio Agamben, Che cos'è il contemporaneo ?


J’ai intitulé mon exposé “La formation en psychanalyse et la réglementation italienne” parce que je voudrais apporter mon témoignage sur la loi qui, en Italie, règlemente la formation en psychothérapie; une loi qui se propose aussi, simultanément, de réglementer la formation des analystes.  En effet, la loi n.56 de 1989 non seulement institue un ordre des psychologues mais a également la prétention de réglementer juridiquement l’univers des psychothérapies en passant, pour ce qui concerne la formation des psychothérapeutes, par des parcours de type universitaire ou para universitaire et en réservant l’exercice de la psychothérapie uniquement aux médecins et aux psychologues.


En quoi tout ceci concerne-t-il la psychanalyse ?  Comment cet acte juridique est-il en contraste avec notre éthique ?  Comment empêche-t-il l’analyste d’assumer la responsabilité de son acte ?  Selon moi, de plusieurs façons.  Examinons-en quelques-unes :

1.   Tout d’abord en assimilant, du moins implicitement, la psychanalyse à la psychothérapie.  En un premier temps, l’art. 3 de la loi précitée indiquait: « l’exercice des activités psychothérapeutiques, y compris les activités analytiques, ... » .  Après un grand débat, l’incise fut effacée, laissant la loi ouverte à toutes les interprétations possibles.  Avec pour conséquence prévisible d'être immédiatement interprétée, par les institutions, au sens restrictif : à savoir la psychanalyse est une psychothérapie.

2.   Par conséquent, la pratique analytique est réservée aux médecins et aux psychologues.  Avec un premier paradoxe.  S’il est vrai que l’analyse est didactiqueuniquement après-coup, à savoir qu’elle n’existe pas comme telle a priori, alors, en principe, il est tout aussi vrai que chaque analyse peut se révéler didactique.  Et donc le cas paradoxal où un analyste serait obligé d’interrompre le travail « didactique » de l’analyse - parce que l’analysant n’est ni médecin ni psychologue - n’est pas exclu.  (Sans compter que bien des protagonistes de l’histoire et de l’histoire récente de la psychanalyse ne possédaient pas de formation médicale ou psychologique et même, pour certains, de titre universitaire).

3.   Les objections que je viens de formuler contre cette loi proviennent à leur tour de deux constatations incontournables pour toute formation analytique :

a) L’analyse personnelle est considérée par tous les membres du mouvement psychanalytique fondamentale pour la formation du psychanalyste.

b) La relation entre analyste et patient exige que la fonction symbolique entre les deux ne soit pas préétablie par une instance fondamentalement étrangère à cette même relation, telle que l’autorité publique.  En effet, la responsabilité de l’analyste ne peut être déléguée à aucune instance tierce de type légal sans que tout le sens de la pratique analytique n’en soit faussé.  S’il y a un tiers, en l’occurrence l’Etat, qui incarne l’Autre de l’Autre, l’analyste est automatiquement privé de toute fonction symbolique, à savoir de la possibilité même de fonctionner comme analyste.  Ne reste alors que la possibilité d’une relation sur le plan purement intersubjectif, ouverte donc à toutes les perversions.


Mais surtout, en assimilant la psychanalyse à la psychothérapie, cette loi tend à déléguer à des procédures de type universitaire et para universitaire l’essentiel de la formation analytique.  Allant ainsi à l’encontre de Freud lequel, nous le savons, voulut toujours garder la formation des analystes distincte de la formation universitaire et parvint, dans l’Autriche non plus felix de 1926, à ne pas faire approuver une loi qui réservait la pratique de la psychanalyse uniquement aux médecins.

Du reste, si on lit le débat parlementaire né sur la loi 56/89, il saute immédiatement aux yeux, je viens de le souligner, que le législateur lui-même a eu du mal à faire rentrer la psychanalyse dans la classe des psychothérapies.  Comment s’en est-il sorti alors ?  Par l’énième astuce de la raison, en effaçant matériellement le mot psychanalyse de la liste des psychothérapies et en laissant à tout un chacun la tâche de deviner s’il était compris, exclu, ou ... La sentence épineuse incombe donc au juge (en Italie, il y a eu ces dernières années de nombreux procès pour abus de profession).


Dans l’attente du "verdict", nous avons tout le temps pour réaffirmer que si la psychanalyse ne figure pas sous le terme psychothérapie dans l’encyclopédie, c’est précisément parce que l’analyse est toujours un entrecroisement inextricable de thérapie et de formation subjective.  La thérapie ne se fait pas sans formation. La formation avance en provoquant des effets de thérapie.  Vouloir séparer, obligatoirement, la clinique de la formation est une vieille erreur des psychanalystes eux-mêmes.  Et même, ce fut un effet de l’institutionnalisation de la psychanalyse lorsqu’en 1920, pour la première fois dans l’histoire du mouvement psychanalytique, lacommission pour l’enseignement de la Société de Berlin prit la décision de réglementer son activité.  Aiguillant ainsi la psychanalyse vers une sorte de spécialisation au sein de la profession médicale.  En fait, dans la pratique, on attribuait aux Associations psychanalytiques tout bonnement la fonction de distribuer des diplômes de psychanalyse.

Ceci en 1920.  Depuis, les choses n’ont pas beaucoup changé, du moins en Italie, vu que environ soixante-dix ans plus tard, en 1996, la Società psicoanalitica italiana se déclare satisfaite d’avoir adhéré à cette loi, après de nombreuses hésitations.... Et, pour rester dans le champ lacanien, comment ne pas se rappeler qu’immédiatement après avoir adhéré, certains sont allés jusqu’à déclarer que cette loi – à mon sens tout à fait contraire à l’esprit de la psychanalyse et dangereuse pour sa survie en Italie – serait une loi éclairée et qu’elle représente un facteur de progrès.


Dans ce climat culturel ( ?), il ne faut pas s’étonner que le psychiatre de service se mette à réciter chaque jour ou presque dans nos quotidiens le De profundis de la psychanalyse et tout de suite après le Gloria des neurosciences.

Certes, il s’agit toujours du projet auquel aspire une partie substantielle du discours scientifique, le projet de réaliser un humanisme sans éthique (comprenez religieux).   Heidegger, Adorno, Marcuse et Althusser par leurs différentes argumentations en avaient déjà stigmatisé les bases idéalistes et révisionnistes.  N’empêche que le ton arrogant sur lequel on l’accommode aujourd’hui est un effet à attribuer dans une large mesure au fait que la psychanalyse officielle renonce à continuer à exercer son rôle culturel et intellectuel par rapport au malaise de notre civilisation.  Une déclaration de forfait sanctionnée également par l’adhésion des Sociétés de psychanalyse italiennes à la loi sur la psychothérapie.


Après presque vingt ans, quels effets a produit l’application de cette loi en Italie ?  Comment est-il possible – s’il est possible (Antigone docet) – de concilier l’acte juridique normatif avec l’acte analytique qui reste essentiellement un acte éthique ?

 

Alors, au début, nous avons posé un choix : prendre les distances de façon critique, en tant qu'Institution (Nodi Freudiani), de la Loi 56/89 qui risquait, selon nous, de mettre la psychanalyse dans le même panier que les psychothérapies.  Les raisons de ce refus ont été largement discutées et illustrées durant toutes ces années (dans de nombreux débats, textes, livres, colloques, etc.).  Je n'en citerai que deux, qui me semblent particulièrement significatives.

 

A) Bien qu'elle naisse avec Freud dans le contexte du discours médical (neurologique et psychiatrique), la psychanalyse est l'inverse de cette logique.  Par exemple, l'acception du concept de symptôme et de l'exercice du savoir développée par ces discours est différente et même opposée.

Dans le discours médical, tout symptôme, y compris le symptôme psychique, même quand il se présente comme une ressource, reste néanmoins une manifestation à éliminer, à étouffer ou à ramener à une adaptation plus congrue et complaisante aux idéaux de santé et de bien-être prédominant dans toute civilisation.  Les choses sont perçues de façon analogue dans le domaine des psychothérapies, qui partagent largement cette même logique.

Quant à l'utilisation du savoir, l'acte médical et l'acte analytique vont dans un sens diamétralement opposé.  Entre technologie, technique et stratégies d'intervention, la médecine fait du patient l'objet d'un savoir spécialisé et distant.  Et malgré quelques différences, on peut dire que les psychothérapies, quant à elles, répondent aussi à une logique d'un savoir informatif, réparateur et prescriptif.  Dans tous les cas, médecin et psychothérapeute sont et restent, durant tout traitement, les autorités et les dépositaires indéfectibles d'un savoir sur l'autre, enregistré et garanti.

Il en va autrement en psychanalyse.  Le symptôme est toujours une ressource du sujet, dont il est le tyran mais également l'identité.  Et donc l'idée de libérer le sujet de son symptôme est non seulement une bévue, mais pire, une expropriation.  Ce n'est qu'à travers son exploration et son articulation que le sujet peut arriver à modifier la structure psychique (névrotique, psychotique, etc.) qui a causé la souffrance et le malaise dont il se plaint.  Par conséquent, en psychanalyse, le symptôme trace le parcours qui peut permettre d'arriver à la guérison.  Guérison en tant que changement qui permet de renoncer au versant le plus obtus de ce même symptôme par le biais d'une sublimation, à savoir d'une formation différente de l'inconscient, dans une recomposition de l'économie libidinale.

 

Mais le savoir en psychanalyse n'est ni propriété ni certitude de l'analyste : il s'agit plutôt d'une expérience théorique en acte ... manqué.  Par conséquent, "guérison", "renonciation au symptôme" et "sublimation" ne sont autres que les termes d'un savoir toujours critique et, par un choix mûrement pesé, privé de technique.  Un savoir, donc, dont nous constatons quotidiennement la labilité et l'impermanence.  Le trait irremplaçable de la psychanalyse tient en tout cela et également dans le trajet particulier du traitement, fondé sur l'écoute de l'inconscient et sur l'infinité de l'acte.  Un psychanalyste ne fait pas de promesses de santé, mais s'engage à laisser ouvert un espace de recherche, espace que le sujet, auparavant, sentait étouffé par l'inhibition, le symptôme et l'angoisse.  En outre, il promet de maintenir vigilante et active la responsabilité de l'acte qu'il a inauguré avec son analysant.  Le travail d'une analyse est en mesure de provoquer des effets surprenants sur le savoir mais également sur la solitude et le désarroi.  Sur ce point, l'analyste ne désire pas se dérober à sa propre implication; il ne peut non plus s'en tirer en projetant et en institutionnalisant.

Aussi, il arrive de plus en plus fréquemment qu'après avoir cherché indications et réponses ailleurs, des personnes en grande souffrance, qui sentent que leur quête ne peut se terminer ainsi, demandent à entamer une analyse.

B) La position a/historique que le discours psychanalytique occupe par rapport à son époque et aux discours qu'il croise, se nourrit de l'intuition freudienne selon laquelle l'inconscient est atemporel.  Durant ses cent années d'existence, la psychanalyse a presque toujours occupé une position particulière, que l'on pourrait définirasymptotique, par rapport aux discours dominants auxquels elle s'est confrontée.

Du reste – prenons-en enfin acte et tirons-en, si possible, des conséquences – la psychanalyse a eu un semblant, une lueur de "succès", de popularité imméritée et équivoque, uniquement durant quelques brèves périodes historiques où des contingences particulières et transitoires semblaient avoir mis en crise les fondements mêmes du discours dominant à l'époque.  Ou bien quand elle a elle-même souscrit de façon acritique à l'idéologie triomphante.

Mais aujourd'hui plus que jamais, à une époque où l'on assiste au triomphe de la technique, du "monothéisme technologique", la psychanalyse ne peut que se trouver historiquement mise à l'écart (en gardant bien à l'esprit toutes les différentes significations évoquées par le signifiant écart : dévoilement, reste, refus, évitement, etc.).

En particulier, le malaise subjectif ne peut plus être toléré, si ce n'est uniquement comme maladie, dans une civilisation – la civilisation actuelle, technologique et technocratique – qui a pour but et fin une idéologie exacerbée du "bien-être".  La souffrance qui, par contre, continue, inévitablement, à émerger, doit donc être éliminée ou, tout au moins, neutralisée.  Même quand ceci s'avère vain, voire nuisible, au développement psychique de l'individu (comme je l'indique dans le point précédent).

Mais il ne peut en être autrement, car l'action de la technique se fixe pour horizon précisément l'exactitude de la compréhension en tant que capacité de dominer (Heidegger).  Il s'agit, en résumé, d'un nouveau discours du Maître.  Et la technique trouve dans ses découvertes, de plus en plus efficaces au niveau thérapeutique (psycholeptiques, psychothérapies) les instruments pour faire taire les instances du désir, sous-tendant à la souffrance psychique, que le sujet – le sujet de l'inconscient, structurellement non compréhensible ni circonscriptible dans la logique d'un discours dominant – continue à agiter en s'agitant symptomatiquement.

Qui donc – aujourd'hui plus que jamais – écoute encore ce malaise et les questions qu'il implique si ce n'est le psychanalyste ?  A une condition, toutefois : que le discours analytique reste l'inverse du discours du Maître et qu'il essaie, donc, au contraire, de porter le poids d'une subversion subjective inédite, en acceptant les conséquences imprévues de l'acte qu'il engendre.

En outre, il doit, du point de vue éthique, savoir reconnaître le sens formatif et tragique de l'exil qui le concerne structurellement.  L'exil, qu'il trace lui-même, en affirmant et en présentifiant continuellement l'existence de l'inconscient, au cœur de toute civilisation et dans le malaise qui en dérive.  Il s'agit donc d'apprendre à appartenir à l'exil qui nous appartient.  Un exil non solitaire, non subi, mais actif et partagé de façon critique avec quelques autres.

 

Nous avons ainsi souligné au moins deux des raisons qui nous ont empêché de suivre et de nous adapter à une loi de l'Etat qui risque, par son exécution, de confondre psychanalyse et psychothérapie.  En lui reconnaissant toutefois le mérite d'avoir su – si on veut la lire vraiment, cette loi – replacer la psychanalyse, paradoxalement, dans la position Unheimliche et étrangère qui lui revient.

C'est ici, toutefois, que se pose une autre question.  Si une association psychanalytique juge ne pas pouvoir s'adapter aux paramètres de cette loi, quelle fonction peut-elle remplir ?  Et encore : partant du préambule que dans tous les cas, aucune association psychanalytique et aucun dispositif, mis en œuvre jusqu'à présent par ces mêmes associations, ne peut garantir la formation d'un analyste sans trahir les principes régissant la logique de la psychanalyse, comment pouvoir encore aujourd'hui travailler ensemble à la théorie psychanalytique ?  En d'autres termes, pas d'école de psychothérapie, pas d'institut pour une improbable garantie sur la "formation" de l'analyste.  Et donc, que faire ?

Pour l'instant, notre réponse consiste à dire qu'il faut, par exemple, prendre acte qu'il n'est pas possible de proposer un enseignement direct, universitaire du savoir psychanalytique.  Ce qui peut exister de plus authentique en psychanalyse est, plutôt, sa transmission.  La transmission d'un désir en acte et du style avec lequel il s'effectue.  A savoir, ce qui est impliqué par le passage du travail du transfert (analyse personnelle ou clinique psychanalytique où un analyste "s'autorise uniquement de lui-même") au transfert de travail (où un analyste s'autorise à développer une élaboration théorique personnelle uniquement en se confrontant avec quelques autres).  Rendant compte, de la sorte, publiquement aussi, de la théorie qui épaule et soutient son travail clinique.

En somme, tout en respectant les raisons des Associations qui organisent un enseignement de la théorie psychanalytique, nous continuons à préférer (comme nous l'avons fait ces quinze dernières années) notre pratique théorique en psychanalyse.  Une pratique qui implique simplement une confrontation entre analystes, même avec des non analystes s'intéressant aux découvertes de la théorie de l'inconscient.  Comme ça a été le cas, du reste, de Freud à nos jours, mais uniquement quand la meilleure tradition psychanalytique est parvenue à se faire valoir.

Il s'ensuit que ce travail de recherche, à effectuer, on l'espère, en dehors de toute scholastique et laissé exclusivement à l'éventuelle invention de chacun, nous impose une réflexion théorique libre d'entraves bureaucratiques et d'entraves transférentielles agies (c'est-à-dire altérées par la suggestion).

Telle est la tension critique qui nous anime; tels sont le désir et l'éthique qui nous engagent.  Bref, nous voudrions rester analystes uniquement par choix, c'est-à-dire par désir de l'accomplissement de l'acte analytique où se situe le cœur de notre aventure subjective.

 

Je voudrais maintenant reprendre quelques points que je n'ai fait que survoler tout à l'heure.  Je partirai, donc, d'un préliminaire : notre errance à nous, analystes, réside dans le fait qu'après cent ans de diverses vies associatives –c'est-à-dire de solitudes partagées – nous considérons encore, trop souvent, que nous associer doit avoir, forcément et nécessairement, pour seul but la formation de l'analyste.  Et, tout au plus, nous appelons "laïque" la formation qui voudrait préserver notre "objet de culte" de la dissolution de l'époque actuelle et des lois sur la psychothérapie.

Pour ce qui est de l'angoisse vis-à-vis de la "dissolution" de l'époque actuelle, il suffirait peut-être de rappeler, en guise de consolation, les mots que Borges dédie à O. Wilde : "c'était un génie; dommage qu'il ait vécu à une époque terrible ... comme tout le monde, du reste".  Pour ce qui concerne "l'objet de culte", je l'admets,  les choses sont un peu plus compliquées.

Bref, la "formation du psychanalyste", et sa formalisation, a toujours été le mirage – et puis le cauchemar – de toute institution analytique.  Et il faut le dire, sur ce point, sur ce que l'on appelle la formation de l'analyste, la "tristement célèbre" loi 56/89 - si on la prend au pied de la lettre- rend finalement justice : la seule formation institutionnelle possible dans le domaine psy est celle du psychothérapeute !

En effet, en raison de sa nature et de sa logique, le discours juridique tend à se substituer, pour les colmater, aux brèches éthiques des autres discours et, donc, au lien social chancelant qui en découle.  Dans l'exemple italien : "mains propres" in absentia éthique du discours politique, ou la loi sur les psychothérapies in absentiaéthique du discours analytique.

On pourrait même ajouter que la loi sur la psychothérapie a été motivée également par l'opiniâtreté avec laquelle les Sociétés de psychanalyse ont exhibé le fétiche de la "formation du psychanalyste".

Mais, en Italie, la réaction des institutions psychanalytiques à la loi de l'Etat a consisté tout simplement à rejeter la vérité née du discours juridique.  Soit en y souscrivant de façon acritique soit en la déniant dans les faits.  Je ne m'y attarderai pas, c'est une histoire trop récente et archiconnue.

Ecoutons quand même encore leur jérémiade : si notre fétiche (la formation de l'analyste) – l'unique objet qui justifie à nos yeux notre existence en tant qu'associations – vient à disparaître, comment tolérer de continuer à vivre ensemble ?  A savoir comment tolérer de fonder notre désir sur l'absence ... d'un fétiche ?!

Cela ne vous semble-t-il pas une pleurnicherie pour le moins curieuse de la part de psychanalystes ?

Et alors pourquoi ne pas trouver le courage d'affirmer, peut-être avec trop de sancta simplicitas, que s'associer entre psychanalystes, que travailler ensemble en psychanalyse a surtout pour but de solliciter continuellement une découverte : la découverte du talent et de l'antinomie de chacun.  Et n'a certainement pas pour but de recruter des analystes.  Même s'il est sans doute souhaitable, bien que jamais acquis, qu'ensuite, au long de ce parcours, se produisent des effets de formation.

Aussi, parce que, effectivement, pour dialectiser la question du savoir et de sa transmission en psychanalyse et pour pouvoir parler du lien entre analystes, il faut introduire au moins un autre terme : vérité.  Si un psychanalyste, ou une association psychanalytique, ne continue pas à s'interroger, comme nous l'ont enseigné Freud et Lacan sur la relation entre le sujet et la vérité – à savoir sur ce qui doit arriver à l'être du sujet afin qu'il puisse accéder à une part de vérité et en retour, à ce que le sujet peut transformer en soi pour avoir eu accès à un morceau de vérité – il risque de retomber inévitablement dans quelque forme de positivisme, de psychologisme.

Du reste, comme Foucault nous le rappelle, si la psychanalyse abandonne les très anciennes questions de l'epimeleia heautou, c'est-à-dire de la spiritualité comme forme d'accès à la vérité, elle risque de ne plus considérer la formation de l'analyste comme l'une des conditions de la formation du sujet en tant qu'effet de vérité.

Si la formation de l'analyste, poursuit Foucault, est vue presque exclusivement en termes sociaux, en termes d'organisation ou sur le plan de simples problèmes d'appartenance (à un groupe, à une école, etc.), le prix payé est de réduire la formation même à l'oubli des questions relatives au rapport entre vérité et sujet.  Ce qui est arrivé effectivement la plupart du temps dans l'histoire des institutions psychanalytiques.  Et Foucault conclut en affirmant que ce qui rend les analyses théoriques de Lacan aussi intéressantes et importantes dépend, justement, du fait qu'après Freud, Lacan a été le seul à avoir voulu recentrer la question de la psychanalyse précisément autour du problème entre sujet et vérité. En effet, comment fonder l'association entre analystes, comment fonder leur lien social ou, pire, leur formation sur un savoir, lequel ou bien n'est pas ou bien, s'il est, est différent du savoir inconscient : est déjà connaissance ?  Une connaissance qui, si elle devient théorie analytique, ne peut que poursuivre d'autres vérités.  Et qui, par contre, si elle ne se constitue pas comme point de fuite, devient rapidement savoir universitaire.

N'oublions pas que, pour la psychanalyse, tout objet du désir – étant l'objet primaire forcément perdu – ne peut se constituer qu'en tant qu'objet en perte.

Notre savoir, y compris notre savoir théorique, ne peut donc qu'être un savoir en perte (une non-connaissance) qui délivre un reste : un point de vérité subjective.  Autour de ces points (Freud dixit), l'analyste construit sa théorie ... et le psychotique ses délires.

Et alors pourquoi ne pas accepter le défi impossible qu'être analyste nous impose : fonder le lien social entre psychanalystes, nos associations, en ayant pour but, non pas la formation de l'analyste – énoncé d'un savoir – mais précisément les formations de l'inconscient – émergence de vérités partielles et transitoires – et donc notre confrontation théorique avec elles à travers une non-connaissance, c'est-à-dire à travers la suspension de la connaissance déjà acquise ?

 

Nous en revenons donc, entre autres pour arriver à une conclusion partielle, à la question du choix posée au début de mon texte.  Le choix, chacun de nos choix, est définissable comme une confrontation du sujet avec la castration qui le concerne.  Dans l'acte de choisir, quelque chose se perd ... peut-être irrémédiablement.

En ce sens, par exemple, l'hystérie évite le choix par son passage à l'acte souvent inconsidéré; tandis que la névrose obsessionnelle reste douloureusement suspendue dans le doute, souvent en un temps qu'elle espère infini.

Le choix, donc, est la mise en acte d'une décision éthique du sujet.  Et il comporte – dans son effet de rétroaction signifiant– la prise de responsabilité de son acte.

"Wo Es war, soll Ich werden", l'éthique de la psychanalyse peut être comprise également comme la tentative incessante de se retrouver sujet dans l'acte, et dans le choix ou la décision que cet acte a comporté.

Et aujourd'hui encore davantage, à une époque où notre modernité (définissez-la comme vous le préférez : postmoderne, société liquide, perverse, sans père, etc.) me semble avoir pour effet principal précisément une impossibilité éthique de choisir.  Or, si telle est la sphère où s'inscrivent les cadres cliniques de nos analysants, il faut peut-être réaffirmer avec décision la différence entre la psychanalyse et les diverses psychothérapies : c'est-à-dire souligner le fait que la psychanalyse est avant tout une pratique consistant à écouter et à prendre soin pas tellement de la douleur d'un sujet mais du sujet même d'une douleur.

La question devient alors la suivante : comment l'analyste peut-il rester, dans notre modernité, un symptôme et ne pas se faire intégrer ou expulser (comme il semble que ce soit parfois déjà le cas) ?

Outre de résistance à la psychanalyse, peut-être serait-il temps de commencer à parler de résistances de la psychanalyse (Derrida) ?  En d'autres termes : peut-être pourrions-nous déduire que précisément aujourd'hui seulement, à l'époque de son exil, il est permis à la psychanalyse de se réapproprier de la force de son identité.  C'est-à-dire de revitaliser le sens éthique et clinique du travail freudien.  En ce sens, j'estime qu'il faut renforcer et, si possible, partager avec vous certains points qui me semblent incontournables :

- la psychanalyse n'est pas une psychothérapie parce qu'elle n'est pas une technique à appliquer : la "technique" d'un analyste est son style.  En somme, la psychanalyse est une expérience pas une expérimentation.  Elle est une expérience de discours qui s'accomplit en une pratique de parole singulière.

Or, il est évident qu'à l'époque de la technique, la psychanalyse ne peut que reprendre, et je dirais même réclamer, sa fonction "élitaire" de cure du sujet.  Quitte à réaffirmer, avec Freud, qu'aucune psychothérapie ne produit autant d'effets de thérapie que l'expérience d'une analyse conduite jusqu'à un changement subjectif souhaitable.  A la guérison, donc, qui procède, comme je l'écrivais au début, par des rectifications de l'économie libidinale du sujet ...  Il me semble donc évident que nous ne pouvons continuer à poursuivre la "modernité" en poursuivant des signifiants qui n'appartiennent pas à la logique de notre discours.  Un discours, ne l'oublions pas, qui est, et doit rester, l'inverse du discours du Maître dominant à une certaine période historique.

Un exemple parmi tant d'autres : si le sujet de notre époque, du "monothéisme technologique", est le consommateur – consommateur potentiel de la (pseudo) infinie série d'objets du désir que la technique produit – il en découle que le signifiant "garantie" devient immédiatement un signifiant maître (il faut, en effet, "garantir" le consommateur précisément pour se garantir sa fidélité).  Signifiant maître auquel, évidemment, la psychanalyse ne peut et ne doit pas s'adapter.

En d'autres termes : comment est-il possible de penser de "garantir" ou de "rendre compte des résultats" d'une expérience aussi subjective que l'expérience psychanalytique sans l'entacher irrémédiablement et la rendre tout bonnement impraticable ?

Malheureusement, et il faut en prendre acte, c'est déjà ce qui est en train de se passer, avec la complicité de nombreux analystes.  Le moins que l'on puisse leur dire est qu'ils ne savent pas ce qu'ils font.  Ce qui, pour un analyste qui, comme je le soulignais tout à l'heure, a pour responsabilité éthique et théorique de répondre de son propre acte, me semble plutôt surprenant.

 

Je voudrais maintenant, en guise de conclusion, résumer et réarticuler rapidement les deux points selon moi centraux dans l'élaboration de mon texte :

- la formation d'un analyste est uniquement un effet – quand il se produit (mais on ne peut s'en apercevoir qu'après-coup) – de son analyse.  Et si cet effet se produit, quelqu'un peut arriver à s'autoriser en tant qu'analyste uniquement comme effet de cette formation subjective particulière.  Cette formation subjective (ou del'inconscient) l'amènera à désirer écouter l'inconscient d'un autre dans sa pratique clinique et à être dans les conditions pour le faire.  Mais elle l'aura aussi préparé à "lire" – dans une logique de structure de discours particulière – les antinomies, les discordances, les résistances, les effets de transfert, etc. etc. : bref, les bizarreries que l'inconscient effectue à son insu.  Et à désirer en témoigner à travers sa pratique théorique qui exige une confrontation avec quelques autres.  En ce sens seulement il est permis d'affirmer qu'une analyse aura été "didactique"

- Par conséquent, on peut en déduire que la tâche éthique d'une institution psychanalytique ne peut et ne doit certes pas consister à "former" ou à "garantir" la formation d'un analyste.  Mais seulement à favoriser les conditions de liberté où sa pratique théorique peut s'exercer.  Facilitant de la sorte les inventions de chacun, en respectant les temps, le rythme, l'allure de chacun.  En cherchant ainsi l'idiorrythmie dont parle R. Barthes, car : "Le pouvoir – la subtilité du pouvoir – passe par la dysrythmie, l'hétérorythmie".

 

Je me rends compte – parce que, entre autres, c'est déjà arrivé – que tout ceci (parler d'exil de la psychanalyse, d'impossibilité de garantir quoi que ce soit de la part des institutions psychanalytiques, etc.) peut s'avérer irritant et utopiquement subversif.  Bien que, personnellement, cela me semble, de façon plus modeste, une réflexion sur ce qui résulte de l'enseignement de nos maîtres en psychanalyse et de notre expérience clinique et associative personnelle.

Ou encore – et ceci aussi a déjà été dit – ma réflexion peut sembler une déduction arbitraire mêlée d'un inutile "pessimisme romantique".

Pour ce qui est du pessimisme, il suffit de songer au caquetage sur le tristement célèbre "pessimisme freudien".  Ou encore, on pourrait réfléchir avec plus d'attention à ce que Lacan affirmait lors d'une conférence à Rome en 1974 : à savoir que, pour notre civilisation, la psychanalyse est surtout un symptôme et que, tôt ou tard, on arrivera à éliminer aussi cette "maladie" fastidieuse.

Du reste, comme l'écrit Freud dans une célèbre lettre au pasteur Pfister : "... mon pessimisme me semble donc être un résultat, l'optimisme de mes adversaires une hypothèse."

En d'autres termes, je pense qu'en fin de compte, ce qui peut le mieux résumer ma position est la réponse que M. Safouan donna à quelqu'un qui lui demandait : "Comment voyez-vous l'avenir de la psychanalyse ?".

Safouan répondit (et, aujourd'hui encore, je ne vois pas de meilleure réponse) : "On peut examiner la question dans une perspective plus ample : quelle est aujourd'hui la place de la psychanalyse dans la civilisation ?  Je dirais, alors, que l'idée de la psychanalyse en tant qu'arme contre le malaise dans la civilisation – qui constituait l'espérance de la première génération d'analystes et, peut-être, de Freud lui-même – actuellement, face à l'ascension irrésistible de la technologie dans la vie sociale, touche presque à sa fin pour les analystes eux-mêmes.  Et puis, du reste, que peut faire une société de psychanalyse contre ce malaise sinon, tout au plus, ce que, font, par exemple, depuis toujours certains artistes, en particulier certains écrivains qui sont des hommes de vérité – lesquels, d'ailleurs, savent bien que la lutte est inégale ?  Mais le fait de le savoir ne les empêche pas d'écrire.  Voilà la leçon qu'ils transmettent : pourquoi un sujet existe-t-il ?  Il existe pour servir son désir.  Notre désir persiste même si la cause est perdue.  Et alors je m'en fiche !  Je la défends précisément parce que c'est là qu'est mon désir.  Et donc dire qu'aujourd’hui la psychanalyse n'a pas de grandes choses à faire n'est pas une bonne raison pour que les psychanalystes cessent de défendre sa cause.  Même s'ils la considèrent perdue". 

Sergio Contardi