Rêver de réparer l'histoire

de Jean-Jacques Moscovitz

Editions Ères - Collection Le Regard Qui Bat - janvier 2015 - 208 pages - 25€

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Cinéma et psychanalyse se regardent et s’écoutent, nouant l’intime, le social et le politique. Images de cinéma et paroles en séances gardent leur part de mystère grâce à la surprise et à la beauté des mots et des images, quelle que soit la génération à laquelle on appar-tient. Art du cinéma et intelligence de l’approche psychanalytique enrichissent notre regard et notre écoute et laissent espérer quelque apaise-ment relatif à notre histoire intime, familiale et/ou collective en lien avec la grande Histoire. Psychanalyse et cinéma font oeuvre émancipa-trice pour le sujet et la société.

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RÊVER DE RÉPARER L’HISTOIRE Entre psychanalyse et cinéma

Comment être témoin de ce qui se passe sous nos yeux, dans nos têtes, comment l’inscrire pour s’en défaire, se défaire du traumatisme des violences du monde. Début janvier 2015 à Paris, à Vincennes a eu lieu une attaque du genre humain. Le genre humain se définit d’être doué de la parole, de pouvoir être artiste, ou simplement citoyen, juif , policier, journaliste. L’auteur ne parle pas de cet attentat, car sorti à la mi-janvier, Rêver de réparer l’histoire était sous presse. Mais tout le trajet que nous fait parcourir l’auteur de ce livre est un acte testimonial, un vécu de ce qu’il ressent de par son exercice de psychanalyste et sa position de spectateur de films, de films du grand cinéma : Shoah, Le Dernier des Injustes, tous deux de Lanzmann, the Memory of justice de Marcel Ophuls, et beaucoup d’autres. Tous ne sont pas des œuvres centrées sur la Shoah, ou de ce qu’il appelle, du mot de Walter Benjamin, Rupture de l’Histoire. Des films y sont en bonne place comme Gloria de Cassavetes, Zelig de Woody Allen, A Dangerous Method de David Cronenberg, La Grammaire Intérieure de Nils Bergmann, etc. Il allie son analyse filmique aux apports majeurs de la psychanalyse comme Malaise dans la civilisation de Freud, où dans ce texte de 1929, le fondateur de la psychanalyse aborde l’opposition entre les pulsions d’Éros et les pulsions de Thanatos. Et loin de faire de ces deux sortes de pulsions, des équivalents du Bien et du Mail, l’auteur les situe comme formant le psychisme de tout un chacun, face au politique , au collectif.

Voilà le difficile à montrer. Le crime dont il s’agit est l’acte commis par les totalitarismes, que ce soit la meurtre des juifs dans la Shoah, le génocide des Tutsis, l’islamo-nazisme d’aujourd'hui. C’est de l’ordre du collectif, qui a une prise inouïe jusqu’alors sur notre subjectivité, sur notre nature d’être des parlants. Comment le contemporain agit sur notre intime de sujet, voilà la question de JJ Moscovitz. C’est l’effraction de la grande Histoire qui envahit l’intime. Face à quoi il faut faire en sorte que le sujet reprenne une place qui soit la sienne. En découle l’insistance persistante que Lacan et les psychanalystes mettent dans ce terme de sujet. Le cinéma nous indique ce malaise, le malaise du rapport entre sujet et collectif. Ainsi JJ Moscovitz nous donne t-il à lire un interview de Francoise Dolto sur le film Shoah, où notre si inventive psychanalyste avec les enfants lance : « La psychanalyse nous enseigne qu'il n'y a ni bien ni mal pour l'inconscient ». Et notre auteur d’évoquer le questionnement de Lacan sur le « drame du nazisme », face à quoi Lacan avance « sous quel voile reste encore caché ce mystère, que pour quiconque est capable, vers ce phénomène, de diriger un courageux regard…. ». Et là de citer Lanzmann : « Diriger sur l'horreur un regard frontal exige qu'on renonce aux distractions et échappatoires, d'abord à la première d'entre elles, la plus faussement centrale, la question du pourquoi, avec la suite indéfinie des académiques frivolités ou des canailleries qu'elle ne cesse d'induire ».

Au Procès de Nuremberg est filmée Marie-Claude Vaillant-Couturier et Ophuls nous donne cette image d’archive où, après avoir témoigné, elle toise un par un les grands criminels nazis d’un regard qui est bien plus que tout jugement qui pourtant pointe l’index sur cette jouissance des meurtres commis. Ce regard de MC Vaillant-Couturier est magnifique, il va au delà de la vérité instaurée par le droit, il nous humanise chacun, il est frontal et courageux à la fois, il crée des mots à venir pour dire la violence nue. Cette « violence nue », ce mot est de Lanzmann. Dans Shoah il filme la Maquette d’Auschwitz, comme dans un ultime mouvement de montrer l’horreur. Qui reste ô combien irreprésentable. Aucun atermoiement malgré des tentatives désespérées et dérisoires de Godard et d’autres affirmant que des photos des chambres à gaz en action existeraient quelque part….

Aujourd'hui, le mot d’André Malraux est à citer. L’auteur le fait à propos de janvier 2015 dans le blog de son association Psychanalyse actuelle dans un article intitulé d’une boutade « Si Freud était né avant le Christ, nous n’en serions pas la... ».

Cela fait écho à la fameuse « prophétie » des années 1950 attribuée à André Malraux:[1] « Le XXIe siècle sera religieux (ou spirituel) ou ne sera pas » .

En 1955 il dit ceci : « Depuis cinquante ans la psychologie réintègre les démons dans l’homme. Tel est le bilan sérieux de la psychanalyse. Je pense que la tâche du prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu’ait connu l’humanité, va être d’y réintroduire les dieux. ».

Nous voilà ici face à cette qualité d’étonnement de JJ Moscovitz dont son livre fait preuve entre cinéma et psychanalyse. Concluons sur ces quelques lignes écrites par notre auteur dans la frayeur que nous avons tous ressentie en ce début 2015 et qui sont dans le droit fil de son propos quand il ajoute le mot de politique dans le sous-titre de son ouvrage.