Situation du monde contemporain

Date de publication : Nov 11, 2020 1:59:41 PM

Situation du monde contemporain

Par Emmanuel Brassat

Synthèse synoptique

Pour comprendre ce qui nous arrive sans rester prisonniers de l’agitation médiatique et du climat d’anxiété qui s’est déployé, il faut prendre en compte plusieurs phénomènes d’ensemble déterminants à la fois structuraux et d’ordre historique.

1/ Les conséquences économiques critiques de l’épidémie de Covid19 ne sont pas seulement causées par l’épidémie et les mesures qu’elle entraîne. Elle provoque seulement leur accentuation. Depuis quelques années, le fonctionnement du capitalisme est régulé de fait par des crises qui, désormais gérées au mieux avec des instruments théoriques et pratiques puissants - en partie issus de la critique socialiste de l’économie capitaliste et en réaction vis-à-vis d’elle - évitent son effondrement et assurent tant bien que mal sa conservation. Le passage à une économie mondialisée organisée par les systèmes numériques et les nouvelles régulations qu’ils permettent, cela aux dépends de toute autre forme d’échange et de production économiques, se voit aussi accéléré. L’un de ses traits est la prolétarisation et l’industrialisation du travail intellectuel et des professions libérales : santé, droit, enseignement, recherche scientifique, ingénierie. En ce sens, la crise de la Covid permet l’accélération de la liquidation de ce qui subsistait de l’ancienne économie (antérieure à la numérisation des échanges et de la gestion des activités de production, de commerce et de capitalisation). Les crises économiques permettent assez naturellement à l’économie capitaliste un réajustement des formes de l’activité en détruisant du travail, de l’entreprise et du capital pour relancer les processus d’accumulation de ce même capital. Rappelons que la crise actuelle de l’économie, définie comme un système économique global dépendant de la valorisation du revenu du capital, crise que le capitalisme provoque et qui le limite tout à la fois, est déterminée par la concentration extrême et inégalitaire des revenus du capital, la faiblesse des salaires, le chômage massif, la disparition partielle du travail due à la numérisation, la faiblesse mondiale de la consommation, la surproduction des biens, la privatisation des services publics, la concentration de la valorisation des capitaux dans l’activité financière, la désintégration ou affaiblissement des Etats-nations. De tels processus impliquent des phénomènes massifs de paupérisation, d’exclusion sociale et de déqualification qui maintenant atteignent aussi le prolétariat qualifié, les classes moyennes, la bourgeoisie moyenne et qui sont susceptibles de générer des violences sociales. Paradoxalement, des groupes sociaux salariés nouveaux en bénéficient massivement sous condition d’une acceptation des conséquences sociales et culturelles de cette transformation : professions de la communication, de la gestion et de l’évaluation, de l’industrie culturelle du divertissement, ingénieurs et techniciens du numérique, entrepreneurs du numérique, de la santé, de l’enseignement, militaires, professions sécuritaires.

2/ Avec les mesures de confinement et le recours au télétravail qu’elles appellent, le processus global de numérisation du travail, en partie autoritaire, s’accentue et force de fait les multiples résistances qu’il rencontrait encore. Ces résistances sont dues à la disruption culturelle et sociale que l’informatisation provoque et à la déperdition des pratiques sociales de vie ou de travail que celle-ci induit, accompagnée d’une crise des statuts sociaux, de la définition des fonctions et des qualifications professionnelles dont l’un des traits est la dédifférenciation. La numérisation des échanges et des formes du travail a pour conséquence de nombreuses et puissantes transformations de l’organisation sociale et des modes d’administration de la société. Elle a donc des conséquences politiques et institutionnelles majeures.

3/ La conjonction des processus de réadaptation du capitalisme dans son ensemble et de numérisation des sociétés, dans leurs effets différenciés, engendre une évolution politique nouvelle. L’exercice du pouvoir politique devient celui d’un contrôle généralisé des formes de la communication numérisée, celles-ci étant à la fois déterminantes des liens sociaux, des modes de production, des formes culturelles et des processus politiques.

Les pouvoirs politiques étatiques, ne pouvant résorber les crises sociales que le capitalisme mondialisé numérisé engendre au sein des équilibres sociaux nationaux - crises se manifestant par la perte de consensus stabilisés et négociés entre forces sociales et politiques, entre groupes sociaux - accentuent les mesures autoritaires et le contrôle global de la vie sociale.

Une telle évolution illibérale, qui se produit dans tous les Etats, pas seulement dans ceux qui sont déjà institutionnellement autoritaires comme la Chine, se traduit par le recours à des mesures d’urgence qui sont de fait, et peu à peu de droit, un maniement institutionnalisé de procédures relevant d’un état d’exception – ou correspondant à un état de guerre. Elles conduisent à une limitation progressive des

libertés juridiques fondamentales et à leur suspension partielle, momentanée ou définitive. Un tel processus s’accompagne très naturellement de l’augmentation et de la multiplication de lois pénales et sécuritaires, créant sans cesse de nouveaux délits, ainsi que de pratiques répressives organisées aux limites de la loi, notamment dans la gestion de plus en plus policière de l’espace public et du contrôle des échanges et déplacements, ainsi que des manifestations politiques sur la voie publique.

La numérisation des sociétés et de leur activité, du fait également de l’extension des réseaux d’échange et de communication qu’elle permet et appelle, entraîne une généralisation du contrôle administratif et technologique de la vie sociale par des moyens numériques. La puissance technique de ces moyens permettant la mise en place de procédés de surveillance, de contrôle et de répression sans précédent dans l’histoire humaine et qui ont déjà de fait modifié très profondément les formes politiques issues de la modernité juridique libérale.

4/ Trois remarques complémentaires sont ici nécessaires.

● De tels processus généraux n’impliquent pas qu’il n’y ait aucune résistance et pratiques alternatives indépendantes et singulières à leur déploiement.

● Leur caractérisation comme procédant de formes totalitaires est possible, mais elle appelle à discussion à la fois du point de vue de leur désignation comme tels et du degré réel d’extension de leur possible hégémonie.

● Les technologies numériques, dans leurs usages possibles, si elles ne sont pas absolument réductibles à un modèle social autoritaire, à l’organisation capitaliste productiviste du travail et des échanges et à un contrôle social informatisé, dépendent tout de même très largement d’un régime ou dispositif de discursivité qui modifie les conditions sémantiques et fonctionnelles de la culture commune et de la subjectivation individuelle.

Pour conclure provisoirement, l’épidémie de Covid 19 conjuguées aux tensions provoquées par les épisodes diffus de violence terroriste, indépendamment de la réalité désastreuse de leurs effets réels sur les personnes, tendent désormais à accentuer, intentionnellement et inconsciemment, idéologiquement et matériellement, des processus de transformation politique, économique et sociale qui relèvent d’une mutation des normes et modalités de l’organisation des sociétés industrielles à l’âge de l’hyper-capitalisme darwinien post-néolibéral.

Le 7 novembre 2020

Emmanuel Brassat