Septembre 2009

Shabbat inconscient et histoire ouvrière

Par Nabile Farès

Enfin une heureuse et bonne nouvelle en provenance d’Algérie, annoncée par le dernier conseil des ministres du 21 juillet à propos de ces journées qui seront désormais celles du repos hebdomadaire des algériennes et de algériens : vendredi-samedi à la place du jeudi-vendredi ; comme si l’Algérie, à travers ce passage, récupérait une partie importante d’histoire, de géographie, mémoire historique, religieuse, linguistique, cultuelle, et culturelle, concernant le judaïsme, «  son » judaïsme, et à travers lui, et, elle, le Maghreb.


Belle coïncidence pour une reconnaissance, re-filiation, transmissions, remémorations des histoires, l’histoire de l’Algérie, tout comme l’histoire de bien d’autres pays, est intimement prise dans des référents hébraïques, sémitiques, judaïques, toujours présents en dépit des effacements coloniaux, impériaux, républicains ou militaires qui ont rendu cette histoire si sensible, si difficile à aimer, comprendre, vivre, enseigner, aujourd’hui, d’une façon sereine, bénéfique et, surtout, prospective.

On ne se débarrasse pas d’un passé, d’une réalité historique.

On apprend à les vivre sur un autre mode que celui qui, à un certain moment et pendant une durée, un temps plus ou moins long, a constitué une violence, une absence, une impossibilité de paroles, d’enseignement, de progrès envers l’autre, de connaissance : la simple et plurielle histoire des noms communs, des noms propres, des prénoms, en Algérie, au Maghreb, ou dans d’autres lieux, pays, témoignent d’une présence et persistance, malgré les effacements, d’une judaïsme commun, d’une musulmanité commune, d’un christianisme commun, et, de fait, œuvre de l’histoire, certes, mais, aussi, d’une pensée politique critique, d’une laïcité et liberté de pensée commune à l’égard  et contre les intolérances ravageantes de l’absolutisme éducatif – celui que l’on oublie trop souvent - politique ou religieux.

Ne pourrait-on pas, alors, estimer, que l’Algérie accepte d’une façon pratique au titre de méditations, interrogations, échanges, pendant ces deux journées hebdomadaires, que le judaïsme soit de nouveau honoré sur cette terre qui sut, à des moments historiques difficiles, l’accueillir, le reconnaitre, le respecter.

Nabile Farès

Écrivain, psychanalyste

 

« Israël, un état juif, pourquoi pas ?

Par Nabile Farès

Entre Judaïsme et Islam plusieurs histoires sont demeurées en suspend depuis si longtemps que ce temps ancien et passé affecte encore l’ensemble des juifs et des musulmans,  des chrétiens, pour qui, d’une façon controversée et durable, sont impossibles, sans assujettissement, domination, effacement, guerres, transmissions et filiations entre judaïsme et islam, islam et judaïsme, transmissions et filiations dont, à plus d’un égard, faits historiques, faits spirituels, philosophiques, scientifiques, le christianisme, l’invention de la laïcité, font partie.

D’où le tollé de protestations contre les propos de l’évêque Williamson contre la vérité historique, matérielle, terrible, de l’existence des chambres à gaz, et, de fait, de l’antisémitisme. Qu’en serait-il du déni de l’esclavage, des colonisations, tortures, emprisonnements,  des tentatives nécessaires de réconciliation, dépassements, pour ne pas tomber dans les pièges grossiers du négationnisme ou de l’antisionisme assimilant Etat d’Israël et racisme, comme vient de le jouer si anachroniquement, indignement, à Genève, pour Durban II, le représentant actuel de la République d’Iran ?

Si Judaïsme, Islam, Christianisme, ont en commun autant de schismes, de guerres internes qu’externes, il faut accepter et reconnaitre que des trois religions celle qui a connu une relégation, mise à l’écart, persécution historique profonde, tentative d’extermination, pendant plus de deux siècles, est bien le judaïsme, et lui seul, même si durant la Reconquista Christiana, l’inquisition, les musulmans furent persécutés, pourchassés, tenus de quitter les pays européens, Espagne, Portugal, Sicile, d’autres, où ils vivaient, travaillaient, écrivaient, se cultivaient, développaient les échanges, le commerce, les traductions, la culture.

Aujourd’hui, il semblerait que la transmission de la culture, et les trois religions en font partie, le développement de la civilisation, ne seraient restreints  qu’à un seul endroit, lieu, de l’histoire évènementielle et intellectuelle, l’Occident, avec un grand «  O » évidemment et de plus un Occident restreint à l’Europe, cette Europe qui fut prise par et dans cette ignominie nazie, aussi maudite et envahissante que la peste thébaine, comme si l’humanité qui n’était pas, n’est pas européenne, n’avait pas, elle aussi, fait en sorte que de la culture, de la civilisation, soient possibles, indépendamment des guerres, des barbaries, des destructions toujours à l’œuvre pour l’appropriation des biens, des ressources, des richesses,  des gloires, des vanités et des prestiges, comme si d’autres cultures, d’autres civilisations, d’autres sociétés, n’avaient pas inventé des façons de vivre, de penser, d’aimer, d’être, n’avaient pas créer des œuvres qui figurent, heureusement aujourd’hui comme œuvres précieuses pour et de l’humanité, dans de nombreux musées, certes, comme vestiges, traces de disparitions toujours possibles.

Dans les monothéismes d’aujourd’hui – on notera le caractère paradoxal de l’expression d’un monothéisme à trois – existe cette prétention colossale et inachevée d’avoir été et d’être encore les seuls garants d’une humanité de l’humain,  du divin, ce qui permet assez allègrement de traiter «  les autres » de barbares, sauvages, impies, inadapté(e)s à la cité,  plein de haine et de... bien d’autres choses encore. Pour autant que l’on veuille bien parler de la civilisation, de son développement, des femmes, des hommes, en des termes appropriés et non pas de couverture idéologique néfaste, idéellement  - relative aux idées et non pas aux idéaux - incongrues, il est bon de rappeler ces authentiques et justes phrases de Lévi-Strauss prononcées lors des cérémonies à Washington du deux-centième centenaire de James Smithson ; phrases dites pour l’anthropologie... mais celle-ci ne s’occupe-t-elle pas précisément de l’histoire, de la civilisation, de la culture ?

«  L’anthropologie est née d’un devenir historique au cours duquel la majeure partie de l’humanité fut asservie par une autre, et où des millions d’innocentes victimes ont vu leurs ressources détruites avant d’être elles-mêmes massacrées, réduites en servitude, ou contaminés par des maladies contre lesquelles leur organisme n’offrait pas de défense. L’anthropologie est fille d’une ère de violence ; et si elle s’est rendue capable de prendre des phénomènes humains une vue plus objective qu’on le faisait auparavant, elle doit cet avantage épistémologique à un état de fait dans lequel une partie de l’humanité s’est arrogé le droit de traiter l’autre comme un objet. »

Objet jeté, déchu, et non sujet d’une histoire, d’une culture, d’une langue, ce qui fut et est destructeur de toute reconnaissance et transmission culturelle.

Juifs et Musulmans, Chrétiens, tout aussi bien, sont convoqués, avec d’autres,

à une reconstruction des transmissions religieuses et politiques, à une reconnaissance en partage de la vérité qui échappe, d’un dieu resté connu par les paroles et les livres, les histoires rapportées, mais inconnu, dont l’inconnaissabilité ne peut être confondue avec un territoire, des territoires, une géographie ; dont l’inconnaissabilité et absence ne peuvent être tenues pour une catastrophe mais un gage de réflexion précisément sur la transmission, la filiation «  entre », pour emprunter un terme à Daniel Sibony, « entre » croyants et non-croyants, justement, sur le sens de l’humain, de l’inhumain en l’homme, d’une humanité commune en partage, et, pourquoi pas, elle-même en suspend.

Plutôt que de témoigner d’une foi, d’une force, d’une croyance en la vérité religieuse, l’affrontement religieux, politique, témoignerait plutôt de sa faiblesse, de sa peur, de son impossibilité à penser, comprendre, aimer, accepter l’absence de « ce » dieu et cette épreuve pour l’humanité.

Dans une interview donné à propos de sa déportation à Ravensbrück, Germaine Tillion eut, entre autres, bien entendu, ces mots : «  Pour se voir reconnu comme être humain il ne suffit pas de naître »

On pourrait ajouter : quelle histoire, pour le  devenir, le rester !

L’existence, l’acceptation, la reconnaissance de l’état d’Israël est un pari actuel pour l’humanité, son développement, Israël, les états dits arabes, dits musulmans, dits islamiques, compris. De plus, on pourrait interroger les «  raisons », réticences, refus, et tabous, qui feraient qu’on ne tolèrerait pas, n’accepterait pas qu’Israël se considérerait comme un état juif, comme d’autres états se disent arabes, islamiques, à condition que dans la constitution qu’Israël aurait, ainsi, à promouvoir et proclamer, enfin, soit inscrite, - ceci étant valable et nécessaire pour les états arabes, islamiques,  et autres, - l’égalité des droits de participation et reconnaissance civile et civique pour toutes les personnes qui vivent et travaillent dans ces sociétés et états ; ceci pour le plus grand bien futur d’une humanité ayant dépassé les héritages, esclavages, colonisations, antisémitisme, racismes, méconnaissances, intolérances, catastrophes, toujours agissantes mais, qu’on aimerait, désirerait :  reconnues, acceptées et passées.

Nabile Farès

Ecrivain, psychanalyste