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Décembre 2010

A propos de : 

Retour sur " Freud contre l'« espérance injustifiée » du sionisme " un article de Henri Tincq paru dans Le Monde du 5 juillet 2003 (rubrique "Horizons" Page16)

Et de la réponse de : 

Judith Cohen-Solal, Claude Eisenberg, Nabile Farès, Ali Magoudi, Jean-Jacques Moscovitz et Thierry Perlès (psychanalystes) publiée par Le Monde du 7 août 2003 (rubrique"Point de Vue)



HORIZONS Le Monde du 5 juillet 2003 P.16 

 
Freud contre l' "espérance injustifiée" du sionisme 


Le « Corriere della Sera » a retrouvé une lettre du fondateur de la psychanalyse critiquant « le fanatisme irréaliste de [notre] peuple ». Freud ajoute que « la Palestine ne pourra jamais devenir un Etat juif » 

TENUE AU SECRET à Jérusalem pendant plus de soixante-dix ans par un collectionneur d'autographes, une lettre de Sigmund Freud vient d'être publiée par le quotidien italien Il Corriere della Sera. L'auteur de l'article, Paolo Di Stefano, a puisé le précieux document dans une revue de l'université de Sienne. Il doit cette découverte à Michele Ranchetti, historien de la psychanalyse et de l'Eglise. Elle risque de jeter le trouble dans des milieux juifs qui se croyaient autorisés à associer le fondateur de la psychanalyse au combat pour la création et la défense d'Israël. 

En février 1930, Freud, âgé de 74 ans et en pleine gloire, reçoit un appel de l'association sioniste de Jérusalem Keren Hajessod, qui lui demande de protester contre les entraves par les Arabes de Palestine à l'exercice du culte juif dans la Ville sainte et à l'accès au Mur du Temple. Il refuse de signer cet appel, aussi adressé ç d’autres intellectuels juifs européens. Dans sa réponse en date du 26 juin, il exprime sa sympathie pour ceux qui le sollicitent, mais prend ses distances de manière désabusée: « Je ne pense pas que la Palestine pourra jamais devenir un Etatjuif et que les mondes chrétien et islamique seront jamais disposés à voir leurs lieux sacrés sous le contrôle juif. J'aurais trouvé plus sensé de fonder une patrie juive sur une terre moins grevée d'histoire. Mais je reconnais qu'un point de vue aussi rationnel aurait peu de chances d'obtenir l'enthousiasme des gens et le soutien financier des riches. » 

Il ne prend pas parti pour la cause arabe mais pense que la 

défiance » palestinienne est due « en partie au fanatisme irréaliste de [notre] peuple ». Et il conclut «Jugez vous-même si, avec une telle attitude critique, je suis la personne propre à conforter un peuple pris dans l'illusion d'une espérance injustifiée». 

Le Corriere raconte que cette lettre fut jugée « peu opportune » par ses destinataires, et donc condamnée à rester inédite. Elle a été transmise par l'un d'eux, Chiam Koffler, à Abraham Schwadron, collectionneur d'autographes de Jérusalem, en échange de la promesse qu'« aucun ceil humain ne puisse jamais la voir ». C'est cette lettre qui est publiée à l'occasion de la sortie d'un ouvrage de Michele Ranchetti intitulé La Terre promise. Pour l'historien, repris par le Corriere, ce texte reste «embarrassant» parce qu'il n'est récupérable par aucune des deux parties, israélienne et palestinienne. 

Si Freud est rarement intervenu sur le conflit historique et n'a jamais fait preuve de sentiment sioniste - cette lettre en est la confirmation -, il n'a jamais fait mystère de son attachement à ses racines juives et à son peuple. En 1925, il se déclarait « loin de la religion juive, comme de toute religion », mais ajoutait peu après « Ce qui me lie au judaïsme, ce n'est pas la foi, ni l'orgueil national, même quand j'en sens l'inclination, mais tant d'autres choses qui rendent irrésistible l'attrait pour le judaïsme et les juifs. » Il s'est toujours défendu d'identifier la psychanalyse à une quelconque science juive. 

QUELLE « TERRE PROMISE » ? 

Compatriotes de l'empire austro-hongrois, Freud (1856-1939) et Theodor Herzl (1860-1904), fondateur du sionisme, ne se sont jamais rencontrés, même s'ils ont habité pendant quelques années dans la même rue de Vienne, la fameuse Bergstrasse. Ranchetti fait pourtant un parallèle entre la publication par Herzl, en 1896, du manifeste sioniste L'Etat des juifs et, trois ans plus tard, celle par Freud de L'Interprétation des rêves, acte de naissance de la psychanalyse. 

Dans l'un et l'autre cas, c'est la même recherche, écrit-il, d'une « terre promise ». Mais, pour Herzl, la terre promise est une patrie. Pour Freud, c'est la « conscience humaine ». Pour le premier, elle est un lieu « où le partage des idéaux et des traditions peut librement s'exprimer dans le cadre d'un Etat ». 

Pour l'autre, la « diaspora » englobe, en fait, tous les hommes, et la solution territoriale de Herzl lui paraît trop réductrice. Les notions de territoire, de langue, de peuple, de religion ressemblent aux « nouvelles ruines du temple ». 

Freud publie en 1939 sa grande oeuvre, Moïse et le monothéisme. Certains y verront une attaque des racines juives elles-mêmes, d'autres l'histoire psychanalytique d'un peuple et d'une religion. 

Henri Tincq 

________

Note adjointe de J.-J.M, cette lettre est connue : cf. in annonce séminaire de Michel Guibal du 17 01 2003 : lettre du 26-2-1930 p. 359 - Sigmund Freud et Romain Roland, Correspondance 1923-1936, La collection Histoire de la Psychanalyse.


POINT DE VUE publié par Le Monde du 7 août 2003

Freud, l'histoire et l'antisémitisme

Par Judith Cohen-Solal, Claude Eisenberg, Nabile Farès, Ali Magoudi, Jean-Jacques Moscovitz et Thierry Perlès

Un récent article d'Henri Tincq (Le Monde du 4 juillet), intitulé "Freud contre l'"espérance injustifiée" du sionisme", suggère qu'une lettre de Freud de 1930, retrouvée grâce aux efforts conjoints de Michele Ranchetti, historien, et de Paolo Di Stefano, journaliste au Corriere della sera, "risque de jeter le trouble dans des milieux juifs qui se croyaient autorisés à associer le fondateur de la psychanalyse au combat pour la création et la défense d'Israël". 

Nous avons pensé que le risque n'était pas tant celui du trouble jeté par la lettre de Freud que celui de la confusion semée par ces articles, entre les registres du psychanalytique et du religieux, au mépris de l'histoire et dans l'ignorance du politique. 

D'où quelques précisions. 

Signalons pour commencer que nous ignorions tout, avant d'avoir lu cet article, de ces mystérieux "milieux juifs qui se croyaient autorisés"- et que nous n'en savons pas davantage après l'avoir lu. 

Continuons. M. Di Stefano avait précisé que, selon l'historien M. Ranchetti, "la lettre -est- en réalité déjà connue en partie". Donc, pas de véritable scoop. Il n'y a d'ailleurs qu'à se reporter à celle que Freud adresse à Einstein le 26 février 1930 pour s'en convaincre : "Je ne crois pas que la Palestine deviendra jamais un Etat juif, et que le monde chrétien ou musulman acceptera jamais de laisser leurs sanctuaires aux mains des juifs. J'aurais mieux compris que l'on ait fondé une patrie juive sur un sol vierge, non grevé historiquement" (in Sigmund Freud et Romain Rolland, Correspondance 1923-1936, coll. "Histoire de la psychanalyse", PUF, Paris, 1993, p. 359). En revanche, il y a beaucoup à dire sur la façon dont cette lettre fait soudain événement. 

D'entrée de jeu, un parallèle est dressé entre sionisme et psychanalyse : "Dans l'un et l'autre cas, c'est la même recherche, écrit l'historien, -celle- d'une "terre promise"." Pour Freud, ce serait l'esprit ; et, pour Herzl, l'Etat d'Israël en Palestine. 

Présenter la psychanalyse comme une entreprise quasi messianique en la rangeant sous la rubrique de la Terre promise (qui est le titre du dernier ouvrage de M. Ranchetti) relève d'un aimable canular. Mais réduire le sionisme à une entreprise semblable est un coup porté à l'histoire en général, et à celle du peuple juif en particulier. 

Car c'est feindre d'oublier l'histoire et la réalité des persécutions antisémites. Et l'omission, dans la présentation de cette discussion, de toute mention des prises de position publiques de Freud relativement à l'antisémitisme de son temps suffit à rendre sinon irrecevables, du moins douteuses les savantes considérations sur la Terre promise, qui sans doute méritaient mieux (voir en particulier l'article commentaire sur l'antisémitisme paru en 1938 dans une revue dirigée par Arthur Koestler, Die Zukunft, "Ein neues Deutschland, ein neues Europa", dans lequel Freud présente la figure d'un chrétien qui enfin tiendrait un discours honnête relativement à l'antisémitisme : "Depuis que nous les avons autorisés à participer à nos rencontres culturelles, lui fait dire Freud, -les juifs- ont mérité dans tous les domaines des sciences, des arts et des techniques, et ils ont largement récompensé notre tolérance. Alors cessons enfin de paraître concéder des faveurs, quand c'est une exigence de justice qu'ils font valoir" (d'après la traduction de la Standard Edition). 

Freud pouvait bien écrire en 1930, dans cette lettre à Einstein déjà citée : "Je ne puis trouver en moi l'ombre d'une sympathie pour cette piété fourvoyée qui fabrique une religion nationale à partir du mur d'Hérode, et qui pour l'amour de ces quelques pierres ne craint pas de heurter les sentiments des populations indigènes." 

Mais que dire d'un propos qui, parlant d'une lettre de 1930, affirme aujourd'hui qu'il s'agit d'un "texte -qui- reste "embarrassant" parce qu'il n'est récupérable par aucune des deux parties, israélienne et palestinienne" ? Comme si le propos était transposable, sans autre forme de procès, de 1930 à nos jours ! Comment les auteurs des articles peuvent-ils présager, à partir de là, des positions que soutiendrait Freud aujourd'hui ? A ce jeu, nous ne manquerions pas, quant à nous, d'arguments indiquant de toutes  autres directions de réflexion. 

Quoi qu'il en soit, il fallait bien taire là aussi quelque chose, pour se livrer à de telles suggestions. En l'occurrence, il fallait ne pas parler du destin des juifs pendant la seconde guerre mondiale. Certes aucun journaliste ne dit que la Shoah n'a pas eu lieu. Il suffit d'oublier de dire qu'elle a eu lieu. 

A cet égard, nous aimerions nous interroger sur l'usage immodéré fait pour présenter le sionisme de l'expression "solution "territoriale"". De quel "problème" s'agissait-il de trouver la "solution" ? Pour les nazis, le problème, c'était les juifs, et la "solution" avait été pensée comme "finale". La solution dite territoriale est-elle présentée comme solution au même problème ? Et le sionisme est-il définissable aujourd'hui dans ces mêmes termes de solution territoriale ? 

A la première de ces deux questions, rappelons que le sionisme ne se présente pas comme une solution au judaïsme, mais à l'antisémitisme. Quant à la seconde question (de savoir si le sionisme doit toujours être abordé comme une "solution "territoriale""), une mise au point s'impose. 

De toute évidence, les enjeux ne sont plus du tout les mêmes depuis 1948. Le sionisme, identifié à l'existence de l'Etat d'Israël, pose aujourd'hui la question de savoir si les exigences du politique en Palestine et ailleurs s'auront s'imposer dans des conflits attisés par des archaïsmes collectifs qui, sous le masque hier du nationalisme, aujourd'hui de l'intégrisme, en refusent la logique.

Une dernière chose mérite d'être soulignée, c'est que le livre de Freud L'Homme Moïse et la religion monothéiste n'est pas une critique radicale des racines juives (ce qui ne veut pas dire grand- chose) ni une autobiographie déguisée de l'auteur, comme le suggère P. Di Stefano. Ce n'est pas non plus "l'histoire psychanalytique -?- d'un peuple et d'une religion", mais c'est le livre du premier des psychanalystes, quand il tenta d'approcher l'histoire du refoulement. 

Et le refoulement, qui se distingue d'une pure et simple fabrique d'ignorance, est une affaire dont l'extension est au moins aussi embarrassante que celle des racines juives de la civilisation occidentale. "Avez-vous lu qu'il va être interdit aux juifs d'Allemagne de donner à leurs enfants des noms allemands ? Ils ne pourront prendre leur revanche qu'en demandant aux nazis de renoncer aux prénoms tels que Jean, Joseph et Marie. Cordialement, Votre Freud" (lettre à Max Eitington, 6 février 1938).

Judith Cohen-Solal, Claude Eisenberg, Nabile Farès, Ali Magoudi, Jean-Jacques Moscovitz et Thierry Perlès