Avril 2009


à propos de : Eric Marty sur le livre de Shlomo Sand  - Comment le peuple juif fut inventé : de la Bible au sionisme (Fayard, 2008)

Nous vous proposons ici le texte d’E. Marty et des extraits des contributions de J.-J. Moscovitz et R. Zrehen publiées à l’initiative de David Genzel sur son site : « Le Blog de David & Céline »

 

Les mauvaises raisons d'un succès de librairie par Eric Marty


Eric Marty est écrivain et critique, professeur de littérature à l'université Paris VII Article paru dans Le Monde du 28 mars 2009

 

Tout le monde se souvient de quelques énoncés qui, jadis, firent scandale : selon une rumeur venue d'Europe, les chambres à gaz n'avaient jamais existé, selon une autre, émanant du monde arabe, le Temple juif de Jérusalem était une invention des colons sionistes, malgré son attestation par le Coran décrivant Jésus y priant "debout".

 

Mais avec le siècle qui vient, et qui s'annonce comme redoutable, on aura compris que ces négations-là ne relevaient que du détail. Le livre de Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé : de la Bible au sionisme (Fayard, 2008), règle la question de manière définitive. Le peuple juif n'existe pas : divine surprise !

 

Inutile de faire l'apprenti chimiste pour déclarer l'innocuité du Zyklon B, inutile de jouer à l'archéologue pour faire du Mur des lamentations une excroissance de la Mosquée Al-Aqsa, car si le peuple juif n'est qu'une invention du XIXe siècle sous le paradigme occidental de l'Etat-nation, alors la question est réglée. Certains pourront en conclure d'ailleurs qu'il est bien naturel qu'un peuple qui n'existe pas invente à l'infini des légendes pour attester sa pseudo-existence.

 

Ce n'est pas ici le lieu de dénoncer les confusions, et surtout le caractère naïvement massif de la thèse du livre de Shlomo Sand. Des spécialistes l'ont fait. Il s'agit de l'oeuvre d'un historien autodidacte dont les informations sont de seconde main, qui mêle les approximations à des choses connues, mais qui sont présentées sous l'angle biaisé de découvertes sulfureuses.

 

Sand présente le fait qu'il n'y a pas de race juive comme une découverte qui fait du peuple juif une invention historique. Mais ce faisant, il confond deux catégories étrangères l'une à l'autre, celle de "race" et celle de "peuple". La tradition d'Israël n'est pas une tradition raciale comme la Bible l'atteste (l'épouse non juive de Moïse, Séphora, Ruth, l'étrangère, ancêtre du roi David), tradition perpétuée par l'actuel Israël, comme tout visiteur peut le constater en admirant dans le peuple juif son extraordinaire pluralité : juifs noirs, jaunes, blancs, orientaux, blonds, bruns... La substitution race/peuple est révélée par le titre : Comment le peuple juif fut inventé... Or tout le livre consiste à vouloir prouver que les juifs actuels ne sont pas "génétiquement" les descendants des Hébreux.

 

On dira que le peuple juif n'a jamais cessé d'être "inventé" : par Abraham, par Jacob, par Moïse... Mais aussi par chaque juif. Car l'invention même du peuple juif, loin d'être une preuve de son inexistence, est une preuve radicale - irréfutable - de la singularité radicale de son existence propre. Existence fondée sur le principe abrahamique de son invention ou de sa vocation, puisque cette existence est réponse à un appel.

 

CONCLUSION PERVERSE

 

Peuple unique en ce qu'il est fondamentalement logocentrique - lié au langage, lié au nom - et textocentrique, lié à un texte : la Torah. Que la filiation soit constitutive du peuple juif ne peut apparaître comme un élément ontologique. Le principe de filiation n'est que la régulation civile de l'existence historique de ce peuple, des conditions de possibilité d'une perpétuation qui autorise son inscription dans le temps chronologique, dans le temps de l'histoire humaine. Voilà pourquoi il y a un peuple juif, voilà pourquoi il n'y a pas de "race juive", même s'il est patent que les Cohen et les Lévy du monde entier ont quelques liens incarnés. C'est ce qu'on peut appeler très simplement la facticité juive : le fait d'être juif.

 

Le livre de Sand manifeste là l'indigence de son "épistémologie". Sand est un "moderne". Il voudrait devenir le Michel Foucault du XXIe siècle. Il espère, en proclamant que le peuple juif est une "invention du XIXe siècle", reproduire, en le mimant, le Foucault de jadis affirmant que l'homme était "une invention récente". Mais, pour Foucault, il était fondamental, à l'intérieur du discours philosophique moderne même, de réfléchir méthodiquement à cette "invention" dans les savoirs - l'homme - et de la déconstruire.

 

Or c'est sur ce point que le livre de Sand se révèle vide. Car s'il dénie aux juifs une aspiration, qu'ils n'ont jamais eue comme peuple, à se constituer en race, il ne déconstruit pas la notion de race. Au contraire, il lui confère, à dessein ou non, un statut de vérité qui se donne comme vérité ultime. En effet, la conclusion, proprement perverse, de son livre est d'attribuer au peuple palestinien ce qui a été dénié aux juifs, à savoir qu'ils sont - eux, les Palestiniens - les vrais descendants génétiques des Hébreux originaires !

 

Cet épilogue est le révélateur de la finalité du livre. On y trouve le principe mythologique de l'inversion dont le peuple juif est la victime coutumière : les juifs deviennent des non-juifs et les Palestiniens les juifs génétiques. On peut, dès lors, en déduire qui est l'occupant légitime du pays. En ne déconstruisant pas radicalement la notion d'héritage génétique, en en faisant, au contraire, bénéficier le peuple palestinien, Sand révèle tout l'impensé qui obscurément pourrit ce qu'il tient pour être une entreprise libératrice. Il montre que la méthode substitutive qu'il emploie est tout simplement mystificatrice, et ce d'autant plus qu'elle voudrait être au service de l'entente entre les ennemis.

 

Nier l'identité juive est une vieille marotte, aujourd'hui parasite obstiné de la pensée contemporaine. D'où vient ce vertige du négatif ? On l'aura compris en lisant le livre de Shlomo Sand : d'un désir obscur de faire des juifs de purs fantômes, de simples spectres, des morts-vivants, figures absolues et archétypales de l'errance, figures des imposteurs usurpant éternellement une identité manquante. Eternelle obsession qui, loin de s'éteindre, ne cesse de renaître avec, désormais, un nouvel alibi mythologique : les Palestiniens.

Eric Marty

Écrivain et critique, professeur de littérature à l'université Paris VII

Article paru dans Le Monde du 28 mars 2009

 


L’intervention de Jean-Jacques Moscovitz

 

« Tout le monde se souvient de quelques énoncés qui, jadis, firent scandale : selon une rumeur venue d'Europe, les chambres à gaz n'avaient jamais existé, selon une autre, émanant du monde arabe, le Temple juif de Jérusalem était une invention des colons sionistes, malgré son attestation par le Coran décrivant Jésus y priant "debout". » Voilà ce que nous dit fort justement Eric Marty pour répliquer à l'obscénité du livre de Shlomo Sand Comment le peuple juif fut inventé : de la Bible au sionisme (Fayard, 2008), qui « règle la question de manière définitive. Le peuple juif n'existe pas : divine surprise ! ».

Oui dans l'actuel se produit un dédoublement du bouc émissaire de toujours : ce coup éditorial veut nous faire tomber dans le piège d'une tromperie intellectuelle pour nous faire jouir d'une opposition obscène entre l'un le juif de toujours, objet de tous les anathèmes, et l'autre , beaucoup plus récent, le palestinien, objet malgré lui probablement, de toutes les louanges. Cette double « émissarité » est sans cesse érigée par l'Occident mais Slomo Sand va plus loin pour se faire lire : ce ne sont plus des attributs de l'un et de l'autre dont il s'agit, mais il prête - de quel lieu parle-t-il pour cela ? - un droit à l'existence pour le palestinien et l'enlève au juif dans un même jet d'encre...

Jean-Jacques Moscovitz

 


L’intervention de Richard Zrehen


Directeur de collection aux Belles Lettres pour Figures du savoir L’Arbre de Judée et chez Klincksieck pour Continents philosophiques.

 

Eh ! bien, je le trouve courageux, crâne comme on disait au temps de l’Affaire Dreyfus, Eric Marty qui, dans « Les mauvaises raisons d’un succès de librairie » (Le Monde daté du 28 mars 2009), entreprend d’exposer, pour des lecteurs qu’il ne convaincra pas (!), les raisons pour lesquelles il faudrait aborder avec scepticisme le livre de M. Shlomo Sand intitulé Comment le peuple juif fut inventé : de la Bible au sionisme (Fayard, 2008).

Crâne, parce qu’il prend la peine d’aller au fond, de rappeler que le peuple juif ne se définit pas lui-même comme une communauté raciale-biologique mais comme l’ensemble de ceux sur qui pèsent les Commandements – qu’ils les observent ou pas –, de ceux qui sont sous le joug de la Loi : quelle que soit leur couleur, quelle que soit leur origine. Le peuple juif est peuple par décision, par contrat, hérité-assumé ou choisi.

Les Juifs par naturalisation sont les enfants d’Abraham au même titre que ceux qui sont nés membres de la « famille », avec laquelle il leur est toujours loisible de rompre, ce dont beaucoup ne se privent pas. – « Conversion » est une regrettable concession du XIXe siècle à la religiosité occidentale, de coloration chrétienne, qui néglige règles et obligations, le Symbolique et ses marquages concrets, au « bénéfice » de la foi, c’est-à-dire l’Imaginaire : les rabbins sont des docteurs de la Loi, des juristes faisant à l’occasion fonction d’officiers d’état-civil, pas des prêtres, pas des « hommes de Dieu », même si certains le sont et se « vivent » comme tels. Est Juif non celui qui se sent tel, de cœur, mais celui qui peut participer à un mynian !

Je trouve admirable qu’Eric Marty se soit donné la peine de rappeler quelques vérités premières, facilement accessibles à qui veut s’informer, aux lecteurs de M. Shlomo Sand et à ceux qui pourraient l’être, parce qu’il sait bien – il le dit – que l’enjeu n’est pas anthropologique-historique mais « politique », c’est-à-dire fantasmatique, qu’il est en vérité question non d’un peuple mais d’un Etat – qui jouit d’une sollicitude planétaire épargnée à l’Arabie Saoudite, à l’Iran, à la Lybie, à la Russie ou à la Syrie, par exemple.

Eric Marty aurait pu s’arrêter au titre du livre en question, et remarquer qu’il est plutôt curieux : le sionisme est un projet politique qui a été mené à bien par des Juifs désireux de rompre avec la tradition juive, qui se sont fait une gloire de transgresser les Commandements, qui sont allés jusqu’à changer de nom pour marquer la rupture au fer rouge, et qui ont trouvé dans cette rébellion folle la force nécessaire à la constitution d’un pré-Etat, avec des infrastructures, une langue, une armée et un drapeau, il faut s’en souvenir. Aussi, passer de la Bible au sionisme est, pour le moins contestable – Ah ! Roger Garaudy…–, d’autant qu’un bon cinquième de la population israélienne n’est pas juive...

Mais le projet sioniste n’a pu passer au réel qu’avec un vote de l’ensemble des Nations constituées en corps souverain, et c’est bien cela que ceux qui sont prompts à invoquer le « droit international » ou plaider avec émotion et exubérance la cause « palestinienne » veulent oblitérer : la création de l’Etat d’Israël n’est pas la conséquence d’une conquête, n’est pas celle d’une intervention du Saint-béni-soit-Il (quand bien même certains le penseraient) mais d’une décision collective autorisée, d’un vote de l’ONU. Décision immédiatement contestée par plusieurs Etats, comme on sait, à qui jamais aucune représentation n’a jamais  été faite pour s’être rebellés contre une décision de droit…

Alors, que des individus d’origines diverses se soient reconnus dans des récits anciens, collationnés par Ezra le Scribe et son entourage à Babylone au temps du 1er exil, et y aient trouvé une forte identité collective, est certainement vrai – voilà pour l’« invention » et le positivisme – mais n’est absolument pas pertinent en la circonstance : le peuple juif se (ré)invente chaque fois qu’un Juif, par naissance ou par choix, prend sur lui, tant bien que mal, les Commandements, chaque fois qu’il entreprend (plus rarement) d’étudier le Talmud dans les formes, mais les habitants légitimes de l’Etat d’Israël sont ceux que l’ONU a désignés comme tels.

Qu’en majorité ils se tiennent le discours d’une filiation est important pour eux (et pour ceux qui, résidant ailleurs, leurs sont liés familialement, dans un sens plus ou moins large), quand bien même des savants – il n’est pas sûr que M. M. Shlomo Sand fasse partie de cette confrérie, à en croire Eric Marty, et je ne vois pas de raison de douter de son évaluation – montreraient qu’elle est mythique, ne compte pas : ils voulaient un Etat, étaient prêts à le défendre, l’ONU a reconnu que cette demande était légitime, et la biologie n’a rien à voir avec cela – la mauvaise conscience, peut-être...

Et ceux qui tuent des Juifs – où, entendant le faire, ne parviennent à l’occasion qu’à tuer des « Français innocents » (!) – parce qu’ils le sont, ne s’inquiètent pas vraiment de savoir s’ils (se) sont inventés où s’ils sont d’authentiques descendants directs de singes et de porcs. Entre le Flore et la Closerie des Lilas, en revanche, l’affaire semble devoir être débattue.

Eric Marty aurait pu s’arrêter au titre du livre en question mais il ne l’a pas fait : il est clair, articulé et dans la plaque. C’est réconfortant, bien sûr, mais ne nuira probablement pas au douteux succès de l’ouvrage de M. Shlomo Sand, tant la passion mauvaise qu’il alimente est forte

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Richard Zrehen

Le 11ème blog.com

 

Décembre  2008

 

Pétition : Non à la perpétuité sur ordonnance !

 

La loi du 25 février 2008 relative à la rétention de sûreté fait rupture dans notre tradition juridique. Elle permet l’incarcération dans des établissements spéciaux de personnes condamnées qui, bien qu’ayant purgé leur peine, seront privées de liberté du fait de leur « particulière dangerosité ». Pour la première fois dans notre droit, des individus pourront être enfermés sur décision judiciaire non pour sanctionner des actes délictueux ou criminels, mais pour anticiper des actes qu’ils n’ont pas commis ! A juste titre, Robert Badinter a dénoncé dans cette loi une rupture majeure avec les principes fondamentaux de notre justice pénale.

Cette loi fait également rupture dans la tradition et l’éthique médicales, car c’est l’expertise médico-psychologique qui devient l’élément clé du dispositif pour décider de cette mesure de sûreté. Alors que sa mission est de porter secours et de soigner, la médecine se trouve ici instrumentalisée dans une logique de surveillance et de séquestration. C’est le savoir psychiatrique qui légitimera l’incarcération d’individus au motif d’un diagnostic de « particulière dangerosité ». La privation de liberté est ainsi parée des habits de la science, comme si le savoir des experts permettait de prédire les actes criminels d’une personne.

C’est une mystification et une confusion organisée des registres.

Une mystification car il est faux que l’on puisse prédire, pour un individu donné, les actes à venir. L’usage que l’on fait à cet égard des statistiques concernant la récidive est une duperie, car ces chiffres concernent des populations, non des individus. Or c’est bien de la liberté d’un individu qu’il s’agit.

C’est une confusion que de demander à des soignants d’occuper cette place, car leur fonction, leur déontologie et leur éthique les situent du côté de la personne, ses libertés et ses contraintes, non de l’ordre public désincarné. Cette séparation fondamentale est une garantie essentielle des libertés, contre la tentation de faire le bien de chacun contre lui-même. La psychiatrie est familière de ces dérives : faut-il rappeler qu’il y eut des internements pour motifs politiques ?

La monstruosité de certains crimes et la souffrance terrible des victimes, dont chacun est saisi, sont utilisées pour aveugler la raison et céder aux politiques prétendument efficaces.

C’est une manœuvre démagogique. On sait par avance que cette politique ne résoudra en rien le problème des criminels récidivants. Par contre ce dont on est sûr, c’est que ce dispositif, d’abord destiné à des populations restreintes s’étendra progressivement, au nom du principe de précaution. Ce fut le cas des mesures d’obligation aux soins, initialement destinées aux agresseurs sexuels, et qui sont aujourd’hui appliquées à une part croissante de personnes condamnées, quel que soit leur acte.

En assimilant le crime et la maladie – ce qui est une idéologie, et non pas un fait – on déplace progressivement la gestion de la peine vers la médecine, réalisant progressivement une société de sûreté médicale.

 

Au nom de notre éthique et de la nécessaire séparation des domaines, garante des libertés, nous, professionnels de la psychiatrie, déclarons publiquement refuser de participer à la mise en place de ce dispositif de rétention de sûreté. Parce que la psychiatrie n’est pas l’affaire des seuls psychiatres, chacun, concerné par ce refus, manifeste son soutien en signant et en faisant signer cet appel.

 

 

Décembre  2008


à propos de : Terrorisme

Par Nabile Farès

 

Scène imaginaire et confusion de l’acte

Je vais immédiatement préciser que je ne suis pas un «spécialiste» du terrorisme, c'est-à-dire que je ne suis pas tenu de produire une définition du terrorisme, ou une histoire du terrorisme. Je tiens à parler, d’un point de vue psychanalytique, d’actes, qui, au-delà de l’effroi, de la stupeur, inscrivent du meurtre, du crime dans et contre une population civile banale, dans des lieux que l’on dira familiers, ordinaires de la vie civile commune, symboliques de cette vie commune, lieux de travail, de loisirs, de passages, d’échanges... de cette vie civile ordinaire....

Ces actes, à ce titre, sont des actes publics, effectués sur ce que l’on peut dire métaphoriquement et, ces mots sont extrêmement importants car ils désignent déjà le caractère profondément imaginaire et hypnotique de l’acte effectué sur : «  la scène du monde » comme si le monde était une scène, une fiction, en laquelle viendraient se transformer des personnes en actrices et acteurs d’un drame commencé bien avant leur entrée en scène, sur ce théâtre que serait le monde.

Je me contenterai de parler ici que de ce moment où une personne, femme, homme, jeune fille, jeune homme, se transforme en une autre, un autre, meurtrière, meurtrier, sur une scène commune, en un contexte commun, une scène publique que l’on peut dire singulière et collective, de même que l’acte est singulier et collectif.

C’est pourquoi il s’inscrit toujours dans des contextes et forces animés par des groupes, des associations, des institutions, pouvoirs politiques, militaires, civils, aujourd’hui, se disant «  religieux », faisant de l’acte non pas simplement un meurtre, un crime, un assassinat – ce qu’il est dans son acte sur soi-même et les autres, incluant la possibilité, la certitude et l’incertitude d’une mort de soi et des autres – mais, plus terriblement, une façon d’accéder à cette scène d’un meurtre originaire de soi et de l’autre, comme si le meurtre mettait un terme à un trop plein, un excès et un 

manque d’histoire commune : trop plein extérieur, trop de vide, d’évidement interne.

Scène de l’acte permettant ce passage entre le rien de soi, la dégradation de soi et le tout imaginaire de l’autre ; cet autre qui déciderait pour vous, à votre place et indiquerait ce que vous devez faire pour que l’histoire commune, les liens communs d’histoires, deviennent le sanctuaire d’une loi sacrificielle qui exigerait ce sacrifice de mort ; une loi de sang et non de vie, comme si nous n’étions pas encore parvenu à comprendre le geste suspendu d’Abraham d’un non sacrifice, d’un renoncement au meurtre réel exécuté dans la confusion d’un rapport à la loi d’être et de coexistence : le don de la vie transformé en don, en un pouvoir, une délégation, une permission d’un donner la mort.

C’est au moment de cette grande institution d’une loi qui fait le sacrifice du sacrifice (c’est pourquoi il n’existe pas, contrairement à ce qui se dit - se nomme encore – de sacrifice d’Abraham, ni de sacrifice d’Isaac) que se manifeste une grande fragilité psychique qui rend possible la manipulation du sujet humain en le rendant actrice et acteur d’une loi de mort qui n’a pas encore fini avec ce deuil du meurtre, du crime, avec la mémoire et l’histoire traumatique du sacrifice des générations dans les générations.

C’est pourquoi on n’assiste aujourd’hui à une ampleur tragique et extrême entre les générations de cette mise à mort de soi et de l’autre à partir de ce déni instantané de l’acte «  meurtre », du meurtre et son recouvrement en acte «héroïque » pour autant que l’acte héroïque, réclamé, revendiqué, serait un dépassement, un franchissement de cette toute-puissance accordée à l’autre, que l’autre s’accorderait – imaginairement – à lui-même.

Dans l’acte même de produire du meurtre existe sa négation, cette traversée imaginée, hallucinée, héroïque, reconnue, de la mort, conduisant à cette tragédie extrême qui emporte, anime, tue des adolescentes et adolescents prises et pris dans des formations et confusions d’idées et intentions qui sont des endoctrinements plaçant les sujets, enfants, adolescentes, adolescents, femmes, hommes, dans une hypnose et manifestation guerrière, spectaculairement propres à développer un imaginaire et une symbolique de l’acte meurtrier qui, à ce titre, fait basculer l’actrice, l’acteur, dans un ailleurs triomphant, une présence explosive, destructrice, pulvérisante de leur corps et acte, créant ainsi une équivalence meurtrière entre l’acte, l’actrice, l’acteur, le reste du monde, «  sa scène de monde » devenue responsable et actrice, auteure de cet acte : l’autre étant alors «  cause » de l’acte et meurtrier à son tour...

Nabile Farès,  écrivain et psychanalyste

La psychanalyse peut dire quelque chose ...

De l’acte terroriste, en tant que scène réelle, (attentats, corps déchiquetés, mutilés, morts)  scène imaginaire et symbolique, la psychanalyse peut dire quelque chose en-deçà et au-delà de l’émotion, l’indignation, la condamnation. Il est utile de rappeler pour l’analyse, la saisie, la dénomination de cet acte – comment nommer cet acte, puisque l’attentat dit terroriste produit de la terreur, de l’effroi en précipitant la mort, non pas métaphysiquement, en introduisant la mort, non pas théologiquement, mais en opérant une mise à mort, en tuant dans un lieu public, civil, parfois, aussi, policier, militaire – on dira, l’acte terroriste est tissé, pris de toutes sortes de langages, de langues, de mots : «  un attentat a été commis contre la gendarmerie de..., le commissariat de... » mais, on dira... « commis dans la rue, dans un café,  dans une synagogue, une mosquée, un temple, une école... » montrant ainsi que l’acte terroriste n’est pas un acte qui échappe au langage, à un langage de la réponse, de l’atteinte corporelle et de la destruction – il est donc utile de rappeler, devant la diversité symbolique de cet acte que l’acte terroriste de violence et de destruction de la culture et la vie relève d’un alliage persistant dans l’histoire des civilisations – et, aucune des civilisations n’est à l’abri de l’acte terroriste de mort et de destruction – de vengeance et de haine qui met cet acte au ban, à l’écart du pacte juridique de connaissance et de reconnaissance, l’inscrivant ainsi dans des formes extrêmes de l’atteinte de la vie, que sont le meurtre, le crime, l’assassinat, susceptibles de le transformer en des formes de la violence et croyance idéologique, (qu’elles soient théologiques, politiques, singulières, de groupes ou étatiques) le présentant alors comme actes de martyrs, de sacrifices, de jouissances que l’on pourrait dire extatiques et mystiques propres à faire oublier ou sanctifier ou, à l’extrême, récompenser la démesure de cet acte.

 

En portant atteinte à la vie humaine, en détruisant, donnant la mort, l’acte terroriste n’échappe pas à ces trois désignations de «  meurtre », «  crime », «  assassinat » ; en pensant et en croyant  - à cette limite, la croyance serait un système de pensée dont on peut considérer de nombreuses fois le processus pour délirant – en pensant, en croyant que par la mort, le don de mort, la mise à mort, le monde va changer, va être puni,  rédempteur, l’acte terroriste meurtrier s’inscrit dans une forme logique sacrificielle et, souvent, hélas, héroïque ; l’acte terroriste renverse les principes du rapport entre la vie et la mort, faisant de celle-ci un don et une dette payée à la mort  de l’humain plutôt qu’à l’humanité de la vie.

 

La multiplicité et l’amplitude géopolitiques, culturelles de l’acte terroriste témoignent d’un moment périlleux des conflits exacerbés des violences historiques, politiques, économiques, culturels d’aujourd’hui, pour autant que l’attentat terroriste s’inscrit de plus en plus dans l’histoire des générations, qu’il évolue dans l’endoctrinement de l’enfance à l’adolescence : il est devenu un acte, une arme idéologique matérialisée de guerre et, comme tel, relève aujourd’hui des catégories, procès et procédures qui concernent les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité.

 

Scène singulière et collective, l’acte terroriste de mort est une atteinte radicale de la vie.

 

Nabile Farès, écrivain et psychanalyste