Septembre 2009

Shabbat inconscient et histoire ouvrière

Par Nabile Farès

Enfin une heureuse et bonne nouvelle en provenance d’Algérie, annoncée par le dernier conseil des ministres du 21 juillet à propos de ces journées qui seront désormais celles du repos hebdomadaire des algériennes et de algériens : vendredi-samedi à la place du jeudi-vendredi ; comme si l’Algérie, à travers ce passage, récupérait une partie importante d’histoire, de géographie, mémoire historique, religieuse, linguistique, cultuelle, et culturelle, concernant le judaïsme, «  son » judaïsme, et à travers lui, et, elle, le Maghreb.

Belle coïncidence pour une reconnaissance, re-filiation, transmissions, remémorations des histoires, l’histoire de l’Algérie, tout comme l’histoire de bien d’autres pays, est intimement prise dans des référents hébraïques, sémitiques, judaïques, toujours présents en dépit des effacements coloniaux, impériaux, républicains ou militaires qui ont rendu cette histoire si sensible, si difficile à aimer, comprendre, vivre, enseigner, aujourd’hui, d’une façon sereine, bénéfique et, surtout, prospective.
On ne se débarrasse pas d’un passé, d’une réalité historique.
On apprend à les vivre sur un autre mode que celui qui, à un certain moment et pendant une durée, un temps plus ou moins long, a constitué une violence, une absence, une impossibilité de paroles, d’enseignement, de progrès envers l’autre, de connaissance : la simple et plurielle histoire des noms communs, des noms propres, des prénoms, en Algérie, au Maghreb, ou dans d’autres lieux, pays, témoignent d’une présence et persistance, malgré les effacements, d’une judaïsme commun, d’une musulmanité commune, d’un christianisme commun, et, de fait, œuvre de l’histoire, certes, mais, aussi, d’une pensée politique critique, d’une laïcité et liberté de pensée commune à l’égard  et contre les intolérances ravageantes de l’absolutisme éducatif – celui que l’on oublie trop souvent - politique ou religieux. Ne pourrait-on pas, alors, estimer, que l’Algérie accepte d’une façon pratique au titre de méditations, interrogations, échanges, pendant ces deux journées hebdomadaires, que le judaïsme soit de nouveau honoré sur cette terre qui sut, à des moments historiques difficiles, l’accueillir, le reconnaitre, le respecter.
Nabile Farès
Écrivain, psychanalyste 


« Israël, un état juif, pourquoi pas ?

Par Nabile Farès

Entre Judaïsme et Islam plusieurs histoires sont demeurées en suspend depuis si longtemps que ce temps ancien et passé affecte encore l’ensemble des juifs et des musulmans,  des chrétiens, pour qui, d’une façon controversée et durable, sont impossibles, sans assujettissement, domination, effacement, guerres, transmissions et filiations entre judaïsme et islam, islam et judaïsme, transmissions et filiations dont, à plus d’un égard, faits historiques, faits spirituels, philosophiques, scientifiques, le christianisme, l’invention de la laïcité, font partie.
D’où le tollé de protestations contre les propos de l’évêque Williamson contre la vérité historique, matérielle, terrible, de l’existence des chambres à gaz, et, de fait, de l’antisémitisme. Qu’en serait-il du déni de l’esclavage, des colonisations, tortures, emprisonnements,  des tentatives nécessaires de réconciliation, dépassements, pour ne pas tomber dans les pièges grossiers du négationnisme ou de l’antisionisme assimilant Etat d’Israël et racisme, comme vient de le jouer si anachroniquement, indignement, à Genève, pour Durban II, le représentant actuel de la République d’Iran ?
Si Judaïsme, Islam, Christianisme, ont en commun autant de schismes, de guerres internes qu’externes, il faut accepter et reconnaitre que des trois religions celle qui a connu une relégation, mise à l’écart, persécution historique profonde, tentative d’extermination, pendant plus de deux siècles, est bien le judaïsme, et lui seul, même si durant la Reconquista Christiana, l’inquisition, les musulmans furent persécutés, pourchassés, tenus de quitter les pays européens, Espagne, Portugal, Sicile, d’autres, où ils vivaient, travaillaient, écrivaient, se cultivaient, développaient les échanges, le commerce, les traductions, la culture.
Aujourd’hui, il semblerait que la transmission de la culture, et les trois religions en font partie, le développement de la civilisation, ne seraient restreints  qu’à un seul endroit, lieu, de l’histoire évènementielle et intellectuelle, l’Occident, avec un grand «  O » évidemment et de plus un Occident restreint à l’Europe, cette Europe qui fut prise par et dans cette ignominie nazie, aussi maudite et envahissante que la peste thébaine, comme si l’humanité qui n’était pas, n’est pas européenne, n’avait pas, elle aussi, fait en sorte que de la culture, de la civilisation, soient possibles, indépendamment des guerres, des barbaries, des destructions toujours à l’œuvre pour l’appropriation des biens, des ressources, des richesses,  des gloires, des vanités et des prestiges, comme si d’autres cultures, d’autres civilisations, d’autres sociétés, n’avaient pas inventé des façons de vivre, de penser, d’aimer, d’être, n’avaient pas créer des œuvres qui figurent, heureusement aujourd’hui comme œuvres précieuses pour et de l’humanité, dans de nombreux musées, certes, comme vestiges, traces de disparitions toujours possibles.
Dans les monothéismes d’aujourd’hui – on notera le caractère paradoxal de l’expression d’un monothéisme à trois – existe cette prétention colossale et inachevée d’avoir été et d’être encore les seuls garants d’une humanité de l’humain,  du divin, ce qui permet assez allègrement de traiter «  les autres » de barbares, sauvages, impies, inadapté(e)s à la cité,  plein de haine et de... bien d’autres choses encore. Pour autant que l’on veuille bien parler de la civilisation, de son développement, des femmes, des hommes, en des termes appropriés et non pas de couverture idéologique néfaste, idéellement  - relative aux idées et non pas aux idéaux - incongrues, il est bon de rappeler ces authentiques et justes phrases de Lévi-Strauss prononcées lors des cérémonies à Washington du deux-centième centenaire de James Smithson ; phrases dites pour l’anthropologie... mais celle-ci ne s’occupe-t-elle pas précisément de l’histoire, de la civilisation, de la culture ?
«  L’anthropologie est née d’un devenir historique au cours duquel la majeure partie de l’humanité fut asservie par une autre, et où des millions d’innocentes victimes ont vu leurs ressources détruites avant d’être elles-mêmes massacrées, réduites en servitude, ou contaminés par des maladies contre lesquelles leur organisme n’offrait pas de défense. L’anthropologie est fille d’une ère de violence ; et si elle s’est rendue capable de prendre des phénomènes humains une vue plus objective qu’on le faisait auparavant, elle doit cet avantage épistémologique à un état de fait dans lequel une partie de l’humanité s’est arrogé le droit de traiter l’autre comme un objet. »
Objet jeté, déchu, et non sujet d’une histoire, d’une culture, d’une langue, ce qui fut et est destructeur de toute reconnaissance et transmission culturelle.
Juifs et Musulmans, Chrétiens, tout aussi bien, sont convoqués, avec d’autres,
à une reconstruction des transmissions religieuses et politiques, à une reconnaissance en partage de la vérité qui échappe, d’un dieu resté connu par les paroles et les livres, les histoires rapportées, mais inconnu, dont l’inconnaissabilité ne peut être confondue avec un territoire, des territoires, une géographie ; dont l’inconnaissabilité et absence ne peuvent être tenues pour une catastrophe mais un gage de réflexion précisément sur la transmission, la filiation «  entre », pour emprunter un terme à Daniel Sibony, « entre » croyants et non-croyants, justement, sur le sens de l’humain, de l’inhumain en l’homme, d’une humanité commune en partage, et, pourquoi pas, elle-même en suspend.
Plutôt que de témoigner d’une foi, d’une force, d’une croyance en la vérité religieuse, l’affrontement religieux, politique, témoignerait plutôt de sa faiblesse, de sa peur, de son impossibilité à penser, comprendre, aimer, accepter l’absence de « ce » dieu et cette épreuve pour l’humanité.
Dans une interview donné à propos de sa déportation à Ravensbrück, Germaine Tillion eut, entre autres, bien entendu, ces mots : «  Pour se voir reconnu comme être humain il ne suffit pas de naître »
On pourrait ajouter : quelle histoire, pour le  devenir, le rester !
L’existence, l’acceptation, la reconnaissance de l’état d’Israël est un pari actuel pour l’humanité, son développement, Israël, les états dits arabes, dits musulmans, dits islamiques, compris. De plus, on pourrait interroger les «  raisons », réticences, refus, et tabous, qui feraient qu’on ne tolèrerait pas, n’accepterait pas qu’Israël se considérerait comme un état juif, comme d’autres états se disent arabes, islamiques, à condition que dans la constitution qu’Israël aurait, ainsi, à promouvoir et proclamer, enfin, soit inscrite, - ceci étant valable et nécessaire pour les états arabes, islamiques,  et autres, - l’égalité des droits de participation et reconnaissance civile et civique pour toutes les personnes qui vivent et travaillent dans ces sociétés et états ; ceci pour le plus grand bien futur d’une humanité ayant dépassé les héritages, esclavages, colonisations, antisémitisme, racismes, méconnaissances, intolérances, catastrophes, toujours agissantes mais, qu’on aimerait, désirerait :  reconnues, acceptées et passées.

Nabile Farès
Ecrivain, psychanalyste

Avril 2009

à propos de : Eric Marty sur le livre de Shlomo Sand  - Comment le peuple juif fut inventé : de la Bible au sionisme (Fayard, 2008)

Nous vous proposons ici le texte d’E. Marty et des extraits des contributions de J.-J. Moscovitz et R. Zrehen publiées à l’initiative de David Genzel sur son site : « Le Blog de David & Céline »

 

Les mauvaises raisons d'un succès de librairie par Eric Marty


Eric Marty est écrivain et critique, professeur de littérature à l'université Paris VII Article paru dans Le Monde du 28 mars 2009

 

Tout le monde se souvient de quelques énoncés qui, jadis, firent scandale : selon une rumeur venue d'Europe, les chambres à gaz n'avaient jamais existé, selon une autre, émanant du monde arabe, le Temple juif de Jérusalem était une invention des colons sionistes, malgré son attestation par le Coran décrivant Jésus y priant "debout".
 
Mais avec le siècle qui vient, et qui s'annonce comme redoutable, on aura compris que ces négations-là ne relevaient que du détail. Le livre de Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé : de la Bible au sionisme (Fayard, 2008), règle la question de manière définitive. Le peuple juif n'existe pas : divine surprise !
 
Inutile de faire l'apprenti chimiste pour déclarer l'innocuité du Zyklon B, inutile de jouer à l'archéologue pour faire du Mur des lamentations une excroissance de la Mosquée Al-Aqsa, car si le peuple juif n'est qu'une invention du XIXe siècle sous le paradigme occidental de l'Etat-nation, alors la question est réglée. Certains pourront en conclure d'ailleurs qu'il est bien naturel qu'un peuple qui n'existe pas invente à l'infini des légendes pour attester sa pseudo-existence.
 
Ce n'est pas ici le lieu de dénoncer les confusions, et surtout le caractère naïvement massif de la thèse du livre de Shlomo Sand. Des spécialistes l'ont fait. Il s'agit de l'oeuvre d'un historien autodidacte dont les informations sont de seconde main, qui mêle les approximations à des choses connues, mais qui sont présentées sous l'angle biaisé de découvertes sulfureuses.
 
Sand présente le fait qu'il n'y a pas de race juive comme une découverte qui fait du peuple juif une invention historique. Mais ce faisant, il confond deux catégories étrangères l'une à l'autre, celle de "race" et celle de "peuple". La tradition d'Israël n'est pas une tradition raciale comme la Bible l'atteste (l'épouse non juive de Moïse, Séphora, Ruth, l'étrangère, ancêtre du roi David), tradition perpétuée par l'actuel Israël, comme tout visiteur peut le constater en admirant dans le peuple juif son extraordinaire pluralité : juifs noirs, jaunes, blancs, orientaux, blonds, bruns... La substitution race/peuple est révélée par le titre : Comment le peuple juif fut inventé... Or tout le livre consiste à vouloir prouver que les juifs actuels ne sont pas "génétiquement" les descendants des Hébreux.
 
On dira que le peuple juif n'a jamais cessé d'être "inventé" : par Abraham, par Jacob, par Moïse... Mais aussi par chaque juif. Car l'invention même du peuple juif, loin d'être une preuve de son inexistence, est une preuve radicale - irréfutable - de la singularité radicale de son existence propre. Existence fondée sur le principe abrahamique de son invention ou de sa vocation, puisque cette existence est réponse à un appel.
 
CONCLUSION PERVERSE
 
Peuple unique en ce qu'il est fondamentalement logocentrique - lié au langage, lié au nom - et textocentrique, lié à un texte : la Torah. Que la filiation soit constitutive du peuple juif ne peut apparaître comme un élément ontologique. Le principe de filiation n'est que la régulation civile de l'existence historique de ce peuple, des conditions de possibilité d'une perpétuation qui autorise son inscription dans le temps chronologique, dans le temps de l'histoire humaine. Voilà pourquoi il y a un peuple juif, voilà pourquoi il n'y a pas de "race juive", même s'il est patent que les Cohen et les Lévy du monde entier ont quelques liens incarnés. C'est ce qu'on peut appeler très simplement la facticité juive : le fait d'être juif.
 
Le livre de Sand manifeste là l'indigence de son "épistémologie". Sand est un "moderne". Il voudrait devenir le Michel Foucault du XXIe siècle. Il espère, en proclamant que le peuple juif est une "invention du XIXe siècle", reproduire, en le mimant, le Foucault de jadis affirmant que l'homme était "une invention récente". Mais, pour Foucault, il était fondamental, à l'intérieur du discours philosophique moderne même, de réfléchir méthodiquement à cette "invention" dans les savoirs - l'homme - et de la déconstruire.
 
Or c'est sur ce point que le livre de Sand se révèle vide. Car s'il dénie aux juifs une aspiration, qu'ils n'ont jamais eue comme peuple, à se constituer en race, il ne déconstruit pas la notion de race. Au contraire, il lui confère, à dessein ou non, un statut de vérité qui se donne comme vérité ultime. En effet, la conclusion, proprement perverse, de son livre est d'attribuer au peuple palestinien ce qui a été dénié aux juifs, à savoir qu'ils sont - eux, les Palestiniens - les vrais descendants génétiques des Hébreux originaires !
 
Cet épilogue est le révélateur de la finalité du livre. On y trouve le principe mythologique de l'inversion dont le peuple juif est la victime coutumière : les juifs deviennent des non-juifs et les Palestiniens les juifs génétiques. On peut, dès lors, en déduire qui est l'occupant légitime du pays. En ne déconstruisant pas radicalement la notion d'héritage génétique, en en faisant, au contraire, bénéficier le peuple palestinien, Sand révèle tout l'impensé qui obscurément pourrit ce qu'il tient pour être une entreprise libératrice. Il montre que la méthode substitutive qu'il emploie est tout simplement mystificatrice, et ce d'autant plus qu'elle voudrait être au service de l'entente entre les ennemis.
 
Nier l'identité juive est une vieille marotte, aujourd'hui parasite obstiné de la pensée contemporaine. D'où vient ce vertige du négatif ? On l'aura compris en lisant le livre de Shlomo Sand : d'un désir obscur de faire des juifs de purs fantômes, de simples spectres, des morts-vivants, figures absolues et archétypales de l'errance, figures des imposteurs usurpant éternellement une identité manquante. Eternelle obsession qui, loin de s'éteindre, ne cesse de renaître avec, désormais, un nouvel alibi mythologique : les Palestiniens.
Eric Marty
Écrivain et critique, professeur de littérature à l'université Paris VII
Article paru dans Le Monde du 28 mars 2009
 

L’intervention de Jean-Jacques Moscovitz
 
« Tout le monde se souvient de quelques énoncés qui, jadis, firent scandale : selon une rumeur venue d'Europe, les chambres à gaz n'avaient jamais existé, selon une autre, émanant du monde arabe, le Temple juif de Jérusalem était une invention des colons sionistes, malgré son attestation par le Coran décrivant Jésus y priant "debout". » Voilà ce que nous dit fort justement Eric Marty pour répliquer à l'obscénité du livre de Shlomo Sand Comment le peuple juif fut inventé : de la Bible au sionisme (Fayard, 2008), qui « règle la question de manière définitive. Le peuple juif n'existe pas : divine surprise ! ».
Oui dans l'actuel se produit un dédoublement du bouc émissaire de toujours : ce coup éditorial veut nous faire tomber dans le piège d'une tromperie intellectuelle pour nous faire jouir d'une opposition obscène entre l'un le juif de toujours, objet de tous les anathèmes, et l'autre , beaucoup plus récent, le palestinien, objet malgré lui probablement, de toutes les louanges. Cette double « émissarité » est sans cesse érigée par l'Occident mais Slomo Sand va plus loin pour se faire lire : ce ne sont plus des attributs de l'un et de l'autre dont il s'agit, mais il prête - de quel lieu parle-t-il pour cela ? - un droit à l'existence pour le palestinien et l'enlève au juif dans un même jet d'encre...
Jean-Jacques Moscovitz
 

L’intervention de Richard Zrehen

Directeur de collection aux Belles Lettres pour Figures du savoir L’Arbre de Judée et chez Klincksieck pour Continents philosophiques.
 
Eh ! bien, je le trouve courageux, crâne comme on disait au temps de l’Affaire Dreyfus, Eric Marty qui, dans « Les mauvaises raisons d’un succès de librairie » (Le Monde daté du 28 mars 2009), entreprend d’exposer, pour des lecteurs qu’il ne convaincra pas (!), les raisons pour lesquelles il faudrait aborder avec scepticisme le livre de M. Shlomo Sand intitulé Comment le peuple juif fut inventé : de la Bible au sionisme (Fayard, 2008).
Crâne, parce qu’il prend la peine d’aller au fond, de rappeler que le peuple juif ne se définit pas lui-même comme une communauté raciale-biologique mais comme l’ensemble de ceux sur qui pèsent les Commandements – qu’ils les observent ou pas –, de ceux qui sont sous le joug de la Loi : quelle que soit leur couleur, quelle que soit leur origine. Le peuple juif est peuple par décision, par contrat, hérité-assumé ou choisi.
Les Juifs par naturalisation sont les enfants d’Abraham au même titre que ceux qui sont nés membres de la « famille », avec laquelle il leur est toujours loisible de rompre, ce dont beaucoup ne se privent pas. – « Conversion » est une regrettable concession du XIXe siècle à la religiosité occidentale, de coloration chrétienne, qui néglige règles et obligations, le Symbolique et ses marquages concrets, au « bénéfice » de la foi, c’est-à-dire l’Imaginaire : les rabbins sont des docteurs de la Loi, des juristes faisant à l’occasion fonction d’officiers d’état-civil, pas des prêtres, pas des « hommes de Dieu », même si certains le sont et se « vivent » comme tels. Est Juif non celui qui se sent tel, de cœur, mais celui qui peut participer à un mynian !
Je trouve admirable qu’Eric Marty se soit donné la peine de rappeler quelques vérités premières, facilement accessibles à qui veut s’informer, aux lecteurs de M. Shlomo Sand et à ceux qui pourraient l’être, parce qu’il sait bien – il le dit – que l’enjeu n’est pas anthropologique-historique mais « politique », c’est-à-dire fantasmatique, qu’il est en vérité question non d’un peuple mais d’un Etat – qui jouit d’une sollicitude planétaire épargnée à l’Arabie Saoudite, à l’Iran, à la Lybie, à la Russie ou à la Syrie, par exemple.
Eric Marty aurait pu s’arrêter au titre du livre en question, et remarquer qu’il est plutôt curieux : le sionisme est un projet politique qui a été mené à bien par des Juifs désireux de rompre avec la tradition juive, qui se sont fait une gloire de transgresser les Commandements, qui sont allés jusqu’à changer de nom pour marquer la rupture au fer rouge, et qui ont trouvé dans cette rébellion folle la force nécessaire à la constitution d’un pré-Etat, avec des infrastructures, une langue, une armée et un drapeau, il faut s’en souvenir. Aussi, passer de la Bible au sionisme est, pour le moins contestable – Ah ! Roger Garaudy…–, d’autant qu’un bon cinquième de la population israélienne n’est pas juive...
Mais le projet sioniste n’a pu passer au réel qu’avec un vote de l’ensemble des Nations constituées en corps souverain, et c’est bien cela que ceux qui sont prompts à invoquer le « droit international » ou plaider avec émotion et exubérance la cause « palestinienne » veulent oblitérer : la création de l’Etat d’Israël n’est pas la conséquence d’une conquête, n’est pas celle d’une intervention du Saint-béni-soit-Il (quand bien même certains le penseraient) mais d’une décision collective autorisée, d’un vote de l’ONU. Décision immédiatement contestée par plusieurs Etats, comme on sait, à qui jamais aucune représentation n’a jamais  été faite pour s’être rebellés contre une décision de droit…
Alors, que des individus d’origines diverses se soient reconnus dans des récits anciens, collationnés par Ezra le Scribe et son entourage à Babylone au temps du 1er exil, et y aient trouvé une forte identité collective, est certainement vrai – voilà pour l’« invention » et le positivisme – mais n’est absolument pas pertinent en la circonstance : le peuple juif se (ré)invente chaque fois qu’un Juif, par naissance ou par choix, prend sur lui, tant bien que mal, les Commandements, chaque fois qu’il entreprend (plus rarement) d’étudier le Talmud dans les formes, mais les habitants légitimes de l’Etat d’Israël sont ceux que l’ONU a désignés comme tels.
Qu’en majorité ils se tiennent le discours d’une filiation est important pour eux (et pour ceux qui, résidant ailleurs, leurs sont liés familialement, dans un sens plus ou moins large), quand bien même des savants – il n’est pas sûr que M. M. Shlomo Sand fasse partie de cette confrérie, à en croire Eric Marty, et je ne vois pas de raison de douter de son évaluation – montreraient qu’elle est mythique, ne compte pas : ils voulaient un Etat, étaient prêts à le défendre, l’ONU a reconnu que cette demande était légitime, et la biologie n’a rien à voir avec cela – la mauvaise conscience, peut-être...
Et ceux qui tuent des Juifs – où, entendant le faire, ne parviennent à l’occasion qu’à tuer des « Français innocents » (!) – parce qu’ils le sont, ne s’inquiètent pas vraiment de savoir s’ils (se) sont inventés où s’ils sont d’authentiques descendants directs de singes et de porcs. Entre le Flore et la Closerie des Lilas, en revanche, l’affaire semble devoir être débattue.

Eric Marty aurait pu s’arrêter au titre du livre en question mais il ne l’a pas fait : il est clair, articulé et dans la plaque. C’est réconfortant, bien sûr, mais ne nuira probablement pas au douteux succès de l’ouvrage de M. Shlomo Sand, tant la passion mauvaise qu’il alimente est forte

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Richard Zrehen


Décembre  2008

 

Pétition : Non à la perpétuité sur ordonnance !

 

La loi du 25 février 2008 relative à la rétention de sûreté fait rupture dans notre tradition juridique. Elle permet l’incarcération dans des établissements spéciaux de personnes condamnées qui, bien qu’ayant purgé leur peine, seront privées de liberté du fait de leur « particulière dangerosité ». Pour la première fois dans notre droit, des individus pourront être enfermés sur décision judiciaire non pour sanctionner des actes délictueux ou criminels, mais pour anticiper des actes qu’ils n’ont pas commis ! A juste titre, Robert Badinter a dénoncé dans cette loi une rupture majeure avec les principes fondamentaux de notre justice pénale.
Cette loi fait également rupture dans la tradition et l’éthique médicales, car c’est l’expertise médico-psychologique qui devient l’élément clé du dispositif pour décider de cette mesure de sûreté. Alors que sa mission est de porter secours et de soigner, la médecine se trouve ici instrumentalisée dans une logique de surveillance et de séquestration. C’est le savoir psychiatrique qui légitimera l’incarcération d’individus au motif d’un diagnostic de « particulière dangerosité ». La privation de liberté est ainsi parée des habits de la science, comme si le savoir des experts permettait de prédire les actes criminels d’une personne.
C’est une mystification et une confusion organisée des registres.
Une mystification car il est faux que l’on puisse prédire, pour un individu donné, les actes à venir. L’usage que l’on fait à cet égard des statistiques concernant la récidive est une duperie, car ces chiffres concernent des populations, non des individus. Or c’est bien de la liberté d’un individu qu’il s’agit.
C’est une confusion que de demander à des soignants d’occuper cette place, car leur fonction, leur déontologie et leur éthique les situent du côté de la personne, ses libertés et ses contraintes, non de l’ordre public désincarné. Cette séparation fondamentale est une garantie essentielle des libertés, contre la tentation de faire le bien de chacun contre lui-même. La psychiatrie est familière de ces dérives : faut-il rappeler qu’il y eut des internements pour motifs politiques ?
La monstruosité de certains crimes et la souffrance terrible des victimes, dont chacun est saisi, sont utilisées pour aveugler la raison et céder aux politiques prétendument efficaces.
C’est une manœuvre démagogique. On sait par avance que cette politique ne résoudra en rien le problème des criminels récidivants. Par contre ce dont on est sûr, c’est que ce dispositif, d’abord destiné à des populations restreintes s’étendra progressivement, au nom du principe de précaution. Ce fut le cas des mesures d’obligation aux soins, initialement destinées aux agresseurs sexuels, et qui sont aujourd’hui appliquées à une part croissante de personnes condamnées, quel que soit leur acte.
En assimilant le crime et la maladie – ce qui est une idéologie, et non pas un fait – on déplace progressivement la gestion de la peine vers la médecine, réalisant progressivement une société de sûreté médicale.
 
Au nom de notre éthique et de la nécessaire séparation des domaines, garante des libertés, nous, professionnels de la psychiatrie, déclarons publiquement refuser de participer à la mise en place de ce dispositif de rétention de sûreté. Parce que la psychiatrie n’est pas l’affaire des seuls psychiatres, chacun, concerné par ce refus, manifeste son soutien en signant et en faisant signer cet appel.
 
Voir les Signataires


à propos de : Terrorisme
Par Nabile Farès
 
Scène imaginaire et confusion de l’acte
Je vais immédiatement préciser que je ne suis pas un «spécialiste» du terrorisme, c'est-à-dire que je ne suis pas tenu de produire une définition du terrorisme, ou une histoire du terrorisme. Je tiens à parler, d’un point de vue psychanalytique, d’actes, qui, au-delà de l’effroi, de la stupeur, inscrivent du meurtre, du crime dans et contre une population civile banale, dans des lieux que l’on dira familiers, ordinaires de la vie civile commune, symboliques de cette vie commune, lieux de travail, de loisirs, de passages, d’échanges... de cette vie civile ordinaire....
Ces actes, à ce titre, sont des actes publics, effectués sur ce que l’on peut dire métaphoriquement et, ces mots sont extrêmement importants car ils désignent déjà le caractère profondément imaginaire et hypnotique de l’acte effectué sur : «  la scène du monde » comme si le monde était une scène, une fiction, en laquelle viendraient se transformer des personnes en actrices et acteurs d’un drame commencé bien avant leur entrée en scène, sur ce théâtre que serait le monde.
Je me contenterai de parler ici que de ce moment où une personne, femme, homme, jeune fille, jeune homme, se transforme en une autre, un autre, meurtrière, meurtrier, sur une scène commune, en un contexte commun, une scène publique que l’on peut dire singulière et collective, de même que l’acte est singulier et collectif.
C’est pourquoi il s’inscrit toujours dans des contextes et forces animés par des groupes, des associations, des institutions, pouvoirs politiques, militaires, civils, aujourd’hui, se disant «  religieux », faisant de l’acte non pas simplement un meurtre, un crime, un assassinat – ce qu’il est dans son acte sur soi-même et les autres, incluant la possibilité, la certitude et l’incertitude d’une mort de soi et des autres – mais, plus terriblement, une façon d’accéder à cette scène d’un meurtre originaire de soi et de l’autre, comme si le meurtre mettait un terme à un trop plein, un excès et un 
manque d’histoire commune : trop plein extérieur, trop de vide, d’évidement interne.
Scène de l’acte permettant ce passage entre le rien de soi, la dégradation de soi et le tout imaginaire de l’autre ; cet autre qui déciderait pour vous, à votre place et indiquerait ce que vous devez faire pour que l’histoire commune, les liens communs d’histoires, deviennent le sanctuaire d’une loi sacrificielle qui exigerait ce sacrifice de mort ; une loi de sang et non de vie, comme si nous n’étions pas encore parvenu à comprendre le geste suspendu d’Abraham d’un non sacrifice, d’un renoncement au meurtre réel exécuté dans la confusion d’un rapport à la loi d’être et de coexistence : le don de la vie transformé en don, en un pouvoir, une délégation, une permission d’un donner la mort.
C’est au moment de cette grande institution d’une loi qui fait le sacrifice du sacrifice (c’est pourquoi il n’existe pas, contrairement à ce qui se dit - se nomme encore – de sacrifice d’Abraham, ni de sacrifice d’Isaac) que se manifeste une grande fragilité psychique qui rend possible la manipulation du sujet humain en le rendant actrice et acteur d’une loi de mort qui n’a pas encore fini avec ce deuil du meurtre, du crime, avec la mémoire et l’histoire traumatique du sacrifice des générations dans les générations.
C’est pourquoi on n’assiste aujourd’hui à une ampleur tragique et extrême entre les générations de cette mise à mort de soi et de l’autre à partir de ce déni instantané de l’acte «  meurtre », du meurtre et son recouvrement en acte «héroïque » pour autant que l’acte héroïque, réclamé, revendiqué, serait un dépassement, un franchissement de cette toute-puissance accordée à l’autre, que l’autre s’accorderait – imaginairement – à lui-même.

Dans l’acte même de produire du meurtre existe sa négation, cette traversée imaginée, hallucinée, héroïque, reconnue, de la mort, conduisant à cette tragédie extrême qui emporte, anime, tue des adolescentes et adolescents prises et pris dans des formations et confusions d’idées et intentions qui sont des endoctrinements plaçant les sujets, enfants, adolescentes, adolescents, femmes, hommes, dans une hypnose et manifestation guerrière, spectaculairement propres à développer un imaginaire et une symbolique de l’acte meurtrier qui, à ce titre, fait basculer l’actrice, l’acteur, dans un ailleurs triomphant, une présence explosive, destructrice, pulvérisante de leur corps et acte, créant ainsi une équivalence meurtrière entre l’acte, l’actrice, l’acteur, le reste du monde, «  sa scène de monde » devenue responsable et actrice, auteure de cet acte : l’autre étant alors «  cause » de l’acte et meurtrier à son tour...

Nabile Farès,  écrivain et psychanalyste

La psychanalyse peut dire quelque chose ...

De l’acte terroriste, en tant que scène réelle, (attentats, corps déchiquetés, mutilés, morts)  scène imaginaire et symbolique, la psychanalyse peut dire quelque chose en-deçà et au-delà de l’émotion, l’indignation, la condamnation. Il est utile de rappeler pour l’analyse, la saisie, la dénomination de cet acte – comment nommer cet acte, puisque l’attentat dit terroriste produit de la terreur, de l’effroi en précipitant la mort, non pas métaphysiquement, en introduisant la mort, non pas théologiquement, mais en opérant une mise à mort, en tuant dans un lieu public, civil, parfois, aussi, policier, militaire – on dira, l’acte terroriste est tissé, pris de toutes sortes de langages, de langues, de mots : «  un attentat a été commis contre la gendarmerie de..., le commissariat de... » mais, on dira... « commis dans la rue, dans un café,  dans une synagogue, une mosquée, un temple, une école... » montrant ainsi que l’acte terroriste n’est pas un acte qui échappe au langage, à un langage de la réponse, de l’atteinte corporelle et de la destruction – il est donc utile de rappeler, devant la diversité symbolique de cet acte que l’acte terroriste de violence et de destruction de la culture et la vie relève d’un alliage persistant dans l’histoire des civilisations – et, aucune des civilisations n’est à l’abri de l’acte terroriste de mort et de destruction – de vengeance et de haine qui met cet acte au ban, à l’écart du pacte juridique de connaissance et de reconnaissance, l’inscrivant ainsi dans des formes extrêmes de l’atteinte de la vie, que sont le meurtre, le crime, l’assassinat, susceptibles de le transformer en des formes de la violence et croyance idéologique, (qu’elles soient théologiques, politiques, singulières, de groupes ou étatiques) le présentant alors comme actes de martyrs, de sacrifices, de jouissances que l’on pourrait dire extatiques et mystiques propres à faire oublier ou sanctifier ou, à l’extrême, récompenser la démesure de cet acte.
 
En portant atteinte à la vie humaine, en détruisant, donnant la mort, l’acte terroriste n’échappe pas à ces trois désignations de «  meurtre », «  crime », «  assassinat » ; en pensant et en croyant  - à cette limite, la croyance serait un système de pensée dont on peut considérer de nombreuses fois le processus pour délirant – en pensant, en croyant que par la mort, le don de mort, la mise à mort, le monde va changer, va être puni,  rédempteur, l’acte terroriste meurtrier s’inscrit dans une forme logique sacrificielle et, souvent, hélas, héroïque ; l’acte terroriste renverse les principes du rapport entre la vie et la mort, faisant de celle-ci un don et une dette payée à la mort  de l’humain plutôt qu’à l’humanité de la vie.
 
La multiplicité et l’amplitude géopolitiques, culturelles de l’acte terroriste témoignent d’un moment périlleux des conflits exacerbés des violences historiques, politiques, économiques, culturels d’aujourd’hui, pour autant que l’attentat terroriste s’inscrit de plus en plus dans l’histoire des générations, qu’il évolue dans l’endoctrinement de l’enfance à l’adolescence : il est devenu un acte, une arme idéologique matérialisée de guerre et, comme tel, relève aujourd’hui des catégories, procès et procédures qui concernent les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité.
 

Scène singulière et collective, l’acte terroriste de mort est une atteinte radicale de la vie.

 

Nabile Farès, écrivain et psychanalyste

Septembre 2008

à propos de : De Siné aux crimes dans la Shoah… 

Par Jean-Jacques Moscovitz

 

Siné a à rendre raison de son « Qu’ils meurent !» proféré à l’encontre des juifs en 1982 1, il le doit à des millions de disparus.
Pas plus que n’importe qui, les juifs n’ont à expliciter l’antisémitisme, l’anti-judaïsme, ou encore l’anti-sionisme. C’est aux auteurs de tels propos, de tels actes écrits à en dire leurs raisons, ce qui implique qu’ils disent les avoir dits, et d’où ils proviennent. C’est là une nécessité éthique minimale à tout débat possible sur de tels enjeux, c’est l’exigence que tout débat se supporte d’un tel pacte de fonds au départ. Car l’antisémitisme quel qu’il soit, avoué ou non, su ou non, peut être le prélude à bien plus grave, chacun le sait aujourd’hui.
 
Quand Siné donnera-t-il ses raisons, celles qui le concernent, lui qui, dans sa violence inscrite dans ses propos sur le mariage d’une femme juive avec le fils Sarkozy, lance qu’il préférerait « une musulmane en tchador » à « une juive rasée 2».
Le conflit médiatique au sein de ‘Charlie Hebdo’, le journal dirigé par Ph. Val, est ici dépassé. Un tel débat sur de telles questions l’est aussi, car il y a là fracture, attaque du fonds de ce pacte radical sans quoi dés lors tout est grave, immensément.
 
A suivre ce fil, se révèle qu’Il n’y a, en effet, nul « besoin des outrances de Siné » comme l’avance Mr Laclavetine dans Le Monde du 1er Août , où il voit ainsi l’affaire Siné : « Et si les remous de l’affaire qui secoue ‘Charlie Hebdo’ étaient révélateurs du conformisme de nos sociétés, sidérées par le poids grandissant des communautarismes ? Une atmosphère étouffante qui explique le soutien qu’a reçu le dessinateur ? » … Pour mieux respirer souligne donc le défenseur du caricaturiste. Ne vaudrait-il pas mieux qu’il s’écoute d’abord lui-même dés lors qu’il conclut son texte d’un « Ouvrez ! on étouffe ici !» ? Serait-ce là encore quelque maladresse, un oubli se levant à son insu et s’adressant à ceux morts asphyxiés dans les chambres à gaz d’Auschwitz… ? Je pose la question. Le film ‘L’œuf du Serpent’ de Bergman ne s’en retrouvera que plus actuel…
 
Oui, un pacte de fonds est à accepter pour permettre ensuite un débat car la maladresse ici guette à tout instant 4, et il convient de la reconnaître, oui, car sinon tout est possible à nouveau, il y a toujours urgence de le dire. Preuve en est ces propos de Siné - et ses excuses auprès de la Licra, vaines à l’évidence désormais- lors de l’attentat en 1982, rue des Rosiers jetés sur les ondes de Carbone 14 : « je suis antisémite et je n’ai plus peur de l’avouer, je vais faire dorénavant des croix gammée sur tous les murs… je veux que chaque juif vive dans la peur, sauf s’il est pro palestinien. Qu’ils meurent ! 5»
 
Si qualifier de maladresses des propos comme ceux de Laclavetine, permet de repérer des dérives antisémites, ici, dans l’exemple de Siné le moment de la maladresse ( !) est déjà largement dépassé, car avoué, il est désormais symptôme, une organisation fixée. Les propos de Siné sont de l’ordre du symptôme. De quoi ? d’un profit non élaboré, d’une jouissance sue ou non, venue du collectif européen des années 40 et aujourd’hui plus ou moins organisée en discours antisémite, raciste, de haine de masse…
Un tel symptôme signe souvent une absence de prise en compte d’éléments propres à la filiation personnelle, aux discours familiaux non élaborés…
C’est dans de tels passages de non dits/mal dits entre espaces du collectif et dimension de l’individu que se produisent des dérapages, qui peuvent nourrir bientôt le pire chez d’autres. Repérés ils permettent une cessation possible de tels symptômes si celui qui en est porteur accepte de les prendre en charge.
 
Par pire, entendons que des propos comme ceux de Siné peuvent servir à certains dans un usage pervers de jouissances erratiques post génocidaires directement venues des camps nazis. Son « Qu’ils meurent !», outre qu’il indique combien le meurtre de masse est source de telles jouissances à la portée politique de grands et petits délinquants, mais aussi qu’il y a là un vœu de meurtre infiniment caché bien qu’avoué puisqu’il a fallu plus de 25 ans pour le désigner enfin (1982-2008).
 

Ainsi voit-on que telle ou telle maladresse ( !) à propos de la haine des juifs, comme allant de soi encore de nos jours, peut faire début du pire. D’abord symptôme chez certains , elle peut entraîner chez d‘autres une organisation politique perverse du lien à autrui. Puis, saut qualitatif à dire pour conclure -ce n’est pas le cas pour quiconque dans « l’affaire Siné »- le politique un jour ou l’autre peut s’emparer de ces prémisses, pour construire un mensonge de façon voulue, voilà le ‘négationnisme’ ; total ou partiel , il est puni par la loi Gayssot. Pourquoi ? parce qu’il est inhérent auxmeurtres de masse ; il les indique avant, pendant et après les crimes.

Jean-Jacques Moscovitz

Psychanalyste

 

1 cf.: infra  in « Pour Philippe Val, Charlie Hebdo et quelques principes. Des intellectuels estiment intolérable de voir Siné transformé en martyr de la liberté d’expression ».
2 cf. Le Monde du 21 07 08 in l’article de Bernard-Henri Lévy « De quoi Siné est-il le nom ? »
cf. Le Monde du 1er Août 2008 in les Débats p.14 l’article de J-M. Laclavetine :« Nous avons besoin des outrances de Siné.».
4 cf. le rectificatif de L. Joffrin in nouvelobs.com du28 7 08
‘’« Tout est là, l’association du juif, de l’argent et du pouvoir dans une phrase qui stigmatise l’arrivisme d’un individu », affirme le directeur de Libération. Il reconnaît par ailleurs que "l’apparition du mot 'race' dans un texte antiraciste n’est pas heureuse" »,à propos de son article du 25 7 08 dans Libération.

5 ibid. note 1


Septembre 2008

à propos de : L’antisémitisme, le mot et... le nom

Par Nabile Farès

« L’affaire » Siné, « l’affaire » Philippe Val, »l’affaire » Charlie Hebdo, « l’affaire caricatures », « l’affaire » Badiou..., les mots et les animaux, les animaux qui servent d’injures, de rabaissements, d’accusations, toutes ces «  affaires » traversées d’un seul mot qui, depuis sa création, utilisation, fait des ravages entre les mots, les personnes qui l’emploient, les discours qui le servent, l’histoire -notre histoire ancienne et contemporaine – qui a fait, à une certaine époque, récente à tout le moins, de ce mot un usage terrifiant puisqu’à l’apparition de ce mot la déferlante anti-juive, antijudaïsme, a envahi l’Europe puis le monde, le nazisme s’étant donné comme projet politique l’extermination, l’éradication dans les faits, dans les mots, la culture, l’histoire, de personnes qui portaient une vérité et sa récusation par l’anathème, l’injure, l’énigme, la parole, l’écrit, les juifs, le juif en chaque personne, corps, membres, histoires, espoirs, imaginations et pensée.
Si le premier vœu d’extermination des Juifs date, selon le livre d’Esther, de l’époque d’Assuérus, du temps de Xerxès 1° roi des Perses, par Aman, le mot d’« antisémitisme » ne fut pas employé et ne date pas non plus de la destruction du premier temple, en 587 avant l’ère commune, Jésus-Christ, en l’occurrence, par Nabuchodonosor, ni de la destruction du Second temple par Titus, en l’an 70 de notre ère ; ces deux destructions n’ayant pas donné naissance à une idéologie politique autrement meurtrière, celle de l’extermination telle qu’elle est apparue au cours du siècle qui précéda le nôtre, ce 21° siècle où, encore, nous sommes, existons...
Ce mot «  antisémitisme » ne fait pas partie non plus du vocabulaire des dites Croisades – alors que nombreuses furent les communautés juives exterminées pendant leurs parcours – ni du vocabulaire de l’intégrisme musulman naissant, ni du vocabulaire des juges et exécutants des tribunaux de l’inquisition, ni de celui de 1492, expulsion d’Espagne des juifs et des musulmans, condamnations des hérétiques, ni de celui du Siècle des Lumières - bien au contraire le mot phare des Lumières étant «  L’Emancipation »
Ce mot, dont l’apparition est datée très particulièrement « for-  gé » par un journaliste de Hambourg Wilhem Marr » écrit Jacques Madaule, appartient bien à notre modernité et indiquerait bien alors que chaque fois  que ce mot «  antisémitisme » apparaitrait, il redéployerait la charge sémantique redoutablement efficace de haines, de confusions, d’intolérances, d’anathèmes, d’injures et d’éradications, dont il est, depuis son emploi, le producteur et l’agent ; et, ce mot – au-delà de cette Europe où il vint au jour, fait partie de notre histoire contemporaine qui, à travers le nazisme, son exhortation et pratique de l’exclusion puis extermination, spécifiquement adressées aux juives et aux juifs, inscrites dans des lois, dès 1935, lois dites de Nuremberg, non pas celles des procès de 1945, mais celles concernant les juifs en Allemagne et ailleurs, dans ces autres pays qui participeraient à ce que le juriste allemand Carl Schmith avait élaboré, inventé pour cette cau- se «  Le droit privé international » qui intimait à tous les pays qui hébergeraient des allemands (la plupart fuyant dès 33, l’accession au pouvoir d’Hitler, le nazisme, juives et juifs, communistes, artistes, intellectuels, écrivains, ...) à appliquer ce nouveau droit allemand de la discrimination et exclusion, belle astuce, sans doute, d’un droit » privé » - le troisième Reich et sa L.T.I – internationalement justifié et, surtout, généralisable – ce mot « l’antisémitisme » a fini par envahir notre histoire de sémites et d’antisémites, offrant, désormais, nul abri à la pensée et aux discours politiques, universitaires, philosophiques, littéraires, parfois, dits «  scientifiques », contemporains.
Ce mot fait «  tache », marque naturelle sur la peau de l’homme, ou, mot qui salit, nous dit le Larousse, ou, comme l’écrit bien, dans son livre, Philippe Roth, «  La Tache », «  The human stain »,«  La tache humaine », la souillure, titre en lequel on pourrait lire, à la place de la voyelle « a », la voyelle « e », une autre voyelle dans le nom de Stein, par exemple Gertrude Stein, ou, Einstein, et bien d’autres,... ce qui nous amènerait à comprendre et dire que dans le mot «  antisémitisme » et dans «  l’antisémitisme » revendiqué ou ignoré, à «  l’insu », comme de disent, aujourd’hui, les psychanalystes, c’est le nom, le nom de l’autre homme, comme le dirait Emmanuel Levinas, qui fait tache : le nom d’un soi-même porté par un autre nom à l’intérieur de la loi religieuse, puis civile, puis étatique ; ce nom de l’autre, femme, enfant, homme, père, difficilement prononçable, certaines fois, imprononçable, intolérable en «  moi », dans «  mon » discours, « mes » errements, ignorance de moi-même, et, pour finir...« nerveusement, « cérébrale ment », «hystériquement », « communément », ...antisémite ...
Le rejet du nom autre dans la langue, dans la pensée, la culture, serait au cœur du mot «  antisémite » ; ce mot qui est apparu dans l’histoire, a un moment d’histoire qui a fait souillure, universellement tache, dont personne n’est «  lavé », oserons-nous écrire ; et, il pour- rait nous sembler qu’il n’y aurait pas d’autre façon de «  nettoyer » cette tache  - mot si commun, courant, aujourd’hui – que de l’accepter pour soi-même, pour la vérité, la critique, la vigilance, l’élaboration d’une nouvelle «  tâche », cette fois, que celle qui désigna aux nations politiques cette vocation, mise en demeure, exécution, d’une extermination particulièrement, à chaque fois, généralisée, répétée, outrageusement, honteusement, cruellement, intolérablement, contraire à ce que nous pouvons espérer et savoir de l’humain.
L’horreur du nom autre, dans mon propre nom, telle serait, non plus l’énigme à rejeter, franchir, mais éclaircir, approcher, recevoir, comprendre de «  mon »  voyage humain, de  l’histoire de l’humain, dans l’humain, non extérieur à lui, comme ce fut le cas, pour autant que juif est un nom, comme bien d’autres, pas seulement un simple adjectif, un nom propre, parmi bien d’autres, arabe, grec, chrétien, vietnamien, chinois, américain, européen, noir, blanc, berbère, oriental, sémite, palestinien, israélien... noms particuliers et propres... de l’humain.

 

Nabile Farès

écrivain et psychanalyste

Mars 2008

à propos de: Enseignement de la Shoah en CM2 et psychanalyse

Par Jean-Jacques Moscovitz psychanalyste

 

« Dès septembre 2008, chaque élève de CM2 se verra confié la mémoire d’un des 11 400 enfants de France morts dans la Shoah » Nicolas Sarkozy, 13 février 2008, dîner annuel du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France). 
Pour la communauté juive, dès que l’on parle de ce qui s’est passé, cela ne peut qu’être reçu au plus loin qu’il soit du fait même qu’il s’agit de l’attaque de l’humain. Mais les effets ont été im-médiats. Boris Cyrulnik parle ainsi  de « gentillesse criminelle », Simone Veil d’avoir été « glacée sur place ». Dans Un secret  de Philippe Grimbert, le héros nomme son demi-frère disparu dans les camps avant sa naissance du nom de Simon, et que son frère portait. Ne connaissant pas ce prénom, s’il tombait juste, c’est parce qu’il avait été prononcé de-ci de-là dès lors qu’entendant par exemple « si-mon père venait », la réaction de l’entourage lui avait fait peut-être entendre ce prénom. Prénom qu’il avait dès lors choisi pour son demi-frère qu’il n’avait pourtant pas connu. Voilà une rencontre d’un enfant mort avec un enfant vivant, âgés tous deux de près de 10 ans. La transmission par l’inconscient est ici exemplaire.
Comment s’identifier à un enfant anonyme mort « comme ça » : disparu en fumée. Nulle part. La disparition remplace l’absence qui d’ordinaire s’oppose à la présence.
« La destruction des juifs d’Europe »c’est l’effacement de la destruction elle-même. 
Quels sont les effets de la Shoah aujourd’hui ? La phrase de Sarkozy est ici exemplaire de sa maladresse, celle que nous pouvons tous commettre. Elle rappelle ce qui s’était produit lors de ce faux attentat nazi commis  par des invraisemblables nazillons, noirs pour le coup, dans le RER D sur la personne de Marie Leblanc et  son bébé. Nos gouvernants d’alors, le président de la République Jacques Chirac et son ministre Dominique de Villepin, n’ont rien trouvé de mieux que de se mettre en fureur « officielle », comme s’ils avaient tout compris, alors que c’était un moyen de percevoir combien il est difficile de témoigner de l’impensable de ce qu’il s’est passé.
Maladresse, oui : comment être adroit avec de telles questions ? La maladresse,  le malentendu, voire le refus inconscient sont des voies de transmission de ce qui reste actuel en Europe. Cet actuel nous travaille par défaut depuis que cela a eu lieu, comme s’il (re)commençait par à chaque fois. Comment se rendre compte de l’immensité d’un tel crime… ?
Pour des enfants de CM2, que veut dire avoir sur le dos la mort d’un enfant mort de cette façon là ? Comment expliquer par exemple que ce serait lutter contre l’incitation à la haine raciale.
La psychanalyse indique comment l’enfant reconnaît l’existence de la mort. Voilà ce à quoi ouvre cette fulgurante injonction de Sarkozy. Comment l’enfant inscrit-il la mort en lui et à quel moment ? Cela pose la question de l’enfant mort : il n’y a pas plus enfant pour une mère qu’un enfant mort, y compris par avortement, dans la mesure où il lui appartiendra pour toujours, beaucoup plus qu’à tous les autres, notamment au père. C’est une généralité peut-être abusive ici mais la mère, qui donne vie à un enfant, sait qu’elle donne aussi la mort à cet être vivant, qu’il est un être mortel. L’enfant sait ce fantasme inconscient de l’enfant mort,  il l’a en lui, il pige que sa mère a en elle ce fantasme qui passe chez un enfant à partir des paroles de sa mère.
L’enfant d’aujourd’hui sait de quoi il retourne quant à l’histoire d’enfants réellement assassinés dans l’Europe nazifiée, ce qui est différent du fantasme de l’enfant mort, que l’enfant perçoit inconsciemment. Comment percevoir lui-même l’inconscient de sa mère qui a aussi ce savoir des meurtres de masse : demandons-le à toutes les Marie Leblanc autour de nous.
L’enfant mort/tué réellement, c’est tout autre chose. L’enfant parfait, que l’on souhaite tellement aujourd’hui, ne serait-il pas l’envers sacralisé de ces enfants morts comme ils l’ont été ? Enfant, sujet d’emblée déchet de la société où nous vivons. Adultes aussi…
 Une telle sacralisation de l’enfant mort, se confond avec celle de l’enfant réel, et le met en miroir par rapport à l’enfant vivant.
Acceptons d’être enseignés par ce que disent les enfants qui meurent de maladie grave et qui savent ô combien de quoi il retourne,  à nous dire ce qu’il leur arrive et combien ils souhaitent qu’après il y ait quelque suite à leur vie qui s’arrête.
Sacralisation comme défense contre l’impensable de la Shoah.
Mais, s’il vous plait, évitons une religion du martyrologue habituel, où le juif serait mort en martyr. Car alors  l’enfant s’en retrouve purifié, indemne de sexualité, ce que Freud a si fortement contredit puisqu’il y a une sexualité infantile.   Aucune demande de la part de quelque juif que ce soit d’être martyr et d’être mort dans la Shoah. Il n’y a pas de sacralisation possible.
Par ailleurs, le psychopédagogue n’a pas forcément le même point de vue que le psychanalyste. Le psychopédagogue, l’éducateur, sait combien dès lors qu’il y a un enfant mort dans une famille, la prudence exige de prendre du temps, pour que l’enfant puisse fantasmer ce qui va lui être dit, afin qu’il soit sujet de ce qui lui arrive.
Comment un enfant de CM2 pourrait-il être subjectivé par un enfant mort il y a si longtemps et dont il ne connaît rien, et qui risque de n’être qu’une  abstraction floue… L’éducateur a à être, lui-même, subjectivé par ce qui a eu lieu et de le faire passer dans ce qu’il dit à des enfants d’une famille  ayant eu  des  victimes  ou pas.
Comment, en effet, enseigner à des enfants de 10 ans que des enfants ont pu mourir comme cela ? C’est là où la psychanalyse a un apport important, elle avance ceci : la mort serait devenue de fait de la Shoah un objet. Un objet difficile à être imaginé car la mort perd là sa valeur de mystère. Comment reconnaître l’existence de la mort aujourd’hui ? Freud, dans son  œuvre, l’indique avec « les rêves de mort de personnes chères » chez l’enfant, c’est là qu’il introduit notre fameux  complexe d’Œdipe  où il dit bien que l’enfant n’a pas la notion du néant à cet âge là, soit à 5 ou 6 ans. C’est la dimension œdipienne qui permet de penser la mort du fait d’un désir de meurtre. La mort, dit-il, se sait du fait qu’il y a un désir de mort de la personne chère, en l’occurrence, pour l’enfant c’est son père.
Dans la Shoah, la  mort est devenue un objet distribuable de telle sorte qu’elle ne fait plus limite au désir humain au point que se lève l’interdit de tuer. Voilà un sans-limite où la transgression œdipienne présente dans l’inceste, n’est plus qu’une attaque de la loi individuelle mais elle fait place à  une destruction collective de la Loi dans les lois, triomphe du travail des pulsions de destruction.  À l’œuvre dans l’Europe des années 1940  dans l’assassinat des juifs, des malades mentaux, des tziganes, des homosexuels.
Œdipe  brisé. Comment penser la mort rendue consciente  du fait du désir de meurtre symbolique du père,  si le père a lui-même été détruit, gazé, n’a plus défendu sa famille, a été déchu même de sa fonction de donner une prise de la vie sur la mort ? Là, l’Europe nazifiée a tué la mort du père, a attaqué pour le détruire le meurtre symbolique de ce qui, dans l’inconscient, inscrit l’existence de la loi en tant qu’interdit au meurtre autant qu’à l’inceste, qui tous deux ont là été mis à mal.
De quel enfant de 10 ans parle Nicolas Sarkozy ? De lui, de son fils Louis ? Comment a-t-il reconnu l’existence de la mort, comment a-t-il appris que la Shoah avait eu lieu ? Lui, dont le grand-père, Bénédict Mallah, a eu une famille exterminée dans les camps ?
Le CM2 est le lieu d’enseignement de la Shoah depuis longtemps, on le sait. Ce qu’a fait Sarkozy  serait  bénéfique car il a rendu « la chose » totalement publique, à un niveau comme jamais cela aurait pu l’être mais encore faut-il maintenant en mesurer les effets, les vagues. Mesurer qu’un enfant vivant s’occupant d’un enfant mort c’est dire que la mort serait miroir de la vie, qu’elles seraient équivalentes. Dans la Shoah il y eu attaques et de la vie  et de la mort.

En Europe, où se sont produits ces crimes, un silence de deux minutes le 27 janvier de chaque année serait bien venu le jour de  commémoration de la libération des camps… Pour enseigner par le silence ce qui s’est passé aux vivants que nous sommes… 

Jean-Jacques Moscovitz