Septembre 2008

à propos de : De Siné aux crimes dans la Shoah… 

Par Jean-Jacques Moscovitz

 

Siné a à rendre raison de son « Qu’ils meurent !» proféré à l’encontre des juifs en 1982 1, il le doit à des millions de disparus.

Pas plus que n’importe qui, les juifs n’ont à expliciter l’antisémitisme, l’anti-judaïsme, ou encore l’anti-sionisme. C’est aux auteurs de tels propos, de tels actes écrits à en dire leurs raisons, ce qui implique qu’ils disent les avoir dits, et d’où ils proviennent. C’est là une nécessité éthique minimale à tout débat possible sur de tels enjeux, c’est l’exigence que tout débat se supporte d’un tel pacte de fonds au départ. Car l’antisémitisme quel qu’il soit, avoué ou non, su ou non, peut être le prélude à bien plus grave, chacun le sait aujourd’hui.

 

Quand Siné donnera-t-il ses raisons, celles qui le concernent, lui qui, dans sa violence inscrite dans ses propos sur le mariage d’une femme juive avec le fils Sarkozy, lance qu’il préférerait « une musulmane en tchador » à « une juive rasée 2».

Le conflit médiatique au sein de ‘Charlie Hebdo’, le journal dirigé par Ph. Val, est ici dépassé. Un tel débat sur de telles questions l’est aussi, car il y a là fracture, attaque du fonds de ce pacte radical sans quoi dés lors tout est grave, immensément.

 

A suivre ce fil, se révèle qu’Il n’y a, en effet, nul « besoin des outrances de Siné » comme l’avance Mr Laclavetine dans Le Monde du 1er Août 3 , où il voit ainsi l’affaire Siné : « Et si les remous de l’affaire qui secoue ‘Charlie Hebdo’ étaient révélateurs du conformisme de nos sociétés, sidérées par le poids grandissant des communautarismes ? Une atmosphère étouffante qui explique le soutien qu’a reçu le dessinateur ? » … Pour mieux respirer souligne donc le défenseur du caricaturiste. Ne vaudrait-il pas mieux qu’il s’écoute d’abord lui-même dés lors qu’il conclut son texte d’un « Ouvrez ! on étouffe ici !» ? Serait-ce là encore quelque maladresse, un oubli se levant à son insu et s’adressant à ceux morts asphyxiés dans les chambres à gaz d’Auschwitz… ? Je pose la question. Le film ‘L’œuf du Serpent’ de Bergman ne s’en retrouvera que plus actuel…

 

Oui, un pacte de fonds est à accepter pour permettre ensuite un débat car la maladresse ici guette à tout instant 4, et il convient de la reconnaître, oui, car sinon tout est possible à nouveau, il y a toujours urgence de le dire. Preuve en est ces propos de Siné - et ses excuses auprès de la Licra, vaines à l’évidence désormais- lors de l’attentat en 1982, rue des Rosiers jetés sur les ondes de Carbone 14 : « je suis antisémite et je n’ai plus peur de l’avouer, je vais faire dorénavant des croix gammée sur tous les murs… je veux que chaque juif vive dans la peur, sauf s’il est pro palestinien. Qu’ils meurent ! 5»

 

Si qualifier de maladresses des propos comme ceux de Laclavetine, permet de repérer des dérives antisémites, ici, dans l’exemple de Siné le moment de la maladresse ( !) est déjà largement dépassé, car avoué, il est désormais symptôme, une organisation fixée. Les propos de Siné sont de l’ordre du symptôme. De quoi ? d’un profit non élaboré, d’une jouissance sue ou non, venue du collectif européen des années 40 et aujourd’hui plus ou moins organisée en discours antisémite, raciste, de haine de masse…

Un tel symptôme signe souvent une absence de prise en compte d’éléments propres à la filiation personnelle, aux discours familiaux non élaborés…

C’est dans de tels passages de non dits/mal dits entre espaces du collectif et dimension de l’individu que se produisent des dérapages, qui peuvent nourrir bientôt le pire chez d’autres. Repérés ils permettent une cessation possible de tels symptômes si celui qui en est porteur accepte de les prendre en charge.

 

Par pire, entendons que des propos comme ceux de Siné peuvent servir à certains dans un usage pervers de jouissances erratiques post génocidaires directement venues des camps nazis. Son « Qu’ils meurent !», outre qu’il indique combien le meurtre de masse est source de telles jouissances à la portée politique de grands et petits délinquants, mais aussi qu’il y a là un vœu de meurtre infiniment caché bien qu’avoué puisqu’il a fallu plus de 25 ans pour le désigner enfin (1982-2008).

 

Ainsi voit-on que telle ou telle maladresse ( !) à propos de la haine des juifs, comme allant de soi encore de nos jours, peut faire début du pire. D’abord symptôme chez certains , elle peut entraîner chez d‘autres une organisation politique perverse du lien à autrui. Puis, saut qualitatif à dire pour conclure -ce n’est pas le cas pour quiconque dans « l’affaire Siné »- le politique un jour ou l’autre peut s’emparer de ces prémisses, pour construire un mensonge de façon voulue, voilà le ‘négationnisme’ ; total ou partiel , il est puni par la loi Gayssot. Pourquoi ? parce qu’il est inhérent aux meurtres de masse ; il les indique avant, pendant et après les crimes.

Jean-Jacques Moscovitz

Psychanalyste

 

1 cf.: infra  in « Pour Philippe Val, Charlie Hebdo et quelques principes. Des intellectuels estiment intolérable de voir Siné transformé en martyr de la liberté d’expression ».

2 cf. Le Monde du 21 07 08 in l’article de Bernard-Henri Lévy « De quoi Siné est-il le nom ? »

3 cf. Le Monde du 1er Août 2008 in les Débats p.14 l’article de J-M. Laclavetine :« Nous avons besoin des outrances de Siné.».

4 cf. le rectificatif de L. Joffrin in nouvelobs.com du28 7 08

‘’« Tout est là, l’association du juif, de l’argent et du pouvoir dans une phrase qui stigmatise l’arrivisme d’un individu », affirme le directeur de Libération. Il reconnaît par ailleurs que "l’apparition du mot 'race' dans un texte antiraciste n’est pas heureuse" »,à propos de son article du 25 7 08 dans Libération.

5 ibid. note 1


Septembre 2008

à propos de : L’antisémitisme, le mot et... le nom

Par Nabile Farès

« L’affaire » Siné, « l’affaire » Philippe Val, »l’affaire » Charlie Hebdo, « l’affaire caricatures », « l’affaire » Badiou..., les mots et les animaux, les animaux qui servent d’injures, de rabaissements, d’accusations, toutes ces «  affaires » traversées d’un seul mot qui, depuis sa création, utilisation, fait des ravages entre les mots, les personnes qui l’emploient, les discours qui le servent, l’histoire -notre histoire ancienne et contemporaine – qui a fait, à une certaine époque, récente à tout le moins, de ce mot un usage terrifiant puisqu’à l’apparition de ce mot la déferlante anti-juive, antijudaïsme, a envahi l’Europe puis le monde, le nazisme s’étant donné comme projet politique l’extermination, l’éradication dans les faits, dans les mots, la culture, l’histoire, de personnes qui portaient une vérité et sa récusation par l’anathème, l’injure, l’énigme, la parole, l’écrit, les juifs, le juif en chaque personne, corps, membres, histoires, espoirs, imaginations et pensée.

Si le premier vœu d’extermination des Juifs date, selon le livre d’Esther, de l’époque d’Assuérus, du temps de Xerxès 1° roi des Perses, par Aman, le mot d’« antisémitisme » ne fut pas employé et ne date pas non plus de la destruction du premier temple, en 587 avant l’ère commune, Jésus-Christ, en l’occurrence, par Nabuchodonosor, ni de la destruction du Second temple par Titus, en l’an 70 de notre ère ; ces deux destructions n’ayant pas donné naissance à une idéologie politique autrement meurtrière, celle de l’extermination telle qu’elle est apparue au cours du siècle qui précéda le nôtre, ce 21° siècle où, encore, nous sommes, existons...

Ce mot «  antisémitisme » ne fait pas partie non plus du vocabulaire des dites Croisades – alors que nombreuses furent les communautés juives exterminées pendant leurs parcours – ni du vocabulaire de l’intégrisme musulman naissant, ni du vocabulaire des juges et exécutants des tribunaux de l’inquisition, ni de celui de 1492, expulsion d’Espagne des juifs et des musulmans, condamnations des hérétiques, ni de celui du Siècle des Lumières - bien au contraire le mot phare des Lumières étant «  L’Emancipation »

Ce mot, dont l’apparition est datée très particulièrement « for-  gé » par un journaliste de Hambourg Wilhem Marr » écrit Jacques Madaule, appartient bien à notre modernité et indiquerait bien alors que chaque fois  que ce mot «  antisémitisme » apparaitrait, il redéployerait la charge sémantique redoutablement efficace de haines, de confusions, d’intolérances, d’anathèmes, d’injures et d’éradications, dont il est, depuis son emploi, le producteur et l’agent ; et, ce mot – au-delà de cette Europe où il vint au jour, fait partie de notre histoire contemporaine qui, à travers le nazisme, son exhortation et pratique de l’exclusion puis extermination, spécifiquement adressées aux juives et aux juifs, inscrites dans des lois, dès 1935, lois dites de Nuremberg, non pas celles des procès de 1945, mais celles concernant les juifs en Allemagne et ailleurs, dans ces autres pays qui participeraient à ce que le juriste allemand Carl Schmith avait élaboré, inventé pour cette cau- se «  Le droit privé international » qui intimait à tous les pays qui hébergeraient des allemands (la plupart fuyant dès 33, l’accession au pouvoir d’Hitler, le nazisme, juives et juifs, communistes, artistes, intellectuels, écrivains, ...) à appliquer ce nouveau droit allemand de la discrimination et exclusion, belle astuce, sans doute, d’un droit » privé » - le troisième Reich et sa L.T.I – internationalement justifié et, surtout, généralisable – ce mot « l’antisémitisme » a fini par envahir notre histoire de sémites et d’antisémites, offrant, désormais, nul abri à la pensée et aux discours politiques, universitaires, philosophiques, littéraires, parfois, dits «  scientifiques », contemporains.

Ce mot fait «  tache », marque naturelle sur la peau de l’homme, ou, mot qui salit, nous dit le Larousse, ou, comme l’écrit bien, dans son livre, Philippe Roth, «  La Tache », «  The human stain »,«  La tache humaine », la souillure, titre en lequel on pourrait lire, à la place de la voyelle « a », la voyelle « e », une autre voyelle dans le nom de Stein, par exemple Gertrude Stein, ou, Einstein, et bien d’autres,... ce qui nous amènerait à comprendre et dire que dans le mot «  antisémitisme » et dans «  l’antisémitisme » revendiqué ou ignoré, à «  l’insu », comme de disent, aujourd’hui, les psychanalystes, c’est le nom, le nom de l’autre homme, comme le dirait Emmanuel Levinas, qui fait tache : le nom d’un soi-même porté par un autre nom à l’intérieur de la loi religieuse, puis civile, puis étatique ; ce nom de l’autre, femme, enfant, homme, père, difficilement prononçable, certaines fois, imprononçable, intolérable en «  moi », dans «  mon » discours, « mes » errements, ignorance de moi-même, et, pour finir...« nerveusement, « cérébrale ment », «hystériquement », « communément », ...antisémite ...

Le rejet du nom autre dans la langue, dans la pensée, la culture, serait au cœur du mot «  antisémite » ; ce mot qui est apparu dans l’histoire, a un moment d’histoire qui a fait souillure, universellement tache, dont personne n’est «  lavé », oserons-nous écrire ; et, il pour- rait nous sembler qu’il n’y aurait pas d’autre façon de «  nettoyer » cette tache  - mot si commun, courant, aujourd’hui – que de l’accepter pour soi-même, pour la vérité, la critique, la vigilance, l’élaboration d’une nouvelle «  tâche », cette fois, que celle qui désigna aux nations politiques cette vocation, mise en demeure, exécution, d’une extermination particulièrement, à chaque fois, généralisée, répétée, outrageusement, honteusement, cruellement, intolérablement, contraire à ce que nous pouvons espérer et savoir de l’humain.

L’horreur du nom autre, dans mon propre nom, telle serait, non plus l’énigme à rejeter, franchir, mais éclaircir, approcher, recevoir, comprendre de «  mon »  voyage humain, de  l’histoire de l’humain, dans l’humain, non extérieur à lui, comme ce fut le cas, pour autant que juif est un nom, comme bien d’autres, pas seulement un simple adjectif, un nom propre, parmi bien d’autres, arabe, grec, chrétien, vietnamien, chinois, américain, européen, noir, blanc, berbère, oriental, sémite, palestinien, israélien... noms particuliers et propres... de l’humain.

 

Nabile Farès

écrivain et psychanalyste


Mars 2008

à propos de: Enseignement de la Shoah en CM2 et psychanalyse

Par Jean-Jacques Moscovitz psychanalyste

 

« Dès septembre 2008, chaque élève de CM2 se verra confié la mémoire d’un des 11 400 enfants de France morts dans la Shoah » Nicolas Sarkozy, 13 février 2008, dîner annuel du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France). 

Pour la communauté juive, dès que l’on parle de ce qui s’est passé, cela ne peut qu’être reçu au plus loin qu’il soit du fait même qu’il s’agit de l’attaque de l’humain. Mais les effets ont été im-médiats. Boris Cyrulnik parle ainsi  de « gentillesse criminelle », Simone Veil d’avoir été « glacée sur place ». Dans Un secret  de Philippe Grimbert, le héros nomme son demi-frère disparu dans les camps avant sa naissance du nom de Simon, et que son frère portait. Ne connaissant pas ce prénom, s’il tombait juste, c’est parce qu’il avait été prononcé de-ci de-là dès lors qu’entendant par exemple « si-mon père venait », la réaction de l’entourage lui avait fait peut-être entendre ce prénom. Prénom qu’il avait dès lors choisi pour son demi-frère qu’il n’avait pourtant pas connu. Voilà une rencontre d’un enfant mort avec un enfant vivant, âgés tous deux de près de 10 ans. La transmission par l’inconscient est ici exemplaire.

Comment s’identifier à un enfant anonyme mort « comme ça » : disparu en fumée. Nulle part. La disparition remplace l’absence qui d’ordinaire s’oppose à la présence.

« La destruction des juifs d’Europe », c’est l’effacement de la destruction elle-même. 

Quels sont les effets de la Shoah aujourd’hui ? La phrase de Sarkozy est ici exemplaire de sa maladresse, celle que nous pouvons tous commettre. Elle rappelle ce qui s’était produit lors de ce faux attentat nazi commis  par des invraisemblables nazillons, noirs pour le coup, dans le RER D sur la personne de Marie Leblanc et  son bébé. Nos gouvernants d’alors, le président de la République Jacques Chirac et son ministre Dominique de Villepin, n’ont rien trouvé de mieux que de se mettre en fureur « officielle », comme s’ils avaient tout compris, alors que c’était un moyen de percevoir combien il est difficile de témoigner de l’impensable de ce qu’il s’est passé.

Maladresse, oui : comment être adroit avec de telles questions ? La maladresse,  le malentendu, voire le refus inconscient sont des voies de transmission de ce qui reste actuel en Europe. Cet actuel nous travaille par défaut depuis que cela a eu lieu, comme s’il (re)commençait par à chaque fois. Comment se rendre compte de l’immensité d’un tel crime… ?

Pour des enfants de CM2, que veut dire avoir sur le dos la mort d’un enfant mort de cette façon là ? Comment expliquer par exemple que ce serait lutter contre l’incitation à la haine raciale.

La psychanalyse indique comment l’enfant reconnaît l’existence de la mort. Voilà ce à quoi ouvre cette fulgurante injonction de Sarkozy. Comment l’enfant inscrit-il la mort en lui et à quel moment ? Cela pose la question de l’enfant mort : il n’y a pas plus enfant pour une mère qu’un enfant mort, y compris par avortement, dans la mesure où il lui appartiendra pour toujours, beaucoup plus qu’à tous les autres, notamment au père. C’est une généralité peut-être abusive ici mais la mère, qui donne vie à un enfant, sait qu’elle donne aussi la mort à cet être vivant, qu’il est un être mortel. L’enfant sait ce fantasme inconscient de l’enfant mort,  il l’a en lui, il pige que sa mère a en elle ce fantasme qui passe chez un enfant à partir des paroles de sa mère.

L’enfant d’aujourd’hui sait de quoi il retourne quant à l’histoire d’enfants réellement assassinés dans l’Europe nazifiée, ce qui est différent du fantasme de l’enfant mort, que l’enfant perçoit inconsciemment. Comment percevoir lui-même l’inconscient de sa mère qui a aussi ce savoir des meurtres de masse : demandons-le à toutes les Marie Leblanc autour de nous.

L’enfant mort/tué réellement, c’est tout autre chose. L’enfant parfait, que l’on souhaite tellement aujourd’hui, ne serait-il pas l’envers sacralisé de ces enfants morts comme ils l’ont été ? Enfant, sujet d’emblée déchet de la société où nous vivons. Adultes aussi…

 Une telle sacralisation de l’enfant mort, se confond avec celle de l’enfant réel, et le met en miroir par rapport à l’enfant vivant.

Acceptons d’être enseignés par ce que disent les enfants qui meurent de maladie grave et qui savent ô combien de quoi il retourne,  à nous dire ce qu’il leur arrive et combien ils souhaitent qu’après il y ait quelque suite à leur vie qui s’arrête.

Sacralisation comme défense contre l’impensable de la Shoah.

Mais, s’il vous plait, évitons une religion du martyrologue habituel, où le juif serait mort en martyr. Car alors  l’enfant s’en retrouve purifié, indemne de sexualité, ce que Freud a si fortement contredit puisqu’il y a une sexualité infantile.   Aucune demande de la part de quelque juif que ce soit d’être martyr et d’être mort dans la Shoah. Il n’y a pas de sacralisation possible.

Par ailleurs, le psychopédagogue n’a pas forcément le même point de vue que le psychanalyste. Le psychopédagogue, l’éducateur, sait combien dès lors qu’il y a un enfant mort dans une famille, la prudence exige de prendre du temps, pour que l’enfant puisse fantasmer ce qui va lui être dit, afin qu’il soit sujet de ce qui lui arrive.

Comment un enfant de CM2 pourrait-il être subjectivé par un enfant mort il y a si longtemps et dont il ne connaît rien, et qui risque de n’être qu’une  abstraction floue… L’éducateur a à être, lui-même, subjectivé par ce qui a eu lieu et de le faire passer dans ce qu’il dit à des enfants d’une famille  ayant eu  des  victimes  ou pas.

Comment, en effet, enseigner à des enfants de 10 ans que des enfants ont pu mourir comme cela ? C’est là où la psychanalyse a un apport important, elle avance ceci : la mort serait devenue de fait de la Shoah un objet. Un objet difficile à être imaginé car la mort perd là sa valeur de mystère. Comment reconnaître l’existence de la mort aujourd’hui ? Freud, dans son  œuvre, l’indique avec « les rêves de mort de personnes chères » chez l’enfant, c’est là qu’il introduit notre fameux  complexe d’Œdipe  où il dit bien que l’enfant n’a pas la notion du néant à cet âge là, soit à 5 ou 6 ans. C’est la dimension œdipienne qui permet de penser la mort du fait d’un désir de meurtre. La mort, dit-il, se sait du fait qu’il y a un désir de mort de la personne chère, en l’occurrence, pour l’enfant c’est son père.

Dans la Shoah, la  mort est devenue un objet distribuable de telle sorte qu’elle ne fait plus limite au désir humain au point que se lève l’interdit de tuer. Voilà un sans-limite où la transgression œdipienne présente dans l’inceste, n’est plus qu’une attaque de la loi individuelle mais elle fait place à  une destruction collective de la Loi dans les lois, triomphe du travail des pulsions de destruction.  À l’œuvre dans l’Europe des années 1940  dans l’assassinat des juifs, des malades mentaux, des tziganes, des homosexuels.

Œdipe  brisé. Comment penser la mort rendue consciente  du fait du désir de meurtre symbolique du père,  si le père a lui-même été détruit, gazé, n’a plus défendu sa famille, a été déchu même de sa fonction de donner une prise de la vie sur la mort ? Là, l’Europe nazifiée a tué la mort du père, a attaqué pour le détruire le meurtre symbolique de ce qui, dans l’inconscient, inscrit l’existence de la loi en tant qu’interdit au meurtre autant qu’à l’inceste, qui tous deux ont là été mis à mal.

De quel enfant de 10 ans parle Nicolas Sarkozy ? De lui, de son fils Louis ? Comment a-t-il reconnu l’existence de la mort, comment a-t-il appris que la Shoah avait eu lieu ? Lui, dont le grand-père, Bénédict Mallah, a eu une famille exterminée dans les camps ?

Le CM2 est le lieu d’enseignement de la Shoah depuis longtemps, on le sait. Ce qu’a fait Sarkozy  serait  bénéfique car il a rendu « la chose » totalement publique, à un niveau comme jamais cela aurait pu l’être mais encore faut-il maintenant en mesurer les effets, les vagues. Mesurer qu’un enfant vivant s’occupant d’un enfant mort c’est dire que la mort serait miroir de la vie, qu’elles seraient équivalentes. Dans la Shoah il y eu attaques et de la vie  et de la mort.

En Europe, où se sont produits ces crimes, un silence de deux minutes le 27 janvier de chaque année serait bien venu le jour de  commémoration de la libération des camps… Pour enseigner par le silence ce qui s’est passé aux vivants que nous sommes… 

Jean-Jacques Moscovitz