Septembre 2005

à propos de : l’ouvrage d’Alain Badiou « Portées du mot juif »

In Circonstances 3 éd. Lignes Paris nov 2005

Par Jean-Jacques Moscovitz

Le « nom des juifs » selon Badiou : Article publié le 23 Décembre 2005 Par Frédéric Nef  (Source : LE MONDE DES LIVRES )

Extrait : Deux poids, deux mesures : alors qu'Alain Finkielkraut a été l'objet d'une campagne violente pour des propos rapportés d'abord dans Haaretz, puis dans Le Monde ( Le Monde des 24 et 28 novembre), Alain Badiou publie, quasiment en toute impunité, un livre, intitulé Portées du Mot « juif » (éd. Lignes, « Le Monde des livres » du 25 novembre), qui, de manière préméditée, défend une pensée autrement pernicieuse. Alain Badiou identifie ce que signifie « juif » pour Hitler et ce que signifie « juif » pour un juif après Hitler : « le prédicat «juif˜ a servi à organiser la séparation, puis la déportation et la mort » (p. 13) ; « (ce prédicat) coïncide avec le prédicat subjectif sous lequel se scelle l'alliance ».

http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=927877

in Circonstances 3 éd. Lignes Paris nov. 2005*

D’UN USAGE HALLUCINE DU MOT JUIF

par Jean Jacques Moscovitz



Un abord nouveau de la négation au sens psychanalytique serait à revoir à la lecture de l’ouvrage d’Alain Badiou, c’est celui de 'forclusion construite' tant la torsion opérée par cet auteur oscille entre sujet et collectif, entre retranchement comme processus inhérent au fait psychotique dans le registre du singulier et le déni propre au processus pervers mais ici au niveau collectif. L’ensemble évoque un effacement s'apparentant à un délire.... Un abord autre est en effet nécessaire pour sortir de la psychiatrie, somme toute mal venue ici car cela évoque l’étiquetage individuel, mais au contraire ce genre de négation collective à la Badiou appelle à trouver cette forme actuelle , nouvelle, je propose 'forclusion construite', sorte de fabrique de silence collectif, de silenciation, pour utiliser un néologisme, à quoi nous sommes conduits pour dire ce dont il s’agit avec un tel philosophe. Et son texte où apparaissent bon nombre d’incompréhensions radicales, notamment sur l’existence du refoulement au sens le plus général, culturel du terme…

De sa lecture, comme des commentaires de presse lors de sa sortie , selon une approche philosophique, un point serait ici à souligner : de quel usage du mot juif A. Badiou est -il lui-même le porteur ? La lecture de son ouvrage évoque un usage halluciné de ce mot, comme si l’homme Badiou, ancien enfant comme chacun, était encore fixé au discours collectif de 1940-45. Où en France occupée prononcer, proférer « juif « était effectivement un mot utilisé par les allemands. Soit qu’être juif signifiait être raflé, déporté, assassiné, soit qu’il était tentant de dénoncer qui l’était, soit encore de courir le danger immense de décider d’en sauver… Un tel usage a duré encore quelque temps dans l’après- guerre. Mot lourd de conséquences donc.

Comment à cette époque l’entourage de l’enfant Alain B. parlait-il, comment disait-il ce mot qu’il érige au rang de signifiant « destinal, sacré » ? il est ici légitime de sortir de l’approche strictement philosophique à quoi ce livre voudrait nous conduire quasi implicitement. D’où ce geste psychanalytique, disons-le ainsi car il s’adresse selon différentes formes à chacun d’entre nous, d’ouvrir ici une approche minimale par la transmission de ce mot à travers les générations de la guerre et de celle d’après.

S’est-il posé la question à un tel niveau historique, familial, sémiotique ? S’est-il posé cette question, car l’amalgame qu’il fait entre l’actuel et le temps de l’Occupation me semble expliquer une sorte de basculement de sa position de vigilance contre l’antisémitisme sous toutes ses formes à une position opposée où il s’agira de soutenir, par exemple, que l’Etat d’Israël est foncièrement anti juif…

Cela signe qu’un autre discours est au bord de se dire… Ainsi quand Badiou, souligne en début de son livre, combien parler « en son nom et de sa propre voix » est une exigence minimale, il passe la main à quelqu’un d’ autre, Cécile Winter, à une autre parole que la sienne propre , comme si une autre parole lui faisait dire produire de telles inversions de telles confusions sur le mot de juif… Et c’est bien, elle , C Winter. qui avance, en post face du livre, que ce mot serait devenu « le signifiant maître de nouveaux aryens », où juif vient à s’équivaloir à ce terme d’aryen tant prôné par le nazisme !

Se replaçant en 1940-45, voudrait-il se dire enfin à lui-même que les juifs le resteront s’ils disparaissent, soit qu’ils se cachent, qu’ils résistent à la menace de mort ? ou soit qu’ils disparaissent dans le néant ?

La question est de savoir s’il s’entend le dire, ou s’il préfère, pour continuer à l’ignorer , à utiliser les termes de prédicat ‘juif’, d’aryen, du marxisme, etc…. Enfin autre remarque adressée, non pas à l’ancien enfant, mais bien une critique au philosophe d’aujourd’hui : comment se fait-il qu’un homme de cette haute culture, pour sortir de sa référence à la Solution Finale, ne se soit pas penché sur l’usage et la portée du mot juif dans le texte hébraïque, où la référence à une dimension d’énigme de ce que « juif » transmet lui aurait donné occasion de s’interroger comment de telles confusions lui sont venues depuis ce qui lui a été ou non transmis… Dommage, car alors il n’aurait pas eu à écrire ce livre…si mal venu en ces temps où l’adversité ne fait que s’amplifier sans trop de recours.

J-J. Moscovitz

3 janvier 2006  

*publié in Mensuel Passages n°148  printemps 2006

octobre 2005 :

à propos de LNP:

Par Jean-Jacques Moscovitz

De Dr J-J. Moscovitz  à Monsieur Alain Finkielkraut,

Bonjour,

Préparant la projection d’ « Odessa… Odessa ! » de Michale Boganim, j’écoutais votre émission sur le L.N. de la Psy  tout en lisant le passage dans « Le livre noir de l’extermination des juifs  » sur les meurtres indicibles commis dans cette ville dès octobre 1941, et dont je vous communique quelques pages (p.192  et suivantes tome 1)…

Je vous prie de bien vouloir m’en excuser car vous connaissez l’ouvrage de Vassili Grossman et Ilya Ehrenbourg sur une proposition d’A. Einstein après que Staline en ait donné l’autorisation…

Le point que je tiens à vous soumettre, est-ce le hasard, est que dans votre émission de ce samedi 22 octobre sur France-Culture, étaient invités deux praticiens, soit deus médecins dont l’un, J.D.Nasio, ami et collègue psychanalyste, évoquera très justement que si le LNPsy s’était appelé « Livre blanc du comportementalisme », le succès eût été tout autre…

Il est clair qu’appeler un ouvrage sur la psy du même titre que celui sur l’extermination des juifs est le signe d’une ignorance construite de la part de leurs auteurs et surtout d’un grave manque de respect vis à vis de cette période de l’histoire européenne. Vous en conviendrez vous-même évidemment.

Aussi serait-il juste de demander aux auteurs de ce LNP s’ils accepteraient que devant leur succès éditorial ils proposent à leur éditeur de changer le titre de leur ouvrage au prochain tirage.

Je propose cela car les pages que je cite sont là pour nous le dire, ce furent les médecins juifs d’Odessa qui furent assassinés en tout premier : « lorsqu’ils prirent Odessa, les fascistes commencèrent par exterminer les médecins »… « Dés les premiers jours soixante et un  médecins furent exécutés ainsi que leurs familles »…

Peut-être que les auteurs du LNP, dont beaucoup se réclament du discours médical, et qui ont sûrement dans leur bibliothèque l’ouvrage  de Grossman et Ehrenbourg, seront sensibles à ces lignes, face auxquelles, sans aucun atermoiement, tout commentaire serait superflu et qui ne peuvent impliquer qu’une déférence immédiate, à moins que l’ignorance voulue gagne encore du terrain…

Dans l’attente d’une réponse de votre part, recevez Monsieur, mes salutations les plus cordiales.

Jean-Jacques Moscovitz

Psychanalyste - Psychiatre
le 25 octobre 2005

Ps: double adressé à J.D.Nasio

Le livre noir de l’extermination des juifs en URSS et en Pologne (1941  - 1945) Tome 1  - Vassili Grossman et Ilya Ehrenbourg - Solin/Actes sud éditeur 1995


à propos de : MISERE et grandeur de la décolonisation

Par Nabile Farès

Le réveil brutal et le tolet qu’a provoqué l’acceptation de l‘article 4 de la loi du 23 février 2004 sur ce que l’on peut appeler, dans les termes désuets, archaïques, de l’époque, la nécessité et le devoir d’enseigner à l’école – pour les tout-petits ? – les « bienfaits de la coloniale », nous permet de mesurer l’écart existant entre une période historique révolue dans et par le droit – l’indépendance de la majorité des pays ayant été autrefois mis sous tutelle coloniale – international et le retard mémoriel existant dans un pays, la France, qui, de fait, a bénéficié de cette colonisation ; et, s’il est vrai que le pays « bénéficiaire » fut et reste pour longtemps encore celui du colonisateur, on comprend alors ce que cette loi est venu dire aux citoyens français d’aujourd’hui, comme à ceux qui le furent naguère désignés par une colonisation qui nommait une inégalité de domination entre « citoyens français à part entière », « français musulmans », « indigènes » : oui, coloniaux, nous avons bénéficié de la colonisation. Cette loi du 24 février 2004, qui passe sous silence cette inégalité inscrite dans et par le droit colonial, voudrait nous faire oublier que l’expérience coloniale a été contestée et combattue dans le temps historique de la colonisation elle-même. Pourrait-on oublier, sous prétexte de vaccination contre le typhus, la variole et autres bénéfices médicaux et scientifiques, et dire que la Torture - et nous ne mentionnerons que celle-ci pour en avoir connu les effets dans l’environnement familial algérien et français - fut de quelque bienfait pour les colonisés et les colonisateurs ? Et pourquoi ne pas accepter et admettre que le seul bienfait pour la colonisation et le pays colonisateur fut et reste la décolonisation ? Et, si l’on a vu ce film de Jean Pierre Lledo « un rêve algérien » qui parle, aujourd’hui, en l’an 2005, de cette Algérie luttant contre les méfaits de la colonisation, on se rappellera les propos d’Henri Alleg, auteur du livre « La question », survivant à cette torture qui sur lui fut aussi pratiquée, disant, entre chagrin, larmes, humilité et repentir que pour la première fois, à cause de cette torture que l’on promettait de faire subir à sa femme si, lui, ne « donner » pas les noms, et, misère, de ceux dont il n’ignorait pas l’existence mais les noms, il s’était mis à haïr la personne militaire qui l’interrogeait ; c’était cela qui l’avait humilié : « avoir haï » profondément, pour la première fois, un instant, un court instant.

Malheureusement, la décolonisation, non plus, ne nous aura pas épargné de re-vivre la douleur et les méfaits d’une colonisation qui a inscrit la valeur de vérité en vis-à-vis de la torture. Jusqu’à quand pourra-t-on tolérer, supporter, une si profonde dégradation de la parole, du corps, de l’existence humaine qui n’a épargné ni les femmes, les hommes, les enfants, durant la guerre coloniale et sa décolonisation ?

Nabile Farès
Écrivain et psychanalyste

à propos de : « Monsieur le Président de la république islamique d’Iran »

Par Nabile Farès

Mr. Mahmoud Ahmdinejad, lecteur de Karl Schmitt?

« En me défendant contre le juif, je lutte pour l’œuvre du  Seigneur » Est-ce que cette citation de l’ouvrage d’Hitler «  Mein Kampf » , reprise par Karl Schmitt à la fin de la conférence qu’il fit en octobre 1936 intitulée «  La science allemande du droit dans sa lutte contre l’esprit juif »  pourrait rendre compte des propos tenus récemment, 13 décembre 2005, par le Président actuel de la république islamique d’Iran, lorsque celui-ci propose à l’ensemble des pays dits occidentaux, Europe, Etats-Unis, Canada… de trouver quelques morceaux de territoires pour accueillir dans ces pays non pas des personnes juives, celles-ci existant déjà dans  chacun des pays cités, mais bien les citoyennes, citoyens juifs d’un état nommé Israël dans lequel coexistent , certes, de différentes façons des citoyennes et des citoyens de diverses pensées politiques, convictions culturelles laïques et religieuses ?

Si cela était possible, on pourrait dire que le succès controversé mais, bien rencontré et reconnu – de la pensée de Karl Schmitt, à propos de la fonction politique de l’état, serait dû - entre autres - à une pensée qui a promu au niveau du droit, légitimé, une pensée théocratique de cette fonction, fondée, non par sur son caractère religieux, mais sur l’emprunt d’un des traits caractérisant certaines fois le religieux, l’incarnation en une personne de la relation désirée entre la pureté du peuple, la pureté du gouvernement, la pureté de l’état contre le représentant incarné, halluciné, haï, du «  hors-pur », de l’impureté, ennemi, détenteur d’un pouvoir, d’une relation privilégiée avec ce qui est autre que soi-même, en l’occurrence, ici, le juif et la judaïté ; ailleurs, en d’autres lieux, cette place sera tenue par l’immigré, l’émigré, l’arabe, le berbère, le blanc, le noir, l’indien, le créole, le tsigane, le rom... le métisse... ce qui se disait dans l’Allemagne de l’époque être aussi Mischlinge, c'est-à-dire, les sang - mêlés.

Pensée, hélas, donc, nullement nouvelle à laquelle on doit notre monde d’aujourd’hui, de «discrimination positive »  «  négative », cet sorte d’indigénat persistant, les catastrophes de l’ethnocide, la traite, l’esclavage, et, à l’extrême de notre histoire - car ceci est de l’histoire commune, universelle, mondiale - ce que l’on nomme d’un seul mot shoah et de plusieurs, par Raul Hilberg «  la destruction des juifs d’Europe. » 

Pourrions-nous dire alors que si l’antisémitisme européen, le plus récent, celui qui prend sa source dans les con - troverses européennes dont parle si bien le si beau livre de Pierre Birnbaum «  Géographie de l’espoir », n’avait pas existé sous la forme si violente, meurtrière, dont il a existé, cela nous aurait épargné de nombreuses guerres, barbaries, et à travers elles et après elles, les désarrois, violences, souffrances, disparitions, meurtres, tueries actuelles ?

L’un des arguments du président de la république islamique d’Iran,  le renvoi des juifs venus en Israël après 1945, relève non pas d’une méconnaissance de la constitution récente de l’histoire d’Israël, mais d’un déni - et non pas d’une ignorance -  de l’existence de cet état dans cette partie du Moyen-Orient qui porta historiquement, à des époques différentes, deux noms, Israël et Palestine, noms qui marquent, ainsi, dés le début de leurs histoires, une histoire commune dans les lieux mêmes de l’invention d’un nouveau monothéisme à trois branches, dont on ne peut amputer, actuellement, à cause de son évolution historique, l’une des branches sans l’amputer l’autre, ni la branche à partir de laquelle ce monothéisme paradoxale à trois branches  s’est construit.

Ni pour l’islam, ni pour les arabes, ni pour les palestiniens, ni pour les chrétiens, ni, à fortiori, pour les juifs, ni pour le judaïsme, il s’agirait aujourd’hui de nier l’existence d’Israël dans ces lieux mêmes où sont nés, à travers violences, guerres, massacres, transformations, le judaïsme, le christianisme, l’islam.

C’est pourquoi l’actuel Président de la république islamique d’Iran doit se tromper de doctrine, de pensée, de religion, de pays, et, surtout, de « temps. »

A moins que, par un goût des catastrophes et de la destruction, il confonde les temps actuels d’une civilisation encore possible du religieux et du politique avec l’utilisation féroce de ce qui en fait aussi bien la nécessité, l’énigme, l’ouverture, que la terrible, possible, manipulation, hypnose ordinaire.

Pire : de quel désir de destruction personnelle relèverait ce goût, cet accord à un vœu politique dont ne peut plus ignorer les dires, les déclarations, les conséquences, ni le peu d’originalité, de singularité, de civilité historique.


Nabile Farès 
Écrivain et psychanalyste, cosignataire du Manifeste des libertés

 

novembre 2005 :

à propos de : « banlieues »

Par Nabile Farès

Banlieues, islam et civilisation

Au moment où dans une banlieue parisienne une grenade de gaz lacrymogène est jetée, serait-il inutile de rappeler que l’islam est une culture et civilisation qui existe parmi d’autres civilisations et cultures d’hier et d’aujourd’hui ? D’où notre indignation et perplexité devant les déformations, impasses, violences produites par des interprétations restrictives contemporaines et néfastes dues à des assimilations, équivalences telles que celles-ci : « islam = terrorisme » ; « islam =djihad » guerres contre les cultures et civilisations autres ; «  islam=anti - occidentalité » ; «  islam=anti - judaïsme » ; « islam=anti - sémitisme »- comme si l’islam était un aryanisme ! Ou bien, façon moderne, actuelle du fascisme politique : «  l’islam = anti-Israël  » etc...; équivalences et interprétations qui ont lieu d’une façon similaire, en miroir, précisément, du coté d’un anti-islamisme qui, malheureusement, peut être aussi produit par celles et ceux-là même qui se proclament de l’islam.

La «  fitna », la discorde, la guerre civile, en langue arabe, mot qui désigne la crise intérieure, la scission, le malheur, serait-elle le résultat d’une vérité de l’interprétation historique ou une méconnaissance de la vérité historique ?

Autre question, car les banlieues ne sont pas un simple détail dans notre culture et civilisation d’aujourd’hui : en quoi la « fitna » - la guerre civile inter-islam, chiite, sunnite, islamiste, en tant que nouvelle scission aujourd’hui – relève-t-elle de l’islam et de quelle histoire l’islam relève-t-il à son tour ?

Double réponse à cette question : l’une concerne le rabaissement ; l’autre le déni.

Commençons par le rabaissement, c’est à dire par la présentation d’un  islam ravalé, rabaissé par une interprétation historique qui ne tiendrait plus compte des antécédences des récits, textes, écrits, paroles, discussions, pensées, qui ont précédé ce que la sunna, la tradition en islam, nomme la révélation de l’islam. Or, qu’est-ce que cette révélation de l’islam pour les peuples, personnes, sociétés qui parlent arabe - insistons sur le «  qui parlent »  déjà l’arabe à l’époque, bien avant le VII° siècle – si ce n’est la transmission, après élaboration, dans la langue arabe, certes, invention, création, d’une tradition des récits venus du judaïsme, passés ensuite dans la langue grecque, puis dans la tradition chrétienne et latine.

Et qu’en est-il du déni : aujourd’hui, au moment où le christianisme reconnait – et, comment en serait-il autrement après la destruction des juifs d’Europe, ce qui se nomme aussi Shoah ; et, au prix de quelle mésestime l’a-t-il fait ! – sa dette envers le judaïsme, pour quelles raisons n’appartiendrait-il pas à l’islam, aux représentants, porte-paroles, « docteurs en islam », de reconnaitre sa dette envers le judaïsme qui, contrairement au monothéisme antérieur, le dieu solaire d’Akhenaton, comme le rappel S. Freud dans son livre «  l’homme Moïse et la religion monothéiste », conçoit un dieu présent et absent, non représentable, comme cet irreprésentable qu’est ce même dieu pour l’islam ; et, si le texte «  coranique », qui est un texte de récits –  «  coran » voulant dire :récit et lecture du récit ; le récit étant ce qui se dit et se lit – dit, en une de ses premières sourates ou versets, « dits » : « Ne vous ai-je pas donné les récits – le coran – en arabe » ne serait-ce pas pour dire : «  je vous ai donné les récits dans votre langue, vous qui parlez  l’arabe et non pas le grec, l’hébreu, le latin, le syriaque, l’araméen, » plutôt que «  je vous ai donné les récits en tant que langue arabe des récits », ce qui voudrait dire, alors que les autres langues, que devait connaitre l’homme cultivé qu’était Mohemed, existaient, seul les récits en langue arabe ou de langue arabe seraient – sont – dogmatiquement – dictatorialement – vrais ; et, les seuls vrais…

Si cette  dernière interprétation était la bonne on ne comprendrait pas en quoi la civilisation musulmane doit bien plus sa renommée au développement des sciences et des arts, en son sein, qu’a ce qu’elle a effectué, tout comme les autres civilisations, et permis de destructions.

Que se passe-t-il donc en islam, et hors d’islam, pour que l’interprétation destructrice, hégémonique, l’emporte sur l’interprétation créatrice et novatrice au moment où une autre voie à la présence, permanence et intelligibilité de l’islam est recherchée, souhaitée, exigée par le développement de la civilisation elle-même ?

Sortir de la terreur – ce que l’on désigne à partir d’un euphémisme du nom de terrorisme – serait possible à partir de la reconnaissance de la dette que chacun de nous, en « sa » ou « ses »religions – a, dans le développement des histoires, envers l’autre que soi et en la civilisation elle-même ; ceci, autant au-delà des langues que l’on connait, écrit, et parle, que de celles que l’on côtoie et souvent ignore. Ismaël, lui-même ancêtre éponyme des musulmans et supposé tel dans une interprétation réaliste, n’est-il pas lui-même l’un des fils d’Abraham, dont la filiation et la descendance demeurent une reconnaissance et une inscription pour aujourd’hui ; ne désigne-t-il pas l’ancrage, la dette, une vérité du judaïsme pour l’islam, de même que la personne du christ demeure l’ancrage et la dette de la chrétienté au judaïsme ?

Le texte coranique pourrait apparaitre alors comme un recueil et une mise en scène de cette double tradition dont l’homme Mohemed, en son temps, ne pouvait ignorer, dénier, l’importance, la présence et réalité.

Lancer une grenade de gaz lacrymogène dans une mosquée, après que deux adolescents se soient électrocutés, c’est comme si l’on voulait ranimer les flammes de guerres civiles qui ont déjà eu lieu dans la civilisation et ses histoires.

Tout comme tous les musulmans ne sont pas arabes, tous les arabes ne sont pas musulmans ; et, de même, tous les chrétiens ne sont pas européens, et tous les européens ne sont pas chrétiens ; tous les terroristes ne sont pas musulmans, et tous les musulmans ne sont pas terroristes ; tous les français ne sont pas coloniaux, et tous les coloniaux ne sont pas français ; tous les israéliens ne sont pas juifs et tous les juifs ne sont pas israéliens ; tous les iraniens ne sont pas aryens, et, tous les aryens ne sont pas iraniens...

On pourrait continuer à relativiser la violence inscrite dans les généralisations meurtrières, même si «  tous les hommes ne sont pas menteurs, et que : tous les menteurs sont des hommes,   ou bien : tous les hommes ne sont pas des meurtriers, mais tous les meurtriers sont des hommes… »


Nabile Farès 
psychanalyste
Le 23 novembre 2005

à propos de : « expertises collectives de l'Inserm »

Par Roland Gori

Lettre ouverte de Roland Gori à Messieurs les sénateurs Jack RALITE et Jean-Pierre SUEUR, en date du 10 octobre 2005.

Messieurs,

Sachant l'attention que vous avez bien voulu porter aux professionnels assurant en France la prise en charge de la souffrance psychique, je tiens à vous faire part de l'inquiétude que soulèvent actuellement les expertises collectives de l'Inserm en matière de santé mentale.

La communication aux médias de conclusions pour le moins contestables de certaines de ses expertises collectives, participe d'une campagne qui vise à obstinément et insidieusement médicaliser la souffrance psychique et à recomposer le paysage français de la psychopathologie au profit des logiques cognitivo-instrumentales de la santé mentale.

On ne saurait oublier que la notion même d' « expertise collective » avait été mise en place à l'Inserm en 1993-1994 par Philippe Lazar à la suite de l'affaire du sang contaminé afin d'éclairer les pouvoirs publics sur des questions d'actualité en mobilisant le savoir et le savoir-faire de toute la communauté scientifique concernée par les dites questions de santé publique.

La « marque » de l'Inserm et sa responsabilité de coordination scientifique étaient censées garantir la fiabilité des expertises, la validité de leurs résultats et l'indépendance des chercheurs qui les réalisent.

Or certaines expertises de l'Inserm concernant la santé mentale présentent toutes les caractéristiques de ce que vous avez vous-même appelé « les symptômes d'un artefact ». Je fais ici référence à l'expertise collective sur l'évaluation comparative de l'efficacité des psychothérapies retirée depuis par Monsieur le Ministre de la Santé du site du Ministère. Cette expertise se présente sous les formes de la science, les mots de la science, mais sans les garanties de la science. La garantie d'une procédure d'expertise dépend de l'exhaustivité des publications sur la question traitée : ce ne fut pas le cas.

On a fait au cours de cette expertise comme si l'énorme littérature psychanalytique, psychodynamique, n'existait pas et devait être comptée pour qualité négligeable. Les experts ont feint d'ignorer le délicat problème de populations et d'études non comparables sans tenir suffisamment compte de l'hétérogénéité de leurs composants et de la spécificité de leurs rationalités. La définition du référentiel psychanalytique est caricaturale et sa confusion avec les techniques psychodynamiques de toutes sortes révèle un manque de rigueur conceptuelle étonnant. Traditionnellement l'Inserm vérifie que les experts ne font pas partie de groupes de pression qui pourraient à leur insu infléchir la procédure de l'expertise à un moment ou un autre de sa réalisation. Rien ne garantit ici que ce fût le cas puisque l'on trouve principalement des partisans de l'évaluation scientifique des pratiques psychothérapiques construite sur un modèle médical. Comment alors s'étonner de la réponse de l'expertise pré-inscrite dans la manière même de poser la question ? L'expertise accomplit ce qu'elle dit : la psychanalyse n'existe pas.

Au nom de la science, on a rendu légitime une idéologie partisane proclamant la supériorité thérapeutique des TCC sur les psychothérapies psychodynamiques. L'Inserm ne s'est pas contenté de décrire une rivalité entre les techniques psychothérapiques mais a engagé ses forces dans la bataille. On a fait comme si le soin psychique était un médicament et on l'a évalué comme tel. On a mesuré dans cette étude comparative des psychothérapies la proximité des techniques, évalué celles qui se rapprochaient le plus des effets du médicament en feignant de croire que l'on mesurait ainsi leur valeur thérapeutique.

Si j'ai choisi l'exemple de cette expertise, c'est bien parce qu'elle illustre de manière choquante les problèmes déontologiques et épistémologiques des expertises scientifiques de l'Inserm dans le champ de la santé mentale. Ces expertises proviennent d'instances et d'équipes de recherche plutôt frileuses à l'égard de la psychanalyse, voire hostiles, dont les conclusions se déduisent d'une procédure produisant une « objectivité illusoire », objectivité davantage formelle que réelle. Bien que retirée du site du ministère une telle expertise a participé et participe encore à fabriquer une idéologie partisane prédisposant l'opinion à une recomposition du paysage des formations et des pratiques de santé mentale.

Cette expertise n'est qu'une des étapes du parcours de médicalisation de la souffrance psychique accompli ces dernières années et auquel l'Inserm apporte ici son soutien institutionnel et sa légitimité scientifique.

Depuis 2003 et l'expertise sur le dépistage et la prévention des troubles mentaux chez l'enfant et l'adolescent, le rythme des expertises concernant la santé mentale s'accélère : efficacité comparée des psychothérapies en

2004 ; autopsie psychologique d'abord, puis expertise des troubles des conduites de l'enfant en 2005. De telles expertises participent de la volonté de légitimer en France au nom de la science une idéologie scientiste qui serait à même de préparer l'opinion à la recomposition des paysages de la psychologie et de la psychiatrie. Ainsi le dépistage précoce des troubles du comportement, sa valeur prédictive de criminalité, ne participe pas simplement d'une « médicalisation de la déviance », mais s'inscrit dans le champ des « prophéties auto-réalisatrices » bien connue des psychologues sociaux : l'oracle produit ce qu'il énonce.

Les conclusions de ces expertises stigmatisent les paradigmes psychanalytiques et psychodynamiques et favorisent au nom de la science les logiques médicales et cognitivo-instrumentales davantage compatibles avec le souci sécuritaire de « l'évaluation » scientifique. On feint d'oublier au passage que l'évaluation se révèle autant une pratique sociale qu'un dispositif scientifique proprement dit. Les expertises de l'Inserm ci-dessus mentionnées présentent-elles les garanties suffisantes en matière d'évaluation ?

Si tel n'était pas le cas, on laisserait insidieusement s'installer dans l'opinion et au sein des instances de décision des politiques de santé et de formation une idéologie selon laquelle les concepts et les pratiques naturalisant le psychisme sont plus scientifiques que celles qui affirment son irréductible spécificité. Ce faisant on aurait réussi à faire passer un postulat idéologique pour un énoncé scientifique.

Connaissant votre souci du bien public, je prends la liberté de vous solliciter en tant que parlementaire, afin que les organismes de recherches participent à une véritable information scientifique de nos concitoyens, en commençant par ne pas les priver des choix véritables qu'ils prétendent éclairer. Je vous prie de croire, Messieurs, à l'assurance de ma haute considération,

Roland Gori

Réponse de Jean-Pierre Sueur, Sénateur du Loiret,

En date du 3 novembre 2005.

Cher Roland Gori,

A la suite de la « lettre ouverte » que vous avez adressée conjointement à mon collègue Jack Ralite et à moi-même, je vous prie de trouver ci-joint le texte de la question écrite que je pose ce jour à M. Xavier Bertrand, ministre de la santé et des solidarités.

En posant cette question écrite, je tiens à affirmer publiquement mon accord avec les termes de votre « lettre ouverte » et à soutenir l'approche qui est la vôtre.

Il m'apparaît, en effet, que l'on doit critiquer, comme vous le faites, une méthode qui prétend pouvoir « démontrer » la supériorité des thérapies cognitivo-comportementalistes sur toute forme de psychanalyse et psychothérapie relationnelle, alors que ces approches procèdent de logiques trop dissemblables pour pouvoir être comparées simplement, surtout si cela est fait, de surcroît, sur la base des présupposés propres à la première de ces approches.

On doit critiquer, en outre, le procédé qui consiste à construire, explicitement ou implicitement, un échantillon en fonction de la thèse qu'on entend « vérifier ». un tel procédé est évidemment antagoniste de toute démarche scientifique.

Ces critiques étant faites, la question principale qui se pose est celle du rôle qu'on fait jouer au mot « science » dans un tel contexte. Comme vous l'écrivez si justement : « De telles idéologies participent de la volonté de légitimer en France au nom de la science une idéologie scientiste qui serait à même de préparer l'opinion à la recomposition des paysages de la psychologie et de la psychiatrie. »

D'où la nécessité d'interroger le ministre en charge de la santé.

En retirant le rapport de l'Inserm du site du ministère, son prédécesseur a accompli un acte fondateur. Il ne s'est pas agi - comme cela a été dit à tort - de « censurer » un texte. Il serait, en effet, inacceptable qu'un ministre porte atteinte à l'indépendance des organismes et institutions vouées à la recherche. Mais cette nécessaire indépendance n'implique nullement que les pouvoirs publics soient tenus de cautionner l'ensemble des productions desdits organismes et institutions.

L'intense campagne qui est aujourd'hui menée pour tenter de disqualifier toutes les formes de psychanalyse et de psychothérapie relationnelle - dont l'usage fait de l' « amendement Accoyer », le rapport de l'Inserm suivi d'autres expertises procédant de présupposés similaires et la parution du « Livre noir de la psychanalyse » constituent les trois épisodes les plus marquants - rend assurément nécessaire d'interroger le ministre compétent afin de lui demander de nous assurer que, dans la logique de l'acte posé par son prédécesseur, il veillera à ce que les légitimes critiques faites à des démarches qui procèdent d'une idéologie scientiste soient prises en compte à un moment où l'on sait que son ministère mène des réflexions en matière de « santé mentale, de formation des praticiens et d'attribution de titres professionnels ».

Soyez assuré, Cher Roland Gori, de l'expression de mes sentiments dévoués.

Jean-Pierre Sueur

Lettre publiée dans La Lettre de Psychiatrie Française, n°149, novembre 2005, p.3-4.

QUESTION ECRITE : M. Jean-Pierre Sueur appelle l'attention de M. le ministre de la santé et des solidarités sur les expertises de l'INSERM en matière de santé mentale. Il lui rappelle que son prédécesseur a pris la décision de retirer du site internet du ministère l'expertise collective élaborée par cet organisme sur l'efficacité respective de différentes psychothérapies. Cette décision a confirmé que l'indépendance scientifique absolue qui doit être celle de tout organisme de recherche n'implique pas l'obligation pour les pouvoirs publics de cautionner une évaluation scientifique, ou présentée comme telle. L'examen de « l'expertise » précitée de l'INSERM a suscité de nombreuses critiques dans la mesure où celle-ci présentait tous les « symboles de l'artefact » : les textes sélectionnés comme objet d'étude avaient, en effet, été choisis, au sein d'une ample littérature scientifique, de telle manière que soit « démontrée » la

supériorité des thérapies cognitivo-comportementales sur toute forme de psychanalyse ou de psychothérapie relationnelle, alors même que ces approches procèdent de logiques trop dissemblables pour pouvoir être comparées simplement, surtout si cela est fait, de surcroît, sur la base des présupposés de l'une des approches en cause. Des professeurs d'université, chercheurs et praticiens ont ainsi considéré que cette « expertise » avait pour effet de « prédisposer l'opinion à une recomposition du paysage des formations et des pratiques de santé mentale » et de promouvoir « une idéologie selon laquelle les concepts et les pratiques naturalisant le psychisme » seraient « plus scientifiques que celles qui affirment son irréductible spécificité », ce qui « revient à faire passer un postulat idéologique pour un énoncé scientifique ». Ils ont indiqué à cet égard combien il était essentiel que les organismes de recherche « chargés d'apporter une information scientifique à nos concitoyens » ne « commencent

pas par les priver des choix véritables qu'ils prétendent éclairer ». Il lui demande quelle est sa position à ce sujet. Il lui demande, en outre, de bien vouloir lui confirmer que son ministère, attaché à la pluralité des approches de la souffrance psychique, prendra en compte les critiques que suscite légitimement, eu égard à la méthode mise en œuvre, une « expertise » élaborée dans les conditions qui viennent d'être rappelées, ou que susciteraient, pour les mêmes raisons, d'autres « expertises » qui seraient réalisées dans les mêmes conditions, à un moment où il mène desréflexions en matière de politique de santé mentale, de formation des praticiens œuvrant dans ce domaine et d'attribution de titres professionnels.

En attente d'une réponse ministérielle, en date du 13 décembre 2005