Face au livre de Gérard Haddad 

«Lumière des astres éteints - La Psychanalyse face aux Camps» - Éditions Grasset

Par Jean-Jacques Moscovitz (Psychanalyse Actuelle)


Quelle lecture… la mienne, et donc la transmettre puisqu’il s’agit de transmission à l’évidence, qu’en est-il  dans la construction  de cet ouvrage ?

T
rois abords critiques : - 1) quelques points de ma lecture  - 2) lien aux analystes  - 3) ce qu’évite d’aborder G.Haddad dans son livre concerne le désir de l’analyste.

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Face à ce livre

Allons entre autres aux pages 149 et 150 où l’auteur (GH) s’offusque sur ceux qui parlent du « mystère d’Auschwitz » car lui, ô la bonne nouvelle !, il sait que c‘est de l’attaque de  la fonction du père dont  Il s’agit…

Me voilà à relire mon ouvrage « D’où viennent les parents, psychanalyse depuis la Shoah » écrit en 1991 ré-édité en 2007 (1), où sont avancées les notions cliniques de silenciation, de forclusion construite . d’origine symbolique pour désigner les atteintes graves des processus d’oubli et de refoulement des effets psychiques et corporels, conséquences des crimes dans la Shoah. La question du père y est élaborée durant cent vingt pages sur 250 avec les notions d’Œdipe brisé, d’Actuel, du Meurtre du père symbolique à travers la lecture de « L’Homme Moïse et la religion monothéiste » de Freud, de la lecture qu'en donne Lacan, et aussi de l’apport du film Shoah de C.Lanzmann dés sa sortie en 1985.

Revenons au livre de GH, p171 et sq   chapitre intitulé « Une Panne théorique ?», il cite le mot actuel en italique. Sans référence aucune à l’ass du même nom et dont il a fait partie durant quelques années.  Et pourtant il ne soutient pas que si l’humain a été atteint, l’inconscient l’est aussi dans l’actuel, ainsi que le psychanalyse elle-même. C’est qu’il pratique à l’évidence un contournement de notions issues des travaux français depuis 1980. Il choisit ouvertement un abord  où doit primer le sensationnel.  Est-ce la médiatisation qui en serait responsable à ce point  ?

S’implique-t-il comme psychanalyste ou plutôt comme admirateur de Lacan ? 

Ex :  page 163-64 est évoqué ce point tiré de Lacan, ce  trou topologique du sujet , quand GH parle du peintre François Rouan, qui lui par son œuvre désigne le trou réel dans le symbolique, alors que GH le bouche, et ainsi, brouillon de chez brouillon, se débarrasse t-il de ce qui fait trou  irrecevable : Shoah de Lanzmann, l’Actuel (2) : terme qui, je le souligne, n’est pas là pour faire joli, mais pour dire combien aujourd’hui notre subjectivité est indicée à ce qu’il s’est passé. A cet impensable de la Shoah, ce qu’ on ne perçoit que dans ses conséquences, GH n y voit qu’une rhétorique qui le séduit et avec quoi il voudrait séduire son lecteur.

Ecartés aussi les travaux proprement cliniques d’Anne Lise Stern, ancienne déportée devenue psychanalyste, avec qui il dit être d’accord  et qui, de fait,  n’est citée que comme caution ; vertige de prétention,  il ne cite que ce qui l’éblouit  pour donner raison à ses certitudes. Ce qu’A.L.Stern a si fortement soutenu, c’est que l’objet (a)  selon Lacan en tant que déchet est équivalent au déporté, nu de toute identité humaine.

Et  muni de ça,  GH de passer la main en fin de son ouvrage à Agamben qui avec le mot « mouchoulmane » ne voit que le pire des dérélictions, celle de l’atteinte et l’humiliation de tout le  monde arabo-musulman par Israël… Sorte de politisation perverse du conflit au Moyen Orient dont jouissent ceux qui ne se privent pas de transposer l’impensable de la Shoah au Moyen Orient, comme dans l’article paru ds Le Monde de juin 2002 signé Edgar Morin, Sami Naïr,  Daniele Sallenave, intitule « israel-Palestine : le cancer » , où le cancer , dans le conflit moyen oriental , se révèle pour ces auteurs, n’être que « l’Etat sioniste » .. Dans cet article du Monde de 2002, l’essentiel consiste en ceci,  et ça rejoint la  critique du livre de GH dans le lien plus qu’excessif entre le « Camp » et la légitimité de l’Etat d’Israël : ne pouvant pas expliquer, penser la Shoah, le texte s’emploie à l’exporter au Moyen-Orient où la répartition entre fort-faible, bourreau-victime propre au couplage nazi-juif, devient pensable, je cite : « C'est la conscience d'avoir été victime qui permet à Israël de devenir oppresseur du peuple palestinien. Le mot « Shoah », qui singularise le destin victimaire juif et banalise tous les autres (ceux du goulag, des Tsiganes, des Noirs esclavagisés, des Indiens d'Amérique), devient la légitimation d'un colonialisme, d'un apartheid et d'une ghettoïsation pour les Palestiniens ». Voilà par quel tour de passe-passe E.Morin, le Mr Complexité, lit confortablement le conflit moyen oriental. Voilà un exemple  d’ignorance voulue, de forclusion construite face à un impossible à dire.( cf note 3).

Tout cela en étonne plus d’un de celles et de ceux qui ont lu le livre de GH qui ici se déjuge lui-même

***

Cet ouvrage de GH en effet est un reportage autocentré par un journaliste  qui se missionne lui-même pour faire un scoop sur « La Psychanalyse face au Camp », en faisant un scanning très orienté pour se situer comme le seul et le premier en France à avoir découvert le mal des déportés dans une perspective psy., et les conséquences selon lui qui en découlent à travers le monde.  Avec ce terme de face -à la Shoah- GH inverse le sens, l’orientation  du mouvement de la rencontre : ne serait-ce pas plutôt la Shoah qui dirait à la psychanalyse : comment en es tu entamée, que me veux-tu,  que m’amènes-tu ? alors que dire face au Camp, c est comme si la psychanalyse allait à la conquête d’une nouvelle victoire telle celle de Rome sur Carthage, de GH sur ses collègues qu’il ne peut même nommer.

Et  dire comme ce livre l’énonce, qu’est impliquée la fonction père dans la Catastrophe, c’est au minimum pour un auteur s’impliquer lui-même dans ce qui a pour nom filiation à un discours, affiliation à des enjeux connus de chacun et qui engagent,  c‘est un minimum, à reconnaître ses collègues psychanalystes avec qui il a été proche depuis 40 ans et qui l’ont précédé sur de tels enjeux des plus sérieux puisqu’ils engagent le lien social entre analystes soit le rapport au désir du psychanalyste. Voilà pourquoi leurs ouvrages et travaux sont lourdement contournés. Le désir de l’analyste est là en effet éjecté, ni plus ni moins, au profit de provoquer sur un tel enjeu une rivalité inexcusable par une telle omission calculée. 

Ainsi dés la première ligne de son livre il jette la date de 1982 comme initium de ses propres travaux avant tous.  il a sans doute lu pourtant un écrit de 1980 intitulé « Judaïsme colophon [index] de la  Psychanalyse »,  publié dans un ouvrage collectif au Seuil en 1981 sous le titre du colloque « La psychanalyse est-elle une histoire juive ? » dirigé par JJ Rassial, où j’évoque l’attaque du signifiant juif  du fait du nazisme, dans de nombreuses familles.

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Par une telle autoréférence, GH  soutient  que ceux qui ont été touchés directement,  sont depuis la Shoah  incurables, sans désir, sans vie, et ne peuvent que subir toujours plus l'œuvre  de destruction. Ainsi  son assertion immensément péremptoire sur les suicides de Primo Lévi, Bruno Bettelheim, Paul Celan, l’arrêt de la parentalité chez Kertész, parce que la Shoah a continué de les frapper, alors que leurs  biographies nous impliquent dans des abords beaucoup plus nuancés. Il ne semble pas vouloir savoir que dans leur parcours personnel bon nombre de psychanalystes, d'artistes, tout un chacun,  de par leur rencontre avec les effets de la Shoah n'ont pas pour autant cesser de vivre et de désirer. De créer.  Oui désirer reste toujours possible malgré tout, malgré le « Camp » comme le nomme GH  qui ne veut pas voir que le mot Shoah tel que Lanzmann le propose , désigne et l’effectuation des crimes et la sépulture de chacune des victimes assassinées. Shoah en hébreu et parce qu’en hébreu, la langue du peuple frappé à mort dans l’Europe nazifiée  indique combien il nous fait extraire la victime du monde de son bourreau, afin que sa mort, dans la torture de la chambre à gaz, lui soit rendue.

G Haddad  ne semble n'avoir d'intérêt en effet que pour le scoop que son livre exhiberait à  un public non averti. Ainsi voudrait-il faire croire qu' il serait en France le seul voire le premier à aborder de telles questions cruciales pour nos vies et notre travail de psychanalystes comme pour toutes celles  et tous ceux sensibles dans l'actuel aux conséquences de ce qui a eu lieu. Il ne voudrait nous voir aujourd'hui que toujours plus prisonniers dans le registre mélancolique définitif du sans espoir, et dés lors témoigner à sa manière de sa compassion impuissante, le cher petit ! ,  envers  des gens sans autre valeur que d’avoir en  médaille cette souffrance post camp qui irradie partout aujourd’hui- « comme après une catastrophe nucléaire» dit-il alors que cette image-là, qu’il met en exergue depuis Nathan Kellerman son nouveau mentor,  vient, plus près de nous , de lui, de l’enseignement d’Anne lise Stern dans son séminaire « Camp, Histoire, Psychanalyse ».

Que GH se retourne quelque peu vers lui  sans se contourner lui-même pour en être enseigné de ce sans espoir où il veut nous enfermer, car cela l'orienterait vers les autres qu'il semble vouloir ignorer au  prétexte d'écrire sur la Shoah, terme qu’il exècre tel qu’il le dit  à qui veut l’entendre. 

Et surtout qu'il n'oublie pas  combien certains, et nous sommes de plus en plus nombreux, ont l'esprit en lutte contre les effets singuliers des horreurs des disparitions collectives. Ce dont il ne semble même pas avoir été effleuré dans son livre. L’est il en son intime ? le titre pour le moins curieux  de son livre « Lumière des astres éteints » permet d’en douter tant son travail porterait  plutôt sur le mot génocide, terme général, qui met au loin toute inscription  dans l’intime.

Dans quelle mesure en effet un auteur pratiquant la psychanalyse peut-il ignorer ses prédécesseurs à ce point sinon pour parler du "Camp" en majuscule in abstracto, s’identifier à La Psychanalyse,  et ne pas reconnaître des travaux sur lesquels il s’appuie sans avoir le courage de les citer… Alors que pour tout praticien de la parole, et d’autant plus pour un psychanalyste dans son écoute, communiquer  avec ses collègues qui l’ont précédé est une position à préserver sans cesse. 

Oui,  cet auteur a participé  pendant des années dans l’association  Psychanalyse actuelle fondée en 1987 à des travaux  qui portent sur les effets de la Shoah, à les réélaborer sans cesse, et dont il se réclame dans son ouvrage de 2012 (pp 172 et sq)), alors que le mot actuel, soulignons-le à nouveau,  comme notion,  désigne  autant que possible la persistance aujourd’hui de tels effets au plus intime de chacun,  enfant et adulte  descendants ou non de familles frappées par le nazisme.

Lisez "Le savoir-déporté" d'Anne-Lise Stern" (Ed du Seui) (note 4). Lisez « L’écriture de Shoah » d’Anne-Marie Houdebine (note 5).  En effet de nombreux ouvrages, et écrits de différents auteurs en France en témoignent comme  de nombreux colloques auxquels Haddad a participé, au moins dans leur préparation , comme le « Forum  Mémoire Freudienne Mémoire citoyenne » en décembre 1998 en Sorbonne .

Voici encore quelques points  où cet auteur se veut persuasif vis à vis du lecteur pour se persuader lui-même et ne pas  questionner son rapport à ce qu’il soutient.

Ainsi quelques lignes trouvées sur le blog du « Cercle Psy » sont à citer ici et nous les remercions puisque cela nous a alertés : « Car au terme de cette lecture, on reste abasourdi par la sortie (p.75) d'un Claude Lanzmann lançant un jour à l'auteur (juif de Tunisie, pays épargné par la Deuxième Guerre mondiale), alors que celui-ci doit rédiger l'article « Shoah » d'un dictionnaire, un stupéfiant : « ce n'est pas à vous de parler de ça.» (l’article en question est dans l’Encyclopédie Universalis , 1993 tome 20  p 995 et sq  et a bien l’intitulé Shoah qu’il renie aujourd’hui…).

Je souhaite  préciser que j’avais invité à cette rencontre GH  et d’autres pour un échange avec C.Lanzmann, l’ambiance était à l’amitié, et Lanzmann lui demande, comme ll le fait avec  son insistance bien connue  autour de lui « mais pourquoi tu fais ça ? » genre question pourquoi ? pourquoi pas ?   alors pourquoi ? Vraie question abrasée par Haddad dans son livre telle qu’il la cite.

Rien de plus juste, en effet,  que Lanzmann la pose, cette question, lui qui par son film a amené ce mot dans notre actuel depuis la bible…. Et Haddad ayant écrit l’article dans l’Encyclopédie en  1993 sur le terme Shoah, la seule réponse d’alors qu’il a pu dire, c ‘est que devant une telle aubaine, il ne pouvait pas la refuser. Soit rien de la perception subjective d’un tel enjeu n’apparut, tout comme dans son livre où l’on ne perçoit pas en quoi il est entamé par ce qu il s’est passé….Sinon de se faire « adopté » par un tel enjeu, comme il en rêve parfois de l’être par  « son » Lacan dans un autre de ses livres.

Son lien à Israël, quelques mots encore : GH prétend sur FR2 comme dans son livre combien ce pays est sous la coupe de la Shoah, au point de soutenir que le palestinien serait devenu le nazi des israéliens aujourd’hui,  et cela est avancé par  notre « héros » pour sauver le destin de tout le peuple juif. Salvateur notre homme ! rien que ça,  alors que ce mot de nazi s’utilise de partout comme insulte au point d’en atténuer ce dont il est porteur. Aucune précaution de la part de notre sauveur, alors qu’un analyste se doit sans cesse d’interpréter un tel couplage nazi/juif transmetteur de haine de par le monde, ce qui est entendu tous les jours en France, et ailleurs.

Autre point: dans son ouvrage un chapitre s’intitule « L’affaire Benjamin Wilkorminski », où s’affirme un souci d’être exhaustif à recenser des textes ayant trait à « la psychanalyse face aux camps » sinon qu’il n’a pas là le courage de citer d’autres travaux de l’école française sur de tels sujets.  Dans ce chapitre, Haddad comme cela été dit plus haut, y prend le rôle d’un investigateur missionné par un journal pour faire un scoop, et n’occupe en rien la place de psychanalyste. 
Rappelons que Benjamin Wilkorminski a publié un livre très lu et maintes fois  traduit (« Fragments, une enfance 1939-45 » chez Calman Lévy 1994). Ce livre va se révéler être écrit par un mythomane, B.Wilkorminski n’a jamais été dans le camp nazi de  Maidanek…à 4ans. Un colloque avec lui à Grenoble  juste avant sa « chute », comme d’autres informations,  nous indiquent que tout a été dit depuis sur cette « affaire », et qu’il convient peu à un psychanalyste de tenir une telle  proie au bout de sa plume.  Point que Haddad ne peut /ne veut pas savoir, c’est dire encore combien la voracité ici pathologique de B.Wilkorminski devrait nous servir à ne pas être victimes de cette gloutonnerie irresponsable dont Haddad nous fait témoin. Mieux vaudrait pour lui  comme pour nous qu’il continue à nous faire entendre sa lecture de Maimonide via Yeshayahou Leibowitz, son mentor .

Haddad avec un tel livre dans l’irrespect le plus manifeste « efface » ses prédécesseurs et collègues auprès desquels il a travaillé et pigé à sa façon leurs enjeux.   Mais rien de ce que nous transmettent nos propres prédécesseurs  (Anne Lise Stern, C.Lanzmann, Claire Ambroselli, Père P.Desbois) nous montrent : surtout  ne pas se jeter sur de telles questions sans se poser le comment elles nous viennent.  Surtout nous praticiens de la psychanalyse, de la parole et du fragile de l’éthique qu’elle implique. 

Car c’est le fragile de l’éthique de la parole qui ici est mis à mal.   Omission de plus de notre auteur,  le grand Kertész, lui qui  nous dit combien dans « Le Chercheur de traces » il ne s’agit pas de rivaliser sur l’horreur,   mais qu’à chercher en lui-même des traces d’un crime sans nom, combien il ne trouve pas d’interlocuteur et s’il ne le trouve pas,  il ne le trouve pas non plus en dehors de lui. Voilà une position de transmission digne  d’être qualifiée pour le moins de courageuse.

-3-

Ce que GH semble vouloir méconnaître au fil des pages, c’est qu’il s’agit à l’évidence du lien social entre psychanalystes et désir du psychanalyste,

Il est en effet impossible de penser la terreur. On peut certes penser à la Shoah, mais on ne peut la penser.

Pas de sens : tout reste jouissance/douleur erratique, qui une fois arrivée à son terme le plus ultime s’appelle l’horreur indicible à formuler.

De cet arrêt de la pensée, de sa brisure, les propos des victimes revenues témoignent en premier lieu. À les entendre, nous voilà témoins à la fois d’un tel arrêt du penser et de son refus inconscient. Rien de tel dans le livre de GH. Sans compter le coté racoleur des « vignettes cliniques » exhibées dans ce livre, qui oblige le lecteur à une connivence irrecevable avec l’auteur, quel que soit d’ailleurs l’enjeu clinique, douleurs post Shoah comme les autres.

Être témoin veut dire ici s’approcher au plus près du réel de ce qu’il s’est produit, une prise, une anse sur le réel.

Au point que celui, celle d’entre nous qui décide de transmettre comme il peut une telle prise du réel, se retrouve souvent dans une position quasi isolée par rapport à lui-même, au point de se donner la place du seul qui saurait cette anse qui le tient en lui-même face à ce qu’il s’est passé… Comme s’il était en place imaginaire du seul qui sache face à tous un savoir impartageable sur le réel…

C’est fort loin de la position d’autoréférence d’un Haddad imbu de ses certitudes qui pour un analyste ne peuvent pas restées  sans une mise  en question  .

Ainsi peut-on lire p.149  de son livre qu’à « son grand regret, ce projet [nazi] est loin d’avoir échoué » :comme si le nazi n’était qu’un adversaire comme un autre qui n’a pas encore perdu le match qui nous oppose à lui, GH ajoute, dans la ligne d ‘en dessous « une des meilleures preuves de ce succès du nazisme »… S’est il écouté ? relu ? sait-il vraiment de quoi il s’agit ? Certes,  il veut donner, à bon droit, raison à Lacan. Lacan qui nous donne à partir de 1972-73 ce qu’il a nommé « le nœud Borroméen » pour renouveler l’approche du  désir et de  la castration, tel que ceux qui n’en veulent rien savoir sont dans un ressassement du « Mystère d’Auschwitz », comme le  soutient GH, comme si un  refus singulier du sujet de l’inconscient était la seule cause du Totalstadt et de la mise en place de la ‘solution finale de la question juive’.

Sujet et collectif, intime et poltique

Rien de politique selon notre reporter de lui-même s’appuyant sur son maître  Lacan, à qui nous devons de ne pas lâcher sur le désir de l’analyste, à condition de  ne pas l’endosser au nom de Lacan… mais savoir perdre la main  du sens pour laisser advenir  un certain rapport au Réel .

Or voilà l’exemple, celui de ce livre de GH, où se produit sans cesse un mouvement de retour au psychologique , soit ce qui ne veut pas du tout perdre la main.

Pour un analyste, après Lacan, avec Lacan, existe une clinique du désir de l’analyste.  Disons que du fait de la Shoah, apparaît un impossible à (se) situer « l’événement » sans être déjà dans la certitude de son MOI-JE que sa propre subjectivité en permet le savoir, en donne le sens, et cela du fait que l’humain exige envers lui-même de s’impliquer de tout son seul Moi dans sa perception de la réalité de ce qui se pense en soi. Au point de se vouloir en contact avec cette réalité-même sur laquelle le sujet  s’appuie pour garder sa raison, et espérer ainsi sauver sa pensée. Sauver le symbolique… Et pour GH, toujours plus fort que tous (p.200),  le voilà à faire quelque peu slogan de ce réel que Lacan lance comme étant celui de « notre temps ». 

En ce qui me concerne, et depuis  les années 1980 comme tant d’autres notamment de Psychanalyse Actuelle, je ne suis pas resté parmi les « médusés », soit en un suspens permanent de la pensée comme  GH le dit pour le plus grand nombre des élèves de Lacan. Et lui-même l’est-il  resté jusqu’à quand ?  sinon médusé, mais  indifférent ? jusqu’à très récemment ?

Soulignons, lien social entre psychanalystes oblige, de quoi Il s’agit avec ce  suspens de la pensée du fait de la Shoah. Oui du fait, et non un face à, face à un miroir de nos certitudes trompeuses. Qui peut y échapper tout le temps à ce suspens? Et donc qu’en est-il du désir de l’analyste et de ses limites face au collectif 

Réel blanc, réel noir

Dés que du collectif s’organise en Etat meurtrier, pour lui, le singulier du sujet devient le Réel noir à éliminer, ce collectif se voulant lui-même Réel blanc.  Et pour le juif, le tzigane, l’homosexuel, le malade incurable, le nazi est le réel noir, se situant eux mêmes sujet du coté du réel blanc… 

Au registre du singulier cela se manifeste par le mouvement d’être maître de ce qu’il perçoit mal , de par son réel blanc,  que le réel noir veut le tuer. Il le perçoit si peu au point de s’en vouloir coupable, c’est à dire comme s’il était auteur de ce réel noir qui a lieu.

Et dès lors, la terrible réalité du réel noir produite au dehors de la tête, se retrouve en son dedans par la mise en œuvre des mécanismes humains, trop humains, de la faute, signe même de la toute puissance de la pensée.

Et pourtant chacun ici sait confusément combien les horreurs des disparitions collectives éjectent le sujet de sa pensée par cette folie hors la tête, et le projette au dehors, dans le collectif, où le sujet est pris en masse, devient la masse. Le réel de notre temps. Dont Gh fait sa lumière…En toute certitude.

Alors que c’est là que siège le plus grand risque de confusion entre trauma individuel, fondateur chez le petit enfant de son intériorité de sujet, et le traumatisme collectif du dehors, sans que le sujet ne l’ait ni prévu, ni attendu, ni donc pensé. Suspens .

Voilà comment procède ce suspens de la pensée à reconnaître sous la figure bien connue de la surévaluation du penser. D’où cette confusion où le sujet ne peut plus savoir si l’inscription de son trauma personnel s’effectue et ce du fait du degré sans égal de l’attaque de la vie et de la mort dans les horreurs des disparitions collectives dans l’Europe nazifiée.

C’est quand ce trauma propre au niveau privé est effacé dans le collectif, dans le public, que survient le suspens de la pensée, et au niveau du langage, une disparition du vide dans les mots, une disparition de leur double sens, une atteinte de l’équivocité signifiante. Voilà une approche de la forclusion construite chez le sujet que le livre de GH ne soupçonne  d’aucune façon. Ce que nous avançons pourtant dans nos travaux sur L’Actuel .

Jean-Jacques Moscovitz


(1) Lien vers  « D’où viennent les parents  psychanalyse depuis la Shoah ».

(2) Site de Psychanalyse Actuelle

(3) « Essai sur la forclusion construite » in « Clinique de la deshumanisation, le trauma, l’horreur, le réel » dirigé par R.Freyman éd Erès Arcanes (2008-12) où je complète mon point de vue sur la position d’E.Morin par ceci : déjà en 1964 dans un film Morin soutient cette thèse du couplage nazi-juif, point que nous avons à combattre ici , dans « L’heure de la vérité » dont Edgar Morin écrit le scénario en 1964 où déjà ce couplage nazi-juif apparaît inévitable pour lui , le réalisateur est Henri Calef 1964.  Le scénario  de Morin est  l'intrigue inspirée d'une histoire vraie se nouant autour d'une imposture. Un ancien chef de camp, Hans Wernert, prend l'identité d'un juif allemand assassiné, Jonathan Stauss, et a trouvé refuge en Israël où il s'est intégré dans la vie quotidienne. Mais survient un jeune étudiant américain qui enquête sur le camp dont l'imposteur serait le seul survivant.

(4) « Le savoir-déporté » d’Anne Lise Stern

(5) « L’écriture de Shoah » d’Anne-Marie Houdebine


Face au livre de Gérard Haddad 

Lecture critique du livre de Gérard Haddad : "Lumière des astres éteints, la psychanalyse face aux camps".

Par Eva Talineau

Lecture critique du livre de Gérard Haddad . "Lumière des astres éteints, la psychanalyse face aux camps".

Il y a quinze ans, Gérard Haddad avait écrit un très beau livre "Eliezer Ben Yehouda, ou la psychose inversée". Il y montrait comment de ce qui aurait pu faire pour lui destin de folie, un homme avait su faire œuvre vive -  faisant  de l'hébreu, alors  langue liturgique  - une langue de nouveau vivante,  moderne, profane mais  habitée par le sacré d'où elle est issue - parlée par tous en Israël,   dont la renaissance voulue par lui, la prééminence au sein de la société civile laïque,  fut une des pierres fondatrices de l'état juif.

Ce livre était subtil, intelligent, témoignait d'une vraie acuité de pensée. Il portait quelque chose de l'auteur, il existait sans s'imposer - un vrai travail, un de ceux dont on ressort heureux d'en avoir pris connaissance. Quinze années ont passé, arrive cet autre livre. Un désastre.  Qu'est-il arrivé à l'auteur ?

Cet ouvrage  sur les camps ne dit rien qui n'aie déjà été dit par d'autres.

Dès ses premiers écrits  Daniel Sibony a présenté le projet d'extermination nazie comme" meurtre du Nom", avant même 1980,  et beaucoup de ses écrits précisent cette notion.  Il est vrai  qu'elle  ne se confond pas, pour lui, avec" l'énucléation" de la fonction paternelle, la destruction du" Nœud Bo " (nœud borroméen et aussi "Nebo" ) tels que le présente la conceptualisation de Gérard Haddad - la pensée de Daniel Sibony de la nomination diffère de l'abord Lacanien, qui est celui qui fait pour Gérard Haddad référence, il est donc possible qu'il n'en aie pas connaissance. . . Mais il ne fait pas de doute qu'il connait le travail  de Jean-Jacques Moscovitz et des analystes qui travaillent avec lui,  depuis 1986, dans l'association "Psychanalyse Actuelle" qui s'est constituée à partir de la sortie de "Shoah" de Lanzmann en 1985,  puisqu'il a été lui-même membre de cette association dans les années 1994-1999 et y a participé à des colloques.

 Les analystes de cette association ont créé plusieurs concepts, comme celui de "silenciation", et celui de "forclusion construite".

Outre ces avancées qui leur sert dans leur travail clinique, hypothèses en travail chez eux, qui les accompagne dans l'abord des patients,   leur réflexion tourne autour de la liaison entre intime et politique, et dans leur questionnement, il y a le fait de se demander si du fait des meurtres de masse nazis en Europe, il n'y aurait pas, à un niveau collectif,   retour à une compacité du réel hors prise dans le signifiant. 

Mais là   n'est pas le plus grave, même si c'est  plutôt indélicat.  Une note dans un coin du livre, où Gérard Haddad aurait reconnu son cheminement commun avec d'autres sur ce sujet - au lieu de camper dans la posture de celui qui seul contre tous affronte la surdité collective - aurait été utile . La nature humaine étant ce qu'elle est - y compris chez les analystes – une « omission » ne disqualifie pas son travail - elle le marque d'une ombre.

Dès lors que l'on  sent dans une œuvre  une présence en éveil,  une pensée qui se cherche, qui avance, qui  s'origine de quelque chose dont on perçoit la poussée en l'auteur,  une inspiration, on est touché -  c'est le rapport d'une œuvre à elle même, et au terreau psychique qui la porte,  qui en détermine, in fine, la valeur .

Mais, -  c'est là que le bât blesse - cet ouvrage, au lieu de déployer le mouvement d'une pensée avec laquelle on pourrait cheminer un moment,  veut démontrer une thèse.  De fait, il montre beaucoup, et d'abord le narcissisme de l'auteur qui, non sans habileté, s'y met en scène (évidemment "ça fait vivant"). Mais vouloir arraisonner le réel au moyen d'une théorie,  vouloir vaincre et convaincre,  ce n'est pas penser. C'est s'identifier narcissiquement à un savoir,  utilisé comme une machine de guerre, ce n'est pas faire travailler une question.

Freud, comme Lacan ont sans arrêt pensé contre eux-mêmes, entamé ce qui leur semblait être la "vérité" d'un savoir, par autre chose, une autre idée, la croisant, ou la contredisant. Ni l'un ni l'autre ne se sont installés en prenant leurs aises dans ce  avec quoi, miroirs théoriques ou pensés abstraites, ils questionnaient leur objet.  . C'est au fait que "ça" surgisse, que" ça "travaille qu'ils sont restés, l'un et l'autre, arrimés.  Même lorsqu'ils se prenaient au jeu de convaincre et prouver.

Quelque chose, dans ce livre  ne va pas du tout. On n'y sent aucun travail de l'Inconscient. "Ca" ne travaille pas.  " Ca" ressemble à de la psychanalyse, ça utilise les mots de la psychanalyse,  pas de bévue évidente qui ferait hausser les épaules  - et pourtant, le constat s'impose - un constat de carence.

De  "beaux" cas cliniques  sont livrés, avec luxe de détails,  à l'appétit  du lecteur, entretenu dans l'illusion - est-elle vraiment celle de l'auteur ? est-ce possible après des années de travail analytique ?  -  que la clinique parlerait en direct, que la retrouvaille du passé enfoui aurait des vertus thérapeutiques "per se", que la psychanalyse serait une recherche, et une reviviscence de traumas enfouis.  Ces cas cliniques, évidemment "pathétiques" à souhait,  n'étayent aucune réflexion, aucun questionnement, mais sont censés être probants.

 Au fur et à mesure que l'auteur avance sur ce chemin, le malaise grandit, car cette pratique,  d'ailleurs étonnamment passive -  il semble que Gérard Haddad n'objecte à aucune des folies qui affectent ses patients, il ne semble pas avoir l'usage du mot "non", ni l'idée de la fonction pacifiante que peut avoir, à l'occasion d'un temps de crise, une limite -  qui fait fi du transfert (le mot n'est même pas prononcé) , qui fait fi de l'effet du mode d'implication, consciente et inconsciente,  de l'analyste dans la cure (aucun questionnement là-dessus,  à aucun moment du livre) , cette pratique,  on n'y perçoit pas de dimension analytique. Juste une grande confusion,  non pas momentanée comme on est amenés tous à connaitre de temps en temps, mais qui dure.

Elle n' est pourtant  pas exposée cette pratique - avec une sorte d'ingénuité auto-satisfaite ! si on ne voit pas d'analyse dans ces cures, on y voit fort bien l'identification compacte de l'auteur, les coquetteries narcissiques, passons..  -  par un jeune homme en train d'apprendre,  qui ne sait pas encore qu'entre les patients et lui "ça" s'invente,  que le passage qui ouvre du nouveau, à travers des mots, ou des actes-mots, qui n'existent pas encore  la cure doit les produire,  que l'énergie qui porte ce travail, c'est la libido (versus Freud), l'amour (versus Lacan),  l'accueil dans  et par la psyché, consciente et inconsciente, de l'analyste de ce que le patient amène afin que cela soit transformé. C'est un analyste expérimenté, d'âge mûr, formé à l'école de Lacan,  celle qui met le désir de l'analyste au cœur du procès analytique, de l'enseignement de qui il se réclame explicitement, qui se met en scène dans ce livre sous la figure - perverse, est-il possible qu'il ne le sache même pas ? - d'un innocent vêtu de probité candide et de lin blanc,  qui de ce à quoi il participe, en étant à la place qu'il occupe, ne veut rien savoir.

Certaines constatations, dont l'auteur fait état,  sont intéressantes - la notion de "mémoire feuilletée", les remarques sur l'hypermnésie post-traumatiques, celle selon laquelle, dans certains cas, le trauma des camps a porté atteinte, voire détruit, le nouage générationnel, rendant pour certains la filiation impensable, impossible. Il aurait pu y ajouter les délabrements psychotiques, dans les générations suivantes. Encore aujourd'hui certains paient pour ce qui a été fait aux leurs deux générations auparavant.

Mais ces constats justes sont d'emblée enrôlées, comme de bons petits soldats, au service de la construction que l'auteur, développant l'idée de Lacan, d'ailleurs déjà mise en travail par beaucoup d'autres , du camp comme réel de notre temps, utilise comme "voiture bélier" pour pourfendre ce qu'il présente comme "doxa analytique" . Cette entité il l'enfle pour la présenter,  comme granitique, monolithique, un bloc insécable hostile à toute "innovation"  - dans la méconnaissance de la diversité, la multiplicité, le foisonnement contradictoire des travaux des dernières décennies un peu partout dans le monde.  C'est à cette pensée psychanalytique qu'au mépris de la réalité d'aujourd'hui il construit comme monolithe qu'il oppose son arme de guerre innovante - la clinique des camps. 

Ce qui chez les analystes de l'association Psychanalyse Actuelle est  hypothèse avec laquelle ils travaillent et qu'ils font travailler se transforme chez Gérard Haddad en certitude monolithique.

Au fur et à mesure du livre, l'extension de cette" théorie" du camp s'étend,  habille de plus en plus de fragments de la réalité,  "explique" de plus en plus de choses y compris les évènements du Moyen Orient ! apparemment, Gérard Haddad semble considérer que cette "clé" qu'il pense avoir découverte le dispense  des considérations géopolitiques les plus élémentaires concernant le monde où nous vivons ainsi que  des  connaissances historiques les plus basiques.

Daniel Sibony a beau dire depuis longtemps, et de manière plus précise et argumentée dans son dernier livre, que de toujours, il y a eu des juifs pour se retourner contre les leurs et les menacer de destruction, que cela fait partie de la texture de la transmission juive, que son existence soit périodiquement remise en question, y compris par certains de ses membres, si le peuple, qui a péché,  ne se repent pas,   la lecture de la dernière partie de cet ouvrage "le camp et l'état d'Israël"  donne l'impression de quelque chose qui va au-delà de cette tradition "prophétique"  - celle d'avoir affaire à un univers carrément délirant, déréel, où sont créés de toutes pièces des " faits" -  pour pouvoir, après les avoir construits comme" faits",  les "expliquer". Gérard Haddad procède avec Israël de la même manière qu'avec  les institutions et la pensée analytique - il en extrait de quoi fabriquer une sorte de "chose" et c'est avec cette "chose" qu'il converse. Ce qui n'entre pas dans le système de ces choses n'est pas pris en compte.

Pour les associations d'analystes, leur "réalité", d'après Gérard Haddad, est que ce sont des associations mafieuses. Il prend soin, toutefois de préciser qu'elles ne sont pas criminelles.  Concernant Israël, les "faits" qui en montrent la "réalité",  ce sont, selon Gérard Haddad,  certaines  "caractéristiques psychologiques" qui affectent les Israéliens, la société Israélienne toute entière. Quelles sont-elles ? voici un échantillon  "incapacité d'avoir confiance dans les autres,  attitude de méfiance et d'hypervigilance envers un autre peuple qui n'aurait pas déclaré une amitié sans équivoque" "hyperactivité personnelle, hyperadaptation, hyperpuissance, allant toujours de l'avant, tout le temps, à tout prix, ne baissant jamais la garde devant leurs besoins émotionnels,  ne reconnaissant ni leur humilité (?) ni leur imperfection", "indifférence à la souffrance d'autrui","dureté extrême, refus de lâcher quoi que ce soit à l'autre" "incapacité d'avoir confiance dans les voisins". Voilà les "faits psychiques" que Gérard Haddad a "découverts"  comme caractéristiques de la société israélienne.Et en voici donc l'explication univoque - non, pas" le poumon "- le "trauma des camps", qui se transmet de génération en génération.

Ce même" trauma des camps"  au début du livre, rendait compte..de l'invention des camps de vacances  (club med et autres) - ce seraient des "contre-camps", des camps de la vie, ..des camps où on serait bien ! une thérapie pour réparer les camps de la mort..Evidemment, le boom économique des trente glorieuses, l'allongement de la durée des congés payés favorisant l'essor du tourisme de masse, la montée en puissance du pouvoir d'achat, en particulier dans les classes moyennes, l'essor de la société de consommation,  n'ont rien à voir avec le développement du club-Med - qui serait, dans son essence,   un contre-camp où les kapos sont remplacés par les G.O. (gentils organisateurs)...Difficile de dire ce qui est pire, l'obscénité d'une telle comparaison, ou l'ignominie qui consiste à imputer à Israël le refus virulent de son existence par les pays arabes unanimes, puis par le monde islamique, sans compter ceux qui s'y sont mis depuis. A chacun d'en décider, ça se discute ..

De déclarations fausses, assénées à l'emporte-pièce sous couvert de l'autorité supposée de Freud et de Lacan, ce livre n'est pas avare . Mais la plus étonnante est celle qui,   p. 178,  d'un trait de plume, ôte le "traitement" des psychoses du champ de la psychanalyse. Que depuis des décennies des analystes aient œuvré dans ce champ - y compris Lacan lui-même, qui tout en disant "que c'était comme ramer sur le sable", s'y employait bel et bien et a même dit - à un autre moment, Gérard Haddad ne semble pas avoir conscience des contradictions avec lesquelles Lacan, comme nous tous, avait à faire - que "la psychose, c'est ce devant quoi l'analyste ne doit en aucun cas reculer" - semble complètement échapper à l'auteur.

Cet analyste semble avoir réussi à mener une longue carrière en ignorant tout des travaux des anglo-saxons (Searles, Sullivan et leurs successeurs), de Gaetano Benedetti, ou même, chez nous, aux Hautes Etudes, tout près, donc, de Françoise Davoine, et Jean Max Gaudillière, qui, par des voies différentes, innovantes,  inventent cette clinique, qui selon Gérard Haddad ne doit pas exister - elle serait même "nuisible à la psychanalyse", se permet-il de dire - qui la pensent,  l'écrivent, transmettent  à qui veut des échos de leurs trouvailles .  Certes, le mépris de ce qu'on ne connait pas, même parfois de ceux qu'on ne connait pas - par paresse de se donner la peine d'entrer en contact avec et d'en être déplacé -- est assez fréquent.  Chez les analystes comme chez tout un chacun.  Rarement, toutefois, sous une forme aussi caricaturale.

Que dire de plus ? vers le milieu du livre, il y a un unique récit clinique qui témoigne que même quelqu'un d'égaré peut parfois agir avec justesse - une cure d'enfant. Gérard Haddad sort le petit d'affaire grâce à sa perception - juste - qu'il était question de camps. Les parents de la mère ont brûlé à Auschwitz, le petit, paniqué, criait "au feu, au feu" et dessinait des chiffres sur ses  avant bras. Il est bon qu'un analyste aie quelque idée du poids de l'histoire, des voies de la transmission, et des méandres du transgénérationnel. Mais dommageable tant à lui qu'à ses patients que son rapport à la réalité soit aussi étrangement parasité, et sa capacité de penser oblitérée par l'utilisation de son intelligence à l'érection de cet espèce de monument baroque,  totem phallique qui fait bouchon du lieu d'où il pourrait penser/rêver autrement,  sans danger d'avaler l'autre ou d'être avalé par lui. C'est triste.

Eva Talineau 
Psychanalyste 

Face au livre de Gérard Haddad 
Le message de Victor Azoulay 

Mon cher Jean-Jacques

J’ai lu avec intérêt ton commentaire sur le livre de Gérard Haddad, «  La psychanalyse face aux Camps »- Je n’ai pas lu ce livre mais j’ai pris connaissance de ce que tu en as pensé.  J’ai noté un certain nombre de passages qui soulignent l’inconséquence des positions tenues par cet auteur, marquées surtout  par un inexcusable oubli, une ignorance par effacement des écrits qui l’ont précédé. Ceux-ci, cependant avaient déjà, traité ce sujet sensible, épineux avec plus de souci de véridicité, de justesse, de pertinence que dis-je, avec plus de respect pour le travail de Mémoire, et des égards pour ce « réel impensable » dont seuls les témoins meurtris sont autorisés à dire quelque chose. J’ai souligné l’essentiel de ce que tu as écrit et qui résume ce qu’il y a lieu de penser de l’ « outrecuidance » d’un auteur qui ne brille pas par l’impartialité et la neutralité ; sans oublier l’absence du devoir de réserve auquel chaque analyste est tenu. Je m’arrête là.

Je te rapporte, ici, le résumé d’un passage faisant allusion à Imré Kertèz, dans le livre de JF Chiantaretto, « Trouver en soi la force d’exister »

« Dans les récits des témoins de La Shoah, l’attaque de la subjectivité est devenue la matière même du témoignage. Sur le trajet de sa théorisation, Jean-François Chiantaretto [ « Trouver en soi la force d’exister »] opère quelques arrêts pour se rendre auprès de ceux et celles qui ont tenté, dans leur rencontre avec le réel des camps,  d’apporter des témoignages criant l’insoutenable des expériences traumatiques. Pour survivre il leur fallait raconter l’horreur des expériences douloureusement dramatiques ; il leur fallait vivre pour raconter ; survivre ! L’auteur analyse leurs différentes façons  de survie psychique à travers romans et récits. Alors que Primo Levi exprimait « son  désir primordial et violent de raconter », Imré Kertész, lui, écrivait : « Je crois que je n’ai jamais cru à mon existence, et Auschwitz en est la preuve ». C’est le lieu du refus par excellence où il revit l’expérience de son anéantissement : le Camp ne lui rappelle-t-il pas son père destructeur ? Dans le Refus, Il y aurait comme un moment étrange d’inexistence : « Exister dans le sentiment de ne pas exister » ; au point de ne pas savoir ce qui leur est arrivé. »

Voici ce que j’ai relevé dans ton texte

« D’où viennent le parents, psychanalyse depuis la Shoah »(1), où sont avancées les notions cliniques de silenciation, de forclusion construite de l’origine symbolique pour désigner les atteintes graves des processus d’oubli et de refoulement des effets psychiques et corporels, des crimes dans la « Destruction des Juifs d’Europe ». Et reconnaître  cela tant bien que mal, permet  de  vivre, lutter, désirer en référence à cette question père élaborée durant cent vingt pages sur 250 avec les notions d’Œdipe brisé, d’Actuel, du Meurtre du père symbolique à travers la lecture de « L’Homme Moïse et la religion monothéiste » de Freud. » « Shoah de Lanzmann, l’Actuel (2) : aujourd’hui notre subjectivité ne peut pas ne pas être marquée par ce qui s’est passé.  « A propos de B.Wilkorminski, son livre va se révéler être écrit par un mythomane, n’a jamais été dans le camp nazi de  Maidanek…à 4ans.

« On peut certes penser à la Shoah, mais on ne peut la penser. Car cela relève de l’impensable. Être témoin veut dire ici s’approcher au plus près du réel de ce qui s’est passé. GH se pose comme celui qui sait avec certitude. Comme étant le seul qui sache ce qui s’est passé pendant la shoah, « L’autoréférence d’un Haddad imbu de ses certitudes, sans jamais se remettre en question, est effectivement insupportable.

« Ainsi peut-on lire p.149  de son livre qu’à « son grand regret, ce projet [nazi] est loin d’avoir échoué » Ce qu’il écrit est odieux !  « Et pourtant chacun ici sait confusément combien les horreurs des disparitions collectives éjectent le sujet de sa pensée et le projette au dehors, dans le collectif, où le sujet est pris en masse, devient la masse. Le réel de notre temps.[…] La confusion où le sujet ne peut plus savoir si l’inscription de son trauma personnel s’effectue et ce du fait du degré sans égal de l’attaque de la vie et de la mort dans les horreurs des disparitions collectives dans l’Europe nazifiée. C’est quand ce trauma propre au niveau privé est effacé dans le collectif, dans le public, que survient le suspens de la pensée. Voilà une approche de la forclusion construite chez le sujet que le livre de GH ne soupçonne  d’aucune façon. Ce que nous avançons pourtant dans nos travaux sur L’Actuel. » «  Ce qu’A.L.Stern a si fortement soutenu, c’est que l’objet (a)  selon Lacan en tant que déchet est équivalent au déporté, nu de toute identité humaine. Oui,  cet auteur a participé  pendant des années dans l’association  Psychanalyse actuelle fondée en 1987 à des travaux  qui portent sur les effets de la Shoah. Relire "Le savoir-déporté" d'Anne-Lise Stern" (Ed du Seui). « GH a-t-il oublié avoir participé à la préparation du colloque, le « Forum  Mémoire Freudienne Mémoire citoyenne » en décembre 1998 en Sorbonne ? »

Je pense, quant à moi, que l’assimilation « nazi/juif » est  déplorable dangereuse et néfaste car elle sème la zizanie, la confusion et la « haine gratuite » entre les deux peuples, israélien et palestinien. Israël serait selon lui,  sous la coupe de la Shoah, au point de soutenir que le palestinien serait devenu le nazi des israéliens aujourd’hui ! Cette allégation naïve est des plus contestables car malheureusement, les enjeux sont autrement plus profonds et plus complexes que cela.

Victor Azoulay


Face au livre de Gérard Haddad 
Le texte de Nabile Farès

Puisque la polémique gonfle : je lis le livre de Gérard Haddad, j'ai dit ce que je pensais du titre et sous-titre et maintenant je parlerai du malaise que ce livre peut provoquer et provoque lorsque Gérard Haddad parle de lui - ce qui est valable pour toute personne - comme s'il était le premier, le seul, - eh oui, le seul, le premier ! - ...mais changeons de sujet,... après Bettelheim d'ailleurs et Lacan... -à parler des camps, et, il faut préciser des camps d'exterminations, des camps en vue de l'extermination,..et de plus à penser une clinique, "une clinique du camp" et de l'après-camp, comment penser le moment et l'après extermination des juifs d'Europe, comment accepter, entendre les personnes re-venu/es, rescapées comme les appelle Primo Lévi, les personnes nées après, les survivantes et les survivants, ... comment entendre "ce rappel" autrement dit "tout" ce qui a fait le travail de psychanalyse actuelle depuis sa fondation à aujourd'hui...

Gérard Haddad a ses propres façons de présenter son livre, sa nécessité d'inventer pour la psychanalyse et les psychanalystes une sorte de critique qui serait nouvelle et comporterait une métapsychologie spécifique, particulière, articulée à partir d'une présentation du trauma "mémoriel" et "historique" sous forme de feuilletage, ce qui serait déjà dans quelques pages, bonnes pages, de Freud, sur la mémoire, bien entendu, et non une mémoire des camps, ce qui serait absurde; une métapsychologie qui ajusterait moi morcelé éclaté, absence dans le miroir à l'ampleur d'un désastre psychique construit par les camps, "- ah ! tiens, un petit bout de Jean-Jacques Moscovitz - "le camp, lieu d'une forclusion du nom-du-père selon Gérard Haddad, autrement dit, travail de transfert d'une métapsychologie freudienne et lacanienne - Lacan aurait-il parlé de "sa" métapsychologie, troisième du nom, en quelque sorte ? - liée à ce que la tentative d'extermination des juifs d'Europe a induit et demande à être élaborée de l'inconscient; vœu exprimé par Gérard Haddad en plusieurs endroits de son livre et sous cette forme p. 173 : "Ce qui est tout de même à notre portée - je le tente ici - c'est de prendre la mesure de cette empreinte du Camp dans notre présent et d'abord dans notre actualité mentale, profondément psychosée par le Camp. Ce mal nouveau, psychique, certes, mais noué au corps, attendait d'être réparé par ceux, à savoir les psychanalystes, dont la profession et la vocation sont de percevoir, dans la grisaille des souffrances quotidiennes, le symptôme inconnu, de le nommer, de le décrire, d'en pénétrer la structure, et, si possible, de le soigner. Curieusement la psychanalyse s'est ici absentée, à quelques exceptions près. Mais quand la vérité émerge et que les hommes refusent de lui prêter leur voix, les pierres elles-mêmes, disait Jean-Baptiste, peuvent se mettre à parler. En l'occasion ce ne sont pas les pierres, mais les témoins, Primo Lévi en particulier, qui nommera ce mal dont il était lui-même porteur : le mal du déporté. Comment comprendre cette discrétion ? Est-ce un effet des inerties institutionnelles ? La psychanalyse, par essence, par cette atemporalité qu'elle attribue à l'inconscient et qui marquerait sa structure théorique, serait-elle réfractaire au changement du vécu des hommes qui s'adressent à elle ? Pourtant Freud qui n'hésita pas pendant et après la première guerre mondiale a modifié profondément sa théorie... 

Mais sur la question du Camp et de ses effets "actuels"... - Voilà le mot est écrit "actuels" mais pas de mention de psychanalyse actuelle et pas mention du travail, même s'il est intempestif, parfois, répétitif, souvent, insistant, toujours, de Jean-Jacques Moscovitz, d'autres, Maria Landau, Fernand Niderman, Anne-Marie Houdebine, Michel Guibal, Barbara Hazan-Didier, Nabile Farès, séminaires, forums, colloques tenus, depuis ces quelques et plus années ....

Si Gérard Haddad, dont le livre se suffit à lui-même, dans son intention, ses formulations qui relèvent de son écriture, de son talent de présentation de questions difficiles, ... Oui, si Gérard Haddad avait accepté, en lui-même et pour lui-même de dire ce qu'il devait à des réflexions, recherches, élaborations, discussions, qui appartiennent,  aujourd'hui, au "réel" de plus d'une seule association, d'une plus d'une, de plus d'un psychanalyste, de plus d'une psychanalyse, son livre serait lu avec toute la place, la singularité, l'attention, la neutralité, peut-être, les critiques que son livre offre quant à un moment d'histoire de la psychanalyse, certes, et, surtout, un moment d'histoire si profondément "actuel" qu'au-delà de l'émergence d'une "clinique des camps, des déportés, de l'après-Shoah". C'est d'une relecture topique et critique des textes politiques et psychanalytiques de Freud et de Lacan, de la psychanalyse, de l'inconscient et du désir de "lalangue", du clivage et de la fonction du déni dans l'après-coup du trauma et  de ce que serait l'histoire de l'évènement psychique.

Voilà , ce que je peux dire, pour le moment, de ce livre.

Nabile Farès 
Psychanalyste et Écrivain


Face au livre de Gérard Haddad 
Le message de Maria Landau aux amis du Salon Oedipe du 14 février 2012

Chers collègues et amis,

J'ai appris que vous alliez recevoir Gérard Haddad et son livre "lumière des astres éteint, la psychanalyse face aux camps". Il présente une clinique, sa clinique quelques patients et un enfant, dont le symptôme se déchiffre dans le rapport de ces patients avec la Shoah et le camp. Il découvre cette clinique que les analystes "n'entendent pas" et n'acceptent pas , alors que depuis cinquante ans , les patients en parlent sur les divans. Seule Anne-Lise Stern est citée. Or Anne-Lise (qui m'a formée aux Enfants Malades) a fait pendant plus de vingt ans un séminaire où nous allions tous et cette clinique des camps nous la connaissons, nous l'avons écrite et publiée (j'ai publié l'observation d'Anna Freud et des six petits enfants de  Teresienstadt en février 1990 dans la revue "."Psi. Le TEMPS DU NON" de Micheline Weinstein). Aucune référence à tous les travaux, les publications les journées d'études, les séminaires(en particulier le séminaire de "la Psychanalyse avec les Enfants" à Psychanalyse Actuelle fait par Nicole Jacquot, Fernand Niderman et moi-même depuis les années 90 où n'avons pas cessé de parler des effets de la Shoah.) Voilà, se présenter comme le premier, le seul ou presque, à traduire dans le travail de  la psychanalyse, les effets de la Shoah sur les générations, c'est vraiment une censure insupportable.

Merci de votre lecture, amitiés

Maria Landau



Face au livre de Gérard Haddad
Un message de Bénédicte Reynaud

Le livre de Gérard Haddad me gêne ; c’est une insulte aux analysants dans la mesure où il pose un diagnostic. Gérard Haddad avance que le « sujet du camp n’est pas seulement divisé, il est feuilleté. » p. 122-123. Que signifie « le sujet du camp » ? Il y a des sujets par essence singulier mais à quoi sert l’étiquette « sujet du camp » qui plus est, serait « feuilleté » ? Il me semble que Gérard Haddad chosifie le sujet. Avec la Shoah, la mort est devenue, une chose, un objet distribué, les morts étant sans sépulture et voilà que la chosification revient, à toute allure, embrasser le sujet. 

Bénédicte Reynaud (CNRS)
benedicte.reynaud@ens.fr