Et dans les institutions ?

Par Aline Mizrahi


La question des institutions a été peu abordée lors du forum « Autisme et politique » du lundi 12 mars: le travail qu'on y accomplit, la place faite aux enfants qui y sont accueillis. 

Dans ces institutions, gérées par des associations, une psychothérapie institutionnelle à usage des enfants s'imagine, qui s'appuie sur les expériences de psychothérapie institutionnelle en psychiatrie adulte, et sur l'enseignement des psychanalystes d'enfants, Jenny Aubry, Françoise Dolto, et Maud Mannoni à Bonneuil. Les équipes pluridisciplinaires s'y inventent une manière d'y être, d'y faire, avec les enfants qu'elles accueillent.

Depuis la création de ces institutions, de nombreux enfants dits autistes, et aussi d'autres enfants en grande difficulté, y ont été accompagnés dans leur devenir adultes, leurs parents écoutés et guidés.

Avant même la tentative de légiférer sur la place de la psychanalyse dans le cadre des soins aux enfants dits autistes, différentes lois (2002 ; 2005) bouleversent les conditions d'accueil de ces enfants : classement de l'autisme dans le champ du handicap ; imposition d'une place à l'école pour tous les enfants ; forte incitation (voire obligation) à regrouper les institutions dans le giron de quelques grandes associations ; enfin, réglementations extrêmement précises du fonctionnement de ces institutions. Ainsi les évaluations et projets d'établissements sont rendus légalement obligatoires.

Une remise au pas, en forme d'un tous pareils, un abrasement des différences entre les institutions, les équipes, les fonctionnements institutionnels ... les enfants ?

C'est la prise en compte de la parole et la reconnaissance du désir et de la subjectivité, dans la prise en charge de ces enfants, qui sont remises en cause.

Une cure analytique prend tout son sens quand elle est relayée par une prise en charge globale de l'enfant. L'apprentissage, l'éducation, sont à différencier d'une cure psychanalytique, d'une psychothérapie. Mais si on peut en distinguer les procédures, l'un ne va pas sans l'autre, pour un enfant, qui grandit, qui devient adulte.

Qu'est-ce qui est thérapeutique ?

La question du corps, par exemple, imaginons un petit, ou un enfant dont le développement n'a pas suivi la voie normale, pas tout à fait sûr que son corps soit bien un, pas tout à fait sûr de comprendre comment ça marche les trous du corps, pas tout à fait sûr qu'un jour, ça ne sera pas un de ses membres qui pourrait vouloir prendre son autonomie, voire lui être arraché. Aller à la piscine, jouer à l'eau, dessiner, faire des objets en pâte à modeler, massages, dessins, atelier théâtre, sont autant d'expériences où du corps s'éprouve, la parole qui accompagne s'emploie à plus de nouage, oui c'est bien de nouage qu'il s'agit, travail psychique.

Tous ces moments, il s'agit d'éducatif et d'enseignement, l'enfant les vit accompagné, de personnes avec qui il est en relation, une équipe qui a appris, qui reconnait la dimension de l'inconscient. Je ne parle pas de grande théorisation, ou de l'utilisation des mots savants. Pouvoir penser que c'est plus compliqué qu'une boite qui enregistre ce qu'on entre dedans ; pouvoir penser que l'enfant suivra son chemin avec nous ; pouvoir penser que ce sont précisément ces relations qui sont le lieu où se joue / se rejoue là où ça coince, où ça fait symptôme ; que ce qui se présente comme un nouveau symptôme, voire une régression, est parfois le signe d'une avancée, d'une compréhension nouvelle ; pouvoir penser que nous pouvons inventer des réponses, les imaginer avec l'enfant, avec ce qu'il nous amène, à partir de nos propres ressources ; pouvoir penser le jeu. Pouvoir penser que le jeu peut être thérapeutique.

Nous avons l'habitude du travail en équipe : il s'agit de parler ensemble, et parfois aussi pour ne rien dire, ou du peu, le temps qui passe, reconnaître l'angoisse, être attentif à ce qui échappe, à ce qui s'éprouve, s'échange, au lien à l'autre, faire des observations. Chercher du sens et trouver des cohérences, des compréhensions à ce qui se donne à voir, d'abord, comme fou et anormal.

Travailler à des réponses apaisantes. Le sens, illusion anticipatrice, espace de pensée ouvert laisse la place à la surprise, à l'étonnement, et reconduit le désir.

On nous demande de penser notre action auprès des enfants en termes d'objectifs. C'est donc un idéal qui devrait guider nos pas. On nous impose l'écriture de projets écrits extrêmement détaillés pour chaque enfant. Le modèle qui est ici utilisé, définit et prévoit pour chaque étape, son programme. Grandir, devenir adulte, s'avancer vers plus d'autonomie, considérés comme une suite de compétences à acquérir, de processus cognitifs. Il s'agit d'objectifs, objectifs généraux, objectifs spécifiques, sous objectifs, objectifs transversaux … voire propositions d'objectifs ! On nous dit que c'est simple ! Vraiment ?

Évidemment apprendre, comprendre, participent du grandir. Mais vouloir faire rentrer l'enfant dans la norme sociale, et travailler à lui inculquer des comportements adaptés, voire stéréotypés, ressort d'une logique différente de celle qui consiste à l'accompagner pour qu'il puisse continuer à élaborer, psychiquement, dans un cadre rassurant qui tient compte de ses difficultés, et se construire (construire du refoulement) par la proposition d'espaces de créativité et l'extrême attention portée aux relations.

Comment contrôler ou maitriser l'évolution, la construction d'un enfant ? Il s'agit de construction psychique. Jusqu'où on est prêts à aller pour y arriver ? S'agira-t-il d'échec si les objectifs ne sont pas atteints ?

L'enfance et la folie mises au pas dans un programme ... de rééducation. La reconnaissance de nos choix inconscients, des conflits psychiques, est niée, c'est à dire la liberté, qui s'exerce avec l'inventivité des enfants et de ceux qui prennent le temps de les écouter, de les accompagner. La psychiatrie et le secteur du travail social conçus à des fins de normalisation.

Et cet enfant, dont on fera le projet qu'il acquière, enfin, la propreté, à son âge, il est temps ! Mais quand la propreté, c'est à dire un certain rapport aux trous de son corps, passe par des dessins sur la peau, voire des jeux avec les clés qui ferment les portes : portes fermées … et ouvertes, l'intérieur et l'extérieur, les bords, quid de notre projet initial ? Il faut parfois accepter d'accompagner des détours d'abord incompréhensibles, ceux qui font sens pour l'enfant. Comment suivre ces détours quand on a des objectifs d'acquisition de compétences ?

La manière de travailler et d'envisager le travail en équipe est intimement liée aux présupposés qui orientent notre travail avec les enfants.

La pensée grilles, la pensée cases, dans un premier temps, pourrait rassurer : elle nous évite tout à la fois de mettre en jeu notre inventivité, notre désir, et de nous pencher sur les démons, les nôtres, que ces enfants difficiles ne manquent pas de venir chercher. La pulsion de mort, silencieuse et envahissante ne saurait être mise en échec par des grilles et des cases qui renvoient chacun à sa solitude. Bien au contraire, c'est le mouvement, celui de la pensée, qui s'active à la maintenir à distance. Moments d'échanges, véritable temps de travail, nécessaires.

Légiférer sur la place de la psychanalyse dans le traitement des enfants dits autistes n'est qu'un temps de plus, dans l'attaque de la psychanalyse dans les institutions pour enfants en grande difficulté, attaque qui a commencé il y a déjà plusieurs années. Dans ma grande naïveté, je ne l'avais pas vu venir, n'avais pas voulu y prêter attention. « 2002-2 », « 2005 », les nombres ne m'aident pas à penser, ils sont restés lettres mortes, tourbillonnants lors de certaines réunions, je les laissais passer, attentive à d'autres paroles, d'autres enjeux. Ai préféré m'occuper des choses importantes, ce qui se passait avec les enfants que je recevais, mon travail avec l'équipe d'éducateurs et d'enseignants.

Alors aujourd'hui … comment on fait ? Pour que la reconnaissance de la vie psychique ait encore une place là où on s'occupe des enfants.
Aline Mizrahi
Mars 2012