Shabbat inconscient et histoire ouvrière - Par Nabile Farès

Enfin une heureuse et bonne nouvelle en provenance d’Algérie, annoncée par le dernier conseil des ministres du 21 juillet à propos de ces journées qui seront désormais celles du repos hebdomadaire des algériennes et de algériens : vendredi-samedi à la place du jeudi-vendredi ; comme si l’Algérie, à travers ce passage, récupérait une partie importante d’histoire, de géographie, mémoire historique, religieuse, linguistique, cultuelle, et culturelle, concernant le judaïsme, «  son » judaïsme, et à travers lui, et, elle, le Maghreb.

Belle coïncidence pour une reconnaissance, re-filiation, transmissions, remémorations des histoires, l’histoire de l’Algérie, tout comme l’histoire de bien d’autres pays, est intimement prise dans des référents hébraïques, sémitiques, judaïques, toujours présents en dépit des effacements coloniaux, impériaux, républicains ou militaires qui ont rendu cette histoire si sensible, si difficile à aimer, comprendre, vivre, enseigner, aujourd’hui, d’une façon sereine, bénéfique et, surtout, prospective.
On ne se débarrasse pas d’un passé, d’une réalité historique.
On apprend à les vivre sur un autre mode que celui qui, à un certain moment et pendant une durée, un temps plus ou moins long, a constitué une violence, une absence, une impossibilité de paroles, d’enseignement, de progrès envers l’autre, de connaissance : la simple et plurielle histoire des noms communs, des noms propres, des prénoms, en Algérie, au Maghreb, ou dans d’autres lieux, pays, témoignent d’une présence et persistance, malgré les effacements, d’une judaïsme commun, d’une musulmanité commune, d’un christianisme commun, et, de fait, œuvre de l’histoire, certes, mais, aussi, d’une pensée politique critique, d’une laïcité et liberté de pensée commune à l’égard  et contre les intolérances ravageantes de l’absolutisme éducatif – celui que l’on oublie trop souvent - politique ou religieux. Ne pourrait-on pas, alors, estimer, que l’Algérie accepte d’une façon pratique au titre de méditations, interrogations, échanges, pendant ces deux journées hebdomadaires, que le judaïsme soit de nouveau honoré sur cette terre qui sut, à des moments historiques difficiles, l’accueillir, le reconnaitre, le respecter.
Nabile Farès
Écrivain, psychanalyste
Septembre 2009

 « Israël, un état juif, pourquoi pas ? - Par Nabile Farès

Entre Judaïsme et Islam plusieurs histoires sont demeurées en suspend depuis si longtemps que ce temps ancien et passé affecte encore l’ensemble des juifs et des musulmans, des chrétiens, pour qui, d’une façon controversée et durable, sont impossibles, sans assujettissement, domination, effacement, guerres, transmissions et filiations entre judaïsme et islam, islam et judaïsme, transmissions et filiations dont, à plus d’un égard, faits historiques, faits spirituels, philosophiques, scientifiques, le christianisme, l’invention de la laïcité, font partie.
D’où le tollé de protestations contre les propos de l’évêque Williamson contre la vérité historique, matérielle, terrible, de l’existence des chambres à gaz, et, de fait, de l’antisémitisme. Qu’en serait-il du déni de l’esclavage, des colonisations, tortures, emprisonnements, des tentatives nécessaires de réconciliation, dépassements, pour ne pas tomber dans les pièges grossiers du négationnisme ou de l’antisionisme assimilant Etat d’Israël et racisme, comme vient de le jouer si anachroniquement, indignement, à Genève, pour Durban II, le représentant actuel de la République d’Iran ?
Si Judaïsme, Islam, Christianisme, ont en commun autant de schismes, de guerres internes qu’externes, il faut accepter et reconnaitre que des trois religions celle qui a connu une relégation, mise à l’écart, persécution historique profonde, tentative d’extermination, pendant plus de deux siècles, est bien le judaïsme, et lui seul, même si durant la Reconquista Christiana, l’inquisition, les musulmans furent persécutés, pourchassés, tenus de quitter les pays européens, Espagne, Portugal, Sicile, d’autres, où ils vivaient, travaillaient, écrivaient, se cultivaient, développaient les échanges, le commerce, les traductions, la culture.
Aujourd’hui, il semblerait que la transmission de la culture, et les trois religions en font partie, le développement de la civilisation, ne seraient restreints qu’à un seul endroit, lieu, de l’histoire évènementielle et intellectuelle, l’Occident, avec un grand « O » évidemment et de plus un Occident restreint à l’Europe, cette Europe qui fut prise par et dans cette ignominie nazie, aussi maudite et envahissante que la peste thébaine, comme si l’humanité qui n’était pas, n’est pas européenne, n’avait pas, elle aussi, fait en sorte que de la culture, de la civilisation, soient possibles, indépendamment des guerres, des barbaries, des destructions toujours à l’œuvre pour l’appropriation des biens, des ressources, des richesses, des gloires, des vanités et des prestiges, comme si d’autres cultures, d’autres civilisations, d’autres sociétés, n’avaient pas inventé des façons de vivre, de penser, d’aimer, d’être, n’avaient pas créer des œuvres qui figurent, heureusement aujourd’hui comme œuvres précieuses pour et de l’humanité, dans de nombreux musées, certes, comme vestiges, traces de disparitions toujours possibles.
Dans les monothéismes d’aujourd’hui – on notera le caractère paradoxal de l’expression d’un monothéisme à trois – existe cette prétention colossale et inachevée d’avoir été et d’être encore les seuls garants d’une humanité de l’humain, du divin, ce qui permet assez allègrement de traiter « les autres » de barbares, sauvages, impies, inadapté(e)s à la cité, plein de haine et de... bien d’autres choses encore. Pour autant que l’on veuille bien parler de la civilisation, de son développement, des femmes, des hommes, en des termes appropriés et non pas de couverture idéologique néfaste, idéellement - relative aux idées et non pas aux idéaux - incongrues, il est bon de rappeler ces authentiques et justes phrases de Lévi-Strauss prononcées lors des cérémonies à Washington du deux-centième centenaire de James Smithson ; phrases dites pour l’anthropologie... mais celle-ci ne s’occupe-t-elle pas précisément de l’histoire, de la civilisation, de la culture ?
« L’anthropologie est née d’un devenir historique au cours duquel la majeure partie de l’humanité fut asservie par une autre, et où des millions d’innocentes victimes ont vu leurs ressources détruites avant d’être elles-mêmes massacrées, réduites en servitude, ou contaminés par des maladies contre lesquelles leur organisme n’offrait pas de défense. L’anthropologie est fille d’une ère de violence ; et si elle s’est rendue capable de prendre des phénomènes humains une vue plus objective qu’on le faisait auparavant, elle doit cet avantage épistémologique à un état de fait dans lequel une partie de l’humanité s’est arrogé le droit de traiter l’autre comme un objet. »
Objet jeté, déchu, et non sujet d’une histoire, d’une culture, d’une langue, ce qui fut et est destructeur de toute reconnaissance et transmission culturelle.
Juifs et Musulmans, Chrétiens, tout aussi bien, sont convoqués, avec d’autres,
à une reconstruction des transmissions religieuses et politiques, à une reconnaissance en partage de la vérité qui échappe, d’un dieu resté connu par les paroles et les livres, les histoires rapportées, mais inconnu, dont l’inconnaissabilité ne peut être confondue avec un territoire, des territoires, une géographie ; dont l’inconnaissabilité et absence ne peuvent être tenues pour une catastrophe mais un gage de réflexion précisément sur la transmission, la filiation « entre », pour emprunter un terme à Daniel Sibony, « entre » croyants et non-croyants, justement, sur le sens de l’humain, de l’inhumain en l’homme, d’une humanité commune en partage, et, pourquoi pas, elle-même en suspend.
Plutôt que de témoigner d’une foi, d’une force, d’une croyance en la vérité religieuse, l’affrontement religieux, politique, témoignerait plutôt de sa faiblesse, de sa peur, de son impossibilité à penser, comprendre, aimer, accepter l’absence de « ce » dieu et cette épreuve pour l’humanité.
Dans une interview donné à propos de sa déportation à Ravensbrück, Germaine Tillion eut, entre autres, bien entendu, ces mots : « Pour se voir reconnu comme être humain il ne suffit pas de naître »
On pourrait ajouter : quelle histoire, pour le devenir, le rester !
L’existence, l’acceptation, la reconnaissance de l’état d’Israël est un pari actuel pour l’humanité, son développement, Israël, les états dits arabes, dits musulmans, dits islamiques, compris. De plus, on pourrait interroger les « raisons », réticences, refus, et tabous, qui feraient qu’on ne tolèrerait pas, n’accepterait pas qu’Israël se considérerait comme un état juif, comme d’autres états se disent arabes, islamiques, à condition que dans la constitution qu’Israël aurait, ainsi, à promouvoir et proclamer, enfin, soit inscrite, - ceci étant valable et nécessaire pour les états arabes, islamiques, et autres, - l’égalité des droits de participation et reconnaissance civile et civique pour toutes les personnes qui vivent et travaillent dans ces sociétés et états ; ceci pour le plus grand bien futur d’une humanité ayant dépassé les héritages, esclavages, colonisations, antisémitisme, racismes, méconnaissances, intolérances, catastrophes, toujours agissantes mais, qu’on aimerait, désirerait : reconnues, acceptées et passées.

Nabile Farès
Ecrivain, psychanalyste
Septembre 2009

Les mauvaises raisons d'un succès de librairie par Eric Marty - Sur le livre de Shlomo Sand :  Comment le peuple juif fut inventé : de la Bible au sionisme (Fayard, 2008)

Tout le monde se souvient de quelques énoncés qui, jadis, firent scandale : selon une rumeur venue d'Europe, les chambres à gaz n'avaient jamais existé, selon une autre, émanant du monde arabe, le Temple juif de Jérusalem était une invention des colons sionistes, malgré son attestation par le Coran décrivant Jésus y priant "debout".
 
Mais avec le siècle qui vient, et qui s'annonce comme redoutable, on aura compris que ces négations-là ne relevaient que du détail. Le livre de Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé : de la Bible au sionisme (Fayard, 2008), règle la question de manière définitive. Le peuple juif n'existe pas : divine surprise !
 
Inutile de faire l'apprenti chimiste pour déclarer l'innocuité du Zyklon B, inutile de jouer à l'archéologue pour faire du Mur des lamentations une excroissance de la Mosquée Al-Aqsa, car si le peuple juif n'est qu'une invention du XIXe siècle sous le paradigme occidental de l'Etat-nation, alors la question est réglée. Certains pourront en conclure d'ailleurs qu'il est bien naturel qu'un peuple qui n'existe pas invente à l'infini des légendes pour attester sa pseudo-existence.
 
Ce n'est pas ici le lieu de dénoncer les confusions, et surtout le caractère naïvement massif de la thèse du livre de Shlomo Sand. Des spécialistes l'ont fait. Il s'agit de l'oeuvre d'un historien autodidacte dont les informations sont de seconde main, qui mêle les approximations à des choses connues, mais qui sont présentées sous l'angle biaisé de découvertes sulfureuses.
 
Sand présente le fait qu'il n'y a pas de race juive comme une découverte qui fait du peuple juif une invention historique. Mais ce faisant, il confond deux catégories étrangères l'une à l'autre, celle de "race" et celle de "peuple". La tradition d'Israël n'est pas une tradition raciale comme la Bible l'atteste (l'épouse non juive de Moïse, Séphora, Ruth, l'étrangère, ancêtre du roi David), tradition perpétuée par l'actuel Israël, comme tout visiteur peut le constater en admirant dans le peuple juif son extraordinaire pluralité : juifs noirs, jaunes, blancs, orientaux, blonds, bruns... La substitution race/peuple est révélée par le titre : Comment le peuple juif fut inventé... Or tout le livre consiste à vouloir prouver que les juifs actuels ne sont pas "génétiquement" les descendants des Hébreux.
 
On dira que le peuple juif n'a jamais cessé d'être "inventé" : par Abraham, par Jacob, par Moïse... Mais aussi par chaque juif. Car l'invention même du peuple juif, loin d'être une preuve de son inexistence, est une preuve radicale - irréfutable - de la singularité radicale de son existence propre. Existence fondée sur le principe abrahamique de son invention ou de sa vocation, puisque cette existence est réponse à un appel.
 
CONCLUSION PERVERSE
 
Peuple unique en ce qu'il est fondamentalement logocentrique - lié au langage, lié au nom - et textocentrique, lié à un texte : la Torah. Que la filiation soit constitutive du peuple juif ne peut apparaître comme un élément ontologique. Le principe de filiation n'est que la régulation civile de l'existence historique de ce peuple, des conditions de possibilité d'une perpétuation qui autorise son inscription dans le temps chronologique, dans le temps de l'histoire humaine. Voilà pourquoi il y a un peuple juif, voilà pourquoi il n'y a pas de "race juive", même s'il est patent que les Cohen et les Lévy du monde entier ont quelques liens incarnés. C'est ce qu'on peut appeler très simplement la facticité juive : le fait d'être juif.
 
Le livre de Sand manifeste là l'indigence de son "épistémologie". Sand est un "moderne". Il voudrait devenir le Michel Foucault du XXIe siècle. Il espère, en proclamant que le peuple juif est une "invention du XIXe siècle", reproduire, en le mimant, le Foucault de jadis affirmant que l'homme était "une invention récente". Mais, pour Foucault, il était fondamental, à l'intérieur du discours philosophique moderne même, de réfléchir méthodiquement à cette "invention" dans les savoirs - l'homme - et de la déconstruire.
 
Or c'est sur ce point que le livre de Sand se révèle vide. Car s'il dénie aux juifs une aspiration, qu'ils n'ont jamais eue comme peuple, à se constituer en race, il ne déconstruit pas la notion de race. Au contraire, il lui confère, à dessein ou non, un statut de vérité qui se donne comme vérité ultime. En effet, la conclusion, proprement perverse, de son livre est d'attribuer au peuple palestinien ce qui a été dénié aux juifs, à savoir qu'ils sont - eux, les Palestiniens - les vrais descendants génétiques des Hébreux originaires !
 
Cet épilogue est le révélateur de la finalité du livre. On y trouve le principe mythologique de l'inversion dont le peuple juif est la victime coutumière : les juifs deviennent des non-juifs et les Palestiniens les juifs génétiques. On peut, dès lors, en déduire qui est l'occupant légitime du pays. En ne déconstruisant pas radicalement la notion d'héritage génétique, en en faisant, au contraire, bénéficier le peuple palestinien, Sand révèle tout l'impensé qui obscurément pourrit ce qu'il tient pour être une entreprise libératrice. Il montre que la méthode substitutive qu'il emploie est tout simplement mystificatrice, et ce d'autant plus qu'elle voudrait être au service de l'entente entre les ennemis.
 
Nier l'identité juive est une vieille marotte, aujourd'hui parasite obstiné de la pensée contemporaine. D'où vient ce vertige du négatif ? On l'aura compris en lisant le livre de Shlomo Sand : d'un désir obscur de faire des juifs de purs fantômes, de simples spectres, des morts-vivants, figures absolues et archétypales de l'errance, figures des imposteurs usurpant éternellement une identité manquante. Eternelle obsession qui, loin de s'éteindre, ne cesse de renaître avec, désormais, un nouvel alibi mythologique : les Palestiniens.
Eric Marty
Écrivain et critique, professeur de littérature à l'université Paris VII
L’intervention de Jean-Jacques Moscovitz
 
« Tout le monde se souvient de quelques énoncés qui, jadis, firent scandale : selon une rumeur venue d'Europe, les chambres à gaz n'avaient jamais existé, selon une autre, émanant du monde arabe, le Temple juif de Jérusalem était une invention des colons sionistes, malgré son attestation par le Coran décrivant Jésus y priant "debout". » Voilà ce que nous dit fort justement Eric Marty pour répliquer à l'obscénité du livre de Shlomo Sand Comment le peuple juif fut inventé : de la Bible au sionisme (Fayard, 2008), qui « règle la question de manière définitive. Le peuple juif n'existe pas : divine surprise ! ».
Oui dans l'actuel se produit un dédoublement du bouc émissaire de toujours : ce coup éditorial veut nous faire tomber dans le piège d'une tromperie intellectuelle pour nous faire jouir d'une opposition obscène entre l'un le juif de toujours, objet de tous les anathèmes, et l'autre , beaucoup plus récent, le palestinien, objet malgré lui probablement, de toutes les louanges. Cette double « émissarité » est sans cesse érigée par l'Occident mais Slomo Sand va plus loin pour se faire lire : ce ne sont plus des attributs de l'un et de l'autre dont il s'agit, mais il prête - de quel lieu parle-t-il pour cela ? - un droit à l'existence pour le palestinien et l'enlève au juif dans un même jet d'encre...
Jean-Jacques Moscovitz
mars 2009
L’intervention de Richard Zrehen
 
Eh ! bien, je le trouve courageux, crâne comme on disait au temps de l’Affaire Dreyfus, Eric Marty qui, dans « Les mauvaises raisons d’un succès de librairie » (Le Monde daté du 28 mars 2009), entreprend d’exposer, pour des lecteurs qu’il ne convaincra pas (!), les raisons pour lesquelles il faudrait aborder avec scepticisme le livre de M. Shlomo Sand intitulé Comment le peuple juif fut inventé : de la Bible au sionisme (Fayard, 2008).
Crâne, parce qu’il prend la peine d’aller au fond, de rappeler que le peuple juif ne se définit pas lui-même comme une communauté raciale-biologique mais comme l’ensemble de ceux sur qui pèsent les Commandements – qu’ils les observent ou pas –, de ceux qui sont sous le joug de la Loi : quelle que soit leur couleur, quelle que soit leur origine. Le peuple juif est peuple par décision, par contrat, hérité-assumé ou choisi.
Les Juifs par naturalisation sont les enfants d’Abraham au même titre que ceux qui sont nés membres de la « famille », avec laquelle il leur est toujours loisible de rompre, ce dont beaucoup ne se privent pas. – « Conversion » est une regrettable concession du XIXe siècle à la religiosité occidentale, de coloration chrétienne, qui néglige règles et obligations, le Symbolique et ses marquages concrets, au « bénéfice » de la foi, c’est-à-dire l’Imaginaire : les rabbins sont des docteurs de la Loi, des juristes faisant à l’occasion fonction d’officiers d’état-civil, pas des prêtres, pas des « hommes de Dieu », même si certains le sont et se « vivent » comme tels. Est Juif non celui qui se sent tel, de cœur, mais celui qui peut participer à un mynian !
Je trouve admirable qu’Eric Marty se soit donné la peine de rappeler quelques vérités premières, facilement accessibles à qui veut s’informer, aux lecteurs de M. Shlomo Sand et à ceux qui pourraient l’être, parce qu’il sait bien – il le dit – que l’enjeu n’est pas anthropologique-historique mais « politique », c’est-à-dire fantasmatique, qu’il est en vérité question non d’un peuple mais d’un Etat – qui jouit d’une sollicitude planétaire épargnée à l’Arabie Saoudite, à l’Iran, à la Lybie, à la Russie ou à la Syrie, par exemple.
Eric Marty aurait pu s’arrêter au titre du livre en question, et remarquer qu’il est plutôt curieux : le sionisme est un projet politique qui a été mené à bien par des Juifs désireux de rompre avec la tradition juive, qui se sont fait une gloire de transgresser les Commandements, qui sont allés jusqu’à changer de nom pour marquer la rupture au fer rouge, et qui ont trouvé dans cette rébellion folle la force nécessaire à la constitution d’un pré-Etat, avec des infrastructures, une langue, une armée et un drapeau, il faut s’en souvenir. Aussi, passer de la Bible au sionisme est, pour le moins contestable – Ah ! Roger Garaudy…–, d’autant qu’un bon cinquième de la population israélienne n’est pas juive...
Mais le projet sioniste n’a pu passer au réel qu’avec un vote de l’ensemble des Nations constituées en corps souverain, et c’est bien cela que ceux qui sont prompts à invoquer le « droit international » ou plaider avec émotion et exubérance la cause « palestinienne » veulent oblitérer : la création de l’Etat d’Israël n’est pas la conséquence d’une conquête, n’est pas celle d’une intervention du Saint-béni-soit-Il (quand bien même certains le penseraient) mais d’une décision collective autorisée, d’un vote de l’ONU. Décision immédiatement contestée par plusieurs Etats, comme on sait, à qui jamais aucune représentation n’a jamais  été faite pour s’être rebellés contre une décision de droit…
Alors, que des individus d’origines diverses se soient reconnus dans des récits anciens, collationnés par Ezra le Scribe et son entourage à Babylone au temps du 1er exil, et y aient trouvé une forte identité collective, est certainement vrai – voilà pour l’« invention » et le positivisme – mais n’est absolument pas pertinent en la circonstance : le peuple juif se (ré)invente chaque fois qu’un Juif, par naissance ou par choix, prend sur lui, tant bien que mal, les Commandements, chaque fois qu’il entreprend (plus rarement) d’étudier le Talmud dans les formes, mais les habitants légitimes de l’Etat d’Israël sont ceux que l’ONU a désignés comme tels.
Qu’en majorité ils se tiennent le discours d’une filiation est important pour eux (et pour ceux qui, résidant ailleurs, leurs sont liés familialement, dans un sens plus ou moins large), quand bien même des savants – il n’est pas sûr que M. M. Shlomo Sand fasse partie de cette confrérie, à en croire Eric Marty, et je ne vois pas de raison de douter de son évaluation – montreraient qu’elle est mythique, ne compte pas : ils voulaient un Etat, étaient prêts à le défendre, l’ONU a reconnu que cette demande était légitime, et la biologie n’a rien à voir avec cela – la mauvaise conscience, peut-être...
Et ceux qui tuent des Juifs – où, entendant le faire, ne parviennent à l’occasion qu’à tuer des « Français innocents » (!) – parce qu’ils le sont, ne s’inquiètent pas vraiment de savoir s’ils (se) sont inventés où s’ils sont d’authentiques descendants directs de singes et de porcs. Entre le Flore et la Closerie des Lilas, en revanche, l’affaire semble devoir être débattue. Eric Marty aurait pu s’arrêter au titre du livre en question mais il ne l’a pas fait : il est clair, articulé et dans la plaque. C’est réconfortant, bien sûr, mais ne nuira probablement pas au douteux succès de l’ouvrage de M. Shlomo Sand, tant la passion mauvaise qu’il alimente est forte
Richard Zrehen
Directeur de collection aux Belles Lettres pour Figures du savoir L’Arbre de Judée
et chez Klincksieck pour Continents philosophiques.
mars 2009

Pétition : Non à la perpétuité sur ordonnance !

 

La loi du 25 février 2008 relative à la rétention de sûreté fait rupture dans notre tradition juridique. Elle permet l’incarcération dans des établissements spéciaux de personnes condamnées qui, bien qu’ayant purgé leur peine, seront privées de liberté du fait de leur « particulière dangerosité ». Pour la première fois dans notre droit, des individus pourront être enfermés sur décision judiciaire non pour sanctionner des actes délictueux ou criminels, mais pour anticiper des actes qu’ils n’ont pas commis ! A juste titre, Robert Badinter a dénoncé dans cette loi une rupture majeure avec les principes fondamentaux de notre justice pénale.
Cette loi fait également rupture dans la tradition et l’éthique médicales, car c’est l’expertise médico-psychologique qui devient l’élément clé du dispositif pour décider de cette mesure de sûreté. Alors que sa mission est de porter secours et de soigner, la médecine se trouve ici instrumentalisée dans une logique de surveillance et de séquestration. C’est le savoir psychiatrique qui légitimera l’incarcération d’individus au motif d’un diagnostic de « particulière dangerosité ». La privation de liberté est ainsi parée des habits de la science, comme si le savoir des experts permettait de prédire les actes criminels d’une personne.
C’est une mystification et une confusion organisée des registres.
Une mystification car il est faux que l’on puisse prédire, pour un individu donné, les actes à venir. L’usage que l’on fait à cet égard des statistiques concernant la récidive est une duperie, car ces chiffres concernent des populations, non des individus. Or c’est bien de la liberté d’un individu qu’il s’agit.
C’est une confusion que de demander à des soignants d’occuper cette place, car leur fonction, leur déontologie et leur éthique les situent du côté de la personne, ses libertés et ses contraintes, non de l’ordre public désincarné. Cette séparation fondamentale est une garantie essentielle des libertés, contre la tentation de faire le bien de chacun contre lui-même. La psychiatrie est familière de ces dérives : faut-il rappeler qu’il y eut des internements pour motifs politiques ?
La monstruosité de certains crimes et la souffrance terrible des victimes, dont chacun est saisi, sont utilisées pour aveugler la raison et céder aux politiques prétendument efficaces.
C’est une manœuvre démagogique. On sait par avance que cette politique ne résoudra en rien le problème des criminels récidivants. Par contre ce dont on est sûr, c’est que ce dispositif, d’abord destiné à des populations restreintes s’étendra progressivement, au nom du principe de précaution. Ce fut le cas des mesures d’obligation aux soins, initialement destinées aux agresseurs sexuels, et qui sont aujourd’hui appliquées à une part croissante de personnes condamnées, quel que soit leur acte.
En assimilant le crime et la maladie – ce qui est une idéologie, et non pas un fait – on déplace progressivement la gestion de la peine vers la médecine, réalisant progressivement une société de sûreté médicale.
 
Au nom de notre éthique et de la nécessaire séparation des domaines, garante des libertés, nous, professionnels de la psychiatrie, déclarons publiquement refuser de participer à la mise en place de ce dispositif de rétention de sûreté. Parce que la psychiatrie n’est pas l’affaire des seuls psychiatres, chacun, concerné par ce refus, manifeste son soutien en signant et en faisant signer cet appel.  
Décembre 2008

Terrorisme - Par Nabile Farès
 
Scène imaginaire et confusion de l’acte
Je vais immédiatement préciser que je ne suis pas un «spécialiste» du terrorisme, c'est-à-dire que je ne suis pas tenu de produire une définition du terrorisme, ou une histoire du terrorisme. Je tiens à parler, d’un point de vue psychanalytique, d’actes, qui, au-delà de l’effroi, de la stupeur, inscrivent du meurtre, du crime dans et contre une population civile banale, dans des lieux que l’on dira familiers, ordinaires de la vie civile commune, symboliques de cette vie commune, lieux de travail, de loisirs, de passages, d’échanges... de cette vie civile ordinaire....
Ces actes, à ce titre, sont des actes publics, effectués sur ce que l’on peut dire métaphoriquement et, ces mots sont extrêmement importants car ils désignent déjà le caractère profondément imaginaire et hypnotique de l’acte effectué sur : « la scène du monde » comme si le monde était une scène, une fiction, en laquelle viendraient se transformer des personnes en actrices et acteurs d’un drame commencé bien avant leur entrée en scène, sur ce théâtre que serait le monde.
Je me contenterai de parler ici que de ce moment où une personne, femme, homme, jeune fille, jeune homme, se transforme en une autre, un autre, meurtrière, meurtrier, sur une scène commune, en un contexte commun, une scène publique que l’on peut dire singulière et collective, de même que l’acte est singulier et collectif.
C’est pourquoi il s’inscrit toujours dans des contextes et forces animés par des groupes, des associations, des institutions, pouvoirs politiques, militaires, civils, aujourd’hui, se disant « religieux », faisant de l’acte non pas simplement un meurtre, un crime, un assassinat – ce qu’il est dans son acte sur soi-même et les autres, incluant la possibilité, la certitude et l’incertitude d’une mort de soi et des autres – mais, plus terriblement, une façon d’accéder à cette scène d’un meurtre originaire de soi et de l’autre, comme si le meurtre mettait un terme à un trop plein, un excès et un
manque d’histoire commune : trop plein extérieur, trop de vide, d’évidement interne.
Scène de l’acte permettant ce passage entre le rien de soi, la dégradation de soi et le tout imaginaire de l’autre ; cet autre qui déciderait pour vous, à votre place et indiquerait ce que vous devez faire pour que l’histoire commune, les liens communs d’histoires, deviennent le sanctuaire d’une loi sacrificielle qui exigerait ce sacrifice de mort ; une loi de sang et non de vie, comme si nous n’étions pas encore parvenu à comprendre le geste suspendu d’Abraham d’un non sacrifice, d’un renoncement au meurtre réel exécuté dans la confusion d’un rapport à la loi d’être et de coexistence : le don de la vie transformé en don, en un pouvoir, une délégation, une permission d’un donner la mort.
C’est au moment de cette grande institution d’une loi qui fait le sacrifice du sacrifice (c’est pourquoi il n’existe pas, contrairement à ce qui se dit - se nomme encore – de sacrifice d’Abraham, ni de sacrifice d’Isaac) que se manifeste une grande fragilité psychique qui rend possible la manipulation du sujet humain en le rendant actrice et acteur d’une loi de mort qui n’a pas encore fini avec ce deuil du meurtre, du crime, avec la mémoire et l’histoire traumatique du sacrifice des générations dans les générations.
C’est pourquoi on n’assiste aujourd’hui à une ampleur tragique et extrême entre les générations de cette mise à mort de soi et de l’autre à partir de ce déni instantané de l’acte « meurtre », du meurtre et son recouvrement en acte «héroïque » pour autant que l’acte héroïque, réclamé, revendiqué, serait un dépassement, un franchissement de cette toute-puissance accordée à l’autre, que l’autre s’accorderait – imaginairement – à lui-même.
Dans l’acte même de produire du meurtre existe sa négation, cette traversée imaginée, hallucinée, héroïque, reconnue, de la mort, conduisant à cette tragédie extrême qui emporte, anime, tue des adolescentes et adolescents prises et pris dans des formations et confusions d’idées et intentions qui sont des endoctrinements plaçant les sujets, enfants, adolescentes, adolescents, femmes, hommes, dans une hypnose et manifestation guerrière, spectaculairement propres à développer un imaginaire et une symbolique de l’acte meurtrier qui, à ce titre, fait basculer l’actrice, l’acteur, dans un ailleurs triomphant, une présence explosive, destructrice, pulvérisante de leur corps et acte, créant ainsi une équivalence meurtrière entre l’acte, l’actrice, l’acteur, le reste du monde, « sa scène de monde » devenue responsable et actrice, auteure de cet acte : l’autre étant alors « cause » de l’acte et meurtrier à son tour...
Nabile Farès
écrivain et psychanalyste
Septembre 2008


La psychanalyse peut dire quelque chose ...  Par Nabile Farès

De l’acte terroriste, en tant que scène réelle, (attentats, corps déchiquetés, mutilés, morts) scène imaginaire et symbolique, la psychanalyse peut dire quelque chose en-deçà et au-delà de l’émotion, l’indignation, la condamnation. Il est utile de rappeler pour l’analyse, la saisie, la dénomination de cet acte – comment nommer cet acte, puisque l’attentat dit terroriste produit de la terreur, de l’effroi en précipitant la mort, non pas métaphysiquement, en introduisant la mort, non pas théologiquement, mais en opérant une mise à mort, en tuant dans un lieu public, civil, parfois, aussi, policier, militaire – on dira, l’acte terroriste est tissé, pris de toutes sortes de langages, de langues, de mots : « un attentat a été commis contre la gendarmerie de..., le commissariat de... » mais, on dira... « commis dans la rue, dans un café, dans une synagogue, une mosquée, un temple, une école... » montrant ainsi que l’acte terroriste n’est pas un acte qui échappe au langage, à un langage de la réponse, de l’atteinte corporelle et de la destruction – il est donc utile de rappeler, devant la diversité symbolique de cet acte que l’acte terroriste de violence et de destruction de la culture et la vie relève d’un alliage persistant dans l’histoire des civilisations – et, aucune des civilisations n’est à l’abri de l’acte terroriste de mort et de destruction – de vengeance et de haine qui met cet acte au ban, à l’écart du pacte juridique de connaissance et de reconnaissance, l’inscrivant ainsi dans des formes extrêmes de l’atteinte de la vie, que sont le meurtre, le crime, l’assassinat, susceptibles de le transformer en des formes de la violence et croyance idéologique, (qu’elles soient théologiques, politiques, singulières, de groupes ou étatiques) le présentant alors comme actes de martyrs, de sacrifices, de jouissances que l’on pourrait dire extatiques et mystiques propres à faire oublier ou sanctifier ou, à l’extrême, récompenser la démesure de cet acte.
En portant atteinte à la vie humaine, en détruisant, donnant la mort, l’acte terroriste n’échappe pas à ces trois désignations de « meurtre », « crime », « assassinat » ; en pensant et en croyant - à cette limite, la croyance serait un système de pensée dont on peut considérer de nombreuses fois le processus pour délirant – en pensant, en croyant que par la mort, le don de mort, la mise à mort, le monde va changer, va être puni, rédempteur, l’acte terroriste meurtrier s’inscrit dans une forme logique sacrificielle et, souvent, hélas, héroïque ; l’acte terroriste renverse les principes du rapport entre la vie et la mort, faisant de celle-ci un don et une dette payée à la mort de l’humain plutôt qu’à l’humanité de la vie.
La multiplicité et l’amplitude géopolitiques, culturelles de l’acte terroriste témoignent d’un moment périlleux des conflits exacerbés des violences historiques, politiques, économiques, culturels d’aujourd’hui, pour autant que l’attentat terroriste s’inscrit de plus en plus dans l’histoire des générations, qu’il évolue dans l’endoctrinement de l’enfance à l’adolescence : il est devenu un acte, une arme idéologique matérialisée de guerre et, comme tel, relève aujourd’hui des catégories, procès et procédures qui concernent les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité.
Scène singulière et collective, l’acte terroriste de mort est une atteinte radicale de la vie. 
Nabile Farès
écrivain et psychanalyste
Septembre 2008

De Siné aux crimes dans la Shoah… Par Jean-Jacques Moscovitz

Siné a à rendre raison de son « Qu’ils meurent !» proféré à l’encontre des juifs en 1982 1, il le doit à des millions de disparus.
Pas plus que n’importe qui, les juifs n’ont à expliciter l’antisémitisme, l’anti-judaïsme, ou encore l’anti-sionisme. C’est aux auteurs de tels propos, de tels actes écrits à en dire leurs raisons, ce qui implique qu’ils disent les avoir dits, et d’où ils proviennent. C’est là une nécessité éthique minimale à tout débat possible sur de tels enjeux, c’est l’exigence que tout débat se supporte d’un tel pacte de fonds au départ. Car l’antisémitisme quel qu’il soit, avoué ou non, su ou non, peut être le prélude à bien plus grave, chacun le sait aujourd’hui.
Quand Siné donnera-t-il ses raisons, celles qui le concernent, lui qui, dans sa violence inscrite dans ses propos sur le mariage d’une femme juive avec le fils Sarkozy, lance qu’il préférerait « une musulmane en tchador » à « une juive rasée 2».
Le conflit médiatique au sein de ‘Charlie Hebdo’, le journal dirigé par Ph. Val, est ici dépassé. Un tel débat sur de telles questions l’est aussi, car il y a là fracture, attaque du fonds de ce pacte radical sans quoi dés lors tout est grave, immensément.
A suivre ce fil, se révèle qu’Il n’y a, en effet, nul « besoin des outrances de Siné » comme l’avance Mr Laclavetine dans Le Monde du 1er Août 3 , où il voit ainsi l’affaire Siné : « Et si les remous de l’affaire qui secoue ‘Charlie Hebdo’ étaient révélateurs du conformisme de nos sociétés, sidérées par le poids grandissant des communautarismes ? Une atmosphère étouffante qui explique le soutien qu’a reçu le dessinateur ? » … Pour mieux respirer souligne donc le défenseur du caricaturiste. Ne vaudrait-il pas mieux qu’il s’écoute d’abord lui-même dés lors qu’il conclut son texte d’un « Ouvrez ! on étouffe ici !» ? Serait-ce là encore quelque maladresse, un oubli se levant à son insu et s’adressant à ceux morts asphyxiés dans les chambres à gaz d’Auschwitz… ? Je pose la question. Le film ‘L’œuf du Serpent’ de Bergman ne s’en retrouvera que plus actuel…
Oui, un pacte de fonds est à accepter pour permettre ensuite un débat car la maladresse ici guette à tout instant 4, et il convient de la reconnaître, oui, car sinon tout est possible à nouveau, il y a toujours urgence de le dire. Preuve en est ces propos de Siné - et ses excuses auprès de la Licra, vaines à l’évidence désormais- lors de l’attentat en 1982, rue des Rosiers jetés sur les ondes de Carbone 14 : « je suis antisémite et je n’ai plus peur de l’avouer, je vais faire dorénavant des croix gammée sur tous les murs… je veux que chaque juif vive dans la peur, sauf s’il est pro palestinien. Qu’ils meurent ! 5»
Si qualifier de maladresses des propos comme ceux de Laclavetine, permet de repérer des dérives antisémites, ici, dans l’exemple de Siné le moment de la maladresse ( !) est déjà largement dépassé, car avoué, il est désormais symptôme, une organisation fixée. Les propos de Siné sont de l’ordre du symptôme. De quoi ? d’un profit non élaboré, d’une jouissance sue ou non, venue du collectif européen des années 40 et aujourd’hui plus ou moins organisée en discours antisémite, raciste, de haine de masse…
Un tel symptôme signe souvent une absence de prise en compte d’éléments propres à la filiation personnelle, aux discours familiaux non élaborés…
C’est dans de tels passages de non dits/mal dits entre espaces du collectif et dimension de l’individu que se produisent des dérapages, qui peuvent nourrir bientôt le pire chez d’autres. Repérés ils permettent une cessation possible de tels symptômes si celui qui en est porteur accepte de les prendre en charge.
Par pire, entendons que des propos comme ceux de Siné peuvent servir à certains dans un usage pervers de jouissances erratiques post génocidaires directement venues des camps nazis. Son « Qu’ils meurent !», outre qu’il indique combien le meurtre de masse est source de telles jouissances à la portée politique de grands et petits délinquants, mais aussi qu’il y a là un vœu de meurtre infiniment caché bien qu’avoué puisqu’il a fallu plus de 25 ans pour le désigner enfin (1982-2008).
Ainsi voit-on que telle ou telle maladresse ( !) à propos de la haine des juifs, comme allant de soi encore de nos jours, peut faire début du pire. D’abord symptôme chez certains , elle peut entraîner chez d‘autres une organisation politique perverse du lien à autrui. Puis, saut qualitatif à dire pour conclure -ce n’est pas le cas pour quiconque dans « l’affaire Siné »- le politique un jour ou l’autre peut s’emparer de ces prémisses, pour construire un mensonge de façon voulue, voilà le ‘négationnisme’ ; total ou partiel , il est puni par la loi Gayssot. Pourquoi ? parce qu’il est inhérent auxmeurtres de masse ; il les indique avant, pendant et après les crimes.
Jean-Jacques Moscovitz 
Psychanalyste
Septembre 2008
1 cf.: infra  in « Pour Philippe Val, Charlie Hebdo et quelques principes. Des intellectuels estiment intolérable de voir Siné transformé en martyr de la liberté d’expression ».
2 cf. Le Monde du 21 07 08 in l’article de Bernard-Henri Lévy « De quoi Siné est-il le nom ? »
cf. Le Monde du 1er Août 2008 in les Débats p.14 l’article de J-M. Laclavetine :« Nous avons besoin des outrances de Siné.».
4 cf. le rectificatif de L. Joffrin in nouvelobs.com du28 7 08
‘’« Tout est là, l’association du juif, de l’argent et du pouvoir dans une phrase qui stigmatise l’arrivisme d’un individu », affirme le directeur de Libération. Il reconnaît par ailleurs que "l’apparition du mot 'race' dans un texte antiraciste n’est pas heureuse" »,à propos de son article du 25 7 08 dans Libération.

5 ibid. note 1


L’antisémitisme, le mot et... le nom - Par Nabile Farès

« L’affaire » Siné, « l’affaire » Philippe Val, »l’affaire » Charlie Hebdo, « l’affaire caricatures », « l’affaire » Badiou..., les mots et les animaux, les animaux qui servent d’injures, de rabaissements, d’accusations, toutes ces «  affaires » traversées d’un seul mot qui, depuis sa création, utilisation, fait des ravages entre les mots, les personnes qui l’emploient, les discours qui le servent, l’histoire -notre histoire ancienne et contemporaine – qui a fait, à une certaine époque, récente à tout le moins, de ce mot un usage terrifiant puisqu’à l’apparition de ce mot la déferlante anti-juive, antijudaïsme, a envahi l’Europe puis le monde, le nazisme s’étant donné comme projet politique l’extermination, l’éradication dans les faits, dans les mots, la culture, l’histoire, de personnes qui portaient une vérité et sa récusation par l’anathème, l’injure, l’énigme, la parole, l’écrit, les juifs, le juif en chaque personne, corps, membres, histoires, espoirs, imaginations et pensée.
Si le premier vœu d’extermination des Juifs date, selon le livre d’Esther, de l’époque d’Assuérus, du temps de Xerxès 1° roi des Perses, par Aman, le mot d’« antisémitisme » ne fut pas employé et ne date pas non plus de la destruction du premier temple, en 587 avant l’ère commune, Jésus-Christ, en l’occurrence, par Nabuchodonosor, ni de la destruction du Second temple par Titus, en l’an 70 de notre ère ; ces deux destructions n’ayant pas donné naissance à une idéologie politique autrement meurtrière, celle de l’extermination telle qu’elle est apparue au cours du siècle qui précéda le nôtre, ce 21° siècle où, encore, nous sommes, existons...
Ce mot «  antisémitisme » ne fait pas partie non plus du vocabulaire des dites Croisades – alors que nombreuses furent les communautés juives exterminées pendant leurs parcours – ni du vocabulaire de l’intégrisme musulman naissant, ni du vocabulaire des juges et exécutants des tribunaux de l’inquisition, ni de celui de 1492, expulsion d’Espagne des juifs et des musulmans, condamnations des hérétiques, ni de celui du Siècle des Lumières - bien au contraire le mot phare des Lumières étant «  L’Emancipation »
Ce mot, dont l’apparition est datée très particulièrement « for-  gé » par un journaliste de Hambourg Wilhem Marr » écrit Jacques Madaule, appartient bien à notre modernité et indiquerait bien alors que chaque fois  que ce mot «  antisémitisme » apparaitrait, il redéployerait la charge sémantique redoutablement efficace de haines, de confusions, d’intolérances, d’anathèmes, d’injures et d’éradications, dont il est, depuis son emploi, le producteur et l’agent ; et, ce mot – au-delà de cette Europe où il vint au jour, fait partie de notre histoire contemporaine qui, à travers le nazisme, son exhortation et pratique de l’exclusion puis extermination, spécifiquement adressées aux juives et aux juifs, inscrites dans des lois, dès 1935, lois dites de Nuremberg, non pas celles des procès de 1945, mais celles concernant les juifs en Allemagne et ailleurs, dans ces autres pays qui participeraient à ce que le juriste allemand Carl Schmith avait élaboré, inventé pour cette cau- se «  Le droit privé international » qui intimait à tous les pays qui hébergeraient des allemands (la plupart fuyant dès 33, l’accession au pouvoir d’Hitler, le nazisme, juives et juifs, communistes, artistes, intellectuels, écrivains, ...) à appliquer ce nouveau droit allemand de la discrimination et exclusion, belle astuce, sans doute, d’un droit » privé » - le troisième Reich et sa L.T.I – internationalement justifié et, surtout, généralisable – ce mot « l’antisémitisme » a fini par envahir notre histoire de sémites et d’antisémites, offrant, désormais, nul abri à la pensée et aux discours politiques, universitaires, philosophiques, littéraires, parfois, dits «  scientifiques », contemporains.
Ce mot fait «  tache », marque naturelle sur la peau de l’homme, ou, mot qui salit, nous dit le Larousse, ou, comme l’écrit bien, dans son livre, Philippe Roth, «  La Tache », «  The human stain »,«  La tache humaine », la souillure, titre en lequel on pourrait lire, à la place de la voyelle « a », la voyelle « e », une autre voyelle dans le nom de Stein, par exemple Gertrude Stein, ou, Einstein, et bien d’autres,... ce qui nous amènerait à comprendre et dire que dans le mot «  antisémitisme » et dans «  l’antisémitisme » revendiqué ou ignoré, à «  l’insu », comme de disent, aujourd’hui, les psychanalystes, c’est le nom, le nom de l’autre homme, comme le dirait Emmanuel Levinas, qui fait tache : le nom d’un soi-même porté par un autre nom à l’intérieur de la loi religieuse, puis civile, puis étatique ; ce nom de l’autre, femme, enfant, homme, père, difficilement prononçable, certaines fois, imprononçable, intolérable en «  moi », dans «  mon » discours, « mes » errements, ignorance de moi-même, et, pour finir...« nerveusement, « cérébrale ment », «hystériquement », « communément », ...antisémite ...
Le rejet du nom autre dans la langue, dans la pensée, la culture, serait au cœur du mot «  antisémite » ; ce mot qui est apparu dans l’histoire, a un moment d’histoire qui a fait souillure, universellement tache, dont personne n’est «  lavé », oserons-nous écrire ; et, il pour- rait nous sembler qu’il n’y aurait pas d’autre façon de «  nettoyer » cette tache  - mot si commun, courant, aujourd’hui – que de l’accepter pour soi-même, pour la vérité, la critique, la vigilance, l’élaboration d’une nouvelle «  tâche », cette fois, que celle qui désigna aux nations politiques cette vocation, mise en demeure, exécution, d’une extermination particulièrement, à chaque fois, généralisée, répétée, outrageusement, honteusement, cruellement, intolérablement, contraire à ce que nous pouvons espérer et savoir de l’humain.
L’horreur du nom autre, dans mon propre nom, telle serait, non plus l’énigme à rejeter, franchir, mais éclaircir, approcher, recevoir, comprendre de «  mon »  voyage humain, de  l’histoire de l’humain, dans l’humain, non extérieur à lui, comme ce fut le cas, pour autant que juif est un nom, comme bien d’autres, pas seulement un simple adjectif, un nom propre, parmi bien d’autres, arabe, grec, chrétien, vietnamien, chinois, américain, européen, noir, blanc, berbère, oriental, sémite, palestinien, israélien... noms particuliers et propres... de l’humain.
Nabile Farès
écrivain et psychanalyste
Septembre 2008

Enseignement de la Shoah en CM2 et psychanalyse - Par Jean-Jacques Moscovitz

« Dès septembre 2008, chaque élève de CM2 se verra confié la mémoire d’un des 11 400 enfants de France morts dans la Shoah » Nicolas Sarkozy, 13 février 2008, dîner annuel du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France).
Pour la communauté juive, dès que l’on parle de ce qui s’est passé, cela ne peut qu’être reçu au plus loin qu’il soit du fait même qu’il s’agit de l’attaque de l’humain. Mais les effets ont été im-médiats. Boris Cyrulnik parle ainsi de « gentillesse criminelle », Simone Veil d’avoir été « glacée sur place ». Dans Un secret de Philippe Grimbert, le héros nomme son demi-frère disparu dans les camps avant sa naissance du nom de Simon, et que son frère portait. Ne connaissant pas ce prénom, s’il tombait juste, c’est parce qu’il avait été prononcé de-ci de-là dès lors qu’entendant par exemple « si-mon père venait », la réaction de l’entourage lui avait fait peut-être entendre ce prénom. Prénom qu’il avait dès lors choisi pour son demi-frère qu’il n’avait pourtant pas connu. Voilà une rencontre d’un enfant mort avec un enfant vivant, âgés tous deux de près de 10 ans. La transmission par l’inconscient est ici exemplaire.
Comment s’identifier à un enfant anonyme mort « comme ça » : disparu en fumée. Nulle part. La disparition remplace l’absence qui d’ordinaire s’oppose à la présence.
« La destruction des juifs d’Europe », c’est l’effacement de la destruction elle-même.
Quels sont les effets de la Shoah aujourd’hui ? La phrase de Sarkozy est ici exemplaire de sa maladresse, celle que nous pouvons tous commettre. Elle rappelle ce qui s’était produit lors de ce faux attentat nazi commis par des invraisemblables nazillons, noirs pour le coup, dans le RER D sur la personne de Marie Leblanc et son bébé. Nos gouvernants d’alors, le président de la République Jacques Chirac et son ministre Dominique de Villepin, n’ont rien trouvé de mieux que de se mettre en fureur « officielle », comme s’ils avaient tout compris, alors que c’était un moyen de percevoir combien il est difficile de témoigner de l’impensable de ce qu’il s’est passé.
Maladresse, oui : comment être adroit avec de telles questions ? La maladresse, le malentendu, voire le refus inconscient sont des voies de transmission de ce qui reste actuel en Europe. Cet actuel nous travaille par défaut depuis que cela a eu lieu, comme s’il (re)commençait par à chaque fois. Comment se rendre compte de l’immensité d’un tel crime… ?
Pour des enfants de CM2, que veut dire avoir sur le dos la mort d’un enfant mort de cette façon là ? Comment expliquer par exemple que ce serait lutter contre l’incitation à la haine raciale.
La psychanalyse indique comment l’enfant reconnaît l’existence de la mort. Voilà ce à quoi ouvre cette fulgurante injonction de Sarkozy. Comment l’enfant inscrit-il la mort en lui et à quel moment ? Cela pose la question de l’enfant mort : il n’y a pas plus enfant pour une mère qu’un enfant mort, y compris par avortement, dans la mesure où il lui appartiendra pour toujours, beaucoup plus qu’à tous les autres, notamment au père. C’est une généralité peut-être abusive ici mais la mère, qui donne vie à un enfant, sait qu’elle donne aussi la mort à cet être vivant, qu’il est un être mortel. L’enfant sait ce fantasme inconscient de l’enfant mort, il l’a en lui, il pige que sa mère a en elle ce fantasme qui passe chez un enfant à partir des paroles de sa mère.
L’enfant d’aujourd’hui sait de quoi il retourne quant à l’histoire d’enfants réellement assassinés dans l’Europe nazifiée, ce qui est différent du fantasme de l’enfant mort, que l’enfant perçoit inconsciemment. Comment percevoir lui-même l’inconscient de sa mère qui a aussi ce savoir des meurtres de masse : demandons-le à toutes les Marie Leblanc autour de nous.
L’enfant mort/tué réellement, c’est tout autre chose. L’enfant parfait, que l’on souhaite tellement aujourd’hui, ne serait-il pas l’envers sacralisé de ces enfants morts comme ils l’ont été ? Enfant, sujet d’emblée déchet de la société où nous vivons. Adultes aussi…
Une telle sacralisation de l’enfant mort, se confond avec celle de l’enfant réel, et le met en miroir par rapport à l’enfant vivant.
Acceptons d’être enseignés par ce que disent les enfants qui meurent de maladie grave et qui savent ô combien de quoi il retourne, à nous dire ce qu’il leur arrive et combien ils souhaitent qu’après il y ait quelque suite à leur vie qui s’arrête.
Sacralisation comme défense contre l’impensable de la Shoah.
Mais, s’il vous plait, évitons une religion du martyrologue habituel, où le juif serait mort en martyr. Car alors l’enfant s’en retrouve purifié, indemne de sexualité, ce que Freud a si fortement contredit puisqu’il y a une sexualité infantile. Aucune demande de la part de quelque juif que ce soit d’être martyr et d’être mort dans la Shoah. Il n’y a pas de sacralisation possible.
Par ailleurs, le psychopédagogue n’a pas forcément le même point de vue que le psychanalyste. Le psychopédagogue, l’éducateur, sait combien dès lors qu’il y a un enfant mort dans une famille, la prudence exige de prendre du temps, pour que l’enfant puisse fantasmer ce qui va lui être dit, afin qu’il soit sujet de ce qui lui arrive.
Comment un enfant de CM2 pourrait-il être subjectivé par un enfant mort il y a si longtemps et dont il ne connaît rien, et qui risque de n’être qu’une abstraction floue… L’éducateur a à être, lui-même, subjectivé par ce qui a eu lieu et de le faire passer dans ce qu’il dit à des enfants d’une famille ayant eu des victimes ou pas.
Comment, en effet, enseigner à des enfants de 10 ans que des enfants ont pu mourir comme cela ? C’est là où la psychanalyse a un apport important, elle avance ceci : la mort serait devenue de fait de la Shoah un objet. Un objet difficile à être imaginé car la mort perd là sa valeur de mystère. Comment reconnaître l’existence de la mort aujourd’hui ? Freud, dans son œuvre, l’indique avec « les rêves de mort de personnes chères » chez l’enfant, c’est là qu’il introduit notre fameux complexe d’Œdipe où il dit bien que l’enfant n’a pas la notion du néant à cet âge là, soit à 5 ou 6 ans. C’est la dimension œdipienne qui permet de penser la mort du fait d’un désir de meurtre. La mort, dit-il, se sait du fait qu’il y a un désir de mort de la personne chère, en l’occurrence, pour l’enfant c’est son père.
Dans la Shoah, la mort est devenue un objet distribuable de telle sorte qu’elle ne fait plus limite au désir humain au point que se lève l’interdit de tuer. Voilà un sans-limite où la transgression œdipienne présente dans l’inceste, n’est plus qu’une attaque de la loi individuelle mais elle fait place à une destruction collective de la Loi dans les lois, triomphe du travail des pulsions de destruction. À l’œuvre dans l’Europe des années 1940 dans l’assassinat des juifs, des malades mentaux, des tziganes, des homosexuels.
Œdipe brisé. Comment penser la mort rendue consciente du fait du désir de meurtre symbolique du père, si le père a lui-même été détruit, gazé, n’a plus défendu sa famille, a été déchu même de sa fonction de donner une prise de la vie sur la mort ? Là, l’Europe nazifiée a tué la mort du père, a attaqué pour le détruire le meurtre symbolique de ce qui, dans l’inconscient, inscrit l’existence de la loi en tant qu’interdit au meurtre autant qu’à l’inceste, qui tous deux ont là été mis à mal.
De quel enfant de 10 ans parle Nicolas Sarkozy ? De lui, de son fils Louis ? Comment a-t-il reconnu l’existence de la mort, comment a-t-il appris que la Shoah avait eu lieu ? Lui, dont le grand-père, Bénédict Mallah, a eu une famille exterminée dans les camps ?
Le CM2 est le lieu d’enseignement de la Shoah depuis longtemps, on le sait. Ce qu’a fait Sarkozy serait bénéfique car il a rendu « la chose » totalement publique, à un niveau comme jamais cela aurait pu l’être mais encore faut-il maintenant en mesurer les effets, les vagues. Mesurer qu’un enfant vivant s’occupant d’un enfant mort c’est dire que la mort serait miroir de la vie, qu’elles seraient équivalentes. Dans la Shoah il y eu attaques et de la vie et de la mort.
En Europe, où se sont produits ces crimes, un silence de deux minutes le 27 janvier de chaque année serait bien venu le jour de commémoration de la libération des camps… Pour enseigner par le silence ce qui s’est passé aux vivants que nous sommes…
Jean-Jacques Moscovitz 
Psychanalyste
Septembre 2008

Les Bienveillantes - Par Régine Moscovitz

Pourquoi a-t-il été si difficile pour moi d’acheter les Bienveillantes [1] de Jonathan Litell, roman lauréat du Grand Prix de l’Académie Française et du dernier Goncourt ?
Sourde résistance…
La Shoah, trame centrale de ce livre, je la connais par le cœur. Elle s’inscrit dans ma propre histoire familiale rapportée à l’Histoire. Elle a investie l’œuvre d’historiens, Raul Hillberg,[2] Saul Friedlander[3], de philosophes, Hannah Arendt, ou d’auteurs, Claude Lanzmann ainsi que tant d’autres ouvrages de mémoire sur les camps.
De nombreux récits présentés comme autobiographiques, rédigés par des bourreaux, Rudolf Höss, (Cdt. d’Auschwitz) et une vague de romans de plus en plus nombreux tendraient à nous faire croire que ces derniers auraient tous résisté à la barbarie, ne ployant finalement que sous la force aveugle et policière pour ne pas en devenir victimes à leur tour.
D’ailleurs, Götz ALY dans son livre:« Comment Hitler a acheté les allemands [4]» annule et contredit cette version romantique et -ou- déformée de l’histoire.
Raul Hillberg établit ainsi que certains parmi les hauts dignitaires allemands se sont opposés aux mesures du régime. Un des directeurs de la Reischbank, Wilhelm a refusé de récupérer des fonds sur des biens juifs arguant que « la Reischbank n’avait pas vocation à être brocanteur » Comme lui, quelques autres émissaires du régime ont été maintenus à leur poste après n’avoir reçu qu’un simple avertissement[5].
D’innombrables récits littéraires ou cinématographiques romancés ou romantisés, ont montré la Shoah du côté des victimes juives,« Holocauste », « La liste de Schindler », « Le pianiste », « Au revoir les enfants », ou non juives, « Le choix de Sophie. »
L’intérêt majeur de ces œuvres, outre leurs qualités intrinsèques, a été de permettre au grand public de lever quelque peu le voile du refoulement sur ces actes dont la mise en scène de personnages au destin tragique est auréolé par l’héroïsme, l’aventure, la rédemption.
La découpe volontaire par l’auteur du plan individuel sur un fond général permet au lecteur, au spectateur de s’identifier, voire d’être en empathie avec le héros à l’inverse des conséquences directes du fait historique, ou avec un acte de coupure au sens analytique qui dénonce la falsification de l’imaginaire.
En somme, il a fallu attendre le film Shoah[6] de Claude Lanzmann pour que nous soyons amenés sur le fil du rasoir de la vérité du meurtre de masse ; que nous soyons mis face à la crudité terrifiante de ces actes barbares dont le plus extrême peut-être est non pas la perte, mais la néantisation de la subjectivité de ces millions de morts.
Il n’y a plus de père de, de fils de, plus de nomination significative de l’humanisation, juste et encore pas toujours le marquage du bétail. Shoah a paradoxalement permis de nommer la mise en abysse des mots, pour décrire l’irreprésentable du meurtre de masse.
Pas de mots. Pas d’explication. Pas de justification.
Le pauvre argument de l’idéologie politique de la lutte contre le bolchevisme dont les juifs auraient été les tenants, est une explication tronquée comme toutes les autres d’ailleurs, la récession, le traité de Versailles, l’incontournable nécessité de la lâcheté humaine pour un bouc émissaire, etc…
Non, rien ne peut expliquer ni justifier la spoliation, le massacre systématique, quantifié, programmé, élaboré. Blobel[7]ne se réjouissait-il pas à l’idée de substituer aux massacres de masse perpétrés jusque-là individuellement, les camions à gaz : « Nous les garderons pour (tuer) les femmes et les enfants, ça sera très bien pour le moral des troupes.[8] »
Imre Kertèsz, dans « Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas[9] » et « Etre sans destin[10] » illustre de la manière la plus irréductible la souffrance aiguë ressentie par chaque juif concerné ou non au moment des faits au souvenir, non, pas au souvenir, à l’idée de la Shoah.
L’insupportable de la Shoah est que chaque enfant tué aurait non seulement pu être lui-même mais son enfant né ou à naître, que chaque vieillard était ou aurait pu être son parent, que chacun s’il n’y avait le hasard de la meilleure configuration espace-temps aurait pu être un des six millions. En fin de compte, six millions n’est pas un chiffre abstrait sur lequel il y aurait à discuter parce qu’il s’agit de six millions de fois un, unique et différent de tous les autres.
Et non pas même six millions de personnes de confession juive, mais six millions de fois « un juif tué » dans la personne tuée.
C’est pourquoi dire encore six millions et s’en tenir là revient à massifier leur mort unique pour l’annuler, comme l’ont tenté les allemands en éliminant les traces de leurs forfaits dans les camps.
Revenons au succès des Bienveillantes. Dans une interview au Monde parue le 7 janvier 2007, Saül Friedlander interrogé sur les motifs du succès du roman de Jonathan Litell, exprime son malaise face à ce qu’il craint d’être un attrait pour « l’horreur morbide. »
Répondant au journaliste qui évoquait la crainte de l’oubli de cette période dans les nouvelles générations, Saül Friedlander explique que ce succès serait dû à un renouveau de connaissance de cette époque de notre histoire, qu’il nomme « la nouvelle flambée ».
Il évoque avec justesse la part énigmatique, obscure de l’avènement et de la réalisation de la Shoah, qui reste incompréhensible à tout contemporain.
De ce fait dit-il en plus de la médiatisation sur cette époque qu’apporte tout nouvel ouvrage ou film, « tout livre présenté de façon différente attire. »
Cependant, avant de définir la pertinence de ces termes, goût pour l’horreur morbide, on peut poser que la première raison du succès du livre vient du choix littéraire, soit un roman plutôt qu’un ouvrage érudit, rébarbatif et froid.
Pour s’engager dans un ouvrage historique de cette sorte, il faut être à priori intéressé par ces faits, or, le tout premier intérêt des Bienveillantes est d’être un roman. De ce fait, les personnes intéressées par le genre romanesque, par ce mode d’écriture, seront attirées par ce medium.
Comme nous l’avons dit plus haut l’œuvre romanesque fait œuvre de vulgarisation, au sens où elle permet d’accéder à un sujet de recherches ou de connaissances qui sans elle n’aurait pas été abordé.
C’est son privilège mais aussi son travers puisque d’une certaine façon, le fait historique devient secondaire ou risque de devenir secondaire par rapport à la trame romanesque.
Contrairement à un ouvrage historique qui lui ne se soucie que de la vérité et s’efforce de s’y tenir au plus près, Jonathan Litell, lui n’est tenu qu’à la vraisemblance.
Introduire l’histoire côté bourreau n’est pas sans poser question effectivement quand au succès du livre.
On peut penser que par ce biais le lecteur cherche à saisir l’origine, à percer le secret du Mal, réitérant pour lui-même un fantasme des origines niché dans un coin du cerveau.
L’idée du mythe cérébral qui présente le cerveau organique, neurologique comme autonome, et déconnecté en quelque sorte de la réalité psychique, permettant une compréhension globale, objective de l’individu ne date pas d’hier. Les cerveaux tant des génies que des grands criminels ont été disséqués, analysés pour tenter d’y trouver le ressort spécifique ou anomalique. On en trouve la continuité de nos jours en présentant pour le dire schématiquement, les processus cognitifs comme la référence absolue des processus de pensée et d’affect au détriment du sujet de l’inconscient. Quand il ne s’agit pas tout bonnement de revenir à l’hérédo dégénérescence chère à certains médecins ou politiques niant les avancées freudiennes.
Or, précisément, dans ce roman le bourreau est présenté comme un individu qui traîne avec lui un nombre invraisemblable de « casseroles » psychologiques sous une apparence de personnage politiquement correct pris dans la tourmente de l’histoire.
La question angoissante que peut se poser tout lecteur contemporain de bonne foi sur la place, la fonction, le rôle qui aurait été le sien dans les mêmes circonstances, autrement dit la question du monstre qu’il porte en lui, qu’il soit du côté allemand ou français est ainsi éludée et risque de permettre tout au contraire de persister dans le déni.
L’enjeu projectif, ce processus de pensée par identification totale ou partielle du lecteur pour le héros, ici, engagé par idéalisme, et dont la fonction est d’être un observateur impartial au service de la Weltanschauung[11], introduit dans le même mouvement une distanciation par comparaison entre lui-même et la problématique du bourreau.
La curiosité « malsaine » ainsi rassurée et détournée à la fois peut se désintéresser de la notion de vérité qui forme la trame et le fond du livre pour ne plus s’attacher qu’à la notion de vraisemblance fictionnelle, d’autant plus que le roman présente une vraie cohérence. En effet, une sorte d’évidence morale s’impose puisque le parcours du héros du livre, personnage fouillé, dense, complexe est parallèle aux soubresauts de l’histoire.
Aux meurtres de masse correspondent les meurtres de tous ceux qui le gênent, mère, beau-père, amant, ami, policiers. Le meurtre est le réel du sujet comme le juif substantifié, identifié à la fonction paternelle, coupure d’une jouissance incestueuse est à éliminer.
A l’amour idéalisé pour Hitler représentant le Volk : « La nation, l’Etat avait choisi la voie radicale, pouvais-je dire, non ? », il transcende son amour incestueux impossible pour une sœur, « La Femme » par une homosexualité uniquement physique et non affective lui permettant seule la fidélité à cet amour total.
L’idéal de pureté invoqué et justifié pour le Mal reprend en le dévoyant l’idéal de pureté du judaïsme.
Ses désordres, ses doutes, ses questionnements personnels trouvent un écho dans les questionnements et les rivalités au plus haut niveau des responsabilités, les arguties raciales, l’impréparation des troupes, le désastre annoncé, etc…
Ainsi, il était « normal » que de telles choses arrivent puisqu’elles étaient le fait de tels personnages.
Toute œuvre de qualité introduit à une double lecture. L’une qui forme la trame et la dynamique du roman basée sur l’aventure singulière du héros. L’autre qui se fonde sur l’universalité du message qu’elle délivre, ici la veulerie des hommes qui ont écrit cette page de l’histoire.
Par l’intermédiaire de tous les protagonistes de Maximilien Aue, Jonathan Litell fait à sa façon œuvre d’historien. En réintroduisant l’histoire par la petite histoire l’auteur se veut instructif, pédagogue, témoin d’une vérité.
Il synthétise et apporte une réponse circonstanciée à tous les aspects de l’idéologie nazie tels par exemple :
Le mythe de la race et le délire des origines démontés par le linguiste Vöss, l’« Endlösung der Judenfrage[12]» en attendant celle des populations pauvres, les uns prétendument dangereux, les autres inutiles, les conflits et rivalités entre SS et Werchmacht pour participer aux massacres ou s’en dédouaner, l’obsession, le cynisme, l’avidité et l’opportunisme des petits chefs, Eichmann ou Thomas Hauser, son double, ami-rival dans le roman.
Auschwitz et les camps « de travail » identifiés à une multinationale comme une autre ; le cas de conscience de M. Aue, faut-il les tuer tout de suite ou pour obéir à Albert Speer qui a prolongé la guerre de deux ans, les nourrir un peu plus ; la connaissance des crimes par les dirigeants nazis et alliés, les autorités religieuses, les populations allemandes, polonaises, etc.…
L’auteur confirme que tous ces hommes étaient « normaux », bien éduqués, juristes, médecins, architectes, employés, et que seule une faible proportion identique à celle de toutes les armées étaient sadiques, malades mentaux, alcooliques, corrompus.
Oui, ils étaient « banalement » normaux comme les a décrits Hannah Arendt. Ils aimaient leurs femmes, leurs enfants, leurs chiens et la musique classique. Ils pleuraient à l’idée de la destruction d’un pont comme s’ils tuaient un de leurs enfants.
Ils étaient normaux au sens d’une normativité sociale, d’une capacité du mal « ordinaire » ; mais leur crime était anormal comme l’a pointé Claude Lanzmann.
En convoquant la pensée grecque selon laquelle le crime se mesure à l’acte et que l’ignorance ne change rien au crime, Jonathan Litell s’oppose au raisonnement invoqué après guerre et encore aujourd’hui par les historiens et religieux[13] allemands d’une responsabilité généralisée à l’Allemagne et au monde permettant de diluer ou d’annuler les responsabilités individuelles.
Enfin, la Loi, l’interrogation sur qu’est-ce que la Loi, est-elle individuelle ou collective, le poids de sa rigueur, son observance, qui en est le détenteur traverse le livre pour distinguer entre la Loi, fondement du judaïsme et de l’Universel et la loi de la tyrannie du Chef.
En 1932, sous le titre « Pourquoi la guerre[14] » Freud écrit une lettre en réponse à Einstein qui lui demandait sous l’égide de la Société des Nations, pour quels motifs les hommes aiment la guerre.
Il évoque dans une longue description que l’on peut résumer ici par deux sortes de motifs selon lesquels d’après lui, les hommes aiment la guerre. Le premier d’ordre externe oppose les tenants du Droit aux tenants de la violence, dévorés ensuite entre eux par la volonté de puissance. Le second serait d’ordre interne au psychisme et résumé très schématiquement par l’intrication des pulsions de vie et de mort.
Freud conclut en substance qu’il pourrait adhérer lui aussi à tel ou tel de ces motifs, mais qu’une fois pour toutes, il a dit, non.
Or, mis devant toutes les évidences des erreurs commises, politiques, religieuses, morales, économiques, stratégiques, par les protagonistes mis en scène par Jonathan Litell et qui auraient permis au narrateur de se soustraire au crime organisé et à l’engrenage de l’horreur, celui-ci n’a qu’une seule réponse pervertissant la loi mosaïque : « La foi dans l’ordre du Fürher halluciné comme un rabbin portant le « Talit[15] » et l’intérêt de la chose bien faite. »
La conscience de ce nouvel organe « Mon œil pinéal, vagin béant au milieu de mon front qui projetait sur ce monde une lumière crue, morne, implacable », œil pinéal situé au tréfonds du cerveau n’a rien changé à l’affaire.
Jonathan Litell livre toutes les clefs pour connaître les faits et comprendre les processus évolutifs de la pensée qui se sont accomplis tant chez les complices actifs que passifs dans la perpétration du crime.
Le héros, Max Aue ne tue pas lui-même la petite fille juive de 4 ans qui vient se mettre sous sa protection, il la « confie » au SS qui la jette dans la fosse et la fusille; il reçoit comme une massue l’ordre de tuer les femmes et les enfants, mais se dit comme tous les autres « Ca aussi il va falloir le faire » ; il dénonce la langue de bois utilisé, « les sprachregelungen », c'est-à-dire comme l’a décrit Victor Klemperer, la manière dont la langue non seulement portait en elle les théories raciales mais permettait le déni de l’acte. Personne ne tuait les juifs, « On les éclusait, ou bien On tuait les poux »
Enfin, et entre autres il expose la logique du système de commandement nazi expliqué par son alter ego, Thomas : « Les ordres sont volontairement vagues et leur application doit être effectuée par le destinataire selon sa libre compréhension de la volonté du chef. Il conclut, « Le zèle n’est pas réprimandé. »
Ainsi, Martin Heidegger, philosophe, recteur de l’Université de Fribourg instaure un décret le 3 novembre 1933, privant de leurs allocations les boursiers juifs, sans ordre mais par analogie avec la loi sur la « restauration » du fonctionnariat qui prévoyait la révocation des fonctionnaires juifs.
Il dénonce aussi dans cette mise en scène façon thriller qui peut sembler superflue l’ersatz, la parodie de pouvoir d’un prétendu état de droit qui punit à juste titre le crime de droit commun par ces policiers acharnés à sa poursuite pour les pires crimes, le matricide, le parricide de la fonction paternelle commis à Antibes pour venger un père réel idéalisé qui n’était « …Qu’une brute déchaînée, national-socialiste avant que le Parti existe », mais qui élève au nom de la morale et de l’intérêt supérieur de l’état le meurtre de masse..
On peut objecter que le narrateur, le héros du roman, Max Aue n’est pas vraisemblable, et il ne l’est pas, et ainsi arguer de ce fait pour nier la vérité inscrite dans le roman.
On peut plaindre ces victimes allemandes, les soldats gravement blessés en Russie qui étaient éliminés parce que devenus inutiles, les victimes civiles des bombardements qui faisaient dire à Himmler que quand même, « ces anglais étaient des monstres ».
On peut fermer le livre au bout de quelques pages écoeuré par cette succession de violence bête, se ruer sur tous les ouvrages dits autobiographiques des bourreaux et assassins comme Höss, ou sur les textes qui décrivent la résistance ténue mais opiniâtre de quelques allemands, comme dans « Seul dans Berlin » de Hans Fallada. [16]
On peut aussi penser que Max Aue a existé et que l’Histoire n’a pas existé, en tout cas pas comme ça, et puis se dire, vieille rengaine encore d’actualité aujourd’hui, que s’il leur arrive toujours quelque chose à ces juifs, c’est bien parce qu’ils ont fait quelque chose…
Et peut-être, mais c’est une pure supposition de ma part, peut-être que ces dernières pages complètement folles, où Max Aue tord le nez, (organe d’un symbole phallique mis en parallèle avec « le nez juif »), le nez donc de Hitler, « slave ou bohémien, presque mongolo-ostique » avant de recevoir avec quelques fidèles une médaille en or pour ses bons et loyaux services, n’est –il pas seulement une pitchenette à l’histoire, une manière de démontrer le dévoiement d’une idéologie basée sur un pseudo aryanisme[17] des peuples germaniques qui n’a jamais existé, mais aussi une façon d’empêcher un basculement, d’empêcher le lecteur de se défausser de la réalité en « croyant » que Aue a existé et pas l’Histoire. La farce finale fait exploser la notion de vraisemblance.
On peut donc comme toujours faire le choix du déni, ou le choix de regarder la vérité en face, mais on ne peut faire le reproche à l’auteur de risquer le choix de ce basculement.
Et d’une certaine façon, par cette opportunité du choix, par cette ouverture dialectique, il nous renvoie à notre vérité subjective. C'est-à-dire, de décider sans arrière pensée, sans arguties, qui est le bourreau, qui est la victime et au nom de quoi.
« Les bourreaux n’ont pas d’autre raison que le raison d’Etat ».
Cette phrase de G. Bataille citée par J. Litell dans une de ses interviews, éclaire selon lui rétroactivement son livre écrit après qu’il ait exploré nombre des terrains de guerre de ces dernières années.
Dans l’ultime phrase du livre, Max Aue dit seul face à lui-même et au désastre de sa vie: « Les Bienveillantes avaient retrouvé ma trace ».
Eschyle nomme la dernière pièce de la trilogie de l’Orestie, « Les Euménides. » dont la traduction littérale est les bienveillantes.
Ce terme est le nom euphémique donné aux Erynies, déesses de la justice et du châtiment chargées de persécuter les hommes et les femmes qui avaient attenté aux droits de la nature en commettant un parricide, un matricide, un meurtre sur un parent ou un allié en les frappant de folie, (furoi).
Seul l’acte commis les intéressait. Il n’était question ni de le juger, ni de lui trouver des circonstances atténuantes.
Mais en fonction du verdict des dieux, Zeus et Athéna qui voulaient pacifier la cité, elles se sont pliées au jugement d’acquittement du Tribunal d’Athènes, l’Aéropage, concernant Oreste, matricide pour venger son père Agamemnon, auquel Max Aue s’identifie pour sa justification.
Elles furent alors accueillies à Athènes sous la forme plus clémente de bienveillantes ou vénérables déesses.[18]
Ces deux policiers, sorte de Dupont et Dupont, ne seraient ils que les métaphores ridicules de ces Euménides ?
Saül Friedlander concluait son interview au Monde en disant qu’il y avait à l’époque beaucoup de bois mort et de broussailles et qu’il suffisait d’un détonateur pour que le feu prenne.
Il reste à espérer que les Erynies contemporaines ne se tromperont pas encore de cible, en mettant la folie au cœur des bourreaux.
Régine MOSCOVITZ 
Psychanalyste – Antibes
Septembre 2007 
Notes:
[1] Gallimard
[2] Raul Hillberg.La destruction des Juifs d’Europe.Fayard
[3] Saul Friedlander 1er-2ème volet de l’Allemagne nazie et les juifs. Seuil
[4] Flammarion
[5] R.Hillberg. P.831 Notes 48-49 P.832-884
[6] Shoah-1985
[7] Cf/R.Hillberg P. 273 Paul Blobel était le chef de l’Einsatzkommando 4a, qui regroupait les commandos de tuerie mobile, ici en Ukraine.
[8] Ibid P. 142
[9] Actes sud
[10] Actes Sud
[11] Vision, conception du monde. Idéologie nationale-socialiste promettant à chaque allemand de trouver sa place dans l’Etat, la Nation par l’exclusion de tout « corps étranger » racialement impur.
[12] Solution finale de la question juive
[13] R.Hillberg P.910 Les propos du théologien Asmunssen
[14] Sigmund Freud Œuvres Complètes Vol.XIX P.U.F
[15] Châle de prière
[16] Seuil
[17] Arya -aryen signifie Iranien en vieux perse. Philippe Huyse La Perse antique. Les Belles Lettres
[18] Dictionnaire de la Mythologie-Marabout


« Vienne 1913 » d’Alain Didier-Weill - Par Jean-Jacques Moscovitz

Publié par Editions Les carnets de psychanalyse, 2004

C’est sans doute avec toute son âme, son goût des belles choses, son art pour le dire en un mot, qu’Alain Didier-Weill, psychanalyste et collègue, a écrit sa dernière pièce « Vienne 1913 » pour que soit mise en scène sa fiction. Au théâtre monter la rencontre entre Adolf Hitler âgé de 20 ans et Sigmund Freud, dans une symétrie de deux héros telle que le texte veut radicalement nous placer avant les camps, en 1913, pour nous donner accès à ce que chacun souhaite en vain, soit une explication des crimes qui vont se commettre. La générosité de l’auteur le pousse vers une démonstration où le psychique individuel expliquerait l’Histoire, la rupture de civilisation, la Shoah. Comme si mesurer le possible de motions monstrueuses pouvait s’équivaloir à sa réalisation dans le réel de ce qui va avoir lieu 20 à 30 ans plus tard. Car ce serait déjà à l’état embryonnaire dans le mode de pensée et du dire d’Adolf Hitler ? Alors que la mise en acte des crimes dans la chambre à gaz implique un saut, une anfractuosité ineffaçable, une rupture du fil de l‘Histoire, celle du monde et des faits. Dés lors le crime commis annulent le rôle et l’impact dont A. Didier-Weill voudrait nous convaincre, qu’auraient l’histoire intime ou l’histoire familiale du criminel Hitler.
Voilà ce qui me heurte profondément, car quelle que soit l’art de la mise en scène et la qualité du texte, il m’est difficile d’accepter une telle prise de position, non seulement parce que cela brouille notre rapport à ce qui s’est produit, après 1913, mais surtout parce que la rupture de civilisation nous oblige à ne pas se situer avant qu’elle ne se soit produite. C’est là tout le procès intellectuel et éthique de toute fiction sur les meurtres des juifs, des malades mentaux, des tziganes, des homosexuels. Car dialogues, personnages, acteurs, intentions de l’auteur nous rendent la monstruosité acceptable, voire divertissante…
En effet, malgré une vraie complexité des personnages allant de Jung à Klimt, aux tenants d’Ostara, la revue antisémite d’alors aux membres d’une famille bourgeoise de Vienne, etc.…un point majeur est à soulever bien malgré moi car ce texte me maltraite, tout comme la pièce car elle masque quelque peu le poids que je ressens en lisant le texte.
Oui, « Vienne 1913 » me maltraite, car concernant les effets du nazisme sur la psychanalyse, point majeur sur la transmission de la Shoah, l’auteur pose son questionnement exactement dans le sens inverse, soit des effets de la psychanalyse sur le nazisme, sur sa connaissance, en allant fouiller dans la tête d’un Adolf Hitler, en y mettant ce qu’il veut y trouver. Et la pièce fait tournées, elle est jouée, le tout sur fonds de poser enfin l’énigme de l’antisémitisme au regard de Freud, d’un Freud visité par l’auteur pour le meubler aussi de ce qu’il y met. Sans nous faire entendre que l’antisémitisme est surtout une pathologie collective qui interroge chacun d’entre nous d’une façon singulière certes, mais qui ne doit pas nous faire oublier Freud qui, lui, soulève cette question, mais aussi une autre et bien plus vivante et productive en fin de son Homme Moïse et la religion monothéiste de 1938, je veux dire celle de savoir pourquoi être juif s’est-il transmis malgré tant d’obstacles depuis des millénaires.
Qu’est-ce qu’être juif pour chacun d’entre nous, point si souvent entendu dans la clinique quotidienne.
Maltraité aussi je le ressens parce qu’il est bien admis aujourd’hui que la rupture de la civilisation du fait de la Shoah a un impact sur la psychanalyse. Au point qu’il est juste de soutenir que l’antisémitisme, certes toujours là, est aussi passé à l’a-sémitisme, aux destructions des peuples juifs d’Europe de l’Ouest et de l’Est. Au point d’avoir à repérer comme psychanalyste, les effets en retour sur la pensée et donc sur l’impensable au niveau de chacun en son intime. Et je pose donc que rien de tel n’apparaît dans la pièce d’Alain Didier-Weill ni dans aucune autre de ses productions textuelles. Son texte évoque, semble-t-il, une impérieuse nécessité de donner raison à sa position, rien ne peut lui faire douter que quelque chose choque dans sa façon d’aller se promener « in caput Adolfi », si ce latinisme m’est permis, à l’instar de Victor Klemperer et son LTI, Linguae Tertii Imperii…
Ainsi dans »Vienne 1913 », la catastrophe de la Shoah s’expliquera par ce qui se passe dans la tête du personnage d’Adolf perçu par l’auteur, psychanalyste, qui laisserait supposer qu’il saurait tout de la cause psy de l’horreur à venir. Confusion voulue ? Entre la faille du sujet individuel et la rupture de l’Histoire, elle au niveau collectif ?
Dés lors plusieurs points à rappeler ici :
- rien ne permet de dire que la Shoah était nécessaire, d’aucune façon, aucune et à jamais.
- se poser avant est une attaque contre cette non nécessité, et aussi contre les victimes, contre les témoins et donc « humanise » les bourreaux, fait que le crime contre l’humanité devient crime de l’humanité. Ce texte, comme toute fiction montrerait ainsi le crime pris dans une logique qui laisse la pensée intacte de ce qui est arrivé entre l’avant et l’après la catastrophe, que rien dans la pensée ne se serait inscrit depuis les camps nazis.
Aucun effet.
Bref, il faut le rappeler sans cesse : il n’y a pas de raccord des consciences, de la pensée, de la logique entre l’avant et l’après la Shoah. Mais rupture.
Tel que se poser avant c’est comme la logiciser malgré soi, comme considérer possible la nécessité qu’elle ait eu lieu. D’où le mouvement dans ce texte d’une explication « psychanalytique » qui plaque la notion de castration dans ce qu’il nous fait vivre par le personnage « d’Adolf ». Et pour ce, il use du prénom1 d’un tel criminel dans une proximité pour le moins choquante, ce qui laisse supposer combien notre auteur, se voulant en lieu et place de Freud, désire rencontrer … Hitler. Rien que ça ! Et il le fait via le personnage d’Hugo, ami d’Adolf, nobliau à l’antisémitisme plus acceptable pour le spectateur…
***
Applaudir le mot Hitler…
La Shoah n’était pas nécessaire, et puisqu’elle a eu lieu, il faut (éthique et logique ici se rejoignent) se garder de la justifier, de la rendre nécessaire. Car un tel texte nous place alors comme si le spectateur se retrouvait co-auteur du crime, en une sorte d’acquiescement passif de ce qui aura lieu. D’où un risque genre applaudir le mot Hitler sur scène, faire jouir le signifiant Adolf… Quel que soit le coté farce (et attrape ta pensée et mets là, toi le spectateur, dans le jouir l’horreur)…Tout cela est de l’ordre de la maladresse… Et nous en faisons tous face à la rupture de l’Histoire/civilisation.
Maladresse dans tous les sens du mot. Mais qui renvoie à ceci :
- il y a urgence de la reconnaître, sinon,
- elle devient symptôme, soit satisfait à la toute puissance de la pensée, à un soi-disant tout savoir de l’horreur, et
- si ce symptôme est non reconnu, alors on file vers la perversion/mensonge/rupture éthique, et qui si elle n’est pas reconnue, alors
- le politique risque de s’emparer de nos maladresses non élaborées et c’est le danger d’alimenter, sans le vouloir ni le savoir, les tenants de l’atténuation des crimes, dits alors de l’humanité…
Point encore à dire ici, essentiel pour les psychanalystes : pourquoi un tel texte/pièce ? Pourquoi la perspicacité d’A. Didier-Weill lui a fait choisir Hitler, et non un autre criminel, en retrouvant ses antécédents dans les dossiers du Procès de Nuremberg. Un autre criminel nazi comme celui surnommé La Hollandaise qui ne pouvait pas s’endormir sans avoir chaque jour tué à la hache et jeté d’une falaise une quarantaine de juifs à Mauthausen ? Ou d’Amon Goeth, le chef du camp de Platzow, tout aussi criminel, que met en scène Steven Spielberg en 1994 dans son film «The Schindler’ List » ? Cela nous enseignerait beaucoup sur la fureur antisémite qui semble être un des enjeux de ce texte : l’étude, la mise en scène de ces deux meurtriers n’étant pas des chefs d’un Etat criminel permettraient de nous faire percevoir au mieux leur psychologie individuelle, leur rapport à la parole des hommes ? Ou encore le film de Jérôme Boivin de 1988 « Baxter », le chien qui pense son maître, surtout si c’est un nazillon parmi d’autres.
Alors pourquoi Hitler ? Serait-ce parce qu’il a, quoi qu’il en soit, un nom aussi souvent proféré que celui de Freud ? C’est très possible, car c’est là juste ce qu’il faut pour mettre en symétrie les deux héros…. Et à ce moment pour le spectateur que je suis : ou tout se brouille, ou tout se gobe… Voilà le piège que j’essaie de dire ici.
Notamment est ainsi masqué que c’est le politique qui mènera « Adolf » au pouvoir et non sa psychopathologie si teintée de freudisme qu’elle soit, Lacan inclus.
***
Rappelons-le : si s’explicite logiquement la montée du nazisme jusqu’au Totalstadt, la mise en acte de la solution finale reste une suite d’« improvisations », comme le souligne Raul Hilberg 2. Ce qui signifie la limite de toute explication, qu’il y là un saut, une rupture de la rationalité, dés l’entrée dans la chambre à gaz. Rupture de la rationalité, la rupture de l’histoire convoque le psychanalyste, c’est même lui qui y est en premier convoqué car si l’humain a été attaqué, l’inconscient l’est aussi, car une telle attaque a eu lieu non seulement au niveau de sa vie, il l’a été au niveau de sa mort, de ce qu’elle est devenue depuis. Et du coup la limite de l’inconscient est à réinterroger, dans notre actuel. Voilà pourquoi se placer à un tel niveau actuel tel que je le soutiens, implique de se situer dans l’après et de percevoir les effets de l’attaque de l’humain... Et se placer au niveau de la cause du crime nous laisse en dehors d’une telle prise en compte de la rupture produite.
Oui, pourquoi, dans « Vienne 1913 » 3 se placer volontairement avant le crime pour l’expliciter ?
Du criminel avant le crime… ?
Question actuelle pour le coup : y a-t-il du criminel avant le crime ? Adolf Eichmann, comme il semble le dire à son procès à Jérusalem, avait t-il en son for intérieur une abolition, une forclusion de l’existence du meurtre au point que tuer lui serait devenu nécessaire pour accéder à l’existence de la mort ? Celle de l’autre ? Ici du juif, plus autre que tous les autres ?
Lui le juif avec son monothéisme éthique, a inventé la différence entre la vie et la mort, faisant sortir l’humanité de l’idolâtrie. Et l’attaque des juifs s’est faite autant sur un bébé juif, un banquier juif, un savetier juif… Nous percevons là une dimension très abstraite du crime : comment le mot juif, le signifiant juif est-il devenu si équivalent au corps, à la personne, à la vie, à la mort des juifs ? ‘Du criminel avant le crime’ nécessite alors la forclusion de l’acte meurtrier non pas après, non pas pendant, mais avant le crime, comme le souligne Gunther Anders quand il cite Freud ?4 mais il le dit avec la précaution que ne prend pas A. Didier-Weill, celle de poser qu’une telle approche ne peut se faire que « de nos jours ». Après le crime. La bonne logique d’un temps linéaire que notre auteur comme quelques autres souhaitent si ardemment, ne peut tenir que si un tel « de nos jours » est pris en compte. Et alors , mais alors seulement, il est possible de dire qu’un retour de l’idolâtrie a eu lieu sous la forme d’une amplification jamais atteinte de l’antisémitisme nazi, qui, par la solution finale, a pris une forme d’a-sémitisme, de Destruction des juifs et de son effacement. Effacement de l’effacement au point que le crime devait être nié, que le négationnisme est inhérent au nazisme, il le constitue au départ même du projet des meurtres de masse. Il ne lui est pas postérieur, ni ne lui succède. Voilà ce que la prise en compte de la rupture de l’Histoire nous permet d’avancer ici.
Et poser d’emblée comme accessible un savoir sur l’horreur à venir, et surtout en allant se promener dans la tête de Freud pour aller par une fiction sur ce qui se passe dans la tête d’Adolf Hitler, le risque est patent : rien n’empêche, au contraire, d’aller y trouver dans un coin, vers 1913… !, quoi donc et dés lors de la justifier? la chambre à gaz. Voire de dire qu’Hitler aurait été prophète, du fait que l’on riait de ce qu’il disait alors que cela allait avoir lieu (cela fut dit lors d’un débat après la pièce au centre Rachi récemment). Au point de voir dans Mein Kampf autre chose qu’un programme politique, mais un texte prédictif sur fonds philosophique. Certes, prédictif, il l’est devenu …du fait que la Shoah a eu lieu. Après donc. C’était un programme et rien d’autre. Qui a réussi car illisible alors…
***
Oui, nous sommes après, après la rupture de l’Histoire : comment alors s’en débarrasser ? En sauvant la pensée qui elle aussi et surtout elle, est marquée de cette rupture
Sauver la pensée
Pour sauver la pensée (la bonne logique et sa toute puissance), pourtant entamée par la rupture de la civilisation, pour sauver le narcissisme de notre pensée, il faut la vivre comme intacte alors qu’elle est atteinte, tout précisément la pensée psychanalytique… D’où l’exigence de se le dire entre artistes et psychanalystes. Nous sommes après la Destruction, et il n’y a pas à lâcher sur cette brisure ni la vouloir réparée ou réparable…
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D’où pour sauver sa pensée, l’auteur « rencontrant » Hitler su scène, avant la solution finale, fait appel à Freud et au thème de la castration à travers quoi il démontre qu’Adolf passe au travers…D’où la faille du sujet individuel venant alors à se confondre avec la rupture de l’Histoire, ce qui n’est pas le cas. A vouloir cela, plus de rupture de l’histoire ni surtout ses effets sur chacun d’ente nous, sinon un air compassé devant le souffrance du monde.
L’art ici, quel que soit son pouvoir de séduction propre, ne justifie aucun atermoiement. Au contraire.
L’abord de la Shoah a rendez-vous avec une approche psychanalytique, celle de tenter un repérage de l’inconscient qui tienne compte de ce qui est arrivé. Et non pas que ce soit de l’ordre d’une expertise psy opérée sur scène comme dans « Vienne 1913 » par l’auteur via Freud sur un Adolf genre ado douloureux et somme toute sympathique, et à l’avenir prometteur…
Voilà les résistances auxquelles chacun participe si facilement où « Vienne 1913»… veut nous situer comme avant la Shoah pour l’expliquer en une maîtrise du savoir inconscient. Sans compter sur l’erreur de dates et de lieu à la fin : l’Anschluss c‘est 1938, et la mort des sœurs de Freud après 1941, c’est à Treblinka venant de Tiresin, au moins pour Rosa, pour les autres les lieux sont incertains, et les mises à mort dans les chambres à gaz à Auschwitz Birkenau commencent en 1942. Précisions essentielles pour au moins laisser aux victimes le lieu de leur disparition, leur mise en un immense silence sans nom.
***
Or en fin du jeu, dans le texte et dans la pièce, une symétrie des cartons se veut métaphore de mal et du bien, indiquant respectivement un Hitler triomphant entrant à Vienne, un Freud fuyant à Londres, ses sœurs exterminées dans les camps. Une telle symétrie aussi simple entre nos deux héros est très spécieuse. Pourquoi une telle métaphore du mal (Hitler, la haine) et du bien (Freud, la parole), sinon pour que le spectateur soit amené à se retrouver face à du religieux, c’est là ma crainte, face à des certitudes quasi religieuses, celles du mal et du bien, pour nous persuader qu’il y a une continuité de l’Histoire alors qu’il y a rupture. Tout est fait pour ne pas le dire, ni le savoir. Le montrent ces propos inscrits sur ces cartons si naïvement utilisés, puisque de telles inscriptions datées de 1913 sont exprès déjà là avant que l’horreur des années 1940 ne se soit produite.
Freud………………………………………..………………………………………………....Hitler
aussi loin, par des points dits de suspension, que je puisse les éloigner l’un de l’autre, l’association des ces deux noms me blesse profondément, car elle ré-enchaine juif à ses ennemis : l’antisémite, le nazi. Et ici quel accouplage ! Avec ces noms-là en cette terrible symétrie séductrice jouée/jouie sur scène, n’est ce pas nous faire accepter la continuité et de la pensée et de l’histoire sans même faire signe que cela est une vraie question. Il manque là, à l’évidence, la scène qui dans « Vienne 1913 » dise un tel impossible à dire…
Ici ré - inscrivons au plus profond de notre pensée la nécessité absolue de ne pas réinstaurer de couplage nazi/juif.5
Ma critique indique ainsi un certain refus que l’on se serve de Freud pour cacher la rupture de la pensée, alors qu’il y a là une entame à définir. Chacun est ici seul avec lui-même. Cela n’a rien de mondain. C’est une très puissante exigence qui, pour le spectateur, l’artiste ou le psychanalyste, isole quelque peu celui qui s’y soumet.
J-J. Moscovitz
Février 2006
1 Cela rappelle l’ouvrage d’un auteur de théâtre Eric Emmanuel Schmitt « La part de l’autre » éd. Albin Michel 2001 où le personnage d’Adolf Hitler, par l’action de Freud nous laisse imaginer que le pire deviendrait le mieux, mais au prix d’un ‘trouble’ infini de la part de l’auteur…
2 La Destruction des juifs d’Europe, éd. Fayard Paris 1986.
3 1913 ? Serait-ce, par exemple, et pour rejoindre quelque peu le discours psychanalytique, la date de naissance du père de l’auteur, je pose la question…. ? Que l’on me pardonne mon outrecuidance ici mais du père et ses signifiants sont pour le moins présents dans toute approche des grands hommes, et des héros, quels que soient leurs rapports à l’histoire et à la pensée.
4 Günther Anders, « Nous, fils d’Eichmann » p.116, Bibliothèque Rivages. Paris 1999
5 Plus près de nous la manif’ pour Ilan Halimi torturé à mort, comme évènement collectif de ce 26 février 2006, a disjoint le lien à ses assassins pour un temps, en donnant place au singulier de chacun d’entre nous. Un psychanalyste le sait.


Caricatures - L’envers de la caricature  - Par Nabile Farès 

Dans le flot de paroles, écritures, manifestations, présentations visibles, audio-visuelles des caricatures dites « de Mahomet », pourrions-nous distinguer quelques ilots de pensées, lucidités qui nous permettraient de résister, ne pas faire naufrage, comme ce terrible ferry-boat au retour d’émigration du travail et du pèlerinage dans les terres saoudiennes de l’islam ?
Pour ne pas rester fixer au poncif très exploité, rabâché, amplement répété comme un acquis de connaissance explicative « les musulmans et les juifs ne supportent pas la représentation du dieu ou du prophète », nous proposerions une autre explication à l’envolée dramatique, mondialement étalé, des manifestations qui se sont emparées du monde musulman.
Et, curieusement, une interrogation de l’ancien président des Etats-Unis, Bill Clinton, rapportée par le journal libération du 4 Février pourrait bien nous mettre sur la voie de cette explication.
Qu’est ce que Bill Clinton a su dire ce jour-là, lors d’un forum économique : « Alors que va-t-on faire ? Remplacer les préjugés antisémites par des préjugés antimusulmans ? », faisant remarquer ainsi que de nombreuses et nombreux musulmans sont aussi des sémites ; et, ce que ces caricatures dites « de Mahomet » auraient porté serait une double condamnation, que l’on pourrait comprendre comme un double refus : celui de la laideur, d’une part, car qui supporterait d’être identifié à la laideur extrême, seule, et, absolue ? et, d’autre part, en un paradoxe saisissant, être identifié à un chef, à un saint, à un tout et rien-du-tout, déchet humain désigné, porteur de la violence, de la haine, de l’agressivité, de l’antisémitisme et de la discrimination ambiante ?
Dire : « nous, les Occidentaux, nous sommes les garants de la liberté et de la démocratie » pourrait bien ressembler à une confiscation de ces biens culturels, universels, défendus par bien d’autres personnes que les « purs et simples Occidentaux », exclusifs, qui oublieraient que l’histoire récente du fascisme– et, restons dans notre histoire contemporaine commune – nous apprend que celui-ci se distingue par le détournement à son profit de la nécessité démocratique, et a précipité l’Europe, et le monde, dans des guerres économiques, politiques, civiles, génocidaires, discriminantes et natio - nalitaires.
Que sont ces « autres », non « occidentaux », même s’ils résident « chez nous » : « les Occidentaux » ; des « Blacks ? », des « musulmanes ? », des « musulmans ? », « des Juifs ? », des « Indigènes ? », des « colonisés ? »
Que seraient alors ces « Occidentaux ? » des « anti - musulmans ? » des « anti-juifs ? » des « anti-blacks ? », à leur tour devenus, ainsi, des représenta- tions et des représentants identifiés à un apartheid démocratique ? Nul n’est à l’abri d’un tel retournement de l’exclusion – « nous, les Occidentaux, et, les autres ? » - qui se présente sous une forme identitaire oublieuse d’un totalita - risme, indice d’un mauvais gout qui caractérisa, précisément, l’anti -sémitisme.
Serions-nous au bord d’un « double anti- sémitisme », comme semble l’indiquer Bill Clinton, et d’une laideur génocidaire actuelle qui l’emporterait, l’a déjà emporté, tout récemment en Bosnie, risque de l’emporter au Darfour, en Côte d’Ivoire, l’a emporté au Rwanda, pour un temps, comme elle faillit l’em- porter en Europe sur la civilisation » et ses progrès ?
Les caricatures dites de Mahomet ne seraient plus des caricatures d’artistes inventant ou réinventant le domaine, l’art de la caricature, comme ce fut le cas de Daumier, comme l’interpréta Baudelaire en son temps, témoignages d’artiste et de vrai libre penseur, mais des caricatures de notre temps, à propos de la laideur, de l’horreur, du meurtre, de l’impunité, l’ignominie, et, tout aussi bien, l’indignation.
Leurs mérites seraient de nous prévenir que les progrès dans la civilité et la civilisation, le droit, les arts, les découvertes, les représentations, se jouent, se lisent, s’entendent, se voient dans les productions d’images et leurs commen - taires, précisément là où les extrêmes se mêlent.
Ce que produit l’image est un rapport à l’altérité en un triple mouve - ment de reconnaissance, d’altération, de négation : présence de la mort, du cy - nisme, de l’indifférence, ou altération de la beauté, du corps, de l’amour, de la pensée et de la vie. Ce que les musulmanes et les musulmans refusent, et, ils ne sont pas les seuls, c’est non pas l’irreprésentable – l’homme Mahomet ayant toujours été représenté, bien sûr, d’une certaine façon - c’est d’être identifiés, mis à cette place de mort, d’horreur, de bêtise et de massacre de la vie ; et, l’insupportable de ces caricatures seraient, en somme, une représentation actuelle de laideur.

Nabile Farès 
Psychanalyste et écrivain
cosignataire du manifeste des libertés
mars 2006

Du droit au blasphème (à propos des caricatures) - Par Anne-Marie Houdebine 

Toute cette affaire des caricatures me laisse perplexe et furieuse. Tout se passant comme si le travail de lutte (entre religions différentes catholiques, protestants, entre positions politiques différentes, acceptation ou non de la République comme non chrétienne; etc. qui aboutit à 1905 en France, allant jusqu’à la réconciliation des Vendéens à la république française), était encore et toujours à recommencer. Comme la lutte en faveur du droit des femmes ? Comme la lutte de nouveau pour l’humain, toujours à recommencer, ici, ailleurs aussi, ici aussi, ailleurs aussi.

Et combien d’arguments vains sont sans relâche présentés

Car enfin

1 la figure de dieu est irreprésentable chez les iconoclastes mais non celle de ses prophètes ; comme beaucoup l’on dit ceci est adjonction tardive

2 ne tue-t-on pas au nom de ce prophète et de ce dieu – est-il rien que de se faire suicider dans un marché, un bus en ces noms et pour gagner un paradis – bien entendu jamais les enfants des commanditaires ne sont ceux des attentats-suicides ?

Alors cette caricature tant incriminée (celle avec la bombe) que disait-elle d’autre que cela ?

Et alors à qui s’adressait-elle ? je soutiens que ces caricatures s’adressent à ceux qui posent des bombes, qui tuent - c’est de droit humain, de politique et de meurtre qu’il est question et pourquoi se prendre pour adressé – tous les musulmans seraient ici interpellés ? Mais non certains ne se sont pas sentis adressés et agressés ; problème d’identification à une masse ou à soi-même ?

Et quand on parle de meurtre, l’argument esthétique n’a pas lieu d’être sauf à faire écran (prétexte, faux semblant)

3 ne pas voir l’instrumentalisation tardive, politique de ces caricatures (victoire du Hamas) participe d’une étrange cécité politique dans le cadre de la mondialisation

4 Protéger l'autre au nom du respect qu'on doit à chaque humain n’est-ce pas le traiter comme un enfant irresponsable ? Un criminel est responsable, même si il a été manipulé jusqu’à vouloir jouir sa mort

Certes, devant les crimes de la modernité ici, (là, làbas), on ne peut que s’écrier : en quoi l'époque est-elle respectueuse ; en quoi le monde l’est-il ? Des enfants au travail ? des femmes mutilées, des enfants égorgés ou mourant de faim, des SDF ? des femmes voilées, des filles assassinées dans les banlieues, physiquement et psychiquement au nom d’identitarismes (ou communautarismes) rigides, fixistes ?

L’époque, la nôtre, et même nos politiques, certains parmi nous, le sont plutôt, respectueux, de conforts, même soudains moraux ; et voilà les bonnes âmes émues : on blasphème, on manque de respect à nombre de pauvres musulmans qui se sentent blessés !! Mais non pas tous ; ah cette psychologisation des foules quand ça sert !!! Quand elle vient à la rescousse du marché on se demande si c’est triste ou drôle !!! ça suffoque de néo-libéralisme !

Quant à l’identification (pour parler encore un peu psy) je vais y revenir

Le respect d’autrui est une considération morale acceptable quand cet autrui n’est pas un meurtrier en puissance ; or c’est au nom de cette religion (qui effectivement n’a pas encore fait le travail que les autres monothéismes ont fait) que cela se produit dans ce siècle – est-ce que les protestants en France après la révocation de l’Edit de Nantes, ou, plus aisément comparatif, les Juifs après la shoah ont commis des attentats auto-suicidants en Allemagne ? Plus éthiquement les bonzes protestants, contre l’invasion américaine, ou Ian Palac contre l’invasion russe, se sont suicidés sans massacrer jusqu’à des enfants (mais aux yeux des imams intégristes même les enfants sont coupables et tuables)

5 Enfin et surtout comment allons-nous soutenir – car c’est de notre devoir éthique et politique je pense – soutenir les luttes de ces arabes laïques et de ces musulmans modérés, comme on les appelle, qui veulent acquérir droit de paroles, sur le modèle de nos libertés bien qu’elles aient été souvent mises en défaut, et qui ne nous considèrent pas comme des « mécréants à éliminer », y compris nos « enfants » - paroles d’imam (BBC) – ces arabes ou musulmans qui luttent dans leurs pays avec grand danger (cf. nombre d’assassinés et d’emprisonnés) ; certains d’entre eux ayant publié ces caricatures – et même la plus incriminée, ce que certains chez nous n’ont pas osé faire alors que c’était avec bien moins de risques - pour lutter contre cette instrumentalisation de l’islam, pour lutter pour leur droit d’homme libre, en Jordanie, au Pakistan, en Tunisie, en Egypte….Ces arabes qui pensent que nos modèles démocratiques bien qu’imparfaits restent une conquête des droits de l’Humain, des droits de la personne. A ceux-là je veux bien m’identifier. Avec respect, je m’incline devant leur courage ; je ne peux pas faire moins que « comme » leur cri, même si le mien n’est que de rage.

De rage ? de rage et de honte !

J’ai honte en effet ; honte de voir nos politiques nationaux ou européens, voire Onuesque, se prosterner devant des gouvernements arabes (ah la manne pétrolière !) alors que des foules non moins instrumentalisées – dont le nombre est grossi par les modalités filmiques comme le disent les blogs de musulmans modérés ou d’arabes laïques - brûlent ou piétinent nos drapeaux (non moins symboliques que le prophète non ?), détruisent nos ambassades, assassinent des prêtres, assimilant occident et christianisme cette fois ; un peu moins d’anti-sémitisme tout à coup et pourtant il est plutôt en progression, sous forme de cette nouvelle judéophobie (Taguieff) qui progresse même (surtout ?) à gauche – haine de l’Histoire même si s’agite le culte (sic) de la mémoire.

J’ai honte,

J’ai honte de notre lâcheté occidentale et de notre culpabilité, toujours à fondement chrétien (eh oui on tend l’autre joue – pour qui connaît le texte évangélique !).

Voilà mon interprétation, ma compréhension de cette « affaire ». Peut être maladroite, d’aucuns diront fausse, blessée et assurée de devoir crier…écrire !

J’accuse notre lâcheté et notre asservissement. Et quant à moi, je ne veux ni me laisser convaincre, au nom du respect d’autrui, ni me laisser asservir alors que je pense qu’il s’agit du lâche asservissement du néolibéralisme qui veut garder ses marchés – le gouvernement danois en donne l’exemple.

Du respect d’autrui ? Mais il commence où quand au nom de cette religion il est autorisé de voiler les femmes, de les lapider, de les empêcher de vivre comme elles le désirent, voire de leur autoriser de se cultiver d’être enseignées, comme on l’a vu chez les talibans, et bien sûr y compris d’être agnostique ; et cela est aussi refusé aux hommes et à tous les autres humains non musulmans dits « mécréants ».

Je me range par amitié et respect et admiration pour leur lutte que je crois juste, aux cotés de ceux et celles qui luttent pour lever l’embrigadement dans ces pays là.

Je m’identifie à ceux et celles-là plus volontiers qu’à ceux et celles qui crient au blasphème car je sais que j’ai acquis le droit de blasphémer y compris de façon complexe, à la fois maladroitement presque faussement (a) et pourtant justement (b) : rappel ici de la croix gammée du film Amen, utilisant la croix chrétienne alors qu’on sait combien Hitler haïssait les Eglises (a), mais rappel par Costa Gavras de la compromission papale (b).

Et je me range ainsi, aussi du côté de nos ascendants qui ont lutté pour cette liberté, durement acquise, qu’on voudrait m’enlever et qui m’ont permis ce droit au blasphème.

J’ajouterai que je ne peux même pas dire à certains « désolée d’être en désaccord », désolée non, mais déprimée oui, car l’époque est déprimante qui envahit de ses projections identitaires et de ses communautarismes fixistes les esprits…Heureusement quelques uns..résistent aussi.

M’insupporte en ce moment particulièrement le délitement de la langue ; et certains termes plus que d’autres qui reviennent sans cesse : le terme communauté, le terme identité quand on sait que celle-ci est en process, en construction du devenir humain, jamais achevé, non fixé comme un arbre par ses racines – les humains ne sont pas des arbres : ils se tissent de paroles, de livres, de rumeurs d’enfance, d’adolescence, de pays antiques ou modernes, bref de ce qui civilise l’animal humain même sans religion mais non sans sacré ; c’est pourquoi je soutiens, je défends … une « spiritualité laïque » (dit Luc Ferry qui fait un beau lapsus « ma liberté commence où s’arrête celle d’autrui » … révélateur des tensions actuelles).

Je préfére dire : je défends une transcendance laïque (comme disait Ali Magoudi) ou une « sacralisation de l’humain non lié à un dieu ou un prophète, en place de leader, conducatore, führer…».

Le sacré de l’humanité, si on y travaillait ? Et ça commencerait sans doute par le « tu ne tueras point » qui mit beaucoup de siècles à s’élaborer si l’on en croit les préhistoriens et autres anthropologues des premiers âges travaillant sur les « meurtres de la Préhistoire » à moins que nous y soyons retombés dans ces temps obscurs ?

Il est plus que jamais fécond le ventre d’où sortent les bêtes immondes (d’après Brecht).

Anne-Marie Houdebine
Professeure de linguistique et sémiologie
Psychanalyste
10/11 mars 2006

Israël / Liban - La paix, un pacte contre la haine - Par Jean-Jacques Moscovitz

Voilà qu’une nouvelle guerre contre Israël vient d’avoir lieu entre le 12 juillet et le 14 août au Moyen Orient, déclenchée par la milice chiite libanaise, le Hezbollah, le « Parti de dieu ».
Ce dieu doit être bien faible pour avoir tant besoin d’un « Parti » qui, en son nom, envoie obus et missiles sur une terre, celle de l’Etat d’Israël, afin de tuer des civils qui s’y trouvent et aussi pour frapper ce « lieu » qui, selon eux, ferait partie de leur Oumma, leur Terre-Mère de toute éternité…. Ce dieu idolâtré à ce point a besoin que ses adeptes bâtissent une paranoïa en acte : occuper par un armement monstrueux presque tout le (sous-)sol des terres du Liban du Sud et aussi du Nord, islamique ou chrétien, aux mépris des libanais eux-mêmes, pour détruire leur voisin, Israël. Qui avec Tsahal, son armée de défense répond et très fort comme on sait. Et ce sont les libanais civils qui paient le prix lourd, civils avec qui un jour proche une reconnaissance mutuelle devenait vraisemblable…Mais ils ont, disons-le, des chefs politiques qui ont laissé militariser leur (sous)sol par la folie guerrière du Hezbollah, sans jamais prévenir la communauté internationale malgré les résolutions de l’ONU. Cela signe le maintien encore et encore sur les terres arabes d’une représentation impossible des gouvernés auprès des gouvernants, et dés lors rien de plus « naturel » que les civils soient utilisés comme bouclier par la milice chiite libanaise, commettant dés lors deux crimes, l’un est cet usage des civils et l’autre l’usage de leur mort -irrécusablement injuste en Occident- livrée aux médias comme à Cana… Et ce pour atteindre à l’éthique de la vie de son ennemi, le « démoniser ». Là percevons que les Israéliens ne font pas usage de leurs morts sous les Katiouchas, montrant ainsi un niveau symbolique et historique tout autre, mais surtout, bien que fragile, un esprit démocratique profond qui oblige, surtout dans la guerre, à distinguer entre les usages et collectif et singulier de la vie et de la mort d’un être humain. Les juristes sauront nous dire si un tel bouclier civil est ou non un crime contre l’humanité.
Sera-t-il possible un jour, une immense partie de la planète l’accepte, que soit enfin reconnu par le monde islamo-musulman en son entier que le peuple juif est à nouveau dans l’Histoire : 1°) par une terrible attaque contre eux en Europe du fait de « la solution finale », crimes de masse commis par les nazis condamnés aux Procès de Nuremberg ; et 2°) par l’établissement de l’Etat d’Israël en 1948, décidé politiquement par un vote de l’ONU de la très grande majorité des nations.
Et, entre ces deux faits majeurs, l’un irréparablement grave, et l’autre enfin libérateur après des siècles d’espoir, n’existe aucun lien de cause à effet. Car, avec la victoire des Alliés la fin de la Deuxième guerre mondiale a accéléré l’Histoire, non seulement en une nouvelle distribution géopolitique entre Est et Ouest, et en une mise en acte des décolonisations par les grandes puissances elles-mêmes (France, Angleterre et autres), mais aussi à la création de l’Etat d’Israël, à partir, parmi les faits les plus connus d’avant la 2è Guerre mondiale, du « foyer national juif » en Palestine promu à une telle création. Puisque tous les mots – les signifiants- fondateurs du sionisme se référent à cet endroit-là du Monde.
Oui, comment cela pourra-t-il être enfin mis sur une table de négociations, avec tous les autres points si cruels aujourd’hui avec cette nième guerre israélo-arabe provoquée par le Hezbollah, ce Parti au dieu si faible au point de faire trembler la planète par ses menaces de destruction massive venues de l’Iran d’Ahmadinejad, ce tyran au crâne rempli de têtes nucléaires1. Et d’antisémitisme nazi au point qu’en mots aujourd’hui sont maintenant fusionnées, destruction des juifs – et de l’Occident- et attaque atomique.
Comment les démocraties s’y prennent-elles pour éviter cette éventuelle catastrophe ? Ne leur faut-il pas revenir sur leurs modes d’implication au Proche-Orient, la France notamment?
Rappelons-nous entre autres, que, récemment, rien, apparemment, n’empêchait Israël de faire partie, à Beyrouth il y a 3 ans, de rencontres sur la francophonie, sinon qu’avec le silence complice de la France, le Hezbollah s’y opposa avec succès…
Rappelons cette évidence que tout comme la France, Israël a une vocation méditerranéenne (et africaine). Juin1967, la « Guerre des Six Jours », De Gaulle et son gouvernement commettent une erreur d’une gravité aux conséquences toujours actuelles. Au cœur du conflit qui oppose Israël à l’alliance entre Egypte, Jordanie et Syrie, la France cesse ses livraisons d’armes, de munitions, de pièces détachées à Tsahal totalement construit alors par l’armement français … Rien n’obligeait une telle trahison de ce peuple qui, « comme tous les autres, [serait] devenu fier et dominateur ».
1967, les USA prennent –heureusement- le relais : Israël, décroché politiquement de l’ère méditerranéenne, leur est désormais noué en une alliance très serrée…
Rien d’étonnant alors qu’EU et France s’affrontent à l’ONU sur un plan de paix « définitif » au Moyen-Orient. La France se recentrera-t-elle sur ses vraies valeurs de justice et d’égalité entre les peuples ? Et ne pas laisser agir ses démons en sous-France ? Ceux que l’Histoire nous montre avec les anti-lumières de 1789, les anti-communards de 1871, les antidreyfusards du début du 20è siècle, la milice collaborationniste des années 40, l’OAS des années 60, et de nos jours ce propalestinisme exacerbé au point de tenter, par exemple, un boycott des universités israéliennes, ce que personne n’avait même imaginé avec celles, nazifiées par Heidegger et Carl Schmitt en Autriche et en Allemagne. Ni même avec celles de l’URSS des purges staliniennes...
Comment le monde islamo-musulman peut-il entrer à son tour dans l’Histoire commune, et donc en un vrai partenariat avec l’Occident, s’il n’accepte pas que le peuple juif actuel y est revenu activement ? Voilà le soutien véritable qu’européens et les français en particulier ont à lui proposer.
Il y va là aussi pour chacun des fantasmes inconscients de destructions des autres, et de faire entendre aux politiques et aux chefs de guerre que le réel du monde n’est pas uniquement ce qu’ils ont dans leur tête fumante… Aussi bien dans cette 2ème Guerre Liban-Israël, que dans celle entre Palestiniens et Israéliens. Celle qui dure depuis si longtemps et qui fait penser à un lien très étrange où deux peuples sont noués tel que chacun d’eux a un pied dans la même chaussure que l’autre, et qu’un caillou s’y serait logé, au point que ce caillou serait l’autre et à vouloir le détruire, chacun se détruira lui-même… Au point que ce caillou vers la paix se soit transformé d’un côté en jets de pierres et attaques kamikazes, et du coup de l’autre côté en mur de séparation devenu nécessaire malgré tout… Mais ne l’oublions pas la paix, le pacte, sont faits contre leur contraire soit la haine, ils ne s’obtiennent pas, comme cela est avancé souvent, seulement par des bons sentiments de part et d’autre, et qui seront d’autant mieux appréciés que les négociations auront abouti à un statut final par un traité contre la guerre signé par toutes les parties.
Jean-Jacques Moscovitz
août 2006

1 Au niveau des faits, le rôle de l’entreprise franco-iranienne Eurodif de retraitement de l’uranium (Framatome) mériterait d’être vérifié à ce titre. Cf. "La République atomique" ou les secrets du pacte nucléaire France-Iran, film de David Carr-Brown et Dominique Lorentz, 1997.


Pourquoi la guerre ! - Par Nabile Farès

Décidément, les années 40, leur « avant » et leur « après » coûtent cher aux générations actuelles, héritières des guerres, affrontements qui eurent lieu, déjà, dans le siècle dernier ; ce dont nous sommes toutes et tous tributaires, autant, par cette persistance de l’antisémitisme et « anti-juif » - pour faire plus court et direct que la dénomination « anti - judaïsme » qui est bien présent, aussi – très actif et renaissant ; un anti-arabe et musulman lui aussi renaissant à mesure que le monde dit arabe et le monde dit musulman devient plus visible et lisible dans le monde ; et, nous sommes, en plus d’être tributaires, responsables de l’anti-immigration qui risque de mettre en cause le « droit du sol » puisque cette négation nouvelle de droits qui est adressée aux enfants qui naissent, ici, en France, ou y viennent, fait d’eux, par une distorsion peu soutenable de l’esprit, des « enfants-de-sans-papiers », presque des « enfants-sans-papiers », comme s’ils n’étaient pas, déjà, inscrits à l’état-civil du quartier, de la mairie du village, d’une ville, d’un arrondissement, où ils sont nés ; comme si l’on déniait, déjà, à ces enfants nés dans les immigrations successives, le droit, non seulement de naître « au futur », mais d’être nés.
Assisterions-nous à un droit de « non-être » décidé par une politique qui deviendrait celle d’un état, sans rien dire, sans attirer l’attention sur cette pesanteur d’un non-droit qui eut lieu dans cet « avant » « après » des années 40 , en un comble de l’après-45, aujourd’hui, qui voit un défenseur plus qu’honorable du droit de vie des enfants nés en France ou ailleurs, évidemment, devenir « médiateur » - Monsieur Choix – d’un « tri « qui n’a pas lieu d’être, à moins de prendre prétexte d’un moment de grande confusion de pensée, de violences et d’histoire ? Serions-nous devenus des « chevaux masqués », aveuglés par les « progrès « de l’histoire, la technologie, la puissance financière, militaire, un droit de jouir en paix de la vie, contre la vie des « autres. » ; ces « autres » dont nous sommes responsables et envers lesquels nous sommes redevables, de la même manière que ces « autres » le sont pour nous ?
Oui, c’est au prix de ce savoir responsable de la vie des autres, de leurs états, situations, misères ou bien être, que nous pourrions sortir de cette tragédie de la non-reconnaissance qui fait suite à un 20° siècle qui ne fut pas du tout avare de haine, indiffé-rence, peurs, exterminations, ni de cette culture où nous sommes, si bien dite par Gunther Anders : « la culture du nucléaire. »
Hantise et désir, à la fois, d’une destruction commune, comme si ce qui avait eu lieu le siècle dernier, et, les siècles antécédents, ne pouvait être vécu, aujourd’hui, autrement – devenu si insupportable – que dans la guerre, en une guerre locale, et, au fur et à mesure, généralisée.
 

Nabile Farès
Psychanalyste 

D’un usage halluciné du mot juif - Par Jean Jacques Moscovitz

L’ouvrage d’Alain Badiou « Portées du mot juif »
(Circonstances 3 éd. Lignes Paris nov 2005).


Un abord nouveau de la négation au sens psychanalytique serait à revoir à la lecture de l’ouvrage d’Alain Badiou, c’est celui de 'forclusion construite' tant la torsion opérée par cet auteur oscille entre sujet et collectif, entre retranchement comme processus inhérent au fait psychotique dans le registre du singulier et le déni propre au processus pervers mais ici au niveau collectif. L’ensemble évoque un effacement s'apparentant à un délire.... Un abord autre est en effet nécessaire pour sortir de la psychiatrie, somme toute mal venue ici car cela évoque l’étiquetage individuel, mais au contraire ce genre de négation collective à la Badiou appelle à trouver cette forme actuelle , nouvelle, je propose 'forclusion construite', sorte de fabrique de silence collectif, de silenciation, pour utiliser un néologisme, à quoi nous sommes conduits pour dire ce dont il s’agit avec un tel philosophe. Et son texte où apparaissent bon nombre d’incompréhensions radicales, notamment sur l’existence du refoulement au sens le plus général, culturel du terme…

De sa lecture, comme des commentaires de presse lors de sa sortie , selon une approche philosophique, un point serait ici à souligner : de quel usage du mot juif A. Badiou est -il lui-même le porteur ? La lecture de son ouvrage évoque un usage halluciné de ce mot, comme si l’homme Badiou, ancien enfant comme chacun, était encore fixé au discours collectif de 1940-45. Où en France occupée prononcer, proférer « juif « était effectivement un mot utilisé par les allemands. Soit qu’être juif signifiait être raflé, déporté, assassiné, soit qu’il était tentant de dénoncer qui l’était, soit encore de courir le danger immense de décider d’en sauver… Un tel usage a duré encore quelque temps dans l’après- guerre. Mot lourd de conséquences donc.

Comment à cette époque l’entourage de l’enfant Alain B. parlait-il, comment disait-il ce mot qu’il érige au rang de signifiant « destinal, sacré » ? il est ici légitime de sortir de l’approche strictement philosophique à quoi ce livre voudrait nous conduire quasi implicitement. D’où ce geste psychanalytique, disons-le ainsi car il s’adresse selon différentes formes à chacun d’entre nous, d’ouvrir ici une approche minimale par la transmission de ce mot à travers les générations de la guerre et de celle d’après.

S’est-il posé la question à un tel niveau historique, familial, sémiotique ? S’est-il posé cette question, car l’amalgame qu’il fait entre l’actuel et le temps de l’Occupation me semble expliquer une sorte de basculement de sa position de vigilance contre l’antisémitisme sous toutes ses formes à une position opposée où il s’agira de soutenir, par exemple, que l’Etat d’Israël est foncièrement anti juif…

Cela signe qu’un autre discours est au bord de se dire… Ainsi quand Badiou, souligne en début de son livre, combien parler « en son nom et de sa propre voix » est une exigence minimale, il passe la main à quelqu’un d’ autre, Cécile Winter, à une autre parole que la sienne propre , comme si une autre parole lui faisait dire produire de telles inversions de telles confusions sur le mot de juif… Et c’est bien, elle , C Winter. qui avance, en post face du livre, que ce mot serait devenu « le signifiant maître de nouveaux aryens », où juif vient à s’équivaloir à ce terme d’aryen tant prôné par le nazisme !

Se replaçant en 1940-45, voudrait-il se dire enfin à lui-même que les juifs le resteront s’ils disparaissent, soit qu’ils se cachent, qu’ils résistent à la menace de mort ? ou soit qu’ils disparaissent dans le néant ?

La question est de savoir s’il s’entend le dire, ou s’il préfère, pour continuer à l’ignorer , à utiliser les termes de prédicat ‘juif’, d’aryen, du marxisme, etc…. Enfin autre remarque adressée, non pas à l’ancien enfant, mais bien une critique au philosophe d’aujourd’hui : comment se fait-il qu’un homme de cette haute culture, pour sortir de sa référence à la Solution Finale, ne se soit pas penché sur l’usage et la portée du mot juif dans le texte hébraïque, où la référence à une dimension d’énigme de ce que « juif » transmet lui aurait donné occasion de s’interroger comment de telles confusions lui sont venues depuis ce qui lui a été ou non transmis… Dommage, car alors il n’aurait pas eu à écrire ce livre…si mal venu en ces temps où l’adversité ne fait que s’amplifier sans trop de recours.

J-J. Moscovitz 
janvier 2006 

Le « nom des juifs » selon Badiou : Article publié le 23 Décembre 2005 Par Frédéric Nef (Source : LE MONDE DES LIVRES ) Extrait : Deux poids, deux mesures : alors qu'Alain Finkielkraut a été l'objet d'une campagne violente pour des propos rapportés d'abord dans Haaretz, puis dans Le Monde ( Le Monde des 24 et 28 novembre), Alain Badiou publie, quasiment en toute impunité, un livre, intitulé Portées du Mot « juif » (éd. Lignes, « Le Monde des livres » du 25 novembre), qui, de manière préméditée, défend une pensée autrement pernicieuse. Alain Badiou identifie ce que signifie « juif » pour Hitler et ce que signifie « juif » pour un juif après Hitler : « le prédicat «juif˜ a servi à organiser la séparation, puis la déportation et la mort » (p. 13) ; « (ce prédicat) coïncide avec le prédicat

LNP - Par Jean-Jacques Moscovitz 

De Dr J-J. Moscovitz à Monsieur Alain Finkielkraut

Bonjour,

Préparant la projection d’ « Odessa… Odessa ! » de Michale Boganim, j’écoutais votre émission sur le L.N. de la Psy tout en lisant le passage dans « Le livre noir de l’extermination des juifs » sur les meurtres indicibles commis dans cette ville dès octobre 1941, et dont je vous communique quelques pages (p.192 et suivantes tome 1)…
Je vous prie de bien vouloir m’en excuser car vous connaissez l’ouvrage de Vassili Grossman et Ilya Ehrenbourg sur une proposition d’A. Einstein après que Staline en ait donné l’autorisation…
Le point que je tiens à vous soumettre, est-ce le hasard, est que dans votre émission de ce samedi 22 octobre sur France-Culture, étaient invités deux praticiens, soit deus médecins dont l’un, J.D.Nasio, ami et collègue psychanalyste, évoquera très justement que si le LNPsy s’était appelé « Livre blanc du comportementalisme », le succès eût été tout autre…
Il est clair qu’appeler un ouvrage sur la psy du même titre que celui sur l’extermination des juifs est le signe d’une ignorance construite de la part de leurs auteurs et surtout d’un grave manque de respect vis à vis de cette période de l’histoire européenne. Vous en conviendrez vous-même évidemment.
Aussi serait-il juste de demander aux auteurs de ce LNP s’ils accepteraient que devant leur succès éditorial ils proposent à leur éditeur de changer le titre de leur ouvrage au prochain tirage.
Je propose cela car les pages que je cite sont là pour nous le dire, ce furent les médecins juifs d’Odessa qui furent assassinés en tout premier : « lorsqu’ils prirent Odessa, les fascistes commencèrent par exterminer les médecins »… « Dés les premiers jours soixante et un médecins furent exécutés ainsi que leurs familles »…
Peut-être que les auteurs du LNP, dont beaucoup se réclament du discours médical, et qui ont sûrement dans leur bibliothèque l’ouvrage de Grossman et Ehrenbourg, seront sensibles à ces lignes, face auxquelles, sans aucun atermoiement, tout commentaire serait superflu et qui ne peuvent impliquer qu’une déférence immédiate, à moins que l’ignorance voulue gagne encore du terrain…
Dans l’attente d’une réponse de votre part, recevez Monsieur, mes salutations les plus cordiales.
Jean-Jacques Moscovitz
Psychanalyste - Psychiatre
le 25 octobre 2005 
Ps: double adressé à J.D.Nasio
Le livre noir de l’extermination des juifs en URSS et en Pologne (1941 - 1945) Tome 1 - Vassili Grossman et Ilya Ehrenbourg - Solin/Actes sud éditeur 1995

Misère et grandeur de la décolonisation - Par Nabile Farès

Le réveil brutal et le tolet qu’a provoqué l’acceptation de l‘article 4 de la loi du 23 février 2004 sur ce que l’on peut appeler, dans les termes désuets, archaïques, de l’époque, la nécessité et le devoir d’enseigner à l’école – pour les tout-petits ? – les « bienfaits de la coloniale », nous permet de mesurer l’écart existant entre une période historique révolue dans et par le droit – l’indépendance de la majorité des pays ayant été autrefois mis sous tutelle coloniale – international et le retard mémoriel existant dans un pays, la France, qui, de fait, a bénéficié de cette colonisation ; et, s’il est vrai que le pays « bénéficiaire » fut et reste pour longtemps encore celui du colonisateur, on comprend alors ce que cette loi est venu dire aux citoyens français d’aujourd’hui, comme à ceux qui le furent naguère désignés par une colonisation qui nommait une inégalité de domination entre « citoyens français à part entière », « français musulmans », « indigènes » : oui, coloniaux, nous avons bénéficié de la colonisation. Cette loi du 24 février 2004, qui passe sous silence cette inégalité inscrite dans et par le droit colonial, voudrait nous faire oublier que l’expérience coloniale a été contestée et combattue dans le temps historique de la colonisation elle-même. Pourrait-on oublier, sous prétexte de vaccination contre le typhus, la variole et autres bénéfices médicaux et scientifiques, et dire que la Torture - et nous ne mentionnerons que celle-ci pour en avoir connu les effets dans l’environnement familial algérien et français - fut de quelque bienfait pour les colonisés et les colonisateurs ? Et pourquoi ne pas accepter et admettre que le seul bienfait pour la colonisation et le pays colonisateur fut et reste la décolonisation ? Et, si l’on a vu ce film de Jean Pierre Lledo « un rêve algérien » qui parle, aujourd’hui, en l’an 2005, de cette Algérie luttant contre les méfaits de la colonisation, on se rappellera les propos d’Henri Alleg, auteur du livre « La question », survivant à cette torture qui sur lui fut aussi pratiquée, disant, entre chagrin, larmes, humilité et repentir que pour la première fois, à cause de cette torture que l’on promettait de faire subir à sa femme si, lui, ne « donner » pas les noms, et, misère, de ceux dont il n’ignorait pas l’existence mais les noms, il s’était mis à haïr la personne militaire qui l’interrogeait ; c’était cela qui l’avait humilié : « avoir haï » profondément, pour la première fois, un instant, un court instant.

Malheureusement, la décolonisation, non plus, ne nous aura pas épargné de re-vivre la douleur et les méfaits d’une colonisation qui a inscrit la valeur de vérité en vis-à-vis de la torture. Jusqu’à quand pourra-t-on tolérer, supporter, une si profonde dégradation de la parole, du corps, de l’existence humaine qui n’a épargné ni les femmes, les hommes, les enfants, durant la guerre coloniale et sa décolonisation ?
Nabile Farès
Écrivain et psychanalyste
octobre 2005

« Monsieur le Président de la république islamique d’Iran » - Par Nabile Farès

Mr. Mahmoud Ahmdinejad, lecteur de Karl Schmitt?
« En me défendant contre le juif, je lutte pour l’œuvre du  Seigneur » Est-ce que cette citation de l’ouvrage d’Hitler «  Mein Kampf » , reprise par Karl Schmitt à la fin de la conférence qu’il fit en octobre 1936 intitulée «  La science allemande du droit dans sa lutte contre l’esprit juif »  pourrait rendre compte des propos tenus récemment, 13 décembre 2005, par le Président actuel de la république islamique d’Iran, lorsque celui-ci propose à l’ensemble des pays dits occidentaux, Europe, Etats-Unis, Canada… de trouver quelques morceaux de territoires pour accueillir dans ces pays non pas des personnes juives, celles-ci existant déjà dans  chacun des pays cités, mais bien les citoyennes, citoyens juifs d’un état nommé Israël dans lequel coexistent , certes, de différentes façons des citoyennes et des citoyens de diverses pensées politiques, convictions culturelles laïques et religieuses ?
Si cela était possible, on pourrait dire que le succès controversé mais, bien rencontré et reconnu – de la pensée de Karl Schmitt, à propos de la fonction politique de l’état, serait dû - entre autres - à une pensée qui a promu au niveau du droit, légitimé, une pensée théocratique de cette fonction, fondée, non par sur son caractère religieux, mais sur l’emprunt d’un des traits caractérisant certaines fois le religieux, l’incarnation en une personne de la relation désirée entre la pureté du peuple, la pureté du gouvernement, la pureté de l’état contre le représentant incarné, halluciné, haï, du «  hors-pur », de l’impureté, ennemi, détenteur d’un pouvoir, d’une relation privilégiée avec ce qui est autre que soi-même, en l’occurrence, ici, le juif et la judaïté ; ailleurs, en d’autres lieux, cette place sera tenue par l’immigré, l’émigré, l’arabe, le berbère, le blanc, le noir, l’indien, le créole, le tsigane, le rom... le métisse... ce qui se disait dans l’Allemagne de l’époque être aussi Mischlinge, c'est-à-dire, les sang - mêlés.
Pensée, hélas, donc, nullement nouvelle à laquelle on doit notre monde d’aujourd’hui, de «discrimination positive »  «  négative », cet sorte d’indigénat persistant, les catastrophes de l’ethnocide, la traite, l’esclavage, et, à l’extrême de notre histoire - car ceci est de l’histoire commune, universelle, mondiale - ce que l’on nomme d’un seul mot shoah et de plusieurs, par Raul Hilberg «  la destruction des juifs d’Europe. » 
Pourrions-nous dire alors que si l’antisémitisme européen, le plus récent, celui qui prend sa source dans les con - troverses européennes dont parle si bien le si beau livre de Pierre Birnbaum «  Géographie de l’espoir », n’avait pas existé sous la forme si violente, meurtrière, dont il a existé, cela nous aurait épargné de nombreuses guerres, barbaries, et à travers elles et après elles, les désarrois, violences, souffrances, disparitions, meurtres, tueries actuelles ?
L’un des arguments du président de la république islamique d’Iran,  le renvoi des juifs venus en Israël après 1945, relève non pas d’une méconnaissance de la constitution récente de l’histoire d’Israël, mais d’un déni - et non pas d’une ignorance -  de l’existence de cet état dans cette partie du Moyen-Orient qui porta historiquement, à des époques différentes, deux noms, Israël et Palestine, noms qui marquent, ainsi, dés le début de leurs histoires, une histoire commune dans les lieux mêmes de l’invention d’un nouveau monothéisme à trois branches, dont on ne peut amputer, actuellement, à cause de son évolution historique, l’une des branches sans l’amputer l’autre, ni la branche à partir de laquelle ce monothéisme paradoxale à trois branches  s’est construit.
Ni pour l’islam, ni pour les arabes, ni pour les palestiniens, ni pour les chrétiens, ni, à fortiori, pour les juifs, ni pour le judaïsme, il s’agirait aujourd’hui de nier l’existence d’Israël dans ces lieux mêmes où sont nés, à travers violences, guerres, massacres, transformations, le judaïsme, le christianisme, l’islam.
C’est pourquoi l’actuel Président de la république islamique d’Iran doit se tromper de doctrine, de pensée, de religion, de pays, et, surtout, de « temps. »
A moins que, par un goût des catastrophes et de la destruction, il confonde les temps actuels d’une civilisation encore possible du religieux et du politique avec l’utilisation féroce de ce qui en fait aussi bien la nécessité, l’énigme, l’ouverture, que la terrible, possible, manipulation, hypnose ordinaire.
Pire : de quel désir de destruction personnelle relèverait ce goût, cet accord à un vœu politique dont ne peut plus ignorer les dires, les déclarations, les conséquences, ni le peu d’originalité, de singularité, de civilité historique.
abile Farès
Écrivain et psychanalyste
cosignataire du Manifeste des libertés
octobre 2005

« Banlieues » - Par Nabile Farès

Banlieues, islam et civilisation Au moment où dans une banlieue parisienne une grenade de gaz lacrymogène est jetée, serait-il inutile de rappeler que l’islam est une culture et civilisation qui existe parmi d’autres civilisations et cultures d’hier et d’aujourd’hui ? D’où notre indignation et perplexité devant les déformations, impasses, violences produites par des interprétations restrictives contemporaines et néfastes dues à des assimilations, équivalences telles que celles-ci : « islam = terrorisme » ; « islam =djihad » guerres contre les cultures et civilisations autres ; « islam=anti - occidentalité » ; « islam=anti - judaïsme » ; « islam=anti - sémitisme »- comme si l’islam était un aryanisme ! Ou bien, façon moderne, actuelle du fascisme politique : « l’islam = anti-Israël » etc...; équivalences et interprétations qui ont lieu d’une façon similaire, en miroir, précisément, du coté d’un anti-islamisme qui, malheureusement, peut être aussi produit par celles et ceux-là même qui se proclament de l’islam.
La « fitna », la discorde, la guerre civile, en langue arabe, mot qui désigne la crise intérieure, la scission, le malheur, serait-elle le résultat d’une vérité de l’interprétation historique ou une méconnaissance de la vérité historique ?
Autre question, car les banlieues ne sont pas un simple détail dans notre culture et civilisation d’aujourd’hui : en quoi la « fitna » - la guerre civile inter-islam, chiite, sunnite, islamiste, en tant que nouvelle scission aujourd’hui – relève-t-elle de l’islam et de quelle histoire l’islam relève-t-il à son tour ?
Double réponse à cette question : l’une concerne le rabaissement ; l’autre le déni.
Commençons par le rabaissement, c’est à dire par la présentation d’un islam ravalé, rabaissé par une interprétation historique qui ne tiendrait plus compte des antécédences des récits, textes, écrits, paroles, discussions, pensées, qui ont précédé ce que la sunna, la tradition en islam, nomme la révélation de l’islam. Or, qu’est-ce que cette révélation de l’islam pour les peuples, personnes, sociétés qui parlent arabe - insistons sur le « qui parlent » déjà l’arabe à l’époque, bien avant le VII° siècle – si ce n’est la transmission, après élaboration, dans la langue arabe, certes, invention, création, d’une tradition des récits venus du judaïsme, passés ensuite dans la langue grecque, puis dans la tradition chrétienne et latine.
Et qu’en est-il du déni : aujourd’hui, au moment où le christianisme reconnait – et, comment en serait-il autrement après la destruction des juifs d’Europe, ce qui se nomme aussi Shoah ; et, au prix de quelle mésestime l’a-t-il fait ! – sa dette envers le judaïsme, pour quelles raisons n’appartiendrait-il pas à l’islam, aux représentants, porte-paroles, « docteurs en islam », de reconnaitre sa dette envers le judaïsme qui, contrairement au monothéisme antérieur, le dieu solaire d’Akhenaton, comme le rappel S. Freud dans son livre « l’homme Moïse et la religion monothéiste », conçoit un dieu présent et absent, non représentable, comme cet irreprésentable qu’est ce même dieu pour l’islam ; et, si le texte « coranique », qui est un texte de récits – « coran » voulant dire :récit et lecture du récit ; le récit étant ce qui se dit et se lit – dit, en une de ses premières sourates ou versets, « dits » : « Ne vous ai-je pas donné les récits – le coran – en arabe » ne serait-ce pas pour dire : « je vous ai donné les récits dans votre langue, vous qui parlez l’arabe et non pas le grec, l’hébreu, le latin, le syriaque, l’araméen, » plutôt que « je vous ai donné les récits en tant que langue arabe des récits », ce qui voudrait dire, alors que les autres langues, que devait connaitre l’homme cultivé qu’était Mohemed, existaient, seul les récits en langue arabe ou de langue arabe seraient – sont – dogmatiquement – dictatorialement – vrais ; et, les seuls vrais…
Si cette dernière interprétation était la bonne on ne comprendrait pas en quoi la civilisation musulmane doit bien plus sa renommée au développement des sciences et des arts, en son sein, qu’a ce qu’elle a effectué, tout comme les autres civilisations, et permis de destructions.
Que se passe-t-il donc en islam, et hors d’islam, pour que l’interprétation destructrice, hégémonique, l’emporte sur l’interprétation créatrice et novatrice au moment où une autre voie à la présence, permanence et intelligibilité de l’islam est recherchée, souhaitée, exigée par le développement de la civilisation elle-même ?
Sortir de la terreur – ce que l’on désigne à partir d’un euphémisme du nom de terrorisme – serait possible à partir de la reconnaissance de la dette que chacun de nous, en « sa » ou « ses »religions – a, dans le développement des histoires, envers l’autre que soi et en la civilisation elle-même ; ceci, autant au-delà des langues que l’on connait, écrit, et parle, que de celles que l’on côtoie et souvent ignore. Ismaël, lui-même ancêtre éponyme des musulmans et supposé tel dans une interprétation réaliste, n’est-il pas lui-même l’un des fils d’Abraham, dont la filiation et la descendance demeurent une reconnaissance et une inscription pour aujourd’hui ; ne désigne-t-il pas l’ancrage, la dette, une vérité du judaïsme pour l’islam, de même que la personne du christ demeure l’ancrage et la dette de la chrétienté au judaïsme ?
Le texte coranique pourrait apparaitre alors comme un recueil et une mise en scène de cette double tradition dont l’homme Mohemed, en son temps, ne pouvait ignorer, dénier, l’importance, la présence et réalité.
Lancer une grenade de gaz lacrymogène dans une mosquée, après que deux adolescents se soient électrocutés, c’est comme si l’on voulait ranimer les flammes de guerres civiles qui ont déjà eu lieu dans la civilisation et ses histoires.
Tout comme tous les musulmans ne sont pas arabes, tous les arabes ne sont pas musulmans ; et, de même, tous les chrétiens ne sont pas européens, et tous les européens ne sont pas chrétiens ; tous les terroristes ne sont pas musulmans, et tous les musulmans ne sont pas terroristes ; tous les français ne sont pas coloniaux, et tous les coloniaux ne sont pas français ; tous les israéliens ne sont pas juifs et tous les juifs ne sont pas israéliens ; tous les iraniens ne sont pas aryens, et, tous les aryens ne sont pas iraniens...
On pourrait continuer à relativiser la violence inscrite dans les généralisations meurtrières, même si « tous les hommes ne sont pas menteurs, et que : tous les menteurs sont des hommes, ou bien : tous les hommes ne sont pas des meurtriers, mais tous les meurtriers sont des hommes… »
Nabile Farès 
psychanalyste 
novembre 2005

« Expertises collectives de l'Inserm » Par Roland Gori

Lettre ouverte de Roland Gori à Messieurs les sénateurs Jack RALITE et Jean-Pierre SUEUR, en date du 10 octobre 2005

Messieurs,
Sachant l'attention que vous avez bien voulu porter aux professionnels assurant en France la prise en charge de la souffrance psychique, je tiens à vous faire part de l'inquiétude que soulèvent actuellement les expertises collectives de l'Inserm en matière de santé mentale.
La communication aux médias de conclusions pour le moins contestables de certaines de ses expertises collectives, participe d'une campagne qui vise à obstinément et insidieusement médicaliser la souffrance psychique et à recomposer le paysage français de la psychopathologie au profit des logiques cognitivo-instrumentales de la santé mentale.
On ne saurait oublier que la notion même d' « expertise collective » avait été mise en place à l'Inserm en 1993-1994 par Philippe Lazar à la suite de l'affaire du sang contaminé afin d'éclairer les pouvoirs publics sur des questions d'actualité en mobilisant le savoir et le savoir-faire de toute la communauté scientifique concernée par les dites questions de santé publique.
La « marque » de l'Inserm et sa responsabilité de coordination scientifique étaient censées garantir la fiabilité des expertises, la validité de leurs résultats et l'indépendance des chercheurs qui les réalisent.
Or certaines expertises de l'Inserm concernant la santé mentale présentent toutes les caractéristiques de ce que vous avez vous-même appelé « les symptômes d'un artefact ». Je fais ici référence à l'expertise collective sur l'évaluation comparative de l'efficacité des psychothérapies retirée depuis par Monsieur le Ministre de la Santé du site du Ministère. Cette expertise se présente sous les formes de la science, les mots de la science, mais sans les garanties de la science. La garantie d'une procédure d'expertise dépend de l'exhaustivité des publications sur la question traitée : ce ne fut pas le cas.
On a fait au cours de cette expertise comme si l'énorme littérature psychanalytique, psychodynamique, n'existait pas et devait être comptée pour qualité négligeable. Les experts ont feint d'ignorer le délicat problème de populations et d'études non comparables sans tenir suffisamment compte de l'hétérogénéité de leurs composants et de la spécificité de leurs rationalités. La définition du référentiel psychanalytique est caricaturale et sa confusion avec les techniques psychodynamiques de toutes sortes révèle un manque de rigueur conceptuelle étonnant. Traditionnellement l'Inserm vérifie que les experts ne font pas partie de groupes de pression qui pourraient à leur insu infléchir la procédure de l'expertise à un moment ou un autre de sa réalisation. Rien ne garantit ici que ce fût le cas puisque l'on trouve principalement des partisans de l'évaluation scientifique des pratiques psychothérapiques construite sur un modèle médical. Comment alors s'étonner de la réponse de l'expertise pré-inscrite dans la manière même de poser la question ? L'expertise accomplit ce qu'elle dit : la psychanalyse n'existe pas.
Au nom de la science, on a rendu légitime une idéologie partisane proclamant la supériorité thérapeutique des TCC sur les psychothérapies psychodynamiques. L'Inserm ne s'est pas contenté de décrire une rivalité entre les techniques psychothérapiques mais a engagé ses forces dans la bataille. On a fait comme si le soin psychique était un médicament et on l'a évalué comme tel. On a mesuré dans cette étude comparative des psychothérapies la proximité des techniques, évalué celles qui se rapprochaient le plus des effets du médicament en feignant de croire que l'on mesurait ainsi leur valeur thérapeutique.
Si j'ai choisi l'exemple de cette expertise, c'est bien parce qu'elle illustre de manière choquante les problèmes déontologiques et épistémologiques des expertises scientifiques de l'Inserm dans le champ de la santé mentale. Ces expertises proviennent d'instances et d'équipes de recherche plutôt frileuses à l'égard de la psychanalyse, voire hostiles, dont les conclusions se déduisent d'une procédure produisant une « objectivité illusoire », objectivité davantage formelle que réelle. Bien que retirée du site du ministère une telle expertise a participé et participe encore à fabriquer une idéologie partisane prédisposant l'opinion à une recomposition du paysage des formations et des pratiques de santé mentale.
Cette expertise n'est qu'une des étapes du parcours de médicalisation de la souffrance psychique accompli ces dernières années et auquel l'Inserm apporte ici son soutien institutionnel et sa légitimité scientifique.
Depuis 2003 et l'expertise sur le dépistage et la prévention des troubles mentaux chez l'enfant et l'adolescent, le rythme des expertises concernant la santé mentale s'accélère : efficacité comparée des psychothérapies en
2004 ; autopsie psychologique d'abord, puis expertise des troubles des conduites de l'enfant en 2005. De telles expertises participent de la volonté de légitimer en France au nom de la science une idéologie scientiste qui serait à même de préparer l'opinion à la recomposition des paysages de la psychologie et de la psychiatrie. Ainsi le dépistage précoce des troubles du comportement, sa valeur prédictive de criminalité, ne participe pas simplement d'une « médicalisation de la déviance », mais s'inscrit dans le champ des « prophéties auto-réalisatrices » bien connue des psychologues sociaux : l'oracle produit ce qu'il énonce.
Les conclusions de ces expertises stigmatisent les paradigmes psychanalytiques et psychodynamiques et favorisent au nom de la science les logiques médicales et cognitivo-instrumentales davantage compatibles avec le souci sécuritaire de « l'évaluation » scientifique. On feint d'oublier au passage que l'évaluation se révèle autant une pratique sociale qu'un dispositif scientifique proprement dit. Les expertises de l'Inserm ci-dessus mentionnées présentent-elles les garanties suffisantes en matière d'évaluation ?
Si tel n'était pas le cas, on laisserait insidieusement s'installer dans l'opinion et au sein des instances de décision des politiques de santé et de formation une idéologie selon laquelle les concepts et les pratiques naturalisant le psychisme sont plus scientifiques que celles qui affirment son irréductible spécificité. Ce faisant on aurait réussi à faire passer un postulat idéologique pour un énoncé scientifique.
Connaissant votre souci du bien public, je prends la liberté de vous solliciter en tant que parlementaire, afin que les organismes de recherches participent à une véritable information scientifique de nos concitoyens, en commençant par ne pas les priver des choix véritables qu'ils prétendent éclairer. Je vous prie de croire, Messieurs, à l'assurance de ma haute considération,
Roland Gori
octobre 2005

Réponse de Jean-Pierre Sueur, Sénateur du Loiret

Cher Roland Gori,
A la suite de la « lettre ouverte » que vous avez adressée conjointement à mon collègue Jack Ralite et à moi-même, je vous prie de trouver ci-joint le texte de la question écrite que je pose ce jour à M. Xavier Bertrand, ministre de la santé et des solidarités.
En posant cette question écrite, je tiens à affirmer publiquement mon accord avec les termes de votre « lettre ouverte » et à soutenir l'approche qui est la vôtre.
Il m'apparaît, en effet, que l'on doit critiquer, comme vous le faites, une méthode qui prétend pouvoir « démontrer » la supériorité des thérapies cognitivo-comportementalistes sur toute forme de psychanalyse et psychothérapie relationnelle, alors que ces approches procèdent de logiques trop dissemblables pour pouvoir être comparées simplement, surtout si cela est fait, de surcroît, sur la base des présupposés propres à la première de ces approches.
On doit critiquer, en outre, le procédé qui consiste à construire, explicitement ou implicitement, un échantillon en fonction de la thèse qu'on entend « vérifier ». un tel procédé est évidemment antagoniste de toute démarche scientifique.
Ces critiques étant faites, la question principale qui se pose est celle du rôle qu'on fait jouer au mot « science » dans un tel contexte. Comme vous l'écrivez si justement : « De telles idéologies participent de la volonté de légitimer en France au nom de la science une idéologie scientiste qui serait à même de préparer l'opinion à la recomposition des paysages de la psychologie et de la psychiatrie. »
D'où la nécessité d'interroger le ministre en charge de la santé.
En retirant le rapport de l'Inserm du site du ministère, son prédécesseur a accompli un acte fondateur. Il ne s'est pas agi - comme cela a été dit à tort - de « censurer » un texte. Il serait, en effet, inacceptable qu'un ministre porte atteinte à l'indépendance des organismes et institutions vouées à la recherche. Mais cette nécessaire indépendance n'implique nullement que les pouvoirs publics soient tenus de cautionner l'ensemble des productions desdits organismes et institutions.
L'intense campagne qui est aujourd'hui menée pour tenter de disqualifier toutes les formes de psychanalyse et de psychothérapie relationnelle - dont l'usage fait de l' « amendement Accoyer », le rapport de l'Inserm suivi d'autres expertises procédant de présupposés similaires et la parution du « Livre noir de la psychanalyse » constituent les trois épisodes les plus marquants - rend assurément nécessaire d'interroger le ministre compétent afin de lui demander de nous assurer que, dans la logique de l'acte posé par son prédécesseur, il veillera à ce que les légitimes critiques faites à des démarches qui procèdent d'une idéologie scientiste soient prises en compte à un moment où l'on sait que son ministère mène des réflexions en matière de « santé mentale, de formation des praticiens et d'attribution de titres professionnels ».
Soyez assuré, Cher Roland Gori, de l'expression de mes sentiments dévoués.
Jean-Pierre Sueur
novembre 2005

Lettre publiée dans La Lettre de Psychiatrie Française, n°149, novembre 2005, p.3-4.

QUESTION ECRITE : M. Jean-Pierre Sueur appelle l'attention de M. le ministre de la santé et des solidarités sur les expertises de l'INSERM en matière de santé mentale. Il lui rappelle que son prédécesseur a pris la décision de retirer du site internet du ministère l'expertise collective élaborée par cet organisme sur l'efficacité respective de différentes psychothérapies. Cette décision a confirmé que l'indépendance scientifique absolue qui doit être celle de tout organisme de recherche n'implique pas l'obligation pour les pouvoirs publics de cautionner une évaluation scientifique, ou présentée comme telle. L'examen de « l'expertise » précitée de l'INSERM a suscité de nombreuses critiques dans la mesure où celle-ci présentait tous les « symboles de l'artefact » : les textes sélectionnés comme objet d'étude avaient, en effet, été choisis, au sein d'une ample littérature scientifique, de telle manière que soit « démontrée » la
supériorité des thérapies cognitivo-comportementales sur toute forme de psychanalyse ou de psychothérapie relationnelle, alors même que ces approches procèdent de logiques trop dissemblables pour pouvoir être comparées simplement, surtout si cela est fait, de surcroît, sur la base des présupposés de l'une des approches en cause. Des professeurs d'université, chercheurs et praticiens ont ainsi considéré que cette « expertise » avait pour effet de « prédisposer l'opinion à une recomposition du paysage des formations et des pratiques de santé mentale » et de promouvoir « une idéologie selon laquelle les concepts et les pratiques naturalisant le psychisme » seraient « plus scientifiques que celles qui affirment son irréductible spécificité », ce qui « revient à faire passer un postulat idéologique pour un énoncé scientifique ». Ils ont indiqué à cet égard combien il était essentiel que les organismes de recherche « chargés d'apporter une information scientifique à nos concitoyens » ne « commencent
pas par les priver des choix véritables qu'ils prétendent éclairer ». Il lui demande quelle est sa position à ce sujet. Il lui demande, en outre, de bien vouloir lui confirmer que son ministère, attaché à la pluralité des approches de la souffrance psychique, prendra en compte les critiques que suscite légitimement, eu égard à la méthode mise en œuvre, une « expertise » élaborée dans les conditions qui viennent d'être rappelées, ou que susciteraient, pour les mêmes raisons, d'autres « expertises » qui seraient réalisées dans les mêmes conditions, à un moment où il mène desréflexions en matière de politique de santé mentale, de formation des praticiens œuvrant dans ce domaine et d'attribution de titres professionnels.

En attente d'une réponse ministérielle, en date du 13 décembre 2005