Tragédie de l’innocence et inconscient du terrorisme

Par Nabile Farès

Oui : les psychanalystes ont quelque chose à dire sur ce qui se passe dans le temps présent d’aujourd’hui : de quelle terreur et bévue un terrorisme s’exerçant dans le monde et sur le monde est-il, non pas le symbole, mais le signe ? Hallucination ? Acte magique ? Perversion ? Autre sens du réel ? De la vie ? De l’histoire ? Provoquant stupeur, morts, arrêt de la pensée, meurtres en conséquence, assassinats d’innocents, tel, aussi, celui de Jean Charles de Menezes, brésilien devenu récemment londonien, et dénis par  excuses ou revendications et reconnaissances que ce terrorisme s’accorde à lui-même en signant, à chaque fois, dans l’après-coup, ses actes, au point que l’on puisse se demander à quelle histoire il appartient ? De quelle «  gloire » - si une telle « gloire » sous cette forme peut exister - et erreur en même temps il relève ?                  

A cause de la précipitation, ampleur de ces actes qui ont eu lieu à Londres, à Charm El Cheikh, ces derniers jours, il ne s’agit plus de «  martyrologie musulmane » ou « islamique », ce qui ne veut absolument rien dire,  mais bien de détermination idéologique qui inclut autant la mort de soi que celle de l’autre, voisin, prochain, parental, connu et inconnu…                 

Tragédie de l’innocent et violence terroriste se côtoient, rivalisent en leur extrême : la première est la marque d’une liberté autre que celle d’être, ici, né, et, en naissant, « coupable » ; l’autre est la désignation que tout le monde est coupable –( immeubles, humains, vitres, hôtels, maillots de bain, enfants, femmes, hommes, familles, commerces, transports en commun…) – du moment que chacune, chacun, pourraient être, se croire, «  innocente »,  « innocent », parmi tant d’autres.               

Question de croyances et de temps, le terrorisme est bien ancré entre l’histoire des pays, nations, et celle des générations ; comme s’il trahissait, mettait à l’épreuve,  révélait, entre celles-ci, des séquences d’histoires impossibles, devenues insupportables, que l’acte de terreur, par son irruption sur la scène publique et historique, venait, à la place d’un dire, d’une parole tue, promouvoir ; mémoires et histoires inachevées, lacunaires, en mal de construction identitaire, post-adolescentes aujourd’hui, que des prédications perverses, jouisseuses de mort, ont hypnotisées, rendues maniables et favorables à des prestations infinies, redoutables.                     

Et, rien de plus manipulateur qu’un prêche trop «  intentionné » et de plus tragique qu’une mémoire, vie, histoire, brusquement mises à l’épreuve de leur propre vide, désarroi, non-reco/naissance, et qui souhaiteraient d’un coup retrouver la valeur, l’historicité, la vérité – éloignée – de son sens.                

L’ensemble des terroristes dont on veut bien nous rapporter les trajectoires tout à fait ahurissantes – ( d’une banlieue de Londres ou de Lyon ou d’Alger ou de Casablanca en Afghanistan, au Pakistan, à Peshawar, puis en Allemagne, puis en Hollande, puis aux Etats-Unis, puis en Espagne, puis en Algérie, puis au Maroc, puis au Nord Mali, puis, enfin dans tous les pays de ce que l’on croyait être le vaste monde, devenu tout petit ) sont des personnes nées après et «  sur » les décombres de 1945, après les années 1960, 70, 80 ; on pourrait dire : après les ratages et guerres coloniales, l’incompréhension, destruction des civilisations et cultures autres, les nationalismes héroïques et étatiques, les refus arabes, puis, islamiques

 de l’existence de l’état d’Israël, les échecs marxistes dits révolutionnaires, les écarts de richesses aujourd’hui vertigineux à l’intérieur des pays et entre les pays, que ce soit l’Asie, l’Afrique, l’Europe, l’Amérique latine, Les Etats-Unis, l’Angleterre, le Moyen Orient, une mondialisation forcenée, vivement adulée, faussant le rapport au réel, éjectant la mort comme si chacune, chacun de nous, et, aussi bien, autre que chacune, chacun, innocents et coupables, n’avions affaire qu’ à notre … mortalité et… immortalité.                      

Terrible paradoxe de la logique terroriste qui détruit en soi et en l’autre l’existence de cette  part de mortalité et d’immortalité inscrite dans une transmission de la culture et du droit, entre générations, au-delà des guerres ! A tenir compte de l’âge de ces post-adolescents sacrifiés se sacrifiant de la première et de la dernière heure, « kamikazes » de l’impossible et de l’hypnose, on ne peut s’en prendre qu’à ces idéologies coloniales, fascistes, nazies, antisémites, anti juives, de l’avant et après première et deuxième guerres dites, faut-il le rappeler, « mondiales » qui, encore, dans nos histoires présentes, continuent et tentent de rendre impossible une vie commune entre personnes, nations, cultures, civilisations, langues, semblables et différentes à la fois, aucunement étrangères les unes aux autres ; coexistence devant trouver les façons, manières, actes, reconnaissances pour construire le vivre de cette planète contre ceux qui, à coût de guerres, de richesses, pauvretés, privations, mises à l’écart, discrimination positive ou négative, irresponsabilités, perpétuent cette tragédie de l’innocence et une partie d’ inconscient historique, antisémite, anti judaïque, d’où est né le terrorisme.  

Nabile Farès

Ecrivain et psychanalyste                                   

Cosignataire du Manifeste des Libertés