Réflexions sur l’efficacité de la psychanalyse et la théorie freudienne de la culture

Par Jean-Jacques Moscovitz


I — La violence est-elle un concept psychanalytique ?

Le repérage de la violence par la psychanalyse en modifie-t-il la pratique et appelle-t-il à en préciser les limites voire l’(in)efficacité ?  La violence, par exemple, se transforme-t-elle en discours ou au contraire, reste-t-elle dans des stagnations de jouissance ? Et en tant qu’elle resterait non dévoilée, peut-on lui reconnaître des filiations cachées, comme des disparitions collectives du Siècle, des atteintes graves à la civilisation ? Où l’on interrogerait les suites éventuelles d’une telle violence lorsqu'elle a été « silenciée », et notamment ses suites dans le cadre de la psychanalyse, son discours, sa pratique. Ce silence, cette «silenciation », disons-nous, est l’attaque de la nomination de certains évènements restés sous-jacents, l’attaque de la Geistigkeit de Freud, le progrès de la vie de l’esprit, aussi bien de la vie psychique que la vie au jour le jour. Ce terme provient de L’Homme Moïse et la religion monothéiste[1] qui, avec Malaise dans la civilisation[2], avec la 32ème conférence de 1932, L’angoisse et la vie pulsionnelle[3] et quelques autres textes sont les références de Freud sur la violence et sur sa théorie de la culture.

Il évoque, par exemple, le passage du matriarcat, où domine une certaine perception sensorielle de la réalité, au patriarcat qui, lui, est dominé par une perception de la réalité dans le registre de l’abstraction intellectuelle inhérente au psychique, à l’endopsychique. Soit ce qui pose le primat du postulat propre à la pensée et à la vie de l’esprit. Freud souligne combien l’incomplétude narcissique de l’humain trouve sa solution de deux façons : soit par la barbarie, où le comblement de son incomplétude s’effectuera par les armes, soit par le droit et donc la parole. Là est la civilisation que Freud oppose à la barbarie.

C’est dire que la violence est une atteinte à l’apparentement au langage et à la filiation comme telle. L’enfant parfait, un des modèles les plus attendus, enfant hyper-idéalisé qui hante nos consultations, enfant de la pulsion ou de l’éprouvette, prend le pas sur la filiation, sur le symbolique, « négationnant » ainsi ce minimum à quoi un enfant a droit, qui s’appelle enfance. 

Nous avons à tenir compte au regard de l’efficace de notre pratique, notamment de celui qui lui est propre avec l’interprétation psychanalytique, de l’abord de la violence, de ce qui témoigne d’une chute de la fiabilité de la civilisation et des institutions du langage, où il semble que soient atteints les idéaux de la personne. Notre pratique  en est modifiée, en effet, car l’interprétation produit une destitution du lieu de l’Autre, vise une séparation de ce lieu. Or comment effectuer un tel processus de désaliénation et de séparation si cet Autre est porteur de traces de violences collectives non encore inscrites ? Comment les transformer en pensées, alors qu’elles ont trait à l’impensable, encore mal ou non inscrites, au point d’entamer, de limiter nos idéaux de parlêtre.

Responsabilité du psychanalyste

Cela ouvre un questionnement sur notre responsabilité de psychanalyste, mais aussi de psychanalysant. D’une part, il nous faut savoir que des violences inouïes et sans nom, des violences nues, ont eu lieu et ont des conséquences dans l’actuel et, d’autre part, que l’actuel de notre monde est dominé par ce que Pierre Legendre appelle « l’Empire du Management », triomphe final de l’occidentalisation de la planète Terre par la techno-science-économie, mais aussi par l’atteinte à « nos ressources généalogiques et notre Terre intérieure »[4].

Ce questionnement sur la violence et la limite de l’efficace analytique implique qu’une responsabilité soit posée en amont de l’acte analytique, de telle sorte qu’en aval de cet acte, l’interprétation tienne compte de cet actuel pour ne pas se dissoudre dans le collectif.  Cela nécessite plusieurs approches.

II — Le réel pâtit du signifiant.

La première approche concerne la coupure freudienne, à savoir que, pour citer Lacan : « le réel pâtit du signifiant ». C’est là l’acte analytique lui-même ; pâtit du signifiant, c’est dire qu’il y a un gain du symbolique sur ce réel de la jouissance des symptômes psychonévrotiques qui, dès lors, peuvent s’organiser en discours, de même la jouissance qui y est attenante. Et ce au niveau individuel.

Mais dans les violences du collectif, dans la rupture de civilisation, c’est le signifiant qui pâtit du réel, signifiant qui, dès lors que Geistigkeit et langage sont attaqués, fait retour dans la compacité du réel. Ainsi posons que de-la-violence deviendrait discours du fait de la coupure freudienne ou bien resterait jouissance.

Coupure ou stagnation de jouissance, voilà une approche de la violence. Voilà le Malaise actuel du sujet dans la civilisation. C’est ce qui, de nos jours, interroge la psychanalyse et les psychanalystes sur l’éventuelle entame de notre pratique.

Violence et filiation

D’où une deuxième approche, celle de la violence et de ses filiations, à partir de trois exemples dans le texte freudien. Dans Malaise dans la civilisation de 1929, Freud avance que la conscience morale et les motions pulsionnelles se jouxtent sans cesse, de telle sorte, dit-il, qu’il y a une sortie de la pensée humaine traditionnelle pour entrer dans la pensée proprement psychanalytique, en ceci que les motions pulsionnelles qui jaillissent sans arrêt viennent faire le pendant à la censure, à la conscience morale et ce, dans une dialectique où, selon la pensée psychanalytique de l’économie libidinale, depuis des siècles, l’une passe sa force à l’autre, sa libido à l’autre. La conscience morale s’accapare la libido de la motion pulsionnelle nouvellement advenue pour la refouler et la motion pulsionnelle suivante augmente en énergie pour passer dans la réalité. Et ainsi de suite depuis toujours. Chose importante concernant le terme de violence, à un moment donné surgit un risque, celui de la rupture de la conscience morale telle que l’énergie psychique cesse de circuler de l’une à l’autre. Et c’est la rupture du signifiant qui, comme tel dans ce cas-là, pâtit du réel. Le signifiant libido rompu produit un ruissellement de jouissance qui éteint le possible de la représentation, du discours, du sujet.

Violence équivaut ainsi à une cessation du procès de la représentation au moment même de l’acte de violence, et notamment dans les violences collectives. De telle sorte que, de trauma en trauma depuis des millénaires — et c’est aussi la cas pour un sujet individuel —, l’énergie circule entre conscience morale et motions pulsionnelles. Mais, notons-le, Freud effectue là un pas gigantesque, il fait prévaloir le terme d’énergie sur celui de libido ; il revient à cette notion d’énergie, en pleine montée du nazisme, et ce pour répondre aux conflits avec ses élèves sur le trauma prévalent depuis le réel ou le fantasme.

Ainsi, de trauma en trauma à travers le temps, l’énergie engendre une certaine organisation collective des violences, telle que la parole ne peut plus soumettre les jouissances qui en découlent à un cadre quelconque et que par là même celles-ci se libèrent et agissent comme elles ont agi précédemment. Voilà comment la filiation de la conscience morale à la motion pulsionnelle a lieu, filiation de l’une à l’autre, et parfois une brisure se produit entre les deux.

Éros/Thanatos

Le deuxième exemple est celui d’Eros/Thanatos, sur quoi, dans Malaise dans la civilisation, Freud met l’accent comme fonds de sa théorie de la culture. Il vient nous dire — et il le reprendra dans la trente deuxième conférence — qu’existe une filiation, un engendrement de l’une à l’autre des deux pulsions : dès que l’animé surgit depuis l’inanimé, l’inanimé poursuit sa course et s’inscrit dans l’animé. L’inorganique s’inscrit dans l’organique, Thanatos dans Eros, pour y faire sa place. Ainsi il y aura une imbrication des pulsions si « ça » marche favorablement. Avec la vie advient l’inanimé, la mort s’y inscrit fondamentalement. Voilà une sorte de filiation, proprement méta-psychologique, de ce qu’il y avait déjà là l’avant avec l’après, pour faire partie de ce qui s’ensuit.

Pour Lacan, la pulsion de mort est bien le silence dans la parole, là où ça ne parle pas, dans la parole qui provient du silence qui, lui, continue d’y séjourner. Cet ensemble imbriqué, Éros/Thanatos, est l’histoire psychique du psychique. Ou la façon dont le psychique vient à se régir par une historicité psychique décrite dans les concepts freudiens, inscription de ces concepts les uns dans les autres.

Et, par là même, Éros freine Thanatos et inversement, n’ayant rien à voir avec le Bien et le Mal. Je dirais ainsi que certaines actions génocidaires procèdent d’Éros, qui n’est plus freiné par un Thanatos brisé et soumis à Éros. Inutile de dire le fracas que cela provoque en attendant que l’imbrication suivante se rétablisse.

Cela exige de nous d’accepter qu’Éros et Thanatos ne sont en rien équivalents avec le Bien et le Mal, mais que - pensée entièrement psychanalytique oblige — l’énergie psychique passe de l’un à l’autre autant que faire se peut.

Troisième inconscient.

Le dernier exemple de filiation qui oriente notre approche de la violence et qui questionne, voire limite l’efficace du discours analytique, est ce troisième inconscient que Freud évoque en quelques lignes dans Le Moi et le Ça. Le premier inconscient étant le refoulement et le retour du refoulé, le deuxième le refoulement originaire ; le troisième est là bien avant, il nous oriente sur la question de la violence[5]. La genèse du Moi veut qu’il provienne du Ça pour faire face à la Réalité. Donc les trois instances sont la Réalité, le Moi et le Ça ; dans cette place que le Moi se donne, il se « souvient », il garderait en lui la trace du lieu d’où il vient, soit du Ça, et ce dans le registre de la représentation.

Mais par là même, Freud, fidèle à sa pensée proprement psychanalytique qui tient compte de l’antécédent dans la suite de la structuration du psychique, décrit un lieu non soumis à une telle structuration, ce troisième inconscient. Il écrit qu’il n’a pas grand-chose à avancer de plus, sinon cette nécessité logique d’une sorte de vestige de la psychogenèse du Moi à son tout début. C’est là un point non-soumis à l’agencement du procès de la représentation du Moi entre les trois instances de l’état psychique tout premier, qui préexiste au jeu entre Moi, Ça et Réalité et leurs représentations endopyschiques. Que cette part ne se soumette pas au procès de la représentation en train d’advenir implique que cette sorte de vestige du Moi primordial inscrit dans le Moi une fois structuré serait une pure motion pulsionnelle, dans le registre de la motricité qui vient faire violence dans l’actuel immédiat. En tout cas, ce vestige actif au plan moteur n’est pas soumis au Surmoi, ni au principe d’au-delà du principe de plaisir. Ce troisième lieu de l’inconscient reste de l’ordre du Ça sans s’articuler à la réalité, et surgit de façon si explosive que le moi ne peut pas en construire une représentation, donc n’existe que comme violence. 

Violence nue, violences actuelles

L’hypothèse ici avancée pourrait nous faire reculer les limites de notre pratique : les violences actuelles ont pour filiation, à un niveau concret, des violences antécédentes qui peuvent se concevoir selon certaines conceptualisations freudiennes ici abordées. S’y nouent psychogenèse et économie énergétique, avec ce modèle freudien de la temporalité, où ce qui précède s’inscrit activement dans la suite, tel que l’antécédence joue sans cesse dans l’après . On est là dans la structure du signifiant, de la représentance et dans sa logique temporelle de l’après-coup.

La violence nue s’est produite dans le siècle dernier au niveau des crimes européens, la Shoah, l’histoire coloniale, le génocide du Rwanda, celui probable du Darfour.

Peut-on s’appuyer sur ce troisième inconscient qui fait retour en pure excitation, une décharge sans représentations, sans la constitution d’un trauma, mais avec le surgissement d’une pure motricité, à l’état nu, et qui vient faire violence ? Serait-ce la base psychique d’une trajectoire organisée en violence politique ?

Freud, Lacan et nous

C’est là maintenant soulever le statut psychique de la victime, son surinvestissement qui me semble être un des enjeux radicaux de notre pratique analytique, en tout cas de notre façon de concevoir la dimension de la violence qui limite notre action.

Nous ne sommes plus au temps de Freud ni de Lacan, pour lesquels ce check-point avec ce qui s’appelle violence n’était qu’un point mineur, puisque les notions d’agressivité ou de meurtre de la chose, suffisaient. Voilà qu’aujourd’hui ce terme de violence vient activement nous questionner sur les violences actuelles, auxquelles nous avons affaire dans notre clinique aussi bien que dans la vie, mettant en jeu de façon radicalement différente la valeur de la vie et, par exemple, nous appellant à prendre en compte le nombre important d’adolescents qui se suicident.

III — Du père.

Quelle est notre tâche, à nous psychanalystes d’aujourd’hui, après Freud et Lacan ? En quoi notre pratique reste-t-elle oui ou non subversive du culturel civilisationnel où nous sommes ensemble ?

Les apports majeurs que sont le Trieb au sens de Freud et le signifiant au sens de Lacan, la signifiance, nous indiquent combien, entre violence et psychanalyse, il y a un implicite et en même temps du discordant. Discordant, par exemple, dans la formule à accepter comme telle, celle de Sabina Spielrein qui date de 1912 dans le titre de sa thèse de médecine :« Destruction comme cause du devenir »"[6]. Elle rencontre Freud après avoir été en analyse chez Jung, pour lui offrir une hypothèse où Freud  perçoit un donné précurseur pour l’élaboration de la pulsion de mort. Elle nomme là une pulsion sexuelle de mort où existerait un léger décalage vers la vie, un pas grand-chose où quand même la vie prévaut.

Nous sommes ici renvoyés à L’Homme Moïse et la religion monothéiste, à la question du père et de l’origine de la vie psychique. Le père mort par le meurtre symbolique, le père primordial, mort depuis toujours, source de la première identification selon Freud, est le point de départ du sujet. Ce n’est pas un donné sensible, un donné clinique, mais là encore la pensée freudienne de l’après selon une antécédence logique, purement logique. Soit, comme le dit Lacan, de la libido qui, comme éternelle, est coupée par des pulsions partielles telles que ce trait de coupure organise un psychisme et lui donne vie ; où la structure se crée selon telle ou telle pulsion.

Avec l’approche de la violence, se perçoit la rupture que constitue ce point de coupure et le retour en arrière du fondement de la structure, avec l’action du troisième inconscient, de la motricité venue directement du Ça, et donc un  retour à la compacité du réel. Où le Moi ne peut plus avoir d’autre but que de-la-violence, la recevoir ou la donner. De-la-violence prendrait le pas sur tout ce qui peut être psychique, tel que se défait la signifiance. Un analyste, dans l’actuel, est convoqué à faire face à cela, à en mesurer les effets sur la psychanalyse elle-même.

Voilà pourquoi la question de la victime est à avancer. 

Scène originaire, planétaire.

Une scène originaire planétaire gèrerait notre imaginaire, venant marquer, indicer la scène fondatrice du sujet, centrée sur le meurtre du père et la violence inhérente au sexuel. Cette indexation actuelle de la scène fondatrice du sujet ne se légitime pas encore dans l’Œdipe, ne peut y faire pacte, et forme aujourd’hui, le Malaise du sujet dans la civilisation.

L’enfance d’aujourd’hui a une partie à gagner avant même la différence des sexes ; Winnicott, Mélanie Klein, Dolto l’ont déjà dit à leur manière. Cela apparaît plus prévalent dans notre pratique de la psychanalyse avec les enfants. L’enfant/infans, avant l’accès à la différence des sexes, est aux prises avec le fait d’inscrire en lui s’il est vivant ou mort, objet animé ou inanimé, chose ou objet. Comme si l’enfant était voué au meurtre et qu’il le savait, à être un meurtrier, un enfant tueur. Son origination par rapport à l’Autre procède d’un Autre beaucoup plus assurément meurtrier que jamais. Comment va-t-il organiser son corps, sa mémoire et sa parole pour que Ça fasse sujet ? Là se montre l’intensité du couplage pervers auquel nous avons à faire aujourd’hui entre victime et bourreau. Qui reprend d’ailleurs la diatribe entre Ferenczi et Freud, où l’enfant serait victime et l’adulte bourreau/coupable, à quoi Freud répond pas-du-tout, dans cette trente deuxième conférence où se démontre l’un des enjeux entre trauma venu de l’extérieur ou originé dans le fantasme.

Mais avec la scène originaire, ici qualifiée de planétaire, de notre temps, on aurait une histoire collective dans laquelle chacun est solidaire, et où le psychosocial prend le pas sur le psychosexuel. Les analystes y sont parfois entraînés. Freud va jusqu’à dire à ses élèves, en 1932, qu’ils préfèrent, plutôt que de continuer à pratiquer la psychanalyse, s’occuper de la pédagogie et du désarroi social, au point que la psychanalyse se retrouve en plein marché public et culturel. Cette conférence est essentielle pour comprendre le phénomène de la violence d’aujourd’hui.

Etayage freudien

Cependant, là se pose la question de l’étayage au sens freudien : Comment le sol sur lequel s’appuie le sujet pour être sujet tient-il ou pas ? Et s’il cède, la psychanalyse risque de se révéler justement ce qu’elle n’a pas à être et pourtant devient : une sorte de suppléance au culturel, alors que sa vocation première et naturelle est de subvertir ce culturel même. Et, si elle sustente le culturel, que devient alors le désir de l’analyste, dans cet écart qu’il produit entre idéal du moi et transfert ? Moment où l’analyste est mis sous surveillance par son analysant, où il est mis au travail pour ne pas tomber dans une certaine inhumanité qui donnerait en quelque sorte prise à la barbarie.

Cette responsabilité de l’analyste et aussi celle de l’analysant adulte — ne pas tomber dans la barbarie, pas plus qu’être un redresseur de torts — nous oblige à revisiter les concepts analytiques à partir du mot violence. Lacan, quant à lui, n’est pas trop féru de ce terme, il préfère, on le sait, le terme meurtre de la chose, sans se rendre compte, semble-t-il, qu’il y a eu meurtre du mot dans le siècle dernier, avec ses conséquences aujourd’hui. Dans son texte, la violence est toujours ce qui a trait à la question du langage et — curieuse coïncidence — toujours très près d’une citation de Freud, trois lignes avant au après. Lacan aurait besoin de citer Freud dès qu’il parle de violence. Freud, quant à lui, est beaucoup plus près de cette problématique. C’est de la guerre de 1914-18 qu’a surgi la pulsion de mort qui modifie sa pratique et sa théorie, alors que jusqu’alors prévalait la haine opposée à l’amour. C’est en 1916 qu’il produit son texte « Considérations actuelles sur la guerre et la mort »[7] qui n’est pas, évidemment, sur le génocide, bien qu’il nous en donne une piste. Freud, en effet, nous dit : « Finalement, dans l’inconscient, nous ne sommes qu’une bande d’assassins », mais qu’en est-il dés lors du crime collectif ? L’État est meurtrier, nous dit-il, et de la même façon que l’inconscient, mais l’État l’est en acte et non en désir. Le collectif s’autorise au meurtre lors des guerres, de telle sorte que les soldats partent en chantant le matin, la fleur au fusil, et rentrent le soir enterrer leurs morts, après avoir tué leurs ennemis en toute innocence apparente. Le Moi individuel, coincé entre l’État et l’inconscient, n’a plus d’autre voie que celle de sublimer, créer, aimer. Et de résoudre l’ambivalence de ses sentiments en essayant d’alimenter son savoir sur l’humain, et en étant le plus possible dans l’ordre d’une certaine contre-violence qui le pacifie.

Freud nous le dit à la fin de son Malaise dans la civilisation : Les hommes savent qu’ils peuvent s’exterminer mutuellement jusqu’au dernier, ils le savent très bien. À ce « ils le savent très bien », j’oppose une objection, en fait ils ne le savent peut-être pas tant, dés lors que la Shoah a eu lieu, ils font ce qu’il faut pour ne pas trop le savoir. Freud ne pouvait pas savoir combien les humains ne savent pas, et s’ils savent, ils font tout ce qu’ils peuvent pour en effacer les traces. Le plus souvent malgré eux — malgré soi —, mais parfois, une telle ignorance est voulue, construite, par exemple le négationnisme. Mais des formes mineures de refus assaillent chacun de façon variable. Car l’inacceptable ne se reconnaît pas aisément, loin s’en faut. Des résistances surgissent ici et là qui dépendent de chacun, non seulement parce que le crime qui a eu lieu n’a pas d’antécédent, mais aussi parce qu’on ne peut faire se raccorder l’avant du crime et son après. Remarquons là que le temps propre à la psychogenèse freudienne développée plus haut se brise ici de lui-même. C’est une rupture de la civilisation qui fait place à la barbarie, ou une rupture de l’Histoire, en reprenant ce terme de Walter Benjamin.

C’est d’une telle rupture mal ou non reconnue que l’actuel nous indique les conséquences dans le registre de la violence.

Négationnisme

Freud ne savait pas combien l’humain peut éliminer les traces des crimes au point d’éliminer les effacements des traces des effacements des traces : le négationnisme. C’est un échec construit de la symbolisation, qui devrait faire partie des processus de refoulement au sens général, s’ajoutant aujourd’hui aux précédents (annulation rétroactive, dénégation, démenti, forclusion dans la psychose). Le négationnisme est coextensif, quel qu’il soit, tous les récits nous le disent, aux meurtres eux-mêmes, à l’acte de tuer. Une tuerie génocidaire n’est complète que si elle est négationnée… de l’ordre d’une violence jamais égalée.

Ces violences-là sont en filiation avec ce qui se passe dans notre monde actuel, face à quoi le Moi ne peut pas encore sublimer. Soit c’est le silence, soit il devient facilement un criminel dans le réel. Il est pris entre le désir inconscient de meurtre et les actions de tueries voulues par l’Ètat et le collectif. Et c’est par cette autorisation politique construite d’un meurtre négationné que des génocides ont lieu, avec des conséquences sur nos violences actuelles. D’où mon hypothèse sur le couplage bourreau/victime pour conclure.

IV — Comment se fait-il que, chez les victimes — la victime de façon générique, sans vouloir hypostasier cette question —, quelque chose a lieu qui excluerait, au moment des tueries qu’elles vont subir, et parfois aussi chez des témoins présents, le désir de meurtre, fondé sur le désir du meurtre primordial du père. Par cette confiscation du désir de meurtre chez la victime que les génocidaires savent très bien produire et reconnaître, où la victime est réduite à ne pouvoir se défendre, dès lors elle subira des crimes collectifs. Précisons cela.

Silenciation du désir de meurtre, forclusion construite

Pour le génocidaire, un processus identique a lieu, il s’efforce de ne pas savoir, par une silenciation, une forclusion construite du désir de meurtre, au profit de l’acte, de sorte que tuer devient tout à fait vraisemblable. Nous ne sommes plus du côté des « normaux » — au sens où « les gens normaux ne savent pas combien tout est possible » —, car ici tout est possible du fait qu’il y a un effacement des traces du meurtre au moment même des actions, et surtout avant. Ce constat nous guide dans la compréhension des violences actuelles. On le perçoit dans des films sur le Rwanda comme celui d’Anne Lainé, Silence d’un cri inouï (2003), ou de Jean-Christophe Klotz, Kigali, des images contre un massacre (2005).

Ici, la sidération du désir de meurtre du côté de la victime provient de cette silenciation violente du côté du meurtrier, qui s’avère déjà là avant le crime même. Cet avant le meurtre lui-même se produit chez le tueur en une sorte de forclusion construite de ce qu’il va faire. Le négationnisme est antécédent au meurtre. Voilà une forme grave d’avatar de la symbolisation que Freud ne pouvait pas entrevoir. Les génocides deviennent possibles par cette nouvelle acception du refoulement que je propose d’appeler forclusion construite. Forclusion construite ou silenciation, telle que les conséquences chez des survivants nous montrent une impossibilité d’accepter ce qui s’est passé.

Cela justifie toutes les œuvres, tous les colloques, toutes les commémorations afin de permettre petit à petit de symboliser la rupture de la Civilisation.

Mais parfois, certains survivants réagissent. Deux exemples pour nous orienter vers  d’autres questions :

Imre Kertesz dans son livre Etre sans destin[8] où, lui, le héros du récit, de toute la force de sa plume témoigne de ce qui lui est arrivé. Il avait quinze ans quand il est déporté, seize quand il revient, il refuse le couplage bourreau-victime, il ne veut rien donner au bourreau qui puisse le détourner du fil de son complexe d’Œdipe, une fois revenu à Budapest. Il veut retrouver sa question sur le désir de meurtre du père, alors que son père réel a été assassiné dans un camp nazi. Vouloir renouer avec sa névrose comme suspendue, il le dit dans son ouvrage, tout en sachant que son histoire a été indicée à ce qui s’est produit.

Autre exemple, c’est celui de Yehouda Lerner, dans le film de Claude Lanzmann, Sobibor, 14 octobre 1943, 16h,  sorti en 2001. Le titre est l’heure exacte où il va commettre un crime — un crime qui va le sauver — en tuant un garde SS, parce qu’il n’a pas lâché sur son désir de meurtre. Une organisation de la révolte s’est faite dans ce camp, qui a d’ailleurs tellement impressionné les nazis qu’ils ont liquidé  le camp et beaucoup d’ autres à l’Est de la Pologne occupée, sauf Auschwitz. Acte d’une très haute importance pour l’humanité parlante, que d’avoir tenu bon sur le désir de meurtre, pour agir et sauver sa peau et celle d’autres internés qui allaient être exterminés, bien que ce soit difficile à accepter une fois hors de la situation extrême de l’extermination nazie. Qu’on veuille ou non le savoir, de tels éléments se retrouvent dans notre imaginaire concernant le procès de la violence actuelle.

Couplage victime/bourreau, fort/faible

Dans cette scène planétaire où nous sommes, bourreaux et victimes sont comme couplés en forts/faibles, ce qui  masque la différence des sexes qu’il faudra replacer constamment comme fondement du sujet. On la rétablit de nos jours comme on peut, en étudiant des textes, des œuvres, des films qui en témoignent, ainsi que dans la pratique de la psychanalyse.

Le couplage fort/faible tient bon pourtant, car il s’inverse, par exemple au Moyen-Orient où le fort Israélien devient « nazi », nommé comme tel, et le Palestinien devient « Juif des Juifs », ce qui brouille toutes les cartes en vue d’une paix attendue.

Pas de race enfant, pas de race victime.

Du bourreau, de son monde de meurtre, nous faisons en sorte que la victime sache s’en détacher, qu’elle ne reste pas dans le monde du crime qui s’est abattu sur elle. Le mot « bourreau » est choisi ici plutôt que le mot coupable, pour faire pendant à ce qui fait filiation à nos violences actuelles. L’étayage freudien, souvent, est à prendre en compte, dans l’écoute de la psychonévrose de l’adulte ou dans celle de l’enfant. Qu’en premier lieu un psychanalyste sache, soutienne qu’il n’y a pas de race enfant ni de race victime.

La psychanalyse est en filiation depuis Freud jusqu’à nos jours, en quatre temps. Le premier est celui où Freud avance le noyau sexuel infantile qui fonde la discipline, puis il la refonde avec l’instinct de mort. Le troisième temps, après ces deux premiers, est celui où Lacan, à partir du malentendu dans la parole et la dimension de son adresse, érige le signifiant comme apport fondamental pour appréhender le psychisme au sens analytique,  donc notre pratique. Ces trois  temps sont des gains symboliques, qui continuent à l’être, où le réel pâtit de l’avancée des concepts et des signifiants. Mais le quatrième moment, où nous sommes encore, est défaut des processus de symbolisation, où le signifiant pâtit du réel, où le réel prend le pas sur le parlêtre, où des violences passées ont encore des effets actifs du fait de la rupture de l’Histoire dans la Shoah et d’autres crimes génocidaires ultérieurs.

Face à cela, malgré tout, notre acte reste coextensif à ne pas céder sur le désir de l’analyste, sur la subversion du sujet et la dialectique du désir, afin que nos patients/analysants sortent de la plainte victimaire, de la victimérisation. Notre action est de participer au dévoilement des jouissances qui restent trop souvent pré-traumatiques, sans sujet, avec leur déferlement moteur, et leurs violences. Notre action est attendue pour que cesse, ou au moins s’atténue, ce que combattaient l’œuvre de Freud et l’enseignement de Lacan, l’alliance de la civilisation avec la barbarie.

Jean-Jacques Moscovitz


[1] L’Homme Moïse et la Religion monothéiste, Paris, Gallimard, 1986. Trad. Cornélius Heim.

[2] Malaise dans la civilisation, PUF, Paris, 1971, trad. Odier, une nouvelle trad. existe : Le Malaise dans la culture PUF 1995, dirigée par Bourguignon.

[3] In Nouvelles conférences de psychanalyse, éd. Gallimard, Paris, 1984.

[4] Dominium Mundi, L’Empire du Management, Pierre Legendre, éd. Mille et une nuits,. Paris, 2007.

[5] Je reprends ici un point avancé à la suite d’un propos de Nabile Farès dans le cadre du séminaire mensuel de Psychanalyse Actuelle “Clinique freudienne et approche de la culture” site  http://psychanalyseactuelle.free.fr/ 

[6]In Sabina Spielrein entre Freud et Jung, Edition française de Michel Guibal et Jacques Nobécourt, Editions Aubier,1981.

[7] In Essais de Psychanalyse,  nouvelle trad. dirigée par A.Bourguignon., Petite Bbliothèque Payot, Paris, 1981.

[8] Imre Kertész (1ère éd. en allemand, 1975) Traduction : Natalia Zaremba , Charles Zaremba, Collection 10/18, Domaine étranger, 1997.