«Si Freud était né avant le Christ, nous n'en serions pas là...» … actuel entre religion, psychanalyse et politique, depuis Freud, Malraux et quelques autres…

Par Jean-Jacques Moscovitz


Un mot pour commencer, celui d’incomplétude,  celle de l’homme, du Moi, du sujet. Comment se repère t-elle dans chacun des trois champs que sont la psychanalyse, la religion, la politique. Comment la situer du fait de l’émancipation pour l’homme  variable selon les effets  de chacun de ces trois champs. Il nous faut situer l’incomplétude par rapport à un grand Autre, qui aujourd’hui  ne peut être garant depuis un dieu, au ciel,  celui extérieur à soi qui suppléait au manque présent dans la  structure du Moi.

Comment en effet se situer dans notre culture depuis que la garantie de la religion n’est plus l’essentiel dans la constitution du Moi et ne supplée plus à l’incomplétude du Moi par une croyance qui lui était extérieure?    Désormais,  la laïcité est à intégrer du fait, entre autres raisons, de l’existence de l’inconscient freudien. Que cette existence soit acceptée, reconnue ou non, voire violemment refusée.

Disons aussi combien cette articulation de ces trois discours est un enjeu de  formation et de transmission de la psychanalyse, ces deux conditions de toute association d’analystes comme  enjeu entre position freudienne et position citoyenne. Cela pose la psychanalyse comme actuelle depuis son début.  Seul l’actuel de l’apport du symptôme à tel moment de l’histoire d’un enfant, d’une femme, d’un homme, est à repérer, à condition de le nommer. Aujourd’hui il s’agit de nommer symptôme un « retour du religieux », celui qui vient questionner la laïcité comme enjeu collectif, politique. Ce symptôme s’entend  dans notre pratique d’analyste. La laïcité est co-extensive à l’incomplétude du sujet, à son acceptation.

Une telle incomplétude ici avancée fait écho à la fameuse « prophétie » des années 1950 attribuée à André Malraux:[1] « Le XXIe siècle sera religieux (ou spirituel) ou ne sera pas » .

En 1955 il  dit ceci  : « Depuis cinquante ans la psychologie réintègre les démons dans l’homme. Tel est le bilan sérieux de la psychanalyse. Je pense que la tâche du prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu’ait connu l’humanité, va être d’y réintroduire les dieux. »..

Auparavant  en effet en 1945-46 l’auteur de la Condition humaine déclare : « Le problème capital de la fin du 20e siècle sera le problème religieux – sous une forme aussi différente de celle que nous connaissons, que le christianisme le fut des religions antiques».

C’est dire que le retour du religieux essentiellement fondamentaliste et identitaire s’oppose à  ce que Malraux évoque avec ce supplément d’âme et le retour des démons dans l’homme, pour le sortir de l’abîme du XXe siècle en construisant, un renouveau de la spiritualité au sens de la Geistigkeit freudienne. Voilà  un défi sérieux et majeur lancé à la psychanalyse,  car ce  progrès dans la vie de l’esprit,  cette Geistigkeit, est un  renoncement aux pulsions et à la violence.  Ce progrès sera propre,  non  pas  à celui des religions traditionnelles, genre dialogue des  cultures, mais de « créer  des dieux, dit Malraux, qui seront des torches une à une allumées par l’homme pour éclairer la voie qui l’arrache à la bête  [à la bestialité]».

Freud dans son texte de 1929 Malaise dans la civilisation,  a une position voisine  de celle de Malraux. Il énonce en substance que l‘incomplétude narcissique de l’homme a deux modes de réponses. Soit  c’est le droit, la parole, et c’est la civilisation, soit  c’est la violence des armes et nous sommes très vite dans le barbarie. Mais Malraux et Freud posent que les liens entre collectif et individuel sont en danger, et de ce fait ils sont dangereux.  Cela a lieu notamment  du fait des retours du religieux.

Pour Freud et Malraux, l’individu et son démon en lui sont appelés ainsi  à être rivés l’un à l’autre désormais en vue d’une intégration du divin dans la psyché au sens de la psychanalyse.

Soit un grand Autre différent du « dieu Un, le mono » mais celui qui ne se soutient plus  d’une complétude désormais impossible ; « qu’il n’y a d’Autre qu’à le dire », souligne Lacan[2] et que le Dieu fut-il mono n’est pas « tout Autre ». Nous y reviendrons

Ces démons ont trait à l’Urverdrangt, le refoulé  originaire. C’est  une incorporation du spirituel qui soit progrès.  Entendons-le ainsi : c’est  de l’ordre de dieux comme figures d’un Autre dans la psyche et non une projection de cet Autre dans une extériorité, celle d’où surgit  la fureur habituelle du choc des identités religieuses, de cette part d’elles qui  se nourrissent de leurs propres certitudes.

Bref  le 21e siècle sera religieux ou ce sera la Bombe  dont parle Georges Bataille dans son texte Hiroshima[3]. Un beau matin, dit-il,  les habitants ont vu  2 dieux, soit deux soleils au même moment.  Ou alors ce siècle sera t il psychanalytique… ?  gageure, facétie, ou condamnation à faire son analyse comme l’entend Malraux ?

Bref un monothéisme qui en soit un, où c ‘est le  mot mono qui importe, qui soit anti-idolâtre, séparant la vie de la mort. Un mono laïc au sens de Freud, ce juif sans dieu ne cherchant pas de garantie venue des cieux. Par son humour il  le souligne en disant de l’antisémite qu’il serait un « chrétien mal baptisé », idolâtre encore sur les bords.

Pas mince ce défi lancé en 1955.  Quelle immense estime de la psychanalyse ! quelle toute puissance en perspective de notre part devant ce défi de répondre à une telle magnitude  de l’impossible… ! Alors contentons nous  d’être convoqués par la question de l’identitaire.

C’est à dire de  la fureur d’adorer ou de haïr l’origine de soi, de l’autre. Tous points entendus dans une analyse, comme étant un acquis définitif alors qu’il faut  les subvertir.

Identitaire, disons nous, est un terme qui a trait à l’origine.  Lacan avec les nœuds borroméens va nous indiquer une voie qui nous en dessaisisse.

Mais d’abord pour le genre démon, citons Freud avec  « L’Homme Moïse et la religion monothéiste »[4].

Ce texte est une épopée[5] d’un héros qui s’appelle refoulement originaire. Par son meurtre réel,  Moïse revient sous forme symbolique en un  Dieu Unique, une telle genèse par le meurtre est Geistigkeit.  Ce refoulé est en place de refoulé primaire dans l’inconscient. 

Notons que ce refoulement originaire n’est  pas un fait de clinique mais de supposition, d’antécédence logique. C’est le fondement du sujet individuel et de l’humanité. C’est  l’incorporation de la mort du Père mort depuis toujours. C’est ainsi la reconnaissance de l’existence de la mort au niveau conscient et laïc.   Or cela est au fondement de toute religion, car est  puni de mort celui qui attente à son origine, origine  qu’elle estime être son affaire quoiqu’il en soit puisqu’elle vient en direct de ce meurtre de Moïse, du Christ et de quelques autres.

Des ratages de cette incorporation (Einverleibung ) se voient dans des analyses comme dans des retours de religieux de toutes religions qui veulent ardemment que l’origine soit leur domaine privilégié. « La plus terrible menace qu’ait connu l’humanité », qu’évoque Malraux, veut  -prenons l’exemple du siècle dernier- qu’une origine non conforme au nazisme est vouée à être anéantie dans une idéologie de mort.  Où la mort est maître du monde.   C’est  de rendre l’origine pleine  d’une telle idéologie alors que l’origine doit rester vide,  symbolique.  

Démons de Malraux, levez vous et allez sur un divan, car ce vde est ce qu’en dit Freud dans son texte sur Moïse sur cet acte de meurtre sur le père primordial : « les hommes ont toujours su  qu’ils avaient tué un père auparavant et encore auparavant »  jusqu’à tomber sur un vide,  et  révéler alors non un mono mais un zérothéisme, un vide de dieu.

Ici évoquons pour un débat urgent ce que Freud dit de l’Islam toujours dans son « Homme Moïse »[6] :

« La récupération de l’unique et grand père originaire Abraham produisit chez les Arabes une extraordinaire élévation de la conscience de soi, qui conduisit à de grands succès temporels, mais s’épuisa aussi en eux » (…)

« Allah se montra beaucoup plus reconnaissant que jadis Yahvé à l’égard de son peuple. Mais le développement interne de la nouvelle religion s’immobilisa bientôt, peut-être parce qu’il manquait l’approfondissement que produisit dans le cas juif le meurtre perpétré sur le fondateur de la religion ».

Serait-ce dire que ce vide reste dans le  cas de l’Islam non reconnaissable ?

Freud , en précurseur, veut-il ainsi souligner l’existence de deux mouvements contraires  en Islam.  Un est apparu dés sa naissance qui a valu la rencontre bénéfique en Espagne et depuis lors des religions révélées, judaïque, chrétienne et islamique. Un  autre mouvement va contre un tel  éveil et se traduit par ce qu’on appelle aujourd’hui l’islamo-fascisme, le fondamentalisme allant jusqu’au retour de cette idéologie de mort mobilisant contre lui tout l’Occident et une bonne partie du monde arabo-musulman modéré

Citons  Malraux sur l'Islam, qui énonce le 3 juin 1956 :  " La nature d'une civilisation, c'est ce qui s'agrège autour d'une religion. Notre civilisation est incapable de construire un temple ou un tombeau. Elle sera contrainte de trouver sa valeur fondamentale, ou elle se décomposera. C'est le grand phénomène de notre époque que la violence de la poussée islamique. Sous-estimée par la plupart de nos contemporains, cette montée de l'islam est analogiquement comparable aux débuts du communisme du temps de Lénine. Les conséquences de ce phénomène sont encore imprévisibles. A l'origine de la révolution marxiste, on croyait pouvoir endiguer le courant par des solutions partielles [adaptées à chaque cas] . Ni le christianisme, ni les organisations patronales ou ouvrières [ le capitalisme] n'ont trouvé la réponse. De même aujourd'hui, le monde occidental ne semble guère préparé à affronter le problème de l'islam.
(…)  Les données actuelles du problème portent à croire que des formes variées de dictature musulmane vont s'établir successivement à travers le monde arabe. Quand je dis " musulmane ", je pense moins aux structures religieuses qu'aux structures temporelles [politiques] découlant de la doctrine de Mahomet.

(…) Peut-être des solutions partielles auraient-elles suffi à endiguer le courant de l'islam, si elles avaient été appliquées à temps. Actuellement, il est trop tard! Les "misérables" [ les soumis] ont d'ailleurs peu à perdre. Ils préféreront conserver leur misère à l'intérieur d'une communauté musulmane. Leur sort sans doute restera inchangé ». Fin de la citation .

Cela nous renvoie aujourd’hui à  notre conception occidentale de la société et du politique.

Dans cette conception, la psychanalyse, selon moi,  tient à être du débat,  et propose cette question du vide de l’origine qui a trait à  un  réel. Lacan  nous aide  t-il  à  subvertir l’originaire trop plein ?

L’écriture des nœuds borroméens est une  fulgurance de Lacan, dans laquelle il s'est pris les pieds comme il le dit, cette fulgurance permet de sortir de l'originaire et de l'identitaire puisque chacun des ronds R S I du nœud borroméen est premier. Premiers tous les trois à part égale et formant entre eux un coincement en une espèce de trou.

Avec le séminaire RSI de 1975, on arrive à ceci que ce qui est important c'est le trou qui exige qu'il y ait du trois avec les trois registres Reél, Symbolique et Imaginaire.  Ils  cernent le réel et subvertissent une origine idéalisée. Une subversion de l’origine rendrait caduc quelque retour du religieux qui serait insistant.

Le séminaire RSI questionne le lien psychanalyse-religion.  Il  nous permet d'avancer avec la passage à l’analyste un repérage d’un néant, d’une béance dés-habitée du sens, du sens religieux . Il marque le refoulement originaire.  Mais tout le monde n'arrive pas à un tel moment de passe de l’analysant à l’analyste où n’existe aucune garantie définitive.  Là apparaît  un risque de réduire  la psychanalyse à du religieux.

Citons quelques exemples  d’idolâtrie du signifiant rendu équivalent  à la cause du symptôme . Le signifiant  ici  serait signe des retours du religieux dans la pratique de certains.

Ainsi la trouvaille enthousiaste de collègues de mettre comme cause de la Shoah, le nom de la grand-mère paternelle d’Hitler, Schickgruber pour dire le pourquoi historique et symbolique de son goût effréné pour les chambres à gaz, puisque Grube signifie en allemand fosses où mettre les cadavres…

C’est qu’un tel usage du signifiant en place de cause se voit ici  mis en acte par  des psychanalystes  qui font comme les religieux eux-mêmes. Les religieux  posent en effet  très souvent en  prophéties les textes de la Bible, du Coran ou des Evangiles. Ces  textes sont là  utilisés en place de  fétiches.

Le texte  religieux en effet  prend place de réel et non plus de sa représentation. Le texte religieux fait passer par le dessous  la réalité des violences terribles commises en son nom. Et du coup ce texte devient la politique justifiant  ces violences.  Bien que fortement condamnables elles ne peuvent être critiquées que dans la culture propre  à la religion qui voit se produire en son nom ces violences.  Comme si la loi commune, internationale,  devait , parce que laïque, passer au second plan, voire être récusée.

Prenons ainsi l’exemple du Pape Benoit 16[7] un an après le début de son pontificat, qui profère  son discours dit de  Ratisbonne en septembre 2006, sur « Foi, raison, Université »[8] pour définir une position judéo-chrétienne face à la position islamique définie par le lien entre  « Foi et violence »….

Un tollé mondial s’en est suivi en 2006, eet des altercations envers le pape par des centaines d’immans…

Bref tel texte signe une appropriation jalouse des signifiants bien explicatifs de sa religion, de son fief  à des fins divinatoires ou conjuratoires de  spécialistes.

C’est qu’en effet dans la psychanalyse,  il y a des retours de religieux, quand cet  usage divinatoire du signifiant est mis en place de « parce que ». De nombreuses  fois entendu, voici l’exemple du  signifiant comme cause consciente d’une explication du symptôme. Il s’agit du rêve de Freud en 1895 de l’injection d’Irma qui serait ainsi le présage de son cancer de la mâchoire qu’il aura 30 ans plus tard ! Exemple de ce que ne peut être la laïenanalyse quel qu’en soit  l’abord. Position idolâtre confirmée d’ailleurs dans cet exemple  par l’appui soi-disant bienvenu d’une citation de Freud . Il s’agit de la façon infantile dont les hommes utilisent la langage en invoquant la guérison d’un malade au bord de mourir qu’obtiendraient certains kabbalistes auprès du moribond en tentant l’ultime remède en changeant son patronyme. Ils  espèrent  ainsi que la filiation destinale du patient en reçoive un coup de pouce magique vers le retour à la vie… C’est là un usage abusif, idolâtre  en effet du signifiant sans sourciller et que nous avons à interpréter  à chaque fois que nous le repérons …

Concluons sur cette approche entre religion, psychanalyse et politique aujourd’hui.

en donnant un exemple de Geistigkeit: un propos d’un analysant, qui nous enseigne, c’est mis en titre dans mon propos : «Si Freud était né avant Jésus-Christ nous n’en serions pas là» [9]. Jésus-Christ aurait demandé une psychanalyse à Freud, qui, lui-même en aurait fait un colloque du genre de ceux que nous connaissons. Et ainsi de perpétuer un transfert sans fin ni reproche. 

Et nous en serions à conclure que le transfert,  c’est à dire l’amour inhérent à toute relation, est notre sauveur ... En fait la question de l’origine s’articule à celle de Dieu, en ceci qu’il nous faut sans cesse avec ces mots-là, différencier la vie de la mort, qui est un savoir de type  religieux depuis toujours, un savoir de Dieu. Et dés lors la haine n’est pas loin, la haine du vide originaire de l’humain. Car cela a trait à un vide originaire qui doit  rester symbolique. Le refus que l’origne soit vide de dieu, produit l’atteinte de ce vide, de vouloir le remplir à nouveau.  C’est ce qui ouvre à des retours de religieux de tous bords.

Si Malraux nous invite à faire entrer les démons au dedans de l’homme, c’est pour accepter une dimension du fantasme qui s’appuie sur le fait que l’Autre n’est pas Dieu et réciproquement. Autre et Dieu se frôlent du fait que la mort est un savoir de Dieu et que l’Autre est supposé en détenir le savoir. 

Cette dimension du vide est celle du père primordial. Père qui, mort depuis toujours, « absentifie » la mort dans l’inconscient, et montre donc  que l’Autre ne sait pas ma mort, ni celle de personne.

C’est dire que L’Autre est différent du Dieu de la religion, du fait que le signifiant surgit avec la loi . Et cela n’a rien d’une cause(cf annexe 1).

Ce frôlement, cette tendance à ce qu’on fasse le mélange  entre grand  Autre et Dieu est présent dans le texte de Lacan puisque par exemple il évoque que la femme serait la face Dieu de l’Autre, que Dieu serait malin mais honnête, ou encore que Dieu est inconscient, soit identique à tout ce qui s’articule. C’est aussi accepter de situer  la Mère comme  Autre primordial. Mère sans pénis. 

Une forme clinique nous éclaire, c’est le cas du phobique dans son lien au manque phallique, qui est le modèle clinique du racisme en général

Le phobique n’a qu’un rapport plat à l’Autre, c’est là le paradigme du rejet de l’étranger représenté comme une surface, un corps sans volume. 

Etranger veut dire ici :  « si j’accepte d’avoir quelque défaillance dans un certain retour du religieux qui me soit propre -  qui me regarde - je récuse celui perçu chez l’autre, qui, dés lors à bon escient, ne manquera pas de me rappeler de commencer à nettoyer devant  ma porte…etc »…  En effet, il s’agit de repérer le symptôme de retour du religieux qui procède d’une logique de l’origine à évider toujours plus.

Il existe là notamment pour l’enfant une telle logique de l’origine, logique de l’incomplétude, de l’absentification de la mort dans l’inconscient

En effet l’absentification de la mort dans l’inconscient participe d’une logique de l’origine puisque, par exemple, l’enfant doit non seulement s’affronter de savoir s’il est garçon ou fille, mais aussi bien de savoir s’il est vivant ou mort, s’il est chose ou être animé. Freud dans Totem et Tabou nous en transmet la clinique à propos de la toute puissance des mots chez les enfants. Cela montre que le grand Autre est convoqué à une place de structure dans le psychisme. De là à l’appeler Dieu pourquoi pas, mais c’est un Dieu parlé-parlant dans la parole qui n’a rien du Dieu de la religion. C’est qu’il existe, chez le sujet enfant, une exigence d’une fonction de commande, en convoquant l’Autre à être un temps celui qui lui indique son désir, ce qu’est son corps, ce qu’il peut en  penser.

Les liens entre psychanalyse, religion, politique posent la question de savoir quelle conduite à tenir, quelle éthique, sinon celle d’apprendre à penser, d’apprendre à penser le mensonge européen (Hannah Arendt). C’est reconnaître le risque d’une dé-supposition de la langue comme support de valeurs telles que le désir, la jouissance, la mort, la vie, l’amour. 

Une parole analysante nous l’enseigne: «Je vous suis gré de tenir bon, car vous, les psychanalystes, avec l’artiste êtes les derniers bastions contre tous ces risques d’anonymiser, d’instrumentaliser le vivant qui est et sexué et parlant... ».

Jean-Jacques Moscovitz


annexe 1

Dire que le signifiant surgit avec la loi, signifie, exemple majeur ici, que lors des crimes d’extermination de Juifs, de malades mentaux, de Tzigznes dans la Shoah, le nom qui fut donné au sortir de la guerre de 1939-45, bien qu’il existait déjà à minima, est celui de Crime Contre l’Humanité. Une telle infraction contre la vie fut nommée aux Procès du Tribunal militaire interrnational de Nuremberg par une loi formulée de façon nouvelle. C’est celle qui condamne de nos jours ce crime et le place comme crime suprême. Ce crime est imprescriptible (il ne supporte aucune circonstance atténuante) et il est rétroactif  bien que les actes de tueries aient eu lieu avant leur nomination, ce qui pourrait signifier qu’ils n’auraient pas eu lieu . Ils sont sous le coup de la loi nouvellement « inventée ». Ce nom est là pour servir à nommer et punir l’infraction suivante dans ce registre de crime contre l’humain. Le tribunal pénal international (110 Etats y sont signataires) est le lieu où cette loi s’exerce.

Ainsi loi et signifiant sont-ils coextensifs l’un à l’autre. Un tel lien se retrouve chaque fois qu’une infraction  doit être renommée, comme celle du parricide.  Le parricide est un crime individuel et non pas collectif comme dans le génocide. Soulignons combien le psychanalyste est ici concerné puisqu’en effet le crime de génocide est de l’ordre d’un crime collectif commis sur un collectif. Le parricide est un crime au sein d’une famille. Jusqu’aux Procès de Nuremberg, il était le crime suprême. Aujourd’hui l’Œdipe freudien, crime individuel par excellence, passe au second plan. Cela entraîne des remaniements théorico-pratiques considérables du fait d’une certaine atteinte des désirs dits par Freud indestructibles dans l’inconscient, que sont le meurtre pour le Père, l’inceste pour la Mère.  


[1] (in Septembre - Octobre 2005 – Le Monde des Religions - L'éditorial de Frédéric Lenoir)

[2] Lacan in RSI, inédit,  où se pose le débat religion/psychanalyse , cf  leçon du 17 XII 74 .

[3] G.Bataille, « Récits d’habitants d’Hiroshima », in Revue Critique, n°8/9, janvier/février 1947, éditée dans Œuvres complètes Paris 1988, tome 11, Ed.Gallimard

[4] éd Galimard trad Cornélius Heim, Paris 1986

[5]  cf mon ouvrage D’où viennent les parents, psychanalyse depuis la Shoah » éd Penta-L’Harmattan, Paris 2007, réédition de 1991 chez Armand-Colin.

[6] P.186.  éd Gallimard trad Cornélius Heim, Paris 1986

[7] « La conférence de Ratisbonne septembre 2006 : Enjeux et controverse » par Jean Bollack, Christian Jambet, Abdelawouad Medeb.  Où  Benoit16 met en exergue une référence du 13e siècle, un texte de l’empereur Chrétien Manuel II le Paléologue, de Constantinople dialoguant fermement avec un Persan sur le thème  non pas foi et raison mais foi et violence.

[9] texte exposé lors du colloque organisé par Ph.Lévy en  1997 sous le titre « Dieu et la clinique ».