Rêver de réparer l’histoire... Psychanalyse, Cinéma, politique

de Jean-Jacques Moscovitz - Collection « Le regard qui bat », Èrès, 2015, 206 p.

Présentation par Anne-Marie Houdebine-Gravaud (Psychanalyse actuelle)


Rêver de réparer l’histoire, est un beau titre et un beau livre, passionnant, foisonnant. Il en intéressera plus d’un. Tous ceux qui s’intéressent au cinéma tant sont analysés précisément, finement une cinquantaine de films, de grands films ; loués ou critiqués ; je passe vite sur ceux-là mais recommande la lecture de Intouchables (p. 17-18, 29), La vie est belle et ses pauvres et détestables pitreries (p.159-160, 185), et plus encore Salo (p. 24-26) où malgré la pensée anti-fasciste de Pasolini quelque chose s’attarde qui ne se détache pas du sado-masochisme jouissif. Or de ces crimes, il s’agit aujourd’hui encore de cadrer la jouissance plutôt que de la donner à voir.

Evidemment tous ceux qui s’intéressent à la psychanalyse, freudienne et lacanienne y trouveront matière à réfléchir, à penser, à rêver. J’insiste sur la psychanalyse freudienne, avec sa traversée intellectuelle, conceptuelle. Car si Lacan a décrété qu’il n’existait pas de métalangage puisque même les catégorèmes en discours relève de la chaîne signifiante, il s’en forge dans toute discipline humaine, élaborant quelque peu sa pratique, sa méthode. Il en fut ainsi de Freud, comme de Lacan, jusqu’aux mathèmes et au nœud (borroméen !).

J’insiste parce que souvent le discours freudo-lacanien vire, comme on sait, au jargon, oublieux de la lisibilité freudienne. Il n’en est rien ici et l’on trouvera nombre de références à Freud, à ses catégories, à ses principaux ouvrages, fondamentaux pour l’auteur (
J-J. Moscovitz), comme (entre autres) L’interprétation des rêves, Psychologie des foules et analyse du moi, Le malaise dans la culture, Totem et tabou, et bien entendu le Moïse (L’homme Moïse et la religion monothéiste) – on sait que J-J. Moscovitz lui a consacré maints travaux – ainsi que certains séminaires de Lacan (Encore, Joyce le symptôme, etc.). Il en va ainsi des concepts ou catégories de ces auteurs, travaillés au fil du texte et du parcours commentant les films, de façon clinique : la castration (de la mère), le meurtre du père, l’Œdipe, le transfert, l’identification, RSI, etc. seront revisités, dans une progression nouant cinéma et psychanalyse, film et écoute clinique avançant vers les opérateurs, plus personnels de J-J. Moscovitz. Je les cite dès maintenant en rappelant qu’ils n’apparaissent qu’au fil du parcours vers les pages 114-115 puis 150-153, tels forclusion construite, à porter au collectif, à différencier de forclusion et de refoulement ou, comme le fit Freud, de répression des pulsions ; ou encore silenciation, mort de la mort (p.153), sans oublier la question du sexuel ; les fictions permettront de la travailler (cf. Augustine, l’hystérie et les débuts de la psychanalyse (p.62-63) ou encore Sabina Spielrein avec a Dangerous Method (p.68-69), etc.).

Avec ces mots, rapidement cités, on entend et l’objectif du livre et la thèse psychanalytique de l’auteur. Celle-ci a été maintes fois énoncée – des références d’interventions ou d’articles sont données en note comme balise de ce travail – mais ici elle l’est dans une articulation pensée, travaillée avec le cinéma, et inscrite dans le titre donnant ainsi, également l’objectif du livre (l’histoire) ; d’où le tressage, psychanalyse, cinéma, histoire et même plus, politique.

La thèse : ce qui s’est passé, la Shoah – ainsi désignée depuis la coupure opérée par le film de C. Lanzmann (à rapprocher de l’œil coupé dans le Chien andalou de L. Buñuel et S. Dali (p.9, p.33), en métaphore ouvrant le livre) – le meurtre des Juifs, des Tsiganes, des malades mentaux, et plus que tout le meurtre dans la chambre à gaz, toute génération confondue, avec la volonté d’anéantir toute trace (un négationnisme déjà là), de traiter l’humain comme un déchet (voir Les nuits fauves, et le chosification du corps, p.91-92), a atteint chaque subjectivité. Ce qui s’est passé a laissé des traces dans l’inconscient et convoque la psychanalyse et l’analyste à en répondre, à en tenir compte dans sa pratique, son écoute, ses opérateurs ; d’où la mort distribuée, la mort de la mort, la jouissance erratique, sans limité, un travail complexe sur le désarrimage, la désimbrication Eros /Thanatos (cf. Eros attaque Thanatos, p.85 et suiv.).

L’autre thèse du livre, son objectif ai-je dit, c’est que les grands films (et leurs auteurs) témoignent de cette question de l’irréparable qui a eu lieu. Eux aussi en sont touchés et comptables. Ce sont ceux qui seront loués, en particulier ceux qui ont inauguré un style, ou comme je dis une « écriture filmique », les documentaires, sans pathos, avec leur exigence de transmission, de restitution d’une loi (de « mise en scène du droit », comme ceux de Marcel Hanoun L’authentique Procès de Carl-Emmanuel Jung (p.116), de Marcel Ophüls Le chagrin et la pitié (p.21, etc.) The Memory of Justice (p.22, 117-118), qui ont eu tant de difficulté à être vus en France, ou l’immense Shoah de C. Lanzmann, maintes fois cité (de la p.9 à la 191), qui a donné ce nom à « l’extermination des Juifs d’Europe » (je reviendrai sur ce titre). Ce film « événement originaire », comme le désigne son auteur, a provoqué d’autres films (ainsi Belzec de G. Moscovitz, p.122-123), sans oublier les fictionnels, car il a inspiré aussi des auteurs réalisateurs de fiction ; entre autres, La sentinelle, Arnaud Desplechin (p.105-107), Train de vie, R. Mihaileanu (p.158-160) etc.

C’est là le « réel de notre temps », à repenser, à tenter de réparer, même si irréparable, sans compréhension, car il ne s’agit pas de se mettre dans les pas des criminels. Mais penser suppose travailler les liens psychanalyse /cinéma comme deux grands espaces où ça se travaille, œuvre, se transmet ; d’où dans ce livre de belles analogies, de belles illustrations (clichés d’écran par F. Siksou) et de vraies questionnements. Il y aurait beaucoup à dire. J’en prendrai un, concernant l’altérité du langage, son équivocité constante, et celle de l’image. On sait l’image assertive ; elle pose, elle montre, elle dit et ne peut nier. Alors comment peut-elle faire trou, absence, équivoque ? 
J-J. Moscovitz questionne : dans sa chaîne, ses enchaînements, le rapport son / image, image / scénario, les mouvements de caméra, les hors champs ? Vraies questions travaillées, étayées sur nombre de films ; ce qui permet que les commentaires des films ne soient pas seulement illustration du discours psychanalytique, prétexte à monstration ou démonstration psychanalytique plus ou moins conceptuelle, conceptualisée. Cela avec une réelle implication subjective de l’auteur (J-J. Moscovitz reconnue aux auteurs-réalisateurs (à leur désir (p.48), où s’entend le « désir de l’analyste » (p.40). Cette implication subjective s’entend dans le style et quelques trouvailles où l’on relève le lien, cher à Freud et à J-J. Moscovitz (et nombre d’entre nous) entre intime et collectif ; ici intime et collectif, imaginaire et réalité, en psychanalyse et au cinéma. Par exemple : « le cinéma psychise le collectif, politise le sujet spectateur ». Le cinéma fait ainsi œuvre émancipatrice, comme fit Freud, comme fait la psychanalyse avec et depuis Freud et son « courageux regard » (cette fois c’est un énoncé de Lacan). Alors le cinéma, le film fonctionne-t-il comme un rêve ? Ou comme une interprétation ? Au fil des commentaires déployant les films on verra travailler ces questions.

Chemin lisant une question me venait sans cesse. Certes 
J-J. Moscovitz analyse ces films, les distingue en dégageant de l’un ou de l’autre tel ou tel aspect. Son regard, son écoute nous les font revoir, parfois avec renouveau. Il y retrouve tel ou tel trait qui concerne notre réel, et le détache et nous le donne ou redonne à voir – comme le trait du cas en clinique. Je pense à ce qu’il appelle astucieusement l’objet-acteur, le fusil et la balle, la frontière dans Babel, le crâne dans La sentinelle, l’absence de sourire chez les enfants du Ruban Blanc, etc. Mais comment s’enseigne-t-il de ces films ? Si, comme le disait Freud, l’artiste enseigne l’analyste, puisque toujours anticipant sur le savoir de ce dernier, comment l’artiste réalisateur enseigne –t-il l’analyste qui l’écoute, le lit dans ses œuvres, ses films. Comment cela opère-t-il pour JJM et dans cet ouvrage pour que cela nous soit transmis ? Autrement dit qu’est-ce qui émerge de façon nouvelle dans l’écriture de ce livre telle que cela donne à voir cet apport du cinéma à la pratique, écoute, élaboration psychanalytique.

Vraie question. Si je ne la résolvais pas je me proposai de la poser à l’auteur lors de ma présentation de son ouvrage mais je cherchai, j’espérai trouver quelque indices. Je cherchai un mot nouveau pensant à la leçon de Victor Hugo : pour faire émerger des réalités nouvelles, enrichir nos imaginaires, il faut donner des mots nouveaux au dictionnaire. Y aurait-il un mot nouveau ou une réorganisation conceptuelle, sensible dans un nouvel agencement de termes, avec cette mise à l’épreuve de la psychanalyse par le cinéma ?

Et voilà qu’au fil des pages, j’ai pensé le trouver (le nouvel agencement) avec les pages sur Éros et Thanatos, et leur désarrimage quand Thanatos ne fait plus limite aux pulsions d’Eros. Ou bien avec un glissement éthique sur le terme jouissance et les réflexions qu’il suscite ; jouissance sans limite, jouissance erratique. Mais le mot nouveau ouvrant à de nouvelles visions et lui aussi à de nouveaux agencements ? Un film devrait le livrer à la sagacité de l’auteur. Et en effet, je l’ai lu ce mot nouveau (p.175), venu d’un film de Rithy Panh sur Duch, le maître des forges de l’enfer, le tortionnaire de S 21, le génocidaire cambodgien (p.175-177). Il m’arriva donc p.175, un vrai cheminement ! Ce mot c’est affirmationnisme qui s’oppose, on l’entend, à négationnisme. Comme tout terme, il sera polysémique, il évoquera d’autre sens que son seul dénoté significatif hors contexte. Mais cernons-le un peu : il contient manifestement affirmation, la clameur sans déni du crime.

Un mois après ceux des 7, 8 et 9 janvier 2015 à Paris, il sonne réel, actuel. Il sonne comme les revendications de ces gens au Moi défait, au Surmoi englué dans celui d’un Autre emplissant de religion une origine qu’il eût fallu laissée vide, errant. Et ce Surmoi sans cadre civilisationnel un tant soit peu laïc, s’imbibe de religion et se noue à un déversement pulsionnel, un ça sans limite, avec le meurtre comme jouissance. Ma maladresse me surprend tout à coup : « sans cadre civilisationnel » m’est venu sur le clavier, mais qu’est-ce à dire ; certes j’ai ajouté laïc, mais la religion est un cadre civilisationnel, culturel même si c’est l’illusion (Freud) la plus forte, « l’opium du peuple » selon Marx. Pas question cependant de dénier à ces criminels ce cadrage et partant leur humanité même dans l’horreur de leur acte.

Maladresse est aussi un mot du vocabulaire moscovitzien qui souvent affirme que tenter de parler de ce qui s’est passé, de l’irréparable, des crimes génocidaires, implique non maîtrise et maladresse. Difficultés, La langue ne ment pas (p.145-146), de S. Neuman, à partir du travail de V. Klemperer sur la destruction de la langue par les nazis, mais la langue est atteinte par cette tentative, constamment ; on l’entend au quotidien dans les retournements déniant voire pervers (exemple : plan social alors qu’il s’agit de licenciement, mariage pour tous, pour tous ? père/fille, fils, etc. alors incestueux ? Il suffisait de dire homosexuel ; l’évitement euphémiste révèle la destitution opérée ; la langue elle-même y participe par ceux et celles qui l’énoncent, la parlent, sont parlés avec elle, par elle.

Maladresse à affronter dans les paroles et leur reprises car c’est à les tisser qu’opèrent les déplacements, les affrontements, les « courageux regards » (Lacan) comme les « regards frontaux » (d’après Lanzmann, à propos de Shoah) et ce qu’il faut de ruse devant la perversité de l’ennemi ; jusqu’à plus tard s’en délecter. Comme le montre Murmelstein, interviewé par C. Lanzmann dans Le dernier des injustes (p.188-189), ne cédant jamais sa place, ne répondant pas à leurs exigences en désignant à la mort les prisonniers, de ce leurre que fut Theresienstadt, comme firent d’autres Judenräte ; ne cédant jamais sa place à ses risques ; position éthique enseignant chacun.

Il y aurait encore tant de choses à dire, tant le livre est riche et tant de films et de commentaires seraient encore à reprendre ; ils sont si passionnants (voir sur Zelig de W. Allen et l’identification par exemple, p.40-41). Mais tout ne peut se dire ! Notons aussi qu’il s’agit d’un livre avec index, des films, des cinéastes, une bibliographie, etc. Un vrai livre à lire et relire. Et, avant de conclure je veux aussi attirer l’attention sur quelques belles critiques et deux interviews.

Les critiques ? L’une opère à propos de la « banalité du mal » d’ Hannah Arendt à partir du fil éponyme de M. Von Trotta (p.179-181) et l’autre contre l’onctuosité d’Edgar Morin et ses pardons (p.182-183).

Les interviews ? L’une est de G. Moscovitz avec de belles remarques sur les hors champs (p. 122-124) ; l’autre de F. Dolto (p.130-134). Je m’y attarde un peu car elle y parle de ce qui fait le centre du propos du livre : l’atteinte au narcissisme qu’a produit la Shoah, et ce que fait le film Shoah, à voir seul.e et ne pas montrer trop tôt aux enfants pour ne pas désespérer leur confiance dans les adultes, leur confiance dans la vie et les « rendre nihilistes » (p.134). La vie, la mort au cœur même de notre réel, « toutes les fonctions sont altérées » la filiale, la paternelle y compris la fonction génitrice de la mère (p.134). En les pointant elle souligne elle aussi les erreurs de langage ; ainsi à propos de l’avortement, elle insiste : il faut dire dépénaliser et non légaliser, etc.

J-J. Moscovitz souligne une qualité de F. Dolto que je pourrais ironiquement qualifier de quelque peu sexiste : elle parle avec « une spontanéité bien féminine » ! Bien féminine, de femme ? Les hommes ne pourraient-ils pas l’être spontanés ? A moins qu’il faille entendre dans féminine, non l’attribut stéréotypé prêté à une femme mais le féminin, cette qualité civilisant homme et femme ; d’autant que ces questions cruciales du type : être homme ou femme, être humain ou …animal ou chose (inanimé), être né ou mort déjà, encore (Agamben) sont posées aussi qu’on entend dans la pratique analytique.

Comme j’espère l’avoir fait entendre, voici un travail dense, riche à lire et relire. Comme j’avais annoncé reprendre une maladresse, je le fais en conclusion.

J-J. Moscovitz cite plusieurs fois le livre de R. Hilberg, La destruction des Juifs d’Europe (Paris, Fayard, 1961). Nous avons travaillé ce livre à Psychanalyse Actuelle. Or lisant l’ouvrage, Rêver de réparer l’histoire, j’ai redécouvert ce titre, que je cite toujours, comme j’ai dit plus haut sous L’extermination des Juifs d’Europe, comme s’il m’était impossible de dire destruction. Me rendant compte de mon lapsus, j’ai cherché ce qui pouvait le causer. J’ai été linguiste, je la suis encore, aussi, et je sais que l’entour des verbes est d’importance : c’est-à-dire ce qui les environne, leur sujet, leur objet direct ou indirect comme disent les grammaires et le TLFi (Trésor de la langue française informatisé).

Détruire est un verbe à sujet animé (un être humain ou animal) et à objet inanimé : exemple l’homme détruit l’immeuble, cela du XIIe au XIXe siècle. Ce n’est qu’au XIXe siècle qu’avec la destruction chimique apparaît le sens d’anéantir acquérant également un sujet et un objet animé, l’homme détruit l’homme. Destruction prend celui d’anéantissement. « La langue ne ment pas », mais se déplace au gré de nos perversités.

Mon lapsus tentait-il de réparer la langue et un peu l’Histoire, de pratiquer cette « politique du réveil » (dernière phrase, p.194) ? Ou de l’éveil ? En espérant que malgré toutes les horreurs passées, présentes et sans doute à venir, l’humanité avec le cinéma « conspire(nt) vers le bien » (p.107).
Anne-Marie Houdebine-Gravaud