« Pithiviers-Auschwitz 17 juillet 1942,  6 h. 15 » « Convoi n°6 »

Camps de Pithiviers et Beaune-la-Rolande

 

Par Maria Landau

 

C’est le titre d’un livre voulu et organisé dans tous ses détails par Monique Novodorsqui Deniau (Psychanalyste).

Le livre est précieux à plus d’un titre. Gros livre, lourd, qui renferme la destinée de 924 juifs, les hommes du « billet vert » (700 hommes en pleine force de l’âge arrêtés un an auparavant dans un traquenard sous couvert de la légalité républicaine), et des hommes, des femmes,   vingt-quatre adolescents de 12 à 17 ans, ramassés dans les départements avoisinants,   tous déportés vers Auschwitz le 17 juillet 1942, ceux qui forment et pour toujours : le convoi n°6.

Pithiviers et Beaune la Rolande dans le Loiret ont été les lieux de « rétention «  où étaient enfermés et détenus tous les juifs arrêtés à Paris et dans les provinces du Nord de la France. (C’est dans ces deux camps que s’est passé l’évènement le plus abominable et mal connu de la déportation. Après la rafle du Vel d’Hiv. , a peu près 3000 enfants séparés brutalement de leurs mères, abandonnées, dans une totale déréliction,   ont été par l’intervention du gouvernement de Vichy, déportés seuls, à Auschwitz.)

Le travail de Monique Novodorsqui a été à la fois de rencontrer et d’interroger les membres des familles  de ces déportés, qui avaient pu êtres sauvés, surtout les enfants, caché dans de nombreuses institutions et familles françaises où ont été abrités ces enfants par une partie de la population française. Elle a également fait un travail de recherches historiennes minutieuses, des photos, des documents officiels, des lettres conservées, des fiches de témoignages déposés à Yad Vachem, tous documents bouleversants, qui ont été conservés pendant soixante ans.

Dans ce précieux livre, des bribes d’histoires personnelles qui racontent le plus intime des vies d’une famille et souvent du bonheur d’une famille d’émigrés, de se trouver en France où naissent leurs enfants. Et mêlés à  ces paroles, les documents officiels, les archives, parfois seules traces du  passage sur terre et dans le pays de France de ces personnes ; documents des préfectures, de la gendarmerie, des services allemands, toutes choses qu’on a déjà  vues  en frissonnant, dans les retransmissions du procès Papon, dans leur froide inhumanité.

Parmi eux, il y avait 24 adolescents. Monique Novodorsqui a tenu à les inscrire tous dans ce livre, même s’il n’y avait plus aucun proche ou aucune photo pour faire le récit de leurs vies. Ils sont tous dans ce livre, ces 24 enfants disparus en 1942, plus tout à fait disparus puisqu’ils sont tous là.

Autre particularité étonnante de ce livre, ce sont les récits des enfants, « enfants cachés », qui ont fait ensuite leur  chemin de vie, avec cette blessure irrémédiable et ce manque sans fin ni répit, la mort d ‘une mère, d’un père, d’un frère. La mort pour des raisons impossibles à comprendre, dans les camps d’extermination que peu à peu nous avons tous découverts et appris à connaître. Morts jeunes restés jeunes alors que leurs enfants avancent dans la vie, morts sans sépultures, morts disparus dans un programme « humain » de mise en œuvre de la disparition des corps vivants  de personnes jeunes, amoureuses, jeunes pères, jeunes mères, êtres de désir et de vie à venir. Ramassés sans distinction de sexes, d’âge, d’état civil, d’état physique, d’avoir été au regard de l’administration française non-déportables parce que français par exemple ; comme si on pouvait envoyer à la mort des étrangers, parce que étrangers…

Les récits sont faits de paroles modestes, avec la pudeur et le décalage dans la langue parce que aucun mot ne peut vraiment rendre compte de ce qui s’est passé.

Le malaise, les souvenirs brouillés, longtemps refoulés, l’absence de paroles de ceux qui sont revenus, surtout parce que les questions n’ont pas pu êtres posés pendant longtemps,   sur cette énorme catastrophe, fait tout le prix de ces témoignages.  Le livre va à la recherche de tout ce savoir aboli chez les endeuillé, un coin du refus se dénoue.

Une  jeune femme,  Paule Blitman, veut parler de la vie de ses deux très jeunes  oncle et tante Paul et Pauline Levine, jumeaux de 17 ans arrêtés dans deux lieux diffèrent, qu’elle n’a pas connu,  dont elle a réuni le plus de souvenir possible,   déportés tous deux dans la même année. Elle porte le prénom de Paule qui rassemble les deux vies en elle. Elle a toujours su la déportation dont son père en ne pouvait pas lui parler. Ainsi la transmission dans les ruptures et les silences de langue des parents se fait chez les descendants qui portent cette histoire.

Ce livre est celui d’une histoire singulière parmi bien d’autres, celle du Convoi n°6. Prenons-le comme une icône, à partir de ce livre nous comprendrons toutes les histoires comme celle-ci. Livre des sépultures symboliques (c’est le titre que Monique Novodorsqui a donne à son introduction). Livre des noms. Les noms propres que Monique Novodorsqui s’acharne à retranscrire dans leur orthographe, parce que c’est tout ce qui reste des gens dont les photos dans le livre nous regardent.

« Convoi n°6 », ce nouveau signifiant ne peut rester dans la langue des seuls descendants des déportés, ce mot évoque désormais dans la langue de tous ceux qui auront pris connaissance du livre, un condensé de violences collectives faites à des humains dont les retombées cheminent dans l’inconscient de chacun.

Nous tous, prenons en charge, en transmission leurs noms propre ; ce ne sont pas des noms et des prénoms très communs par ici, ce sont des noms compliqués qui parlent des langues étrangères. Mais si, comme nous le dit Freud,   pour les psychanalystes, il n’y a pas de frontières parce que les langues n’ont pas de frontières, si les psychanalystes sont des interprètes, des traducteurs alors ces noms nous parlent et nous concernent.

Car, qui plus que les psychanalystes peuvent recueillir la transmission des vies, des histoires, des noms  de personnes mortes, surtout quand il s’agit d’un crime de génocide. Crime dont les effets auront des effets destructeurs dans les générations qui suivent, chez tout le monde,   sans distinction d’origine. Crimes qui détruisent la confiance dans » les progrès de la vie de l’esprit » en laquelle Freud croyait. À moins que, au un par un, nous reconstruisions  un champ psychique où cette rupture dans la civilisation ait sa place,   avertis de ce qui s’est passé.

Maria Landau (mars 2006)

 

Ce livre est édité par les Editions du Cercil - On peut l’acheter en le commandant dans les librairies et à la Procure place Saint Sulpice 75006 Paris

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