On n'est pas des monstres

Par Aline Mizrahi

 « On n'est pas des monstres » : c'est ce que j'ai entendu à la dernière coordination de l'inter … « on n'est pas », la question de l'existence : pouvoir le dire, même dans une dénégation,  ça se dit quand même. Représentations et pensées ; celle du « monstre », soit l'excès. La suite, consistait en un « on peut se parler », qui joignait tous ces enjeux à celui de la parole, « on », pronom indéfini qui dit le pluriel, et le petit « se » réflexif du se parler, retour sur moi dans le mouvement  même du lien à l'autre.       .
Je parlerai du travail psychique, dans la rencontre entre un enfant, certains enfants, envahis par une répétition qui excède l'espace psychique, avec un analyste.
Le travail de la pensée et la transformation par la parole est empêché par les monstres, sans fin, qui font se répéter de l'identique,. Cette suite de répétitions, différente de la répétition qui fait fonction de souvenir décrite par Freud, englue le présent dans une scène atemporelle, et acéphale, mirage de l'origine. Les vagues pulsionnelles, peu entamées, s'ajoutent les unes aux autres, sans une contrainte symbolique suffisante à contenir l'excitation. Le refoulement,  insuffisamment effectif, ne permet pas l'élaboration psychique. La poursuite de la construction psychique s' est figée.
Accueillir ces tornades et y résister tout en même temps, se prêter au jeu en introduisant du décalage, accepter les monstres pour les construire, les circonscrire, les déterminer, les nommer : au fondement de ma position, l'affirmation qu'ensemble, c'est différent. Le matériel associatif émerge dans le temps même de la construction psychique, dans le même mouvement.
Exigence des pulsions :
Poucet, avec la dinette,  prépare avec de l'eau, un repas où tout devient bon à ajouter à la soupe de sorcière qu'il veut me faire manger : les déchets, le caca, les crottes de nez, mais aussi, des bouts de corps détachables, les oreilles, les doigts, etc.
C'est ce que Poucet me raconte, dans une  grande excitation. Il me montre son plaisir à la faire monter, et  tente de la partager avec moi.  Les objets, mélangés, ne sont pas différenciés : nourriture, déchets, bouts de corps, détachables, et à manger…tous réduits à du même, sont possiblement objets de la pulsion orale, de la pulsion anale, sadique. Les pulsions, terriblement exigeantes, veulent tout.  L'angoisse de castration est projetée sur  toutes les parties du corps qui se fragmente et se réduit à un assemblage d'éléments qui ne tient pas.
Cette soupe  convoque deux sorcières : celle qui la prépare ... et celle pour qui il la prépare, qui va la manger ! L'une n'est pas moins inquiétante que l'autre, si tant est qu'elles se différencient. Comment  sortir de cette scène, de cette confusion ?
L'attention portée à la nomination et aux descriptions de Poucet, leur reprise, une scansion, mon étonnement, parfois mon refus, vont les lester d'un peu de poids de sens. Des traces apparaissent, des représentations, à remanier, à effacer, prêtes à être recouvertes, qui se prêtent et permettent les mouvements psychiques.
Quelques mois plus tard :
Poucet, avec un gros serpent en peluche : « au secours, un serpent … » entre lui, le serpent, et l'analyste, il raconte des échanges de piqures et de fessées, aucune place ne se dégage, on est dans la métonymie, ça tourne  en rond entre ces éléments …
Puis Poucet trouve un petit soldat, dont il dit qu'il est un policier,  Mr L., le directeur de l'établissement. La séance suivante, va être consacrée à une série de questions que Poucet me pose : est-ce que la banane sourit ? Est-ce que le pouf  m'aime ? Et une séquence s'organise avec le serpent : le serpent le pique ; il le met au coin ; et me demande « est-ce qu'il m'aime le serpent ? ».
Le temps des questions : est-ce qu'elle me sourit ?  la première concerne un sourire, la forme du visage, aperçu très tôt par le nourrisson qui vient de naitre, ce qui du sentiment se donne à voir, s'adresse à l'autre. La question de l'amour arrive tout de suite après : est-ce qu'il m'aime ?  Cette question de l'amour surgit  au lieu même d'un pulsionnel pas lié : c'est la banane qu'il est en train de manger à propos de laquelle il se questionne, et le pouf sur lequel il aime se lover, voire se masturber.
Avec ce questionnement, l'articulation  amour / punition / culpabilité émerge : est-ce que punir c'est aimer ?  il a été puni : est-ce qu'il m'aime quand même ?  est-ce qu'il m'aime parce qu'il a été puni ? … et sa forme inversé, est-ce que je l'aime ?
Ce qui est assez extraordinaire, c'est comment ce moment de passage est accrochée ( indexée ) à  la présence de l'analyste. L'émergence d'un policier ouvre à une chaine associative métonymique, et de ce fait, à la possibilité d'une histoire. D'un soldat, qui fait la guerre et qui tue, il passe au policier qui punit, puis au directeur qui interdit. A chaque  transformation, cet autre est un peu moins inquiétant. L'analyste, dans l'incarnation de sa présence, est celui sur qui toutes ces versions sont projetées. Une version sans danger parce que sans partage. Qui permet, et introduit, la séparation.
La formulation de Poucet, sous forme de questions, est intéressante, parce que c'est un énoncé qui insiste sur la dimension d'adresse de la parole, dans sa forme même, puisqu'elle attend une réponse, accusé de réception de l'autre.
Les histoires :
Une histoire, c'est un déplacement, la possibilité de prendre du recul, de s'écarter de ce qui est en jeu. L'émergence d'une deuxième scène.
La grammaire, la structure de la langue, l'articulation même de la phrase : sujet / verbe / complément oblige le conteur à déterminer des places. Pour Beneveniste,  « Le verbe, est, avec le pronom, la seule espèce de mots qui soit soumise à la catégorie de la personne » (Structure de relations de personne dans le verbe, in Problèmes de linguistique générale, p.225), et plus loin, il ajoute « la catégorie de la personne appartient bien aux notions fondamentales et nécessaires du verbe. »(p.227).
Dans une histoire, faites de phrases, les personnages se séparent les uns des autres, et  occupent  des positions différentes. Ce temps de différenciation oblige le conteur à se positionner vis à vis de chacun des personnages de la scène : moment de subjectivation.
Le verbe, avec les temps grammaticaux, porte aussi la notion du temps chronologique. Mais au delà de localiser à l'intérieur de ce qui serait un espace temps, le verbe, avec la notion de sujet, le sujet du verbe, coupe le temps linéaire, le temps physique, le temps du monde qui s'écoule, et introduit un avant et un après, le passé et le futur.
Merleau Ponty (78): « le temps suppose une vue sur le temps…. Vue qui s'avère double selon que le l'observateur contemple le cours d'eau du bord de la rive ou qu'il embarque sur son flux. Autrement dit le temps n'est pas une succession effective que je me bornerai à enregistrer. Il nait de mon rapport avec les choses ». La conscience d'être.
Les personnages, sont d'abord des monstres,  figures terribles, qui imposent aux petits autres, en face, dévoration, meurtres, explosions.
Poucet vient vivre, en séance, les moments d'angoisse / de jouissance / qui provoque ma propre angoisse. Dans le double mouvement du je l'amène / je n'y renonce pas / je reste avec toi qui me pousse ailleurs, qui m'attends ailleurs. Ça peut se nommer, dans un enfilage de paroles. Tirer ce jeu vers son poids de sens, signification et direction. Travail d'orientation et de repérages.
Ce passage obligé par la parole resserre du sens, et fait rebondir l'intrigue. La répétition est désormais celle de l'histoire qui est ramenée et occupe la scène de chaque séance. A chaque tour, elle évolue : les personnages, la scène s'humanisent.
Le Petit Poucet :
L'idée m'est venue de nommer cet enfant, Poucet, il est petit, c'est sûr, il ne parle pas beaucoup, on croit qu'il est niais, tout ça c'est dans l'histoire du Petit Poucet, celle de Charles Perrault. Dans cette histoire d'enfant plongé dans la sauvagerie du monde dans l'absence et le silence de ses parents, qu'est-ce qui permet la survie ? Ça commence par des cailloux qu'il sème pour retrouver son chemin, première solution : des traces.
Ces cailloux, ils sauvent le Petit Poucet, la première fois,  mais ça ne suffit pas, les parents vont les perdre à nouveau dans la forêt, après l'avoir  empêché de ramasser de nouveaux cailloux. Les cailloux ne servent pas une autre fois, ce sont des cailloux pour une fois, des traces qui n'étaient pas inscrites, ça ne fait pas une géographie de la foret. Et les miettes de pain, que le Petit Poucet utilise la 2ème fois, sont mangées. Ces traces ne sont pas à la hauteur parce qu'elles n'ont pas été données … c'est à dire pas reçues, d'un autre avec qui on peut imaginer les partager.
Et les enfants, dans cette solitude là, d'abandon de leurs parents, et hors tout secours d'un autre charitable, sont perdus. Perdus, c'est à dire être l'objet de la sauvagerie : les loups, l'ogre…. le monde des sorcières et des monstres.
Le deuxième stratagème que va utiliser le Petit Poucet pour sauver sa vie et celle de ses frères, c'est de mettre, sur sa tête et celle de ses frères, les couronnes des filles de l'ogre. On voit là apparaître un premier autre sur qui s'appuyer, dans le vol de ce qui lui appartient (un trait), du coté de l'identification.
L'ogre, par méprise, tue ses filles, et, furieux, part à la poursuite des enfants qui s'enfuient. Mais cette fuite ne suffit pas à terminer l'histoire, avoir la vie sauve, s'en sortir, ne fait pas une fin.  Le Petit Poucet doit retrouver l'amour de son père, et se faire une place dans le social. Et c'est au 3eme acte, le dernier, qu'il trouve le chemin, (psychique) qui va le lui permettre.
D'abord, il vole les bottes de l'ogre, ensuite, « il alla droit à la maison de l'Ogre où il trouva sa femme qui pleurait auprès de ses filles égorgées. Votre mari, lui dit le petit Poucet, est en grand danger, car il a été pris par une troupe de voleurs qui ont juré de le tuer s'il ne leur donne tout son or et tout son argent. Dans le moment qu'ils lui tenaient le poignard sur la gorge, il m'a aperçu et m'a prié de vous venir avertir de l'état où il est, et de vous dire de me donner tout ce qu'il a vaillant sans en rien retenir, parce qu'autrement ils le tueront sans miséricorde. Comme la chose presse beaucoup, il a voulu que je prisse ses bottes de sept lieues que voilà pour faire diligence, et aussi afin que vous ne croyiez pas que je sois un affronteur. La bonne femme fort effrayée lui donna aussitôt tout ce qu'elle avait car cet Ogre ne laissait pas d'être fort bon mari, quoiqu'il mangeât les petits enfants. »
Avec ce butin, il est accueilli par son père quand il rentre chez lui.  «  Le Petit Poucet étant donc chargé de toutes les richesses de l'ogre s'en revint au logis de son père, où il fut reçu avec bien de la joie. »
Inventer, pour quelqu'un, une histoire, où il se met en scène dans une relation à d'autres. Cette solution met fin aux déboires du petit Poucet. Il pourra  désormais reprendre le cours d'une vie normale.
Écrire le récit, une production à deux :
La proposition faite à l'enfant d'écrire ce qu'il dit, oriente le travail vers la production d'un nouvel objet à fonction de nouage.
Non pas écrire ce qui s'est passé dans la séance, pour ne pas oublier par exemple, mais bien ce que l'enfant me dicte, ce qui lui vient, ses associations, cette histoire produite pour que je l'écrive.
Faire de l'écrit m'oblige à des choix, en particulier,  les fautes de prononciation, les mots qui manquent, les répétitions, ce que je ne comprends pas : comment les inscrire ?
Découpages en mots et mise en ordre par l'orthographe, au niveau de la  signification. Écrire passe par le défilé du un par un, je ne peux écrire qu'un mot à la fois, du temps s'inscrit. J'écris de gauche à droite, avançant mes suites de lettres dans une direction, et le corps mis en jeu est sous contrainte.
La feuille de papier est le lieu où du sens est assigné.
Avec ces récits, deux temps coexistent : l'ici et maintenant de la séance, et celui du « il était une fois » de l'histoire. L'écriture porte en elle la prochaine séance,  moment où, devant la page où est écrite cette histoire, trace de la séance précédente, on pourra  la relire : l’après coup anticipé du futur antérieur.
Ce qui se perd de l'espace, les jouets, le corps tiré par des mouvements pulsionnels, se gagne dans l'espace psychique. Passage d'une  matérialité à de la réalité psychique. Plus de contrainte, de refoulement, pour plus de liberté, psychique.
« On écrit » me dit C. On, pronom indéfini, sujet. Celui du « on peut se parler ». Dans cette production à deux du transfert, on est dans le champ de la pensée qui s'invente.
Ours / bébé / abandonné :
Les deux facettes du danger de mort, le monstrueux, matériel signifiant, et la répétition, fonctionnement psychique, s'articulent et évoluent ensemble.  Nous allons voir comment C les met au travail conjointement, avec deux rêves racontés à son analyste à 2 ans d'intervalle. Les deux fois, ce sont des rêves inventés dans le moment de sa séance. Rêve de C., qu'il n'a pas rêvé lui-même : il s'agit du rêve du personnage de son histoire.
Le 1er rêve  est raconté tout à fait au début de son travail avec moi, et je m'imagine qu'il inaugure peut-être son entrée dans l'analyse. Dans une première période, cet enfant, pris dans un débordement d'excitation, a passé  beaucoup de  temps à faire exploser des tours qu'il construisait, et à jeter les objets, dans des agirs sans paroles que j'avais du mal à cadrer.
Le premier rêve : Il m'a mis dans les mains une poupée, et me fait jouer une maman avec son bébé. Selon ses consignes, je lui donne à manger, le soigne, lui fait faire caca, nettoie le caca, et le couche. Et je répète, après lui, ce que l'un et l'autre disent. Il reste tout contre moi, debout, et me dicte ses indications, en essayant de contenir son excitation. Il tourne ici et là dans mon bureau; sautille et s'agite à coté de moi....
« Pendant que le bébé dort, il fait un cauchemar : « y'a un monstre qui est arrivé ; il envoie une fusée ; le bébé explose ».
Avec ce rêve, C franchi un passage, et inaugure le registre du récit. Laissant de coté les jouets, il raconte et s'en tient strictement à la parole. Dans le même temps, C entre dans la scène en incarnant un nouveau personnage, le père : « le papa, c'est moi ».  Avec ce récit, et ce père, C introduit une problématique œdipienne à trois personnages, avec une évolution qui commence avec : « il (le bébé) va dormir avec nous ». Ensuite C éloigne le bébé qu'il fait dormir de son coté, pendant que lui, C, continue d'incarner le père, un père qui reste seul avec la mère.
Le « matériel », l'histoire racontée par C, est lié à la forme même que prend le récit. C fait exploser le bébé collé à la mère, pour faire apparaître un nouveau bébé pris dans une problématique œdipienne. Le refoulement lui permet d'abandonner les jouets et la mise en scène des corps. A partir de là, C va  s'aventurer dans un récit uniquement tissé par les mots.
La feuille de papier n'est plus nécessaire à représenter cette construction psychique. Le fil de la parole suffit à dire. Le nouage tient tout seul.
Deux ans plus tard, les histoires de C ont évolué, et il me raconte à nouveau l'histoire d'un rêve. De nouveau le rêve d'un bébé. Ce bébé, est aux prises avec un ours qui le terrifie, un ours aux contours instables : parfois c'est un vrai ours, le bébé et la maman le voient, d'autre fois son statut est incertain …  En tous cas, il fait peur au bébé.               .
« Il (le bébé) a rêvé que l'ours est sorti du placard, il a surgi sur le bébé, et il l'a mangé …  dans son rêve. »
Ce passage, de l'ours dans l'histoire, à l'ours dans le rêve, je le vois comme un tour supplémentaire, un nouveau moment de refoulement qui met l'ours résolument du coté de la pensée. Faire de l'ours un personnage du rêve, une production du rêveur, c'est en faire un objet psychique. C'est reconnaître que ce qui fait peur n'existe pas hors la réalité psychique du rêveur. Travail de C sur l'existence, et sur le statut de la pensée.
Ce moment de refoulement met au travail les représentations de C sur la relation du monstre et du bébé, avec le signifiant « abandonné » qui circule de l'un à l'autre : l'ours, comme le bébé, a été un bébé abandonné. Le fait d'avoir été abandonné le met en rage et il se transforme alors en monstre. Le monstre fait peur au bébé.
Quand j'ai rencontré C, monstre et bébé sont trop mêlés, ce qui explique les colères et les crises qui l'envahissent. Le premier temps du travail psychique est  celui de la séparation : les histoires font alors une nette différence entre le personnage du bébé, et le monstre avec qui il doit se coltiner,  personnage terrifiant et destructeur (super flic, monstre,  etc ), que personne n'arrive à maitriser.
On est maintenant dans le temps où C tente de concilier ces deux faces qui le constituent. L'ours fait partie du bébé, puisque c'est un rêve, une production psychique du bébé, et le bébé fait partie de l'ours, puisque l'ours était, lui aussi, un bébé. Avec le signifiant « abandonné », C construit du plus que parfait, et s'invente une causalité. Ses identifications et son identité trouvent à s'y nicher.
L'énonciation, dans la surprise, de l'idée que l'ours, avant, était un bébé abandonné, se fait dans la jubilation. Cette ouverture à de nouvelles perspectives, de nouveaux développements,  est riche de promesses.
La relance de la pensée, travail psychique au sens du mouvement et de l'invention, provoque le désir, et aussi celui de poursuivre, pour l'un et l'autre, cette exploration, ces créations.

« Désir de grandir », nous dit Nicole Jaquot, en parlant des enfants. Il vient rencontrer celui de l'analyste qui, encore apeurée par les monstres, se passionne pour ce que la parole arrache à l'obscur.

Aline Mizrahi

Décembre, juillet 2011