Les larmes d’Anders Breivik

Par Nabile Farès

Si Anders Breivik pouvait avoir accès à lui-même, en se différen- ciant, du meurtrier qu’il est devenu, par conviction presque parano-  ïaque et sectaire, il pourrait avoir accès, en même temps, à cette autre image, incarnation de cet autre «  lui-même » que peut être aussi bien un prédicateur, un croyant ou non, insolite, qui tiendrait  l’islam, le christianisme, le judaïsme, la passion politique, pour des doctrines  vengeresses, déterminées par le crime, la négation de l’autre, et, surtout, de cet autre opposé à ce « lui-même » devenu criminel et meurtrier. Et, insistons sur ce moment devenu anachronique, ancré dans une histoire qui a déjà eu lieu, pleine de bruit et de fureur, qui a construit des catastrophes historiques qui ponctuent l’histoire ancienne et moderne : pogroms antisémites, antijuifs, croisades, inquisitions, intégrismes, guerres de religions, esclavagismes, traites, transplantations, conquêtes et pouvoirs coloniaux, camps de concentrations, de détentions, chambres à gaz, shoah, tortures, tentatives d’exterminations, génocides, ensembles de crimes qui ont déjà eu lieu et continuent d’avoir lieu… Le plus terrible, dans notre modernité, est cette persistance mythique, enfantine, infantile et aliénante, à une croyance incarnée du «  sauveur », liée , et bien liée, à cette une confusion, impuissance et prétention démesurée d’être celui ( et ceux, lorsque les «  sauveurs » sont plusieurs) par qui la rédemption, le bien, l’harmonie, arrivent, alors que la promesse par laquelle ce vœu, ce délire intime, cette nostalgie meurtrière, se réalisent, donne naissance à une barbarie nouvelle, celle du crime auquel il faudrait assurer l’impunité.

Tuer en toute impunité et éloge pour le bien de toutes et tous : la paranoïa a ceci de particulier qu’elle peut faire couler des larmes qui procurent à la personne qui pleure cet étrange bien-être d’avoir, après le crime, accompli l’acte par lequel se réalise le fantasme le plus profondément enfoui mais le plus glorieux, d’être soi-même, le héros rédempteur meurtrier du monde.

Terribles croyances et paradoxes !

La différence fondamentale de cet être emphatique, nullement monstrueux, mais «  héros moderne désaccordé » qui, tellement enfermé dans et par sa croyance, par son amour de soi et sa haine, être devenu si banal, ne peut mettre en cause son acte, en prendre une conscience à l’inverse de l’héroïsme, une conscience de   crime et de meurtre, contrairement à cet Œdipe de la tragédie qui a su qu’il était devenu le criminel qu’il n’aurait pas dû devenir et être coupable d’avoir donné corps, vie, mort, à un oracle qui n’a jamais été énoncé : «  tu deviendras le meurtrier de ta génération. »

En d’autres termes, par simple substitution, suspension de l’acte, meurtrier de son propre père.

A l’inverse du châtiment d’Œdipe par lui-même, les larmes d’Anders Breivik semblent des larmes témoins d’un acte encore inachevé dans son ampleur, sa démesure martyr-du-monde combien vaine, inutile,  inassouvie, pleine d’une incompréhension de soi, de l’autre, de l’acte, qui retentit dans ce : «  oui, je le referais » ; pensée et imaginaire clos en lui-même par cette tragique et devenue si banale  mésestime de soi et de l’autre.

Nabile Farès, psychanalyste