Une clinique actuelle

Par Anne-Marie Houdebine-Gravaud

A propos du livre d’Alice Cherki

La frontière invisible Violences de l’immigration - Paris, éd. Elema, 2006


Ouverture :

« De toutes part, le sujet de l’inconscient a à faire avec des productions de la collectivité » (p.35) Ou encore  Exil mot clé comme frontière – mots balises.

Exil et exil. Car il y a plusieurs façons d’être exilé ou de ne pas l’être, mais de rester coincé quelque part, trop près, trop collé encore à quelque chose qui insiste, dont le savoir insiste sans se savoir au plan conscient : le secret de famille, le cadavre dans le placard dit-on souvent, ou plutôt, ou mieux, le traumatisme non inscrit parce que la honte seule s’est transmise, comme un vouloir de non savoir favorisant une survie qui a tenté de refouler mais transmet sans relâche, de façon insue, à travers les générations ; et le sujet et sa langue se fige.

Changer de langue subjective (de signifiants, ou retrouver ceux de la chaîne sans arrêt, sans figement, représentant le sujet) est la question ; pas seulement changer de langue sociale dite première quand elle est l’autre, l’étrangère imposée, mais de langue intime, tissée d’élangues (des langues, des élancements de toute(s) langue(s) entendue(s) en structuration primitive de l’être parlant).

Comme celle-là (cette jeune femme) qui d’avoir changé de langue et de pays croit s’être affranchie de la pesanteur parentale et de la lourde fusion maternelle et n’en finit pas de se (re)créer des méta-familles, aussi encombrantes, ou qui ne trouve que d’amants de la terre première en s’étonnant de ses désastres amoureux ; étranger à soi-même, sans avoir trouvé comme le déclare, décrit Alice Cherki, de lieu de parole permettant une élaboration, de lieu métaphoriseur(voir p.55-59) contre le silence, le déni. (1)

Contre le silence qui hurle de toutes parts et en particulier ici à propos de ce qui ne s’appelait que « les événements »quand il s’agissait de guerre.

Je parle là de ce qui soutend la trame du livre d’Alice Cherki la frontière invisible, les guerres coloniales, les humiliations subies, celles des parents, qui se transmettent du fait même des paroles tues, des dénis, des langues maintenues sous l’écrasement mais dévalorisées, cela redoublé parfois des inégalités sociales ; comme cela fut ici pour les Bretons par exemple ; ainsi certains non seulement réactivent la langue celte en la reconstruisant, la fantasmant leur, créant aussi leur diwan en s’enferrant parfois dans une origine fixiste, comme peuvent le faire des Corses et ceux qu’A.Cherki écoute.

Aussi tente-t-elle constamment d’écouter la honte et le clivage advenus chez les descendants des émigrés cela en leur proposant cet accueil, ce lieu qui permettra le voyage, l’élaboration sous l’instance tierce que représente la parole sous transfert ; d’autant que son histoire l’approche de ceux-là ou celles-là. Ce qui pose une question : non seulement la traversée analytique de l’analyste lui permet de se rendre dispos à autrui mais une proximité des traversées historiques des sujets en analyse serait bénéfique à l’écoute ?

Je précise : bénéfique à l’écoute, à distance, avec savoir.

La question aussi se précise : d’être née en Algérie, de se sentir exilée, doublement, d’un sol, en soi, cela favoriserait-il l’écoute ?

Je sens le raidissement qui nous atteint ; la vague arrive rapide et submerge. Evidemment non puisque l’analyste écoute à distance. Evidemment oui car on entend alors quelque chose comme … Détour. D’abord, avant de préciser encore, un détour par ce que A. Cherki appelle dans un texte récent, son « dada ». Son « dada » qu’est-ce à dire ? Dada (2) Sujet de prédilection, dit la langue courante. Attention sujet ici dit objet de transfert, objet de travail, objet de désir ; toujours fuyant, sans fixité, revenant sans cesse. Puisque, selon Balzac, « un dada est le milieu précis entre la passion et la monomanie ». La passion. La monomanie. Le symptôme anime, aide l’analyste.

Avec la question précédente, s’en posent deux autres. Tout d’abord celle de la proximité, voire de l’identification momentanée, par à-coups avec le patient, la patiente. A distance ; ou  proximité, un temps ; bref de la sympathie envers elle ou lui, comme disait Bergson de la rencontre d’un autre, d’un texte ; la sym-pathie (le pâtir avec) d’abord ; surtout en ces temps d’après, d’après l’a-humain (comme disait Jankélévitch).

Et puis une autre, remarque ou question : le rapport au savoir de l’analyste, pas seulement au désir, encore que le nouage du savoir dans ce cas est sûrement au désir ; enfin parlons du savoir, pas uniquement du savoir ; théorique, pas uniquement du savoir pratique, clinique mais de leur lien à l’Histoire. Je dis alors savoir clinique car il me semble que, nécessairement aujourd’hui, dans ce temps d’après, ce temps de l’a-humain, ce temps post-humain, ce temps « du camp-monde », « des mots sous les cendres » comme dit Dantec (3), il s’agit de mettre l’Histoire et ses silenciations (4) qui font se retourner les descendants vers les parents, se retourner l’axe des générations, dans la clinique, la pratique psychanalytique.

Il s’agit donc comme le fait A. Cherki dans cet ouvrage de souligner que l’Histoire, le collectif n’ont pas à être oubliés de l’aventure psychanalytique. Ce sujet supposé savoir qu’est l’analyste pour l’autre, l’analysant, comme les dénommait Lacan, peut, doit s’y intéresser tout autant qu’à l’aventure familiale et à ses déboires ou avatars ou traumatismes non inscrits. Cela à distance, chaque fois réinventant le travail analytique, comme le proposait Freud. Comme A. Cherki revisite Freud et ses écrits : Pulsions et destins des pulsions, p.17, sur l’étranger, l’hostile, l’Hilflosigkeit, p.18, Au-delà du principe de plaisir, p.19, la répétition, la compulsion de répétition, le refoulé, p.19, le retour du refoulé, p. 27, Freud et la mémoire, p.27, 31 ; ou ses disciples L.A. Salomé et ses retouches sur le narcissisme primaire, p.20, S. Spielrein et sa « psyché de l’espèce », p. 20 ; etc. Je pourrai continuer longtemps montrant le savoir psychanalytique traversé qu’il s’agisse de Freud ou de Lacan (p.36-37), le sujet de l’inconscient, la Chose, la lalangue, le signifiant ou « ce qui n’en est déjà plus » « irreprésentable ou signes de perception sans articulation signifiante » où s’entend le lien noué aux psychanalystes cités retravaillés, critiqués ; par exemple « les mathèmes se substituent à la Trinité chrétienne » (p.37) pour souligner, soutenir « que s’en tenir de nos jours à une conception du sujet anhistorique, atemporel, n’émergeant que sur fond d’absence et pris tout entier dans la parole ou nécessairement lié à la représentation verbale » (p.37) est très insuffisant pour l’analyse. Et cette insuffisance peut être non seulement « d’une violence inouïe » (p. 37) mais meurtrière. Du moins j’interprète ainsi ces phrases « car, dans certaines situations historiques, collectives ou singulières, les représentations verbales en circulation n’offrent pas au sujet ce qui pourrait faire lien avec ses propres traces mnésiques, le condamnant à un impossible à dire ou à un dire qui au lieu d’ouvrir à une expression de la subjectivité singulière, opère des effets de censure », l’analyste, alors «partant  en quête de signifiants […] vidés de leur rapport intime aux premières inscriptions, ne fait que renforcer l’exclusion» (p.37), « déjeté » le sujet de sa propre langue, et « des référents culturels des générations antérieures » (p.38).

Servent aussi d’appui des textes littéraires, enjeu d’une créativité demandée à, exigée de l’analyste : Paroles d’étranger d’Elie Wiesel et l’Etranger d’Albert Camus permettent à A. Cherki d’affiner sa « rencontre de l’étrangeté de l’étranger » et sa « trame d’irreprésentable » repérée chez ces deux écrivains (p.21) puisque « la parole a déserté le sens qu’elle était sensée recouvrir ». Aussi faut-il écouter au-delà, en deçà, les traces en corps pour « briser […] la vérité noire » (5) , et pour ce faire, faire acte « en la nommant».

Nomination, paroles contre la pétrification, déjouant les deuils impossibles, les dénis, les clivages.

C’est pourquoi marquant l’importance de la prise en compte des guerres coloniales (6), de leurs horreurs et des clivages sociaux et individuels qu’elles ont institués, construisant de l’autre à abattre ou à tout le moins à mépriser, sauf exception, A. Cherki insiste sur ce qui devrait se travailler, tenter de se retrouver non en s’attardant, se fixant, sur, à une origine en figement comme on rencontre chez maints patients en survie, remplissant une place antérieurement déniée par une génération d’avant, père, mère ; place devenue posture enfermante, d’un « sujet clivé, emmuré » dit A. Cherki « enfant de personne » (Dantec) ou se pensant sans parent quasiment, premier homme, ou seul survivant comme dans Shoah le film (après l’insurrection du ghetto) (7) comme nouvelle origine – ou déchet (non-personne disait Dantec). Origine fixiste, fictives et mortifères, promouvant toutes sortes de communautarismes ou religions diverses, religieuses ou politiques, non moins figés et mortifères pour le sujet. Défaillance symbolique, défaillance de la métaphore paternelle pourrait-on dire, de ce qui fait loi pour un sujet l’ouvrant à son désir.

Aussi, dans ce livre, A. Cherki revient-elle avec insistance sur cette origine non originelle (p. 68)  à mettre peu à peu au jour dans les fictions de reconstruction subjective, depuis ce lieu métaphoriseur. Origine comme identité, sans cesse à déplier, bande de Moebius sans début ni fin, sans fixation identitaire monolithique, car celle-ci serait à son tour source de malheur subjectif. On sait que dans une origine fixiste fixée,  le sujet ne s’y retrouve point à s’y coller à un fantasme d’origine jouant comme un surmoi féroce souvent incarné dans un groupe, un chef qui parlera de cette origine « pure » ou à purifier ; l’Histoire nous l’enseigne assez.

Aussi ce livre nous alerte-t-il politiquement, psychanalytiquement dans le lien constant ouvert par Freud entre individuel et collectif où l’Histoire tue se fait tout aussi meurtrière que celle vécue par les ascendants, mais cette fois psychiquement, engluant le sujet dans un savoir qu’il ne sait pas avoir et qui finit par le mutiler, le mutifier, en tout cas l’empêcher ; ce qu’A. Cherki appelle, ce clivage qu’elle rencontre, non psychotique, mais lourd à vivre, quasi interdisant la pulsion de vie et mettant le sujet en exil psychique.

Reconstruire une intériorisation de la douleur même, ce qui s’appelle une élaboration psychique symbolisante contre le déni familial ou social ou national…

On a tardé à parler des massacres d’octobre 61 dans la Seine. «Le silence du fleuve » fut assourdissant. On a tardé dans les familles algériennes, comme dans les françaises qui en avaient honte,  d’en parler, de dire les meurtres ; honte d’en parler ; silence assourdissant ; honte de n’avoir pu empêcher cela ; comme tombent sur nos descendants d’autres hontes et d’autres terreurs ; non seulement du fait de la rupture de la civilisation mais, depuis la shoah, de la chute obligée de la croyance des Lumières dans le progrès de la civilisation comme progrès de la culture et de la vie psychique ; terreurs aussi devant celles qui se sont produites plus récemment encore, Cambodge, Rwanda, Srebrenica, Darfour…

Les adultes ne sont plus « les grands hommes » que prévoyaient Freud, et ne protègent plus l’enfant.

Pourtant parfois l’Histoire dans un discours fait trouée, malaise qui vient s’accrocher au Réel du sujet ; « l’aboli du dedans revient du dehors » disait Freud ; et quelque chose se met en branle qui doit être accueilli sans être rabattu.

C’est cela l’accueil qu’une biographie peut privilégier et qu’une analyse permet de mettre à distance pour écouter, entendre et tisser avec l’autre étrange étranger une dissolution (une analyse) et une réappropriation, une re-construction subjective, une re-configuration singulière chaque fois inattendue et pourtant probable.

Pour cela il y faut un dispositif précis, une écoute attentive lieu tiers, où l’on peut se rêver  non seulement dans un mouvement de réappropriation personnelle mais dans un devenir (ad-venir).

Là aussi interviendra et le singulier et le collectif qui peut jouer comme silenciation (cf. note 4) ou trouée, fracture, ouverture…d’abord peut-être effroi, ravage, mais possiblement début d’un cheminement permettant de lâcher l’identité de survie ou l’errance recouvrant les dénis, pour des lieux autres, permettant une souplesse d’identifications ou des identités pluralisées plus mouvantes, processuelles et enfin légèrement soutenues, par un trait singulier ; celui du sujet acceptant d’être désirant et manquant mais soutenant sa vie malgré toutes sortes de difficultés souvent économiques, ou idéologiques.

Identités pluralisées, plus nomades qu’errantes dit A. Cherki luttant contre la part morte ou devenue muette, la retraversant, levant les voiles du non-dit parental et/ou historique et tissant, retissant plus ou moins fictivement avec la parole écoutée, avec un mi-dire cheminant entre deux, l’Autre et les autres, une avancée vers une mobilité psychique intériorisée.

Clinique actuelle en prise avec le toujours actuel psychique et l’actuel de ce temps de ce « qui va périr » (Dantec)  de ce temps que certains appellent post-moderne ou même post-humain.

Voilà en quelques mots moins ce compte rendu, moins CR que texte inspiré par cet écrit et ce qu’avec A. Cherki j’appellerai la clinique des « enfants de l’actuel » ou « le franchissement des frontières » au sens de la traversée des dénis et clivage psychiques.

Clinique actuelle qui ne se contente pas du strict freudisme économique, psychique, sexuel,  l’oedipe, la scène primitive, tout en s’y appuyant, de même avec le dispositif lacanien (le rapport au Sa, au Ndp, métaphore paternelle, clivage) mais, avec le travail sur Ferenczi et le traumatisme, va au tréfonds des non-dits ou impossibles à dire – dénis dit A. Cherki - alourdissant de frontières toujours à recreuser, retraverser le fameux « secret de famille » - un peu trop mis en bavardage aujourd’hui - ; il est là alourdi, trace, alourdi de son rapport à la meurtrissure de l’Histoire, du collectif ayant asséché (comme le disait Freud avec sa métaphore du Zuiderzee) le psychique.

D’où ce qu’ A. Cherki appelle le « forçage identitaire » mutilant le sujet. Forçage à déconstruire.

En conclusion, rappel de l’ouvrage, je voudrais dire encore quelques mots sur le style et sur  ses apports au plan théorique analytique

Un style patient, réitérant, faisant entendre l’élaboration, non exempt d’humour, mélangeant les registres : le réel cogne (p.134), bigler, inventions néologiques aussi avançant théoriquement : exemple de déjeter le déjet (p.66) ; belles pages où se lie psychanalyse et politique (p.11, p. 117) où collectif et discours du socius accueil l’infans dans les paroles qui le tissent ; de ce fait l’inconscient n’est « jamais solitaire mais tissé » des discours de l’autre, des autres ; très belles pages aussi du chapitre Résistances toujours d’actualité (p. 133-35).  Retour du politique dans le psychique quand chaque sujet peut être mis en place d’objet (travail sur le droit, la carte de séjour, éléments très précis, p. 134) avec repérage de la confusion actuelle public/privé ; autre frontière à retisser.

Autres traces du travail théorique, clinique et de langue, des termes ou expressions voire néologismes comme parcelle du Moi, forçage identitaire dont je viens de parler, origine originelle (pp 12, 68), maladie du temps et de l’espace, nomadisme vs errance  (critique de Maffesoli), identités plurielles, exclusion du féminin, retour de l’aboli non refoulé (p.27). Etc.

Autres traces de ce style élégant quelques titres: Il n’y a plus d’espace pour le pays de l’ailleurs ou encore, entre autres, Non essentiellement vôtre, Elle lui rappelle que Dieu nécessairement s’absente…trace d’un dialogue ininterrompu avec autrui

Cela toujours dans une tension de transmettre ce qui peut se travailler en termes de singularisation, de subjectivité.

En fin permettez-moi une lecture hasardeuse, sans hasard, par un voisinage surgissant de la lecture, donc du texte en proximité (voisinage disé-je). Le livre est publié aux éditions elema Véritable condensation du travail présenté dans son texte : el déterminant arabe (algérien) ou pronom référent à une personne féminine elle (français) ; dualité même de cette analyste et puis ema qu’on entendra comme Emma, ou aima avec toutes les associations psy…qu’on voudra, qu’on pourra ; je retiendrai aima – amour de transfert, amour de travail, amitié.

Marquant ce que fait passer ce livre : contre la répétition où est prise le sujet, l’endormissement, enlisement tentation d’aujourd’hui, la mobilité psychique et politique de cette analyste ainsi que sa créativité dans son écoute de ses patients et ce que peut devenir une analyse de l’actuel sans mortification.

Anne-Marie Houdebine-Gravaud

Paris, 24/11/2007 


1 Comme si depuis Auschwitz, la mémoire avait changé, incapable d’oubli, de refoulement, juste capable de déni (A. Cherki), ou autre tentative d’élaboration de « ce qui ne passe pas » rejet, forclusion construite (selon Jean-Jacques Moscovitz, cf. aussi, note 4)

2 « Sujet favori; idée ou occupation à laquelle on revient sans cesse ». Trésor de la Langue Française informatisé.

3 Voir notre « psychanalyse et politique » sur le site de Psychanalyse actuelle (psychanalyseactuelle.free.fr)

4 D’où viennent les parents. Psychanalyse depuis la shoah, Paris, Colin, 1991, réédition (texte revu et augmenté), Paris, L’harmattan, 2007 ; (particulièrement, chapitre 3, le saut du secret  ou la ‘silenciation’).

5 E. Wiesel cité par Alice Cherki, p.22-23. Belles pages et réflexion sur ce thème de « l’étrange étranger », extérieur et intime, S.N.P.p.17-26, Le retour de l’étranger, p.27-34 ;

6 Cf. Violences de l’immigration sous titre de l’ouvrage et chapitre Violences, p.34-43, L’effacement du sujet, p.44-50, Exclusion de l’intérieur, empêchement d’exil, p51-62.

7 « Et je me souviens d'un moment/[…]où je me suis dit : « Je suis le dernier Juif », p. 220 dans Shoah, livre de Claude Lanzmann, Paris, Fayard, 1985, rendant compte des paroles du film Shoah du même auteur. Et éd. 2001, livre p. 285 ; 2e Epoque 2e partie,  4e DVD chapitre 20.