L’impossible à penser : l’horreur, la jouissance, l’extériorité du bourreau

Par Nabile Farès


« Les grands sauriens s’ébattent encore, et les prêles sont hautes comme des palmiers...» Sigmund Freud. (1938)


Et pourtant... les bourreaux continuent leur travail dans cette indifférence qui les caractérisent, qu’ils disent, à propos de ce qu’ils continuent de commettre et ont commis sans nous faire part d’une conviction autre que celle qu’ils eurent, dirent à propos d’une fonction de mort exterminatrice d’un peuple vivant au cœur même de cette Europe de laquelle ils désiraient l’extirper, l’éradiquer en tant que peuple juif, détruisant, exterminant, dans le même temps, par le même acte toutes celles et ceux qui ne correspondaient, s’insurgeaient contre ce même désir de jouissance et de meurtre.
Double « jouissance », celle que l’on dissimule et celle que l’on montre, expose, attise, produit et met en scène.

Ainsi, le nazisme, l’ampleur nazie, son débordement, son hors-limite, sa mise hors-lieu dans l’espace, à la surface du monde, des idées et des corps, puis sa tentative de mettre hors-champ les marques de son entreprise par effacement des actes, traces, mise en œuvre des chambres à gaz, modes individualisés, collectifs d’assassiner, seraient incompréhensibles, resteraient « inanalysables » sans la prise en compte de cette double mention de la jouissance dans le meurtre ; cette double jouissance qui excède le corps, constitue le psychique dans son énigmatique excitation, exultation, exhumation, monstration et dissimulation ; devant les conséquences d’une telle résonance de ce qui se nomme Shoah, génocide, extermination des juifs d’Europe, dans notre actualité, - conséquences et effets – il nous faudrait penser cet impossible de la jouissance, cette « im-passe » et effectivité, à partir « de » ce qui a été produit, s’est produit dans l’histoire contemporaine, ce que nous avons à penser, ce qui s’est produit nous « intime »à penser...L’impossible à penser comme un réel qu’il faudrait pouvoir faire bouger, déplacer, et non plus prendre comme réel « in-dé-passable » susceptible de faire retour ; penser l’impossible, penser à partir de l’impossible et à travers l’impossible en tant que l’impossible est une catégorie du penser, de l’acte du penser et non de la chose ; de même pour le mot Shoah et les actes qui constituèrent ce moment impossible d’histoire ou d’histoire impossible et qui nous intiment et donnent à penser ce qui demeure un moment d’impossible pour l’humanité, non pas hors-humanité, mais dans l’humanité ; un moment qui met à nu, c'est-à-dire en surface, cette conviction d’une exclusion possible interne à l’humanité ; conviction qui jette hors de l’humanité un peuple, des catégories d’humains, produisant cette pluralité de morts à la surface de l’humain comme preuve de l’effective réalité de cette conviction qui exclue la possibilité de penser cet impossible de la dualité de jouissance qui construit la conviction, transforme la conviction en une nécessité meurtrière sans borne, infinie, jamais finie, toujours à entreprendre, de la pensée au corps, du corps à la peau, de la peau aux os, des os à leur incinération, brouillage, dispersion, tentative interminable d’un donner la mort, la disparition, à ce qui est, fut et restera de cette altérité dont le meurtrier, les bourreaux, les assassins désirent éliminer les sources et les savoirs d’une naissance au psychique, à cette trame, drame du psychique, dont Freud, inlassablement, jus-qu'à l’éviction, l’ex-patriation, a dévoilé l’ampleur dés la « Traumdeutung » à « L’homme Moïse et la religion monothéiste » et, ce qui serait le dernier texte de Freud, « Le clivage dans le moi et les processus de défense », traduisant cette perplexité et ce pas de plus, au moment de laisser tomber sa plume, comme le rappelle Lacan : « Je me trouve en un moment dans cette situation intéressante » - bizarre, curieuse, pourrait-on traduire – « de ne pas savoir, ou non, si ce que je veux communiquer » - ce dont je veux faire part « doit être connu depuis longtemps et allant de soi, ou comme tout à fait nouveau et déconcertant. Tel est, je crois, plutôt le cas. »

Le clivage étant ce qui rend possible le déni, le « ce dont le moi ne veux pas « ça-voir » mais que, de fait, il va montrer, non plus sur l’autre scène du psychique, mais sur la face accessible du monde, la scène des actes, coupée de l’autre scène, de la trame de l’inconscient que constitue le dispositif analytique dans la mise en scène qu’elle rend possible de l’ inconnu/e du désir et de la pulsion, la perversion, cette autre version du père en abime d’une frénésie de jouissance et de meurtre ; « ne rien vouloir en savoir », telle serait la caractéristique de ceux qui envisagèrent, désirèrent, décidèrent, d’effectuer, réaliser, ce qui, historiquement, a eu lieu comme tentative de « solution finale » pour l’humanité.

Avilissement du psychique et du corps pour ne rien savoir de l’Autre comme Autre en abime persécuteur de soi et de l’autre ; suppression de cet Autre comme principe d’une mise en abime de cet acte d’une jouissance meurtrière dont Freud a déployé la scène active dans la culture, la 
civilisation à partir de « Totem et Tabou », « Le moi et le ça », en tant que « pure culture de la pulsion de mort. » ; texte qui, – « Le moi et le ça » reprenant, précisément, les propositions déjà énoncées de « Totem et Tabou » et de « Psychologie des masses et analyse du moi » sous la forme oxymorique du « mythe scientifique du père de la horde originaire » - nous renvoie à ces lignes introductives au ch.1 « Conscience et inconscient », témoignant de cette même perplexité de Freud, à propos de ce clivage, coupure dans la pensée, de la pensée : « Nous trouvant devant la nécessité de poser l’existence d’un troisième inconscient, un Ics non refoulé, nous devons admettre que le « caractère » - « der Charackter des Unbewustseins » - d’être inconscient perd pour nous de son importance. Il devient une qualité aux multiples significations, ne permettant pas, comme nous l’aurions fait volontiers, d’en tirer des conclusions étendues et exclusives.
Nous devons pourtant nous garder de le négliger, car, en fin de compte, la propriété conscient ou non est notre seule lumiè-re dans les ténèbres de la psychologie des grands fonds »
Affirmation reprise dans les « Leçons élémentaires en psycho-analyse », en 1838 : « ...Tout cela ne signifie nullement que la qualité de l’être-conscient ait perdu son importance pour nous » et, ici, il nous faudrait entendre le « nous »en tant que psychanalystes et non-psychanalystes. « Elle reste, ajoute Freud, la seule lumière qui nous guide et nous éclai-re dans les ténèbres de la vie psychique. »
A la lumière de ces avancées de Freud, posons la question, non littéraire, non prise dans l’imaginaire psychologique de l’autre, mais la cruauté psychique, toujours à l’œuvre dans l’histoire et le clivage de la pensée : l’impensable, quel est-il ?

Non pas l’impensé, un impensé qui pourrait figurer en réponse à la question des causes et des effets, à cette concaténation dans le langage d’une pensée des évènements qui permettrait, alors, au temps de se déployer, à la temporalité de faire œuvre, de mettre à distance et construire une logique temporelle qui ne serait plus liée à l’immédiateté mais à l’ajournement, à la mise en suspend, à une sublimation en œuvre.

Non pas le non-penser, qui permettrait un repentir de l’acte, un remord, une mise en interrogation de l’acte meurtrier; non pas l’a-penser, qui permettrait un à-coté de ce qui est pensé, représenté, de façon à rendre possible la chute et la mise en suspend ; mais bien le sans-penser de l’acte ; l’ac- tivité pure de l’acte de mort et d’effacement ; l’immédiateté frénétique de cette jouissance impossible du masochique, destructrice, masquée par la rationalité de l’entreprise, comme une frénésie inscrite à l’instant même de l’acte, pris dans ces trois temps de l’effectivité : l’inscription d’un vœu, la prise de pouvoir pour réaliser le vœu, l’exécution pour l’accomplir sur une scène non plus intime mais extime, tout à fait publique et grandiose.

Temporalité vidée de tout sens du désir meurtrier, dont l’accomplissement, le possible fut et est à la mesure de cette immédiateté, conjonction de présence et de mort ; celle-ci n’étant plus ce qui survient de la trace et vérité humaine dans l’humanité, pour l’humanité, traces présentes aux sépultures, mais ce qui se donne, ce qui devient acte, un don, extériorité qui ne cesse de s’accomplir. Se faire l’actualisateur de cet acte, en une présence réitérée de son accomplissement ; geste infini, programme infini, sans fin, qui ne peut être accompli que par une infinité d’actes, de la mort aux tentatives d’effacements, de l’effacement à l’effacement, et, ainsi, en une métonymie sans fin, dans la perpétuation et présence infinie et impossible à finir... de cet acte accompli au-delà de toute pensée, sans-penser...

Les bourreaux, extérieurs à eux-mêmes dans l’infinie extériorité de leur acte, sans remords, ni culpabilité de l’acte...

Nabile Farès