L’autre Camus

Par Nabile Farès

"Les tyrans savent qu'il y a dans l’œuvre d'art une force d'émancipation qui n'est mystérieuse que pour qui n'en n'ont pas le culte;chaque grande œuvre rend plus admirable et plus riche la face humaine, voilà tout son secret" Albert Camus - Extrait du Discours de Suède

Histoire, littérature

J'ai préparé plusieurs choses à dire selon deux temps, l'un qui appartient à la colonisation et la guerre d'indépendance en Algérie et l'autre à notre temps, d'après la colonisation, et peut-être la guerre actuelle, pour employer un mot de Freud "Actuelles sur la guerre et sur la mort", qui fit aussi partie des mots de Camus , "Actuelles" qui signifiaient combien les réflexions, en tant qu'écrivain, artiste, philosophe, moraliste, aussi, vivant - vivants que nous sommes - seraient désormais les nôtres : la destruction, la haine, les préjugés, l'impuissance, la démission, l'indignation, et, aussi bien l'espérance, l'ouverture à un autre lieu du temps présent traversé par le mensonge et la guerre; la guerre d'appropriation et de démesure; d'où chez camus ces lettres, son attention au bonheur, à la sensation vive qui, du monde, disaient autre chose de sa destruction; je suis de la deuxième génération francophone écrivant, après la génération précisément, de Dib, Feraoun, Camus, Chraïbi, Memmi, Audisio, Grenier, Sénac, Haddad, Yacine... qui nous - et là je dis " nous" : français, algérien, et nous ne nous désignions pas par ces termes, ni par ces autres termes devenus aujourd'hui envahissant, juifs, chrétiens, musulmans, athées...- nous interrogions sur un devenir d'écrivain, c'est à dire une sorte de métier d'écrivain, du devenir artiste, tel que Camus l'a si bien formulé dans le discours de suède : oui, nous étions dans cette prétention de dire, d'écrire, plutôt dire, tant le dire, la parole, dire la manière de percevoir le monde, le vivant du monde, nous... plus qu'intéressait,...nous éblouissait; ce n'était pas un devoir, comme Camus présente cette prétention dans le discours de suède, mais bien un éblouissement de vivre dans le temps de la parole, du dire et de l'écrit, inscrire notre vivant - je ne dirais pas existence - mais vivant dans un monde qui, semble-t-il nous déniait; déniait notre vivre ensemble; et, bien c'est ce temps du vivre ensemble selon non pas des catégories qui disaient un universel en cas, en petits bouts, en esclavage et apartheid, musulmans, français, juifs, chrétiens, européens, bicots, arabes, kabyle, berbère, blanc, noir, indigène, natif, de souche, etc. ( et il y en a dans le découpage, comme si civiliser c'était découper en petits bouts, la tête ici, les pieds là, les bras un peu plus loin) eh bien ce ratage dans la pensée, de la pensée, a déterminé une ouverture à la sensation, au plaisir, au goût du bonheur, à l'innocence, et voilà que l'innocence de la mer, du sel, du soleil, de l'eau, de la fraîcheur, de la brise, devenait étouffant et allait étouffer, prise, cette innocence, dans les brûlures du temps de l'extermination, de l'apartheid, de la violence coloniale, de tout ce que ce temps de l'universel avait refusé, découpé, refoulé, d'où cette attention que nous avions eu à ce premier livre de " l'homme révolté ": nous inscrire dans la révolte contre l'hypocrisie d'un temps ; nous insurger contre l’hypocrisie, les négations de ce temps. Voilà ce qui fut notre détermination et notre attention à l’œuvre de Camus qui n'était autre, et surtout pas notre autre, mais, notre semblable et c'est pourquoi j'aborderai maintenant l'autre temps de ce que vous avez proposé à cette rencontre d'aujourd'hui : sujet qui est loin d'être " facile " et qui, cependant n'est pas difficile à dire d'autant que ce n'est pas d'un autre que je parlerai, ce n'est pas à la place d'un autre que je parlerai, ni à la place de l'autre, ceci pour donner importance et attirer votre attention sur ce qui donne titre à cette rencontre : pourquoi parler de Camus en tant qu'autre ou en un autre comme si Camus n'avait pas assez dit ce qu'il a dit en tant que lui-même, issu d'une terre où l'histoire antécédente avait fait que des européens se soient trouvés, pris, dans cette terre qui avait eu déjà d'autres et multiples noms, depuis une si longue histoire; les européens les plus récents inscrits par et dans les violences et espérances qui ont commencé de naître à partir des années 1830, puis 1870, puis 1914-18, puis les années 1930, puis 39-45, la tentative de destruction des juifs d’Europe et après 45, jusqu'à la mort abrupte d'Albert Camus; celle qui l'a surpris sur la route en pleine guerre d’Algérie : guerre dont il avait prévu les effets au vu des effets dévastateurs de non reconnaissance, d'oubli et de mésestime.

Bien entendu il faudrait pouvoir revenir sur ce temps, un temps dont j'aimerais parler en ces termes :

Oubli et mésestime

A ce propos j'aimerais dire que l'oubli de la colonisation, l'indigène transformé en indigent, puis l'oubli de la guerre que la France - l'entité politique, gouvernementale, royale, impériale, républicaine - fit aux algériens, à l'empire turc, puis, aux algériens, est la conséquence d'un désir de conquête, de domination, de suprématie, certes, mais aussi, et c'est sur elle que j'aimerais insister : les dégâts que provoquent, en plus de l'oubli, la mésestime. C'est à ce point que l'on peut - que je rencontre et j'ai rencontré Camus, non pas comme un autre mais comme une voix singulière qui pourrait alors faire écho à ce qui pouvait et peut passer pour un autre de la colonisation ; un autre non assimilable, non assimilé à la colonisation, à une suprématie des riches sur les pauvres ou des gens devenus, que l'on fait devenir pauvres. Je préfère un Camus comme un autre de la Cité coloniale, inassimilable à un représentant de la violence coloniale même s'il en a dit et écrit beaucoup de choses ; même si issu de la famille Sintès algérienne d'adoption et de profil antifranquiste, antifasciste, il n'a pu être autre que revendiquant cette appartenance, comme étant, pour lui, impossible à nier.

L’œuvre de Camus est profondément enracinée dans le malentendu, le non-entendu de la colonisation ; c'est à dire de l'existence nominale d'un autre peuple algérien que celui de la colonisation et sa transformation en un peuple de durs colonisés.

Pour ma part - Camus - que j'aime appeler Abdel Camus, en une sonorité autre - est le dernier écrivain colonial, pas le dernier écrivain de la colonisation car il y en à d'autres et d'autres - celui qui a dit et dit la tragédie coloniale et non pas ses vertus, comme le dit, en son temps, Louis Bertrand ; Camus est celui qui en dit l'aveuglement à travers la métaphore solaire du crime dans l'étranger, la solitude dans Noces et le vent à Djemila, celui qui en parle en termes de sacrifices et d'incivilisation : : la colonisation est un immense échec pour autant qu'elle ne fut pas à la hauteur de ses prétentions, de son idéologie affichée : faire naître une Algérie décolonisée, débarrassée de sa suprématie civilisatrice au détriment des autres, de ces autres, comme il l'aimait à le dire et l'écrire ; celle qui n'a pas pu comprendre, saisir, ce qui se passait de l'autre coté - non pas de la colonisation - l'Arabe, en quelque sorte SNP sans nom patronymique - mais de l'autre coté de la colonisation, ce à quoi la colonisation n'avait pas pensé : que des êtres, plus tard un peuple, deux peuples, algérien et français pouvaient être et devenir anti-coloniaux.; d'où cette guerre qui mit à mal tant de gens, à les faire passer pour autres qu'ils n'étaient ou qu'elles n'étaient, issus d'une fiction dominatrice de remplacement et de substitution qui un jour deviendrait néfaste à toutes celles et ceux qui y avaient cru, et à celles et ceux qui n'y avaient pas cru.

L'autre Camus, j'aimerais ajouter quelques mots : toujours à partir de ce que lui-même en dit de cet autre non lié aux appartenances et aliénations historiques du jour, celui qui, tout en étant partie prenante du débat, de l'enjeu, du bonheur et de la tragédie, revendique cette limite d'être artiste en un moment de responsabilité et de grand désarroi vis à vis du mensonge, des usurpations de titres, de constructions forcées, forgées, de révisionnismes malveillants, de discours historiques devenus le champ des interprétations et des couvertures, distorsions, ré-inventions, partialités, vis à vis d'une complexité dont les approches unilatérales ont produit des catastrophes pour longtemps.

J'insisterai, comme le fit Camus, sur cette revendication d'appartenance à l’œuvre artistique à construire et à sauvegarder, moment suspendu devant l'effroi d'un effroyable qui devint et devient le quotidien de l'humain, qui donne à lire l'histoire de cet effroyable.

Ecrits, textes discours de Camus demeurent les témoignages d'une histoire qui aurait pu être autre que celle qui fut ; ce qui donne sens à ces remarquables nouvelles inscrites entre l'exil et le royaume. Je m’arrêterai à ce paradoxe : Camus aurait pu être autre que ce que la guerre et la colonisation à empêcher d'être, aura empêché un temps, mais, peut-être pas - à nous de devenir autre - pour tous les temps. En ce sens les questions restent liées au jeu de transformation énoncé par Rimbaud, je est un autre, à condition que ce verbe être, est, ne se change pas, ou ne soit pris de haine ; l'autre d'Albert Camus serait celle - et, pourquoi pas - ou celui qui en aurait assez de toutes les colonisations, passées, présentes et à venir. En somme, celle et celui qui ne se tairait plus - ne se terrerait plus - ne parlerait plus comme représentant d'une communauté ou de l'humanité entière mais comment il est devenu pour lui-même un être humain débarrassé des stigmates de l'identification sommaire - comme existent des jugements sommaires, des pensées, des comportements sommaires, des meurtres sommaires - à un collectif, arabe, berbère, juif, français etc... et parlerait, dirait dans la restitution et valeur de ce que les systèmes coloniaux ont désiré, désirent détruire, le nom d'existence et le prénom d'une nomination sans injure.

Un regret alors, par rapport à une impossibilité tentée par Camus, une épopée de la colonisation telle qu'elle aurait pu être positive, mais à quel prix, en un mimétisme faulknérien, dont le titre fait tout de même frémir, le premier homme, et les autres alors ! Les femmes et les autres hommes alors, auraient-elles, auraient-ils étaient en une terre qui aurait été sans nom. Or, tout le drame est noué à celui d'une hétérotopie, d'une utopie de la terre autre débarrassée d'une histoire de guerre, pleine d'oublis, de mésestimes, de dénis, d'enflures, et de crimes. Voilà le secret d'un art de Camus : avoir insisté sur le détail d'une mouche dans un autocar, d'une adultère face au désert, sur le burnous plein de poussière de l'Arabe ou du vieux Berbère, en une terre où les noces du vent et de la matière relèvent plus du sacrifice solaire - Apollon au couteau, comme l'écrit Jean-Pierre Vernant - que de la fraîcheur du soir.

Un Camus secret, au secret de ses incertitudes et certitudes, de sa foi, de sa rencontre avec l'effroyable possible au cœur même de la civilisation contemporaine.

Un camus enfin libre des impostures et violences humaines.

Nabile Farès