Devant l'attentat du 3 octobre 2019 à Paris au cœur de la Force Publique, quelques remarques sur les captés par le djihad. Un Tribunal Pénal International est-il envisageable pour former la jeunesse en danger de violence ?

Questions sur les médias, les images, le cinéma, la psychanalyse dans l’approche de la violence et la captation d’adolescents et de jeunes adultes captés vers le meurtre et l’action kamikaze : quelle prévention possible ?[1] extraits de l’ouvrage « Violences en cours » ed. érès (2017). Le terme de capté est de loin préférable à celui de radicalisé qui donne la voix aux chefs des organisations de la violence alors que celui de captés par de tels chefs, permet une possible action préventive malgré tout. Nous n’abordons pas évidemment ici la responsabilité des autorités judiciaires et politiques de notre État.

Jean-Jacques Moscovitz
Psychanalyste (psychiatre) Paris

CHOC MORTEL

Un choc mortel a lieu, où Daesh et ses débris actuels prennent le pouvoir par la violence et une fois le pouvoir obtenu il l'exerce en vue de son but : la cruauté. Actes de cruauté au Mali, en Syrie, en Irak, à Gao, à Tombouctou, à Sousse en Tunisie, à Nouakchott en Mauritanie…  En Belgique, en France et ailleurs. Tout le monde a vu ces images monstrueuses trop souvent exhibées sans état d'âme par nos médias face à ce réel, celui de la haine, la haine totale, celle de l’État islamique. Cela participe-t-il à une propagande de la violence par une culture dévoyée de l’image ?

CULTURE DE L’IMAGE

C’est que la culture de l’image a changé depuis 20 ans et plus, et son enjeu se soutient d’une transmission de ce qu’il se passe dans notre monde exigeant d’affirmer sans ambages et très ouvertement, les violences dont la presse papier et télévisuelle nous abreuvent. Nous en sommes très avertis, nul besoin de se poser en citoyens innocents et ignorants.  Cette situation est due à un usage intensif et débridé de la vidéo, du filmique, du « smartphonique », des réseaux sociaux. Le cinéma, celui qui intéresse la jeunesse se doit dès lors d’inventer des plans séquences, surtout d’actualité, qui montrent au spectateur de façon prompte et sans détours le sujet du film. 

SALAFISTES

Le quotidien des membres de Daesh (cf. le documentaire « Salafistes » de François Margolin et Amine Ould Salem 2015) se déroule par exemple en suivant un « magazine du salafiste moderne » détaillant les 18 objets indispensables pour partir en Syrie, comment ne plus du tout regarder les filles dans la rue, comment acquérir le tout dernier smartphone, les derniers Nike… Voilà une religion de l’extrême dont la mort donnée, et la mort reçue sont leurs armes, leur « sabre » qui évoque le non encore humain, l’avant de l’homme, le retour à l’avant vie où un tel Dieu, celui des djihadistes se pose en origine de ce qu’ils sont où qu’ils possèdent. Un échange est-il possible dès lors que nous sommes devant de tels hommes et leur certitude si compacte que l'on ne perçoit aucun recul, aucune faille, aucune question ni miroir à ce trop-plein qui signe le style de l’actuel changement dans le statut de l’image allant s’accentuant dans la production de violence. Le film Salafistes a fait l’objet de polémique, voire d’une censure très sévère qui le prive de sa diffusion auprès des ado en France et ailleurs. Or Salafistes montre une critique serrée de Daesh, dans des séquences comme celle après le générique, où un blues de Ali Farka Touré choisi par François Margolin et Amine Ould Salem accompagne la tournée de la police islamique dans un village. Cette musique strictement interdite situe d’emblée de quel côté réalisateur et nous-mêmes nous nous trouvons.  Cela n’a rien d’une propagande pour l’Islamisme comme certains veulent nous le faire entendre. Au contraire. De même en fin du film, un Touareg dans sa magnifique robe bleue s’oppose verbalement au groupe de moudjahidines qui lui prennent sa pipe, lui interdisant de fumer en le menacent. Il sait leur répondre et ils lui rendent sa pipe, c‘est le dernier plan du film, c’est l’affiche dans l’annonce qui est trait d’une ouverture vers la vie « normale », à nouveau possible un temps.  De même, le plan de cette vieille dame édentée (ancienne danseuse du Crazy Horse à Paris, retournée au Mali) qui dit, face caméra, combien ici il n’y a plus rien, où la mort est partout, la vie est partie…

ETRE TÉMOINS

Savoir cela dès lors nous pose comme témoins des immenses cruautés de cette violence multiforme. Jean Améry dans son très grand ouvrage « Par-delà le crime et le châtiment, comment surmonter l’insurmontable » (ED Acte Sud 1987), affirme que le nazisme n’utilisait pas la torture comme simple moyen de faire avouer ses victimes, il était lui-même la torture, la cruauté comme telles, le pouvoir en usait pour établir une haine, une cruauté à l’échelon de l’État nazi…  Ainsi de même dans les documents de propagande de l’EI, se montre cette cruauté comme seul but de l’action politique dominée par la destruction en tant que punition. Par exemple toujours dans Salafistes un homme, homosexuel - parce qu’homosexuel-, est jeté du haut d’un immeuble. La caméra nous montre dans un premier temps la scène depuis la rue, elle se place elle-même en témoin, et une fois témoin dans le film, ce témoin devenu acteur, il est capté car dans le plan suivant c‘est lui qui participe à pousser l’homme attaché, cagoulé, dans le vide du haut de l’immeuble… Le voilà complice capté, oui capté, des meurtriers et bientôt lui-même assassin. Le pouvoir des djihadistes type Daesh est dans ce mouvement. Ne faudrait-il pas le juger lors d'un Procès à l'instar de celui instauré à Nuremberg après la 2ème guerre mondiale...comme étant un crime contre l’humanité très proche de celui commis par les nazis, devant ces carnages d’État.

ETRE CAPTÉ

Aucun écart, aucune pensée critique ne sont permis au spectateur, celui qui est un futur capté. Voilà la parole prise dans le désarroi, un sans recours face à cette cruauté d’État.  La représentation de l’acte de meurtre se confond avec les effets du meurtre lui-même…  Ainsi à Lunel, rappelons-le, « quinze jeunes gens sont partis en Syrie rejoindre l’EI en 2014. Huit y ont péri. Un drame qui hante le quotidien de cette bourgade de l’Hérault. (in La Matinale du Monde 25 JANVIER 2016). La parole, les mots des « captés » seraient lestés par l’imminence de l’acte moteur, qui colle leur corps à leur arme… Où détruire et punir sont équivalents… Cela s’entend au grand jour en affirmant, sans rien cacher, une violence où le dedans de leur psychisme se confond avec la « motricité » de leurs proférations.  La violence originaire au-dedans du psychique, la voilà également au dehors non en pensée mais tout en acte moteur. Dans une sorte d’« affirmationnisme» d’une parole «motricisée», ordonnatrice du social devenu acte de meurtre.

PSYCHANALYSE ?

En tant qu’analyste, avons-nous à nous porter témoins du vacarme et des turbulences du monde ? Qu'est-ce qui nous y engage…   Oui nous y sommes engagés car cela fait écho à la fameuse « prophétie » des années 1950 attribuée à André Malraux : « Le XXIe siècle sera religieux (ou spirituel) ou ne sera pas » (ce serait la Bombe ?). Nous savons combien il prévoyait que l’Occident allait en découdre avec l’Islam et le monde arabo-musulman, au point qu’il dise vers la fin de sa vie (1975) que le monde « commençait à ressembler à mes livres ».  Et en 1953 il avait soutenu : « Depuis cinquante ans la psychologie réintègre les démons dans l’homme. Tel est le bilan sérieux de la psychanalyse. Je pense que la tâche du prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu’ait connu l’humanité, va être d’y réintroduire les dieux ». Nous sommes engagés du fait de la perte de repères et la mise en place d’autres repères très dangereux pour certains, qui deviennent alors des avant-djihadistes en partance pour l’extrême.   Y a-t-il d'autres repères plus accessibles - espérons-le - où l’entrée dans la violence prend quelque temps et marque le pas devant l’histoire actuelle, pour moins l'abolir. Pour que l'infantile en chacun de nous ne disparaisse pas tout entier dans des actes dont notre époque nous fait témoins ? Tout se passe comme si le devenir adulte se fait très vite, trop vite, et dès lors va brusquement régler les comptes avec cet adulte qu’il est devenu, et le suicider en tuant ? par l'acte kamikaze sans même que l’on puisse reconnaître l'existence d'un trauma fondateur de l’actuel d’avant l’acte ?

KAMIKAZE ACTUEL

Rappelons le départ du kamikaze. il ne s’agit pas de délinquance ou pas, de psychopathologie ou pas, mais le kamikaze, s’il peut être issu d’un milieu défavorisé, peut aussi très bien venir d’un milieu qui ne l’est pas. Les kamikazes actuels proviennent des actions de l’Armée rouge japonaise dans les années suivant la révolution culturelle chinoise (Cf le film Les Années rouges de Michael Prazan de 2002). En février 1968 dans l’université de Todaï à Tokyo, après une gigantesque grève extrêmement dure contre l’usage des exfoliants par les USA au Vietnam, ce groupa s’organise en section paramilitaire pour attaquer la police. Le public lui donne ses faveurs.... Mais rapidement la police japonaise les pourchasse. ils vont se retrouver dans les zones soi-disant in-atteignables des montagnes autour de Tokyo, pour finalement être obligés de fuir. Et, notons le bien, ils vont fuir vers la plaine de la Bekaa au Liban. Là ils forment les premiers kamikazes dans le groupe du FPLP de Georges Habache, groupe chrétien agissant contre des civils Israéliens. Notamment en 1972 à l’aéroport de Lod où ils vont à quatre attaquer au sol les passagers sortant d’un avion. Il y aura de très nombreux blessés. Parmi les 4 terroristes, 3 se sont dévisagés pour ne pas être reconnus et se suicident. Le quatrième sera fait prisonnier et lors de son procès il réclamera uniquement les moyens de se tuer.    Ce terme de kamikaze signe en partie certes une rébellion contre le pouvoir occidental. Mais une fois la mort/meurtre prise comme modèle de combat par Daesh, vont se produire les kamikazes à travers le monde. Nous percevons combien dès lors quelque chose a changé. Accuser l’Occident judéo-chrétien ne suffit pas à expliquer les actes de captations mis en place active par les organisations terroristes. Ce qui a changé est le fait que le modèle occidental de jouissance de la vie est délogé par le modèle de jouissance de la mort/meurtre prôné par Daesh. Cela éclaire les voies envisageables d’une déconstruction possible de la captation.

CHANGEMENT DE MODÈLE DE JOUISSANCE

Car vouloir continuer à prétendre que c’est la domination occidentale qui serait la cause des kamikazes en exercice ou à venir, c’est les déposséder de leurs actions si terribles soient elles. C’est continuer à les dominer et exclure leurs actions provenant de leurs nouveaux modèles de terreur prônés par leurs chefs.  Là s’évoquerait trop aisément un rejet du passé parental, un rejet de l'histoire de l’Islam, pour valoriser une unique auto-référence à leur Islam ? Aucune anfractuosité dans le discours où un registre individuel ferait conflit psychique partageable, datable. Le traumatisme n’est que collectif : la charia ne peut que s’appliquer toute entière et nécessite « le sabre » de la loi pour triompher de tout sur tous et toutes. C’est repérable, c'est ce qui se produit sans cesse dans le collectif qui noie toute subjectivité dans des actions violentes sur les corps à anéantir. Tout devient embrouillé entre les temps originaires et celui de l'histoire présente, de l'actuel où nous sommes. Où l’origine se retrouve équivalente à la fin des temps.  La mort équivalente à la vie. L’une vaut l’autre. Dans une violence sans fantasme.  Où le corps du djihadiste devient un objet moteur qui doit agir sans cesse, identique à son arme.

LA VIE VAUT LA MORT QUI NE VALENT PLUS RIEN

Tout se passerait ici comme si le moment où le Moi d’un humain enfant va naître, il va peut-être ne pas advenir, retourner au néant où l’origine et la fin de la vie se jouxtent pour se détruire. Comme si dans la montée de ce djihadisme, s’instaure la fin de l’humanité parlante et son origine, l’avant-vie (Violence et Islam, d’Adonis et Houria Abdelouhaed, Le Seuil novembre 2015), et prend le pas sur toute vie sociale. Seule la non-vie règne.
Déperdition de la métaphore qui ne nous donne plus un recul ouvrant sur une pensée. Ici il n'y a plus la possibilité de dire le mot comme, signifiant de toute métaphore humanisante… Aragon qualifiait ce mot d’être le plus beau mot de la langue française, et il l’est dans toutes les langues probablement.

UNE GRANDE BRUTALITÉ

Zineb El Rhazoui, journaliste de Charlie Hebdo, énonce dans son interview sur RTL du 1er août 2016, et dans de nombreuses autres interventions, combien « la plus grande brutalité doit être opposée » aux tueurs adeptes de la cruauté du Salafisme.
La pulsion, l’énergie à tuer sont présentes dans les attentats djihadistes débordant de leurs jouissances destructrices. Pulsion et jouissance à tuer s’incarnent dans la ceinture explosive du kamikaze. Où le couteau de l’attaque dans la Préfecture de Paris, le cœur de l’État. Ces armes font corps avec le tueur, ça devient son corps tout autant que sa kalachnikov. Ou son couteau, ou son camion-bélier de 19 tonnes. Au cours de sa jouissance inhérente à la tuerie, il s’assassine dans la foule de ses victimes en s’y mêlant, dans une fusion incestueuse entre les morts et les vivants. En fusionnant mort et vie, meurtre et inceste avec la mort, il reviendrait au stade le plus archaïque d’indivision entre naissance de la vie et non vie, retournant, rembobinant le temps où allaient se discerner la mort de la vie, d’une vie à peine survenue.  Dans ces attentats les criminels font fusionner bourreaux et victimes en s’y mêlant eux-mêmes. Ce n’est pas sans évoquer les propos des survivants des camps nazis. Mais où une telle fusion bourreau/victime n’avait pas lieu. Daesh et Nazisme se rejoignent cependant par un lien à la cruauté. Le pouvoir de l’Organisation qui organise la haine, ici, n’est pas obtenu par la cruauté, mais pour l’exercer et le plus loin possible. C‘est ce qui capte les assassins et les capte de façon définitive probablement. La jouissance du retour à la non-vie se propulse par le retour vers ces temps de cruauté primordiale où c‘est la motricité inhérente aux pulsions de meurtres qui s’exercent sans cesse de plus en plus. La jouissance des meurtriers produit la jouissance des kamikazes qui vont l’être ensuite.  Les effets collectifs dans le temps s’accomplissent dans des modèles de jouir s’auto-entretenant à l’infini. Pour le redire encore, existe certes que c’est notre civilisation occidentale et la laïcité française qui produiraient de telles horreurs commises par des jeunes hommes franco-musulmans issus des banlieues défavorisées. Je tiens cependant à dire que cela est vrai parfois, mais dès lors que le djihadisme s’empare des idéaux de ces hommes, la référence qui y apparaît est cette captation vers le retour à la non-vie que j’essaie de définir. Dès lors qu’un djihadiste va user de son arme, il y a un changement de la causalité habituelle, genre c’est le social occidental qui l’aura bien cherché. Mais il y un saut, un changement de leur perception du monde jour à jour dès lors que le modèle collectif jihadiste s’instaure. Et évidemment c’est la guerre confondue avec la cruauté. Disons que deux possibilités s’en dégagent : 

- soit la prise en charge socio-psychique de ceux qui sont repérés comme djihadistes non encore en voie d’être des criminels, avant d’exercer la cruauté contre la vie d’autrui et d’eux-mêmes.
- sinon exercer la « brutalité la plus grande » comme le dit Zined El Karhoui pour les exclure de nos sociétés, voire plus, sans hésiter comme cela a lieu de plus en plus lors de leurs tueries. 

Comment espérer une identification humanisante, un recul devant la certitude des propos des (futurs) assassins.

ADOLESCENTS ET JEUNES ADULTES… OU VIE ET MORT S'ÉQUIVALENT

La référence à leur nouvelle « religion » s'avère seule à avoir quelque valeur. Dans la mesure où toute religion réclame d'être propriétaire de l'origine de l'humain et de l'humanité, celle à laquelle nous avons à faire réclamerait d’être la seule parmi toutes les religions, y compris celles en Islam.  D’être le seul mouvement qui puisse avoir cette propriété, cette appropriation de l’origine. Et du coup le corps apparaît comme le lieu d’un règlement de comptes permanent s'effectuant à ce niveau-là. Où victimes et bourreaux sont confondus. Nous sommes dans l’a-humain comme le qualifiait Vladimir Jankélévitch après la Shoah.

QUE VOUS A-t-ON FAIT VOUS SI JEUNES ENCORE POUR SORTIR AINSI DE L’HUMAIN.

Serait-ce que vos pères auront fauté, à l’instar des États totalitaires des pays de l’axe nazi, rappelons-nous, où pour réparer les fautes de leurs pères, Bande à Bader, en Allemagne, Armée rouge japonaise, Brigades rouges en Italie, Action Directe en, France, et d’autres encore, répétèrent les fautes de leurs pères sans le savoir apparemment. Vos pères n’auront pas renouvelé leur Islam, trop soumis et trop corrompu ? au point que pour les réparer vous l’exacerbez à l’extrême aujourd’hui ? Comment repérer cet actuel au niveau individuel, où des ados et jeunes adultes risquent de succomber. Comment dès lors essayer de les comprendre pour arrêter la marche vers l’abîme ?  où ils se laissent fasciner par l’horreur où vie et mort se valent et ne valent plus rien. La parole-là n’a plus cours. Ces jeunes lancés dans leur monologue terrorisant, imberbes ou barbus comme le montre très précisément le film Salafistes, entourés de livres, de fait ne parlent pas, ils affirment sans recul leur certitude où le hors monde a vidé leur monde intérieur. Plus d’intériorité psychique. D’où la fascination dés lors de ne plus avoir à faire de la place aux excitations sexuelles ou agressives, à la condition de se mettre au diapason imposé dans la violence masculine et la jouissance du meurtre de masse mis en scène collective reprise dans leur propagande.

QUEL LIEU POUR LA PAROLE à la hauteur de la défendre et qui court le risque de sa disparition ? …

« Habituellement », pour que   le monde de la parole ait lieu, il lui faut un monde, une scène, un lieu. Mais il faut que l’immonde reste en dehors de la scène, pour qu’il n’ait pas lieu… Et un jour l’immonde re-monte sur la scène et oblige la parole à faire un petit tour bien spécial, dans les meurtres… L’immonde est ce sur quoi de la parole trouve se cause… à condition d’être séparé du Monde… La haine d’État brouille à mort une telle séparation. Tout le dedans de l’humain est passé au dehors et instaure l’immonde en agent des échanges moteurs, tueurs. Ce qui est en cause au plus profond de soi, chez chacun, ce qui nous fait nous penser comme sujet, le voilà chez certains adolescents se faire engloutir dans le collectif meurtrier. Où la pratique de soi, de soi-même, court le risque de massification de la subjectivité de certains jeunes dès lors en terrible danger de succomber au pire. Avec l’horreur des meurtres l’acte de parler, de dire Je, fait retour à la compacité du réel, du collectif. Cela se perçoit dans une scène planétaire qui, usant de l’immonde, envahit nos pensées, c’est celle du couplage bourreau victime lesté par la mort/meurtre, couplage sans cesse jeté à notre regard.  Et les médias sont toujours trop là pour nous fixer un rendez-vous.  Regard qui pour nous au jour à jour, n’a pas à s’absenter mais prendre la mesure du réel pour préserver quelque chance pour un Moi parlant et vivant. Et tenter de le désembourber des actions de génocides… Lors d’échanges avec des collègues psychanalystes (des femmes oui notons-le) ce qui ressort est ceci : « l’image brute de la cruauté haineuse fait violence, à déchirer le voile du semblant qui humanise le regard. Sans récit et sans sujet, l'emprise de la fascination du mal est sans appel ». Écho au livre de Christiane Taubira, Murmures à la jeunesse (chez Philippe Rey).

LA CLINIQUE EST POLITIQUE

Séduites, captées, capturées puis « mariées » par Skype, une fois en Syrie, ces adolescentes ne voient pas leur prince, leur soi-disant « mari » (in commentaire du film Le ciel Attendra de Marie-Castille Meantion-Schaar, 2016). Elles ne le verront jamais, car il est probablement hors de Syrie… À leur arrivée, énonce dans le film Dounia Bouzar, elles reçoivent en cadeau de noce un chat et …une kalachnikov ! Le chat comme symbole du lion et de sa force et la AK47 pour tuer et être tuées. Cruauté et pouvoir sur l’intime ici sont d’une intensité sans nom.  Évidemment l’éducation parentale et spécialisée tant invoquée devrait nous soutenir dans nos efforts pour sauver nos adolescents et jeunes adultes. Mais nous restons là au niveau intime, certes nécessaire mais non suffisant. Car c’est par une action politique, collective, juridique, que de tels enjeux éducatifs seront sans doute beaucoup plus efficaces. Un grand Procès pour instruire le monde des horreurs de la nébuleuse de Daesh, « l’hydre islamique » dit le Président Macron, devrait avoir lieu sous l'égide d’un Tribunal Pénal international où les assassins diront leurs méfaits, les victimes survivantes décriront leurs douleurs. Nous apprendrons alors à parler de ces crimes et ils cesseront d’offrir à la jeunesse et à d’autres une fausse utopie aussi désastreuse.

Jean-Jacques Moscovitz
Le 8 octobre 2019

[1] Les films cités et leurs commentaires sont issus de l’ouvrage de décembre 2017 VIOLENCES EN COURS (psychanalyse cinéma politique) : ils sont un éclairage clinique et politique que le cinéma sait si bien nous transmettre et qui nous renvoient à des débats, des observations cliniques, et des rencontres avec des psychanalystes.