Juif à la Freud, l'entre cuir et chair, énigme du désir juif

judaïsme et psychanalyse, index, yad, ou colophon l’un de l’autre ?

Par Jean-Jacques Moscovitz

L’entre cuir et chair est une jolie métaphore qui se transmet comme un Witz sans savoir qui l’a énoncée une 1ère fois. De fait c’est l’écart entre perception et conscience où se situe l’inconscient freudien. Ma lecture de « Freud et l’homme juif », d’Émile Malet, me fait ajouter que Freud, imprégné de la culture judéo-allemande des 18 et 19ème siècles, quand il évoque l’inconscient, c’est aussi en lieu et place du mot juif. Le montre la lecture de son Homme Moise et la Religion Monothéiste.
Juif laïque donc face à un vide, à l’absence d’origine concrètement établie. Juif ou Homme juif signent une consistance désirée mais non fixable de son identité ; et pourtant être juif ne laisse pas souvent place au doute, ne serait-ce qu’à s’appuyer sur son nom propre et son prénom. Ce mot est aussi objet de haine quel que soit son porteur : bébé juif, banquier juif, cordonnier juif… Le 3ème Reich ne prendra guère que le temps d’un éclair pour qualifier la psychanalyse de science juive. Déjà en 1886 l’ouvrage d’Edmond Drummond, La France juive, est édité à 66 000 exemplaires où il qualifie le juif de furtif, d’où son idée de photos ultrasensibles pour le fixer ! 

Juif insaisissable, infixable ….
Freud par son apport de l’inconscient, s’inscrit dans l’Aufklarung, les Lumières. Mon hypothèse est qu’il veut au niveau politique libérer la culture judéo-allemande de l’antisémitisme européen lesté par le véto juif face aux chrétiens du nouvel Israël. Vouloir faire cesser que soit stigmatisé juif en tant que mot, de signifiant parasitant l’intime du non-juif… Et ainsi de libérer juif en le substituant au terme d’inconscient. Voilà ce que la lecture de Freud et du livre de d’Emile Malet me font avancer. Soit qu’une fois reconnue la résistance qu’on lui oppose, l’inconscient deviendrait index possible d’une émancipation libératrice de la haine des juifs, d’abord au niveau intime, il atteindrait ensuite le social et le collectif….
Vœu pieux ! Qu’en est-il en effet de cette rencontre « homme Freud homme juif » aujourd’hui après lui, et après la Shoah, et après la mise au grand jour du mot Israël avec l’instauration de l’Etat ? Et après Lacan qui lui aussi a voulu émanciper la psychanalyse elle-même du risque de sa catholicisation… En 1975, il parle de trou, de trouthéisme, comme fondement du sujet, et pour éviter que le sujet ne s’engloutisse dans du plein, dans du religieux alors qu’il ne peut advenir qu’en lien à un vide, à une béance, et c’est alors le possible de la psychanalyse et de l’’inconscient.
Voilà un abord politique bien repéré par E. Malet. Les totalitarisme soft ou hard ont pour ennemi le psychisme à la Freud et tentent de l’exclure de tout ce qui lui donnerait une influence quelconque s’il n’est pas mis sous surveillance et réduit à l’inaction. Car sinon s’immisce le danger que chacun se prévale à nouveau de son intime, de sa singularité. Cet intime, le totalitarisme le soumet à son pouvoir par des contrôles infinis. L’œuvre de Kafka, par exemple, a su en être pour nous l’écho précurseur. Pour la grandeur de la culture européenne Kafka est un juif à la Freud s’il en est, au point pour longtemps nous dit Georges Steiner, de marquer dans notre alphabet la lettre K de sa judéité.
C’est que Juif comme signifiant lance la question de l’énigme de l’origine et de l’identitaire, d’où mon titre Juif à la Freud, l’entre cuir et chair. Dans les séances de psychanalyse en effet, cette question de l’identité du « qui suis-je » est très abondamment liée au terme juif en lui supposant, en prêtant à la femme, l’homme juifs, une identité assise de façon assurée. C’est indiqué dans le sous-titre du livre de Malet issu d’un des textes lus au Bnai’ Brith de Vienne : « la claire conscience d’une identité intérieure ».
C’est là un donné clinique où pour celui qui a fini son analyse, il ne peut plus tellement croire à une équivalence immédiate entre femme ou homme juifs ou non juifs et son Je, son « qui elle ou il est ».


Nième définition de Juif,
Voilà une énième définition de juif, celle de se confronter à l’impossible, et d’accepter ce point de vide de l‘origine, mais ce n’est pas un donné acquis et certain une fois pour toutes. En tous cas il s’agit de sortir de l’interdiction ou de l’autorisation d’accéder à une maîtrise de l’origine. Cela évoque la question du féminin ; mais ici il s’agit de conjoindre et disjoindre sans cesse l’équivalence el la différence entre les deux termes accolés au mot homme : juif à la Freud, Freud à la juive.
Voilà ce que l’ouvrage de E. Malet m’évoque en tout 1er et qui invite au souhait de faire à son tour un livre sur ces questions ….Celle du lien positif entre judaïsme et Freud.


Lien positif être le mot juif et Freud
La position de l’analyste et l’éthique juive ont en commun toutes deux au moins d’être anti-idolâtres. En quoi chaque psychanalyste maintient ouverte la question du trou, du vide, d’un écart à toujours renouveler entre deux signifiants. C’est bien là une question, celle du virtuel, c’est hypothèse de l’inconscient que Freud lui-même situe dans cet entre cuir et chair, tout comme se situe, de façon bienveillante ou non, le mot juif dans le discours social…
Chacun ici imagine le corps du garçon juif et sa partie manquante, le prépuce ne recouvrant plus le chair de son pénis. L’entre deux propre au virtuel se loge dans la circoncision et ses effets d’alliance telle que l’ont pratiquée malgré tout nombre de familles juives laïques ou religieuses au cœur de la tourmente .
Ce point de vide, d’écart serait un point zéro de toute croyance chez Freud, zéro-théisme[1] ai-je appelé cela à la lecture de L’Homme Moïse et la Religion Monothéiste de 1939.
Ainsi toute sa vie Freud nourrit , s’écarte, revient vers l’homme juif comme si aux deux niveaux intime et collectif, la psychanalyse à la Freud aura été inventée au moins pour ça … Soit en place de paratonnerre de la haine du juif en mettant le mot Inconscient à la place de celui de juif dans une volonté politique. Volonté fondée sur l’existence de l’incomplétude narcissique de l’humain . Ainsi nous dit-il la Barbarie est-elle une réponse à cette incomplétude par les armes et la cruauté, la Civilisation quant à elle sa réponse est le droit et la parole.
Freud et l’homme juif est une invitation à suivre un yad, un colophon entre Freud, la psychanalyse et le Judaïsme pour tenter de dire ce point d’énigme, kydah en hébreu, face à la question de l’origine. Énigme qui dans son fond oscille entre attente de certitude et certitude elle-même.
La Knesset pour devenir citoyen Israélien énonce la loi ainsi au moins aux débuts de l’Etat : « Un juif est un juif sur la foi de sa déclaration » (cf la préface de A B Yeshouah du livre d’E. Malet) qui s’assortira de ne pas professer une autre religion … Plus question au niveau séculier d’avoir une mère juive pour être juif… Mais le statut de juif s’appuie sur la parole singulière d’un sujet face à sa conscience, face à son intériorité, face à l’étincelle juive , pinteliyid en yiddish, bref c’est une identité de sujet situé par le signifiant juif dans sa multitude d’acceptions…
Notons qu’à la lecture de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1948, court entre les 30 articles comme un manque d’un 31ème qui serait que chacun a droit à sa subjectivité singulière. Ainsi sur sa foi d’être parlant de s’affirmer humain parmi les autres. Rien de sûr là non plus sinon de le dire...
Ici se rejoignent le symbolique, ce qui est le propre de parler, et le politique qui est le propre de gouverner le collectif . C’est le pari impossible de la pensée juive une fois insérée dans l’Etat d’Israël…. Un tel entre cuir et chair, un witz, énoncé à la Knesset ? entre su et insu, conscient et inconscient, infixable entre le disjoint et le conjoint dans le mouvement entre le familier et l’étranger, entre le qui suis-je et la portée du nom propre qui boucherait soit-disant le trou de l’origine ?


« Une même construction psychique »
Relisons la lettre, citée par Malet et AB Yeshua, au Bnai’ Brith de Vienne du 6 mai 1926 pour le 70ème anniversaire de Freud, que son frère a lue car il ne pouvait plus lire en public : « ….mais il restait assez de choses capables de rendre irrésistible l'attrait du judaïsme et des Juifs, beaucoup d’obscure forces émotionnelles –d'autant plus puissantes qu’on peut moins les exprimer par des mots– ainsi que la claire conscience de l'identité intérieure, le mystère d'une même construction psychique ».
Freud et son lien aux Lumières/Anti Lumières associe clarté, mystère et obscures forces. Bref c’est énigmatique, mais sans glisser dans le coté obscur de la force de la série Star Wars . Dans l’Homme Moise et la Religion monothéiste, Freud nous donne un point majeur sur cette « même construction psychique » chez les juifs. Le peuple juif, dit-il, a survécu à travers les millénaires du fait d’un père primordial, objet du premier meurtre. Les juifs préférèrent, soutient-il, renouveler leur acte plutôt que de se remémorer de l’avoir déjà commis. L’acte efface le meurtre pour continuer de tuer « du père ». Un tel oubli fonde la célébration, la répétition d'une « mémoire », d'un meurtre, fonde l'Inconscient. Ainsi le monothéisme procède du meurtre de Moise qui n’est que le retour du grand homme sous la forme du dieu unique.
Ce père tout 1er est Dieu sur Terre où sa libido immortelle qui lui est propre advient et tombe dans un corps mortel chez qui s’organise un psychique centré sur les pulsions partielles orale, anale, génitale, vocale, auditive...
C’est ce que FREUD nomme incorporation primordiale, Einverleibung, soit l’endopsychique, l’intériorité empreinte d’une « claire conscience » « pour le sujet , oui mais aussi soumise à d’obscures forces. Celles auxquelles ont obéi les juifs et l’humanité tout entirene qui, dit Freud ont toujours su avoir tué un père avant et encore auparavant. Et à un moment apparaissent béance, trou, absence radicale d’origine concrète. Voila ce qui localise l’inconscient. D’où le fait qu’il ne connaît pas la mort restée hors de l’inconscient. C’est de là que se différencie mort et vie. L’acte de meurtre est ici dés lors symbolique , il absentéise la mort dans l’inconscient. Voilà la Gesitigkeit, le progrès de le vie de l’esprit selon Freud. La mort ne se sait que comme désir de meurtre. Thomas Mann le souligne dans son texte Pour Freud, en disant combien la progression de l’esprit se donne dans la régression dans le pulsionnel .
Le nazi cible ce point éminemment juif d’avoir différencier mort et vie. Le nazi pose qu’en détruisant le juif comme corps et comme nom, tout en niant son acte, cela détruira l’humanité centrée sur le culte des morts pour aller vers le vie.
Ce meurtre primordial n’est pas chose aisée à accepter. Son allure d’énigme en lien au mot juif y participe. Ainsi dans « Moïse terminable et Moïse interminable », Haim Yosef Yerulshalmi ne reconnaît pas l’existence de ce meurtre primordial car, dit-il, « les juifs disent tout ce qu’ils font », et s’ils ne le disent pas , c’est que le meurtre n’a pas été commis. Au niveau textuel biblique considérons que le meurtre du père primordial serait celui de défaire le reliure du livre, ce qui tient les les pages entre elles.
C’est qu’il y a là béance de l’origine, telle que fonction du père, fonction de dieu, fonction de l’Œdipe bouchent cette béance . Ainsi par exemple au moment de la loi du mariage pour tous l’agitation qui s’en est suivie n’est pas tant une attaque du père mais la levée du voile sur la structure trouée qu’il bouche, celle qui est fondement de l’inconscient et de la parole.

L’énigme du mot juif et de ses effets a déjà été abordée en 1980 sous le titre « La psychanalyse est elle une histoire juive? » par Adèlie et J-J Rassial publié au Seuil en 1981.Là pointe le « signifiant juif ». Est-ce éclairer le « signifiant » ou le « juif »...? . Dans la perspective laïque, soit du vide à quoi se raccroche tout signifiant, «signifiant juif» a des résonances singulières : que le juif dans notre culture soit en position de reste, de déchet, de souillure, de loque, de sacré, de rien, va-t-il de pair avec le fait qu'il y soit vraiment ? Non . Va-t-on longtemps encore nourrir la candeur, l'étourderie qui laissent place à la naïveté qui cache l'obscène du racisme? Candeur qui voudrait que le juif comme sujet du peuple du livre participe à ce que la lettre et le juif se marqueraient de leur rejet incessant, hors-culture? Et cela à un point d'infatuation tel qu'à l'y mettre ou à s'y mettre lui-même, le juif ne soit plus que l'objet de sa propre Destruction soit-disant . Signifiant juif évoque l'impossible inhérent à la réception du signifiant sous quelque mode que ce soit : à l'épingler on ne saisit que sa loque qui ne fait ni doublure, ni image, ni repère, mais index du réel , soit énigme de l'imprononçable ? où se joindraient perspective laïque d’une part : fidélité à la signifiance mais pas croyance quant à la cause de cette signifiance... pas croyance quant à l'originaire, à ce qui fait soi-disant fondement et d’autre part perspective de craindre Dieu ?

Cette énigme est désir, désir juif de savoir ce qu’est juif. Énigme pour toute l’humanité, juifs et non juifs. Le désir juif n’a rien d’un titre ou d’une médaille car c’est bien une énigme, soit donc une structure qui relie l’énoncé « juif » à une énonciation qui saurait qui est qui. Où pointe le fondement d’une parole énonciative, ce souci infini de Franz Kafka, propre à son désir si vif de nous transmettre une telle énigme pour toujours. De la dire, de l’écrire si inatteignable soit-elle… mot insoumis qui déclenche des noms d’oiseaux bien connus. Cet écart entre énonciation et énoncé appliqué ici au mot « juif » fait tension entre eux, rend ce savoir encore plus près et plus lointain…
Énonciation (E) qui dans l’énigme est supposée savoir un tel qui est qui, tel que le mot juif y reste rebelle.

Énonciation et énoncé.
Face à la question de l’origine d’une écriture révélée, je propose une formule qui serait comme l’écriture de ce trou, de cette béance, de l’entre cuir et chair en écrivant énonciation barrée E indice de l’énigme (E(e)) que j’écris : E/ avec comme indice l’énigme soit :
[Ebarée (Ee)]
 
Voilà selon moi comment écrire ce vide de l’origine de l’écriture, au moins sur un bout de page, en passant.
Il n’y a pas de réponse concrète d’où ce vide vient, c’est une béance du savoir. Il est grammaire du refoulement originaire, dans l’agencement des représentations des éléments refoulés où l’inconscient est pulsion et aussi langage.

Jean-Jacques Moscovitz

[1] In « D’où viennent les parents, essai sur la mémoire brisée » éd. Armand Colin, Paris 1991.