INTERVIEW DE FERNAND NIDERMAN PAR MAX KOHN

En écoute sur le site : http://www.maxkohn.com

Cet entretien avec Fernand Niderman ז״ל psychanalyste, Paris, a été enregistré le 6 avril 2009, puis diffusé en Australie sur SBS Radio Yiddish sur internet le 29 septembre 2010.



TRADUCTION

Bonjour à tous. C’est Max Kohn qui vous parle de Paris et je suis là, avec un ami psychanalyste, Fernand Niderman.

-          Dis-moi Fernand, où et quand es-tu né ?

-          Je suis né en 1934. J’avais 6 ans au début de la guerre et 10 à la fin.

-          Tu étais à Paris ?

-          Oui à Paris

-          Et d’où venaient tes parents ?

-         D'un shtetl en Pologne. Le shtetl de ma mère s’appelle Ishbitse et était près de Lublin, celui de mon père près de Chelm s’appelle Chedelitski.

-          Et pourquoi sont-ils venus à Paris ?

-          En fait ils voulaient aller en Amérique. Quand ils sont arrivés à Paris, ils s’y sont plus et sont restés.

-          Mais ils se sont rencontrés à Varsovie ?

-          Oui, à Varsovie parce qu’au chtetl, il n’y avait pas de femmes. C’est pour cela qu’ils se sont rencontrés à Varsovie.

-          Que s’est-il passé, pendant la guerre, pour tes parents ?

-          Mon père a été déporté à Auschwitz.

-          Il est revenu ?

-          Non. Il n’est pas revenu. Un frère de ma mère a aussi été déporté à Auschwitz et n’est pas revenu. Une sœur de ma mère, Barilish Shparer et Max Shparer, les deux ne sont pas revenus non plus. Et des cousines...

-          Ta mère ?

-          Ma mère est restée.

-          A Paris ?

-          Oui. On habitait rue de la Fontaine au roi. Quand la police est arrivée, on est monté dans le grenier.

-          Je suis resté 3 ans à Paris et 1 an dans un village, à Ternier.

-          Où ?

-          Ternier un village à 130 km de Paris

-          Quel âge avais-tu ?

-          J’avais 6 ans au début de la guerre et 10 ans à la fin.

-          Et que te souviens-tu de cette époque ?

-          Tout ! (rires)

-     Peux-tu me raconter quelque chose de particulier ? Quelque chose d’une peur que tu aurais eue?

-          Je peux dire ce qui s’est passé, en tout cas pour moi, le 16 juillet 1942. Je ne savais d’ailleurs pas que c’était cette date-là ! Ca s’est passé comme çà : j’étais avec ma grand-mère maternelle, Esther Smarer. Elle m’a réveillé au milieu de la nuit et m’a dit que mon frère et ma mère n’étaient pas rentrés. Je ne comprenais pas pourquoi ils n’étaient plus là. Quand le jour s’est levé, je ne sais plus exactement quelle heure, vers 6/7 heures, on a tapé à la porte. J’ai ouvert, ma grand-mère ne parlait pas français, que  yiddish et polonais. Est entré un policier qui m’a demandé où étaient mon frère et ma mère. Je lui ai dit que je ne savais pas. C’était la vérité. J’avais 7/8 ans et on ne m’avait rien dit. Je lui ai dit la vérité. Je ne savais pas. On va dans la cuisine, dans la chambre à coucher et il me dit : dit à ta mère d’être là dans une heure. On revient dans une heure. Il est revenu avec deux soldats. Des Allemands. Deux soldats allemands. On dit toujours qu’il n’y avait pas d’Allemands ce jour-là, moi, j’en ai vu deux ! Quand ma mère est revenue avec mon frère, là je ne me souviens plus de ce qui s’est passé.

-          Dis-moi, avec qui as-tu fait ta psychanalyse ?

-          Avec un homme, un Juif, qui s’appelait Philippe Lévy.

-          Je vais te dire, moi aussi j’ai fait ma psychanalyse avec Philippe Lévy qui est né en 1936 et a passé la guerre en Algérie. Sa mère était originaire de Pologne et son père de France, d’Alsace. Du côté de sa mère, ils ont été déportés.

-          Comment l’as-tu rencontré ?

-          Une assistante sociale m’a donné son nom.

-          Quel âge avais-tu ?

-          35 ans. J’étais déjà un vieil homme. (rires) Et ça a duré 11/12 ans.

-          Et ça t’a aidé ?

-          Oui. Plus qu’aider. Ca a  sauvé toute ma vie.

-          Que faisais-tu avant ?

-          De la couture. Je cousais. Tricot-tricot...

-          De çà on peut faire une vie ? (humour juif)

-          Oui. Quand je suis sorti de l’école, j’ai tout de suite travaillé.

-          Que faisaient tes parents ?

-          La même chose.

-          Revenons à un exemple : comment la psychanalyse a changé ta vie ? Donne-nous un exemple. Avec ta femme, avec tes enfants, la vie, le yiddish ?

-          Non, je ne parlais pas le yiddish. Que quelques mots. Tu es le seul avec qui je parle quelques mots. (Balbutiements)  Mais pas avec mon frère. Ca a changé ma vie. J’ai aussi perdu des choses. Et puis je suis devenu représentant. J’ai vendu des trucs, ensuite j’ai aussi voulu être psychanalyste, c’est pour cela que je suis resté  10... 11 ans avec Philippe Lévy. J’ai rencontré une femme, eu des enfants, maintenant des petits-enfants. Une autre vie ! Une autre vie !

-          En tant que psychanalyste, tu as eu des patients qui avaient un rapport direct avec la Shoah ?

-          Je n’en ai pas eu tant que çà.

-          Peut-être peux-tu nous donner un exemple ?

-          J’avais demandé à mes amis qu’ils m’envoient des patients, surtout pas en yiddish. Ils m’ont envoyé une femme qui parlait que...yiddish ! Alors on a parlé yiddish, on est devenus amis mais on n’a réalisé aucun travail psychanalytique ! (rires)


Note de traduction : le décryptage et l’orthographe des noms propres risquent d’être imprécis.