Du négationnisme, perspective d’un psychanalyste ? [1]
(Entre intime et politique) [2]

Par Jean-Jacques Moscovitz - Membre fondateur de Psychanalyse Actuelle


Cet exposé a été fait lors du  “ The International Conference ‘Operation 1005: Nazi Attempts to Erase the Evidence of Mass Murder in Eastern and Central Europe, 1942–1944’ June 15–16, 2009 Paris, France” co-organisé par le Centre des hautes études sur l’Holocauste, le Musée Mémorial de l’Holocauste des Etats-Unis, Washington, D.C. ; l’association Yahad–In Unum dirigé par el père P.Desbois ; le Collège des Bernardins, Paris l’Université Paris IV-Sorbonne ; avec le soutien de la Commission européenne.


« De nos jours, inversement, l’ignorance de ce que nous ne pouvons pas ne pas savoir, l’ignorance est la faute elle-même ».
Günther Anders. In « Nous, fils d’Eichmamn »[3]


Face à l’irresponsabilité du péché par ignorance jusqu’alors prônée par Jésus aux Chrétiens, aujourd’hui du fait de la rupture de l’Histoire, c’est l’inverse qui est à soutenir : « De nos jours, inversement, énonce Günther Anders, l’ignorance de ce que nous ne pouvons pas ne pas savoir, l’ignorance est la faute elle-même ». Entendons : aujourd’hui, la responsabilité du sujet singulier face à ce qu’il s’est passé est d’autant plus à mettre en évidence qu’elle s’efface régulièrement. On veut l’effacer. Alors que Je est responsable de son inconscient plus qu’avant. Car exiger de savoir ce que nous avons « dans notre tète » est majeur.
C’est ainsi que Saint-Luc annonce, dit Günther Anders, que « nous ne savons pas ce que nous faisons ». Günther Anders, lui, vise ici la notion de refoulement au sens de Freud, en tant qu’ensemble des processus symboliques de prise de conscience ou d’occultation : « …le refoulement ne vise plus toute la vérité d’aujourd’hui » . Car, c’est mon propos, existe la nécessité d’un autre opérateur. Voilà pourquoi je propose la notion de forclusion construite, soit la mise en œuvre d’un non-savoir voulu et ignoré concernant l’acte, le crime dans ses conséquences actuelles. Et cela implique dés lors que la discipline psychanalytique en tant que pratique de parole, est conduite à interroger son fondement, le refoulement, et tous les processus de prise de conscience ou au contraire du refus de savoir. Refus su certes mais aussi celui qui se veut non su .
Saluons ici la conduite au niveau collectif dont a fait preuve Vatican II, en levant une telle occultation par un acte de repentance, en particulier en France vis à vis de la complicité de l’Eglise dans la Shoah. Voilà le signe d’une prise de conscience européenne de ce qu’il s’est produit. Est-ce un vrai début ?
Quant au psychanalyste, ici invité à donner son approche, disons que dans l’intime de son écoute et de ce qui le pousse à savoir, il a à repérer les conséquences de ce qu’i s’est passé au niveau de l’ensemble des processus de symbolisation de la réalité et de leurs avatars.
Günther Anders, dans son approche du refoulement au sens de Freud, montre comment se constitue l’ignorance, voulue et ignorée comme telle, du coté du criminel : une telle ignorance voulue se produit, selon lui, pendant, après et même avant les actions de meurtres, ce qui serait en quelque sorte leur condition préalable. Eichmann n’était pas criminel avant le crime, mais son crime pose la question : a-t-il pu/voulu reconnaître au sein de son intime l’existence d’une pensée de l’acte qu’il commettait? C’est là la fonction de la « non-pensée » avance Günther Anders, pensée devenant alors strictement technique, équivalente à une machine qui obéit aux ordres dés lors que le collectif, le politique promeut le génocide d’Etat.
L’occasion nous a été donnée de nommer une telle non-pensée « silenciation »[4]. Soit une deshumanisation de la parole.
A suivre cette hypothèse que j’adopte ici, cela signifie que dans l’effectuation du crime dans l’extermination des juifs d’Europe, le criminel construit en lui une déshumanisation de son rapport à la réalité, et cela déjà avant le crime. Voilà ce qui est différent du cas habituel où une fois le délit de crime commis, depuis son acte, quelque chose change du coté de l’intime du criminel, de sa structure psychique. Là au contraire, se fabrique une sorte de non-pensée avant, un non-changement de la perception de la réalité après le crime. Et ce serait déjà le crime, sans que soit advenu du criminel. En tous cas en tant que responsable dans le fait de le savoir. Coupable de le commettre, il l’est infiniment plus à ne pas reconnaître qu’il a construit en lui les conditions et de l’acte et de l’ignorer, disons de le ’négationner’ pour l’accomplir. Non pas tant qu’il s’agisse d’en attendre l’aveu, soit la logique de le morale du droit qui humanise le criminel, mais il n’y a pas là les conditions psychiques d’une parole se sachant ‘négationnante’. Forclusion construite, retranchement voulu et ignoré.
Apparaît là un point inhérent à cette hypothèse, celui du changement du statut de la mort : un meurtre de la mort . Dans une telle effectuation, la mort devient un objet comme les autres : distribuable, consommable, attribuable. Crime sans auteur en quelque sorte.
C’est dire que les négationnistes le sont avant le crime : les premiers négationnistes sont les nazis eux-mêmes.
Co-extensif à un tel changement du statut de la mort, apparaît ici un suspens de la pensée propre au langage ennemi du genre humain.
Et cela a des effets dans la mémoire que nous avons des victimes disparues, chez les rescapés survivants, et d’une certaine façon aujourd’hui pour nous tous. Ainsi parlons-nous de 1ère, 2ème, 3ème générations après Auschwitz. Or c’est ce que veulent précisément les criminels : une humanité ‘nouvelle‘ à partir de leur crime fondateur dans le réel, débarrassée des juifs, des tziganes, des incurables, des malades mentaux. Voilà ce que nous faisons, lorsque nous parlons de « 1ère génération après la Shoah », en acceptant de mettre sous cette bannière le fait, exemple princeps ici, qu’ont été déportées ensemble lors de la Rafle du Vel’d’Hiv’ une enfant de 15 jours et une dame de 90 ans, mises toutes deux dans la dite 1ère génération. Inceste ? La psychanalyse appelle cela incestuel, ce qui marque de facto la destruction de la loi qui s’est produite avec la rupture de l’Histoire.
Parler ainsi de 1ere génération indique un impossible à nommer autrement ce qu’il s’est passé, car c’est une accroche du réel, une anse, une prise sur le réel indicible, prise du fait des meurtres, et qui, malgré tout, permet, de par un tel retranchement du savoir, d’en tenir ‘quelque chose’ par défaut.
Pour introduire mon propos, je fais ainsi référence à un auteur non psychanalyste, Günter Anders, à son livre : Nous, fils d’Eichmann[5]. Fin lecteur de Freud, il écrit deux lettres, au fils du grand criminel nazi, l’une en 1964 et l’autre en 1988, quand il apprend que ce fils[6] est devenu négationniste, il prône et pour ce fils et dés lors pour nous tous, de renoncer à la fidélité et à la mémoire d’un père si assassin. Nous sommes page 116 de ce livre. Il cite Freud posant que le refoulement depuis la Shoah ne peut plus être le même, quelque chose dans l’acte de tuer en a été changé.
Dans le refoulement au sens général se produit un refoulement de l’acte après qu’il ait été commis, voire pendant l’acte, ce que Freud appelle, au niveau psychique où nous sommes, « l’annulation rétroactive ».
Mais avec et depuis l’extermination des juifs d’Europe, il y a lieu de poser cette hypothèse d’un refoulement avant l’acte, avant les horreurs des disparitions collectives. Au point que le négationnisme est déjà là, nous le voyons mieux maintenant, avant même les tueries.
Voilà une hypothèse psychanalytique applicable à l’ « Opération 1005 », le thème de notre rencontre internationale. « L’Opération 1005 » étant la concrétisation extrême par l’État nazi du négationnisme de l’acte de tuerie de masse[7].
Cela nécessite une avancée nouvelle à élaborer, une notion nouvelle face à celle du refoulement qui est au principe même de la discipline freudienne, puisque la levée du refoulement permet de mettre à jour des conflits inconscients au niveau conscient pour pouvoir mieux les penser de telle sorte qu’un sujet puisse décider de sa vie et de ses choix dés lors.
Mais cet avant-lieu du crime, comment le dire ?
Je propose, comme perspective psychanalytique, de nommer un tel retranchement construit du savoir de l’acte : forclusion construite, et aussi silenciation , deux termes comme conditions de l’accomplissement de telles actions de tuerie.
On le sait, un génocide n’en est un, ne peut avoir lieu que s’il « n’a pas eu lieu ». L’acte implique sa propre négation antécédente, soit une amputation de la réalité, et cela convoque un psychanalyste. « Tu ne tueras point » devient « Tu n’as pas tué », au moment même où les crimes se commettent et après. Crimes sans tueurs, sans traces.
Pour que de telles tueries se fassent sous la condition qu’elles n’auraient soit disant pas eu lieu, l’État a à produire/couvrir une telle forclusion, et c’est là la condition même de la production de tels crimes, que promeut l’Etat dans les horreurs des disparitions collectives. Michel Zaoui, avocat de la partie civile au Procès de Maurice Papon a nommé cette production d’Etat « crime de bureau », c’est un des aspects de l’action collective de meurtre de masse.
C’est indiquer ici la limite de la psychanalyse, limite qui nécessite une reconnaissance de la mise en continuité du collectif d’une part, et de l’individuel d’autre part. Or pour un psychanalyste, le négationnisme génocidaire d’Était comme celui de l’Opération 1005 montre un couplage bourreau-victime, nazi-juif, où la victime disparaît de par sa mort dans le monde du bourreau, qui est alors un criminel d’État, ce en quoi le terme de bourreau se justifie : c’est un fonctionnaire d’État. Là se montre une amputation de la réalité, un retranchement construit de cette réalité elle-même.
Là surgit ici une exigence éthique radicale, qui convoque un analyste devant ce silence construit par l’État génocidaire pour que puisse s’en dire quelque chose quant aux actes du bourreau. Cela nécessite un rajout comme celui d’un opérateur propre à cette forme de refoulement que je nomme « forclusion construite » ou « silenciation », opérateur pour penser la nécessité de séparer bourreau et victime afin de donner à la victime une sépulture au plan symbolique.
C’est la portée du mot, du nom « Shoah » dans l’Histoire contemporaine, amené par le film de Claude Lanzmann, qui désigne l’effectuation des crimes et en même temps la sépulture pour chacune des victimes. Inscription en hébreu de ce qui est arrivé au peuple juif d’Est en Ouest. Je dis d’Est en Ouest pour dire combien parler, pour ce qui s’est passé à l’Est, de « Shoah par balle » est une maladresse car il y a contradiction dans les termes : il n’y a pas de sépulture par balle.
Un psychanalyste est convoqué par la Shoah pour dire ce qui est arrivé à la vie et à la mort des gens. Mort et vie sont mises en équivalence en place d’un objet à détruire. Ce qui est arrivé à la vie, à la mort, est aussi ce qui est arrivé à la vie psychique, à la parole, à l’inconscient et donc à la psychanalyse. Le psychanalyste que je suis, face à la Shoah, veut montrer une telle entame par ce qui a eu lieu du fait de la jouissance inhérente aux horreurs des disparitions collectives et à la négation d’un telle jouissance. Ce mot de jouissance est difficile à manier, l’horreur en est son terme ultime. Il est à souligner qu’on préfère parler d’horreur plutôt que de jouissance. Or c’est de cela qu’il s’agit, c’est par là que va se produire une ignorance voulue.
D’où aujourd’hui pour être toujours plus conscient de ce qu’il s’est passé existe la nécessité éthique et clinique d’inventer un nouvel opérateur face à la cruauté en place d’idéologie agie en Europe contre les Juifs, les Tziganes, les homosexuels, les malades mentaux. Au niveau individuel de la pratique d’un analyste, se perçoit parfois cette non-séparation entre bourreau et victime quand par exemple, un patient parle de la Shoah en termes de première, deuxième, troisième générations, comme nous l’avons déjà dit plus haut.
La maladresse ici est à signaler, elle nous situe le registre du langage de l’ennemi qui voulait une humanité qui soit enfin judenfrei. Redisons-le : le refus d’un psychanalyste ici se justifie car une telle distribution générationnelle ainsi proposée est incestuelle et correspond exactement au langage de l’ennemi. Négation même de l’histoire entre les générations, cette maladresse est néanmoins inscrite dans les parcours de ce que nous avons à savoir, elle a une fonction cicatricielle.
Est-ce de l’ordre d’une fascination à reconnaître et qui nous fait découvrir notre ignorance ? celle qu’évoque G.Anders devant la jouissance du criminel négateur de la jouissance inhérente à son acte de tuerie mise en place par l’Etat nazi ?
Le Mythe de l'enfant rôti de Maria Langer.
Exemple venu de la littérature psychanalytique, il montre cette utilisation du collectif à soutenir l’intime qui ne peut inscrire la violence européenne des années 40.
Juin 1949, « un bruit dans Buenos Aires que tous avait à la bouche se transmet avec une rapidité extrême » : une baby-sitter aurait servi leur bébé en repas à ses parents. Les parents sont allés au cinéma. Quand ils reviennent, la jeune fille, en robe de mariée et en grand cérémonial, leur sert, atroce, leur enfant rôti.
Le père, militaire, tue la jeune employée d'un coup de revolver et disparaît, ou se suicide. La mère sombre dans le mutisme.
Une variante, le père serait médecin.
Maria Langer évoque le terme de mythe moderne emprunté au Mythe de guerre, ouvrage de Marie Bonaparte publié à New-York en 1946, sur les situations psychologiques collectives créées par la 2ème guerre mondiale.
La question de Maria Langer porte sur la rapidité avec laquelle surgit et se propage cette rumeur diffusée par ouï dire d'employés de maison aux coiffeurs, aux chauffeurs de taxi, etc. Dans la rue, partout dans la ville, le drame est avéré. Avec ou sans les journaux, la rumeur fait la une.
Or, pour l'auteur, suivant les thèses de Mélanie Klein, un tel bruit correspond, de façon très déguisée et ré-élaborée, à une situation intérieure réprimée et à des angoisses infantiles persistant chez la plupart des gens
Jouissances du meurtre
À cela opposons notre point de vue. Collective, la rumeur indique un savoir acquis auparavant, mais encore souterrain, interdit à cette époque. Savoir de la guerre et des camps, mais tu au niveau conscient, il se transmet par défaut dans le collectif qui seul pourrait en supporter l'horreur, les jouissances du meurtre arrivées à leur terme. Personne n'ignore rien, mais seul le collectif peut soutenir ce que chacun n'ose encore inscrire en lui, car cela convoquerait une mise en oeuvre de processus d'investisse­ments du trauma tellement violents qu'ils feraient courir le risque de submerger le Moi individuel.
C'est que la rumeur est vouée au silence, sorte de Mythe du silence. L'horreur du crime la rend indicible. Notons que Maria Langer ne voit cet événement qu'en tant que crime obéissant à la voracité pré-oedipienne universellement active en nous. Et non en tant que référence collective, ni même consciente de l'horreur nazie.
Selon elle, en effet, la propagation du Mythe de l'enfant rôti serait liée à un désir d’anthropophagie présent chez l'enfant, mais réprimé et déguisé chez l'adulte, qui a tou­jours en lui cet ancien enfant vengeur/dévorateur, l'adulte alors tue l'enfant pour se venger : enfant dévoré car trop vorace... Rien de politique ici pour Maria Langer, pourtant ancienne militante antinazie à Vienne...
Étonnons ‑nous en effet qu'en 1948‑1949, pour elle, cette rumeur ne se perçoive que comme matériel archaïque, inac­tuel : le père militaire tuant la jeune fille avec son revolver, aurait accompli comme un coït. Ou, médecin, il posséderait un savoir sexuel non refoulé qui lui permettrait désir et passage à l'acte incestueux ayant séduit l’adolescente criminelle âgée de 15 ans.
Disons-le: la rapidité de transmission de la rumeur a trait à ce que « enfant assassiné, passé au four » est un des mots/signes/ chocs de la Shoah, point nodal de l'observation non reconnu par l'auteur, et cela n'a rien, mais strictement rien d'une représentation d'un lapin bon à manger, vengeur ou vengé.
En ceci que le bébé a un nom propre. Qu'il est un être parlant.

Crime contre l'humanité : du nom
Le meurtre a changé de statut. Des gens tués dans une chambre à gaz, leurs cadavres disparus dans un four, c'est sans appel un crime contre l'humanité, à la fois meurtre de masse et meurtre des traces. Du nom. Faire disparaître l'effacement même de l'effacement du crime.
Point d'importance : reconnaître l'effet du nom et de son effacement permet de dépasser le « mythe moderne » tel que M. Langer l'aborde.
Autre remarque, qui rejoint celle de l’aspect cicatriciel dans l’usage du rang des générations, les camps ne sont pas un mythe originaire collectif. La rumeur en tant que telle est ainsi une preuve que les camps ne sont pas origine de notre modernité, nous avons à en faire voisinage, comme chacun d'entre nous peut le faire afin d'en reconnaître, entre autres conséquences, à quelle place d'objet comme tel est dévolu l'enfant dans notre actuel. Ainsi que la mort.
Le crime de l'humain, crime du nom et du prénom atteint la transmission des générations, la filiation, le tissu de la parentalité.
Transgression des normes impératives.
Transgressant les normes impératives des Droits de l'homme, le crime de masse dans « la Solution Finale de la question juive » brise la transgression oedipienne, détruit l'interdit quasi définitivement. L'instinct de destruction se serait réalisé dans le réel des camps et ne peut plus arrimer les jouissances d'Éros qui parviennent à leur terme ultime, l'horreur à l'échelon de la masse. Objectivées l'une l'autre, la vie vaut la mort.
Repérer cela permet d'en être moins pris par défaut.
Tout le monde sait à Buenos Aires en 1949 ce qu’il s'est passé.
Les procès de Nuremberg (1945‑1947) ont annoncé au monde entier les exterminations et les disparitions en masse perpétrées dans les camps.
Mais nul savoir sur cela ne peut être constitué de façon finie, car cela nous travaille par le dessous, et de le reconnaître permet de s'en dessaisir afin d'en tenir compte dans notre écoute d’analyste, et aussi dans le vivant de nos paroles[8].
Un autre exemple de maladresse inhérente à une certaine fascination devant ce qu il s’est passé est celui d’Art Spiegelman qui met en scène dans sa bande dessinée Maus les Juifs en souris et les Nazis en chats : or ce couplage chat-souris est un couple érotique classique dans le cinéma et les bandes dessinées pour enfants, et ne peut représenter ce qu’il s‘est passé. Avec le mythe de l’enfant rôti, survenu à Buenos Aires, la rapidité de la propagation de ce meurtre ne signe pas uniquement la curiosité voyeuriste-exhibitionniste de la population, la mort au four n’est pas celle d’un lapin rôti mais la mort d’un nom propre, celui d’un bébé, et c’est cela qui fait propagation, comme si un savoir souterrain sur la Shoah était en train d’être transmis.
Il y a là des maladresses qui se modulent pour maintenir notre ignorance des effets sur notre conscient (ex. de l’usage du rang générationnel) ou au contraire la levée (ex de la rumeur de l’enfant rôti). De telles maladresses s’appuient sur ce couplage nazi-juif, bourreau-victime. Couplage sur lequel nous nous devons d’être vigilants et n’avoir aucun atermoiement, car si nous ne reconnaissons pas la maladresse, alors cela devient un symptôme, puis une perversion qui vont gêner la perception de la réalité sans compter les graves déboires dans les liens entre ceux qui ont investi de telles questions., dès lors qu’il s’agit de soulever ou de rouvrir les cicatrices qui formaient un savoir enfin plausible, car revenir sur de telles cicatrices n’est pas facile à accepter.
Et, notons le bien, le terme ultime de la gravité d’un tel couplage est un saut dans le langage meurtrier de l’ennemi génocidaire du genre humain ; en effet, au delà des trois aspects cliniques qui restent dans le registre individuel (simple maladresse, puis symptôme, puis perversion ), ce couplage est ce qui est pris en charge politique par l’Etat génocidaire pour mettre la victime dans le registre de la jouissance du bourreau. Voilà ce sur quoi s’appuient activement les politiques pour introduire le négationnisme dans leurs actions de prise de pouvoir et de haine de masses.
Pour conclure, comment prévenir de tels crimes et quel en serait l’apport psychanalytique. Pourquoi certains deviennent criminels et d’autres pas, lors d’une mise en place d’une activité génocidaire par un État ? Cela nécessite de reconnaître l’existence de la mort dans le psychisme de l’enfant : comment sait-il la mort un jour ? Freud cite un rêve dans L’interprétation des rêves où il donne une indication majeure pour introduire le complexe d’Œdipe pour la première fois. Ce rêve est intitulé « rêve de mort de personnes chères », où il s’agit, la plupart du temps, d’un désir du meurtre symbolique du Père. Freud reprendra cela tout au long de sa vie, aussi bien dans Totem et Tabou que dans l’Homme Moïse et la Religion Monothéiste et d’autres textes encore
Cette hypothèse est à relier à ce que dit Günter Anders dans son ouvrage, car Freud appelle ce meurtre du Père symbolique une Geistigkeit, un progrès dans la vie de l’esprit, en tant qu’il permet, comme désir de mort envers le Père, de reconnaître l’existence de la mort et donc d’accéder à la notion d’absence, et par là à celle de la représentation symbolique. Soit de pouvoir accéder à la négation. En effet le langage humain a cette propriété de nous faire rencontrer la fonction négatrice : dire/penser des propos qui soutiennent que des choses ou existent ou n’existent pas. Peut-être, citant Freud, Günter Anders nous fait-il percevoir que c’est cette Geistigkeit freudienne qui a été atteinte, pervertie dans la Shoah. Où le bourreau, poussé par le collectif, produit cette forclusion construite, active, voulue, qui lui fait opérer en lui cette négation avant l’acte. Et ce dans un usage pervers du langage où la fonction propre à l’humain de la négation deviendrait négationnisme. Où nier que l’on nie est nié, sont ainsi niées/négationnées l’existence autant que la non existence, la vie autant que le mort . Et tout ce qui est ainsi nié, non su, rendu non ‘sachable’ se transforme en jouissance non cadrée par un savoir qui la maîtriserait. Tout est meurtre sans fin ni culpabilité.
C’est dans un tel processus, que le bourreau met la victime dans son monde, dans ce couplage meurtrier pour l’y faire disparaître. Ce couplage est installé en lui en vue des horreurs collectives pour les effectuer et les effacer au même moment. Forclusion construite de la fonction de ce meurtre primordial du Père symbolique, pour ne pas savoir ce qu’il fait. Ce qu’il fait, ce n’est pas du tout qu’il tue un homme, une femme ou un enfant, mais c’est tout simplement qu’il distribue la mort, comme cela s’est fait dans l’action T4, comme un traitement médical par la mort/meurtre.
Côté victime, se produit alors une silenciation de cette Geistigkeit, de cette fonction opératoire pour savoir qu’on a en soi un désir de meurtre symbolique qui permet de se défendre, d’accéder au désir de tuer, et là, cette silenciation annule la Geistigkeit, elle l’efface, la rendant inactive. Il y a une sidération de la victime face au bourreau, liée à cette non prise en compte de ce désir de meurtre, sinon qu’il le perçoit seulement chez le bourreau. Et cela sidère la mise en marche de son propre désir de meurtre pour se défendre.
Pourtant chacun le sait, parfois un tel désir est actif coté victime, comme le montre le film de Lanzmann « Sobibor, 14 octobre 1943, 16h » où Yéhouda Lerner tue d’un coup de hache un officier Nazi afin de libérer le camp, détruit par la suite par les Nazis.
Le bourreau sait très bien que la victime est dans cette silenciation de ne pas savoir retrouver en lui la force de faire un acte. C’est la technique du bourreau, qui, sans avoir lu Freud, sait très bien de quoi il retourne, dans cette façon de faire taire en l’autre ce désir de tuer, alors que lui, il le nie, pour pouvoir directement passer à l’action.
Et dés lors les tueries commencent pour ne plus s’arrêter car c’est la répétition même des tueries qui fait que la pulsion à tuer s’enracine dans le silence. Obéir aux ordres de la loi génocidaire de l’État vient ici se produire du fait d’une jouissance dans les meurtres, jouissance non cadrée par la parole, jouissance sans fin, qui provoque la répétition sans fin des meurtres, la répétition de jouissance étant la cause de la répétition de jouissance des meurtres. Ainsi le négationnisme comme dans l’Opération 1005 nous montre cette appropriation de la victime dans le monde du bourreau, dans ce couplage terrible où il s’agit de la faire disparaître. Cette jouissance non cadrée, le psychanalyste peut-il le montrer comme étant la condition même de la répétition des meurtres ?



Peut-être ici dans cette conférence internationale, sommes nous à même de donner un cadre à de telles jouissances, encore actives aujourd’hui, de telle sorte que la victime, prise dans le monde du bourreau, puisse en sortir et recevoir une sépulture, une par une sépulture humanisante pour chacun de nous, bien qu’il soit difficile de s’habituer à savoir ce qu’il s’est passé.

J.-J. Moscovitz 

Paris, 16 juin-22 août 2009 

[1] Cet exposé a été fait lors de  The International Conference sur le négationiksme : “Operation 1005: Nazi Attempts to Erase the Evidence of Mass Murder in Eastern and Central Europe, 1942–1944” June 15–16, 2009 Paris, France.

[2]  Ce présent propos reprend des parties de 2  textes  publiés 1)dans le cadre de l’Association pour une Ecole de Psychanalyse sous le titre « La psychanalyse après la rupture de l’Histoire » (février 2003) ; et 2) sous le titre « Trauma/traumatisme et génocide », dans  l’ouvrage collectif  (in « L’Anthropologie de Lévi-Strauss et la Psychanalyse », éd. La Découverte Août 2008, suite à un colloque de 2004  dirigé par Bernard Toboul et Marcel Drach.  

[3] Günther Anders, « Nous, fils d’Eichmann » Bibliothèque Rivages,. Paris 1999,

[4] Jean-Jacques Moscovitz  « D’où viennent les parents ?psychanalyse depuis la Shoah», 2Ed. Penta-L’Harmattan , Paris 2007 (rééd. De 1991 chez A-Colin Ed. Paris). Le lecteur y trouvera le terme de silenciation comme d‘autres tels que forclusion construite…

[5] Günther Anders, « Nous, fils d’Eichmann » Bibliothèque Rivages,. Paris 1999, p.116 et sq.

[6] Au sens générique car il a eu deux fils, un en Europe, un autre en Argentine.

[7] L’Opération “1005”: des techniques et des hommes au service de l’effacement des traces de la Shoah  par Levana Frenk et le Père Patrick Desbois in Cahiers du Crif n°3.

[8] In Les Cinq Psychanalyses de Freud, les PUF Paris 1993, Le Petit Hans (1ère publication en allemand en 1907) demande : « Maman, as‑tu aussi fait un fait-pipi ? », cette question fondamentale pour le développement de l’enfant pourrait aujourd'hui se juxtaposer à une autre : « Qui était là‑bas dans les camps ? ». Où la question de la différence des sexes effectuerait une dangereuse confusion avec celle de la différence mort/vie. La différence présence/absence permet aujourd'hui de discerner la différence des sexes et celle entre mort et vie, et ainsi de ne pas les confondre. Absence/présence tant mise en avant par Lacan, à propos de l'enfant à la bobine, le Fort/Da décrit par Freud pour inscrire l'instinct de mort dans son oeuvre. Et ce afin que l’absence se distingue, quoique toutes deux  désormais souvent rendues équivalentes, à celle de disparition.