DU MALAISE DANS LA CITÉ ET DANS LES TÊTES - OU DE LA PSYCHANALYSE ET DU POLITIQUE

Convergencia : Les discours entre psychanalyse et politique, texte de l’intervention du 29 janvier 2006

Par Anne-Marie Houdebine-Gravaud - Professeure de linguistique et sémiologie Psychanalyste (Psychanalyse Actuelle)

 

J’ai fait un rêve. Peut-être. En tout cas j’en suis sûre, j’ai soliloqué dans le noir. Après avoir lu, pour m’endormir sans doute, quelques pages d’un écrivain. Pour m’endormir et rêver afin de venir ici et pouvoir, depuis la nuit et les rêves, vous adresser quelques mots.
Car toujours je m’accroche à cette parole de Freud « l’écrivain enseigne  l’analyste ». L’écrivain. Pas n’importe quel scripteur comme en produit la débilité épocale actuelle qui affuble de ce nom n’importe quel plumitif, mais l’écrivain, celui qui anticipe et élabore pour vous, pour nous, moi, ce qui sourd, martèle sourdement dans mon corps, mon esprit, ma pensée.
Et aussi bien sûr pour répondre au thème de ces journées, que j’interprète comme Psychanalyse et politique puisque le titre de cette rencontre dit l’in - ter1(l’entre-discours) « les discours entre psychanalyse et politique »
Psychanalyse et politique. On suppose le premier terme compris, même dans sa polysémie. Tant qu’à politique … je l’entends comme polis (grec) : vie de la cité qui entre dans le cabinet du psychanalyste et sur son divan, et sur son fauteuil dans ce qu’il entend ou lit des medias, ou dans ce qui l’intéresse comme être humain dans son rapport au monde.
La vie de la cité, mondiale aujourd’hui, qu’à l’évidence nul ne peut assumer. La vie de la cité ou sa mort ? Son devenir-mort, comme le disent certains écrivains contemporains. Ecrivain, je souligne.
Donc j’ai lu, relu deux textes ; l’un sur « la seconde mort de Théo Van Gogh », étonnée que j’étais de voir le peu de réaction que cet assassinat suscita chez nos intellectuels et même chez ceux que nous connaissons friands de signifiant ; cela même dans nos amicales ou studieuses soirées ; l’autre, du même écrivain « les villes sous les cendres » ; texte qui rappelle que nous « sommes nés, là-bas », toujours pas sortis du camp, désigné aujourd’hui comme « le camp-monde »2, « le camp d’extermination culturelle », indicé à cet autre texte sur la mort de Théo Van Gogh, où est signalé notre indifférence à cet assassinat, malgré son nom, son prénom Théo, indice à entendre souligne cet écrivain ; indifférence évidente, à la différence de nos réactions charitablement et humainement indignées qu’avait suscitée non une mort réalisée, un assassinat, mais une mort annoncée, c’est-à-dire, les menaces de mort adressées à Salman Rushdie ou à Talisma Nasreen, pour citer les plus émouvants, celui et celle qui nous ont plus mus dans nos cités occidentales.
La menace est évidemment plus jouissive, plus pousse-à-jouir que la mort même ; plus identificatoire. Le discours psychanalytique en sait quelque chose. Mais ce si bas-bruit, presque silence, ou plus exactement tentative de forclusion, silenciation (comme a proposé pour d’autres crimes J-J Moscovitz), témoigne bien du malaise actuel. Témoigne comme la menace de ce qui « va périr » ou « a déjà péri ». Non seulement une parole éthique d’intellectuel, mais plus largement ce qui la fondait, soutendait : une civilisation, un mode culturel, d’écriture, de paroles, et ce qu’il a produit, l’art et la psychanalyse. Oui, la psychanalyse, redevable d’une époque, d’une civilisation.
C’est pourquoi, dit-il, non seulement nous « sommes nés là-bas », « enfants de la cendre » mais nous sommes aussi « les arrières petits neveux de ce peintre à l’oreille tranchée (qui) avait su porter à l’état d’incandescence artistique cette Europe (qui) va périr », « a déjà péri », perdue qu’elle est, que nous sommes, à ne pas vouloir savoir - ce difficilement pensable il est vrai - qu’implique d’être devenus « des enfants de personne3» ; ce qui signifie que « nous ne sommes pas les enfants de quelqu’un de particulier …de deux singularités humaines, mais bien de personnes devenues des non-personnes, nous sommes les enfants d’êtres humains transformés en nihil, en matière première indifférenciable, jetable et recyclable…(et) cela signifie en fait que nous ne sommes absolument personne à notre tour, et plus terrifiant encore, que nous pourrions être absolument n’importe qui » ; chute de la singularité ; extension de la lâcheté fusionnelle indifférenciante. Une rupture (fracture, brisure) s’est produit dans l’humain dont l’humaine nature, comme disait Montaigne, hérite.
Est-ce pourquoi elle se fige dans des origines fixistes, fictives et mortifères, promouvant toutes sortes de communautarismes non moins figés et férocement mortifères pour le sujet ?
Est-ce pour cela que s’écroule et se recroqueville la famille, familiale, parentale, coocoonante, fusionnante et les discussions et votes sur le Pacs, l’homoparentalité, le clonage – et je ne parle pas de l’EPR, du nucléaire, du changement climatique, de l’économisme à tout crin qui nous écarterait peut-être non du thème du colloque mais de ce qui nous revient à nous les psy plus encore qu’à d’autres ? Comment penser la chute de l’idéal des Lumières, la culture n’étant plus garante de l’éthique, du devenir humain ; si j’entends humain et humanité comme une transcendance laïque (un sacré sécularisable ?).
Est-ce pour cela, ou pour quelles raisons déraisonnables, que le monde politique, au lieu de faire loi, se soumet aux normes d’usage et ne cherche qu’à les entériner, qu’à complaire au plus grand nombre, sans autre souci que la gestion d’une carrière individuelle pour la plupart de ceux qui nous gouvernent, sans avenir autre que le court terme, sans anticipation, sans rêve humain, sinon moique ; sans plus jamais faire tiers en émettant quelque discours auquel certains, certaines peuvent s’arrimer comme à autant de signifiant réparant les failles d’une mémoire. Je ne veux pas ici magnifier le discours politique ; on sait combien il peut être déniant, perverti ; mais les divans nous apprennent aussi qu’une identité en errance peut s’y re -construire, ou plutôt s’y construire une re - connaissance levant les voiles du non-dit d’une histoire en lien à l’Histoire ; lien imaginaire, tissé de langage et d’écoute qui permet à l’un ou l’une de cheminer vers soi, de se « retrouver » ou de se « reconstruire » dans son mi-dire.
Ici c’est de mémoire et d’Histoire qu’il conviendrait de parler, d’éviter de confondre ou encore d’histoire et d’Histoire se liant, comme collectif et privé, intime, dont on voit combien les limites aujourd’hui se brouillent (télé - réalité, dispositif d’exhibition prétendument libérateurs. Et ce particulièrement dans les institutions ou de faux-semblants de connaissance psychanalytique, sans passage par les divans, laissent peu de place à l’intime d’un sujet en construction – je songe ici aux institutions qui traitent l’enfance en errance ou en maltraitance (l’ASE par exemple) et à ses petits potentats (travailleurs sociaux, chefs socio-éducatifs), la gérant, la commentant. Jouissance erratique, sans savoir, mais avec pouvoir.
Et je ne vous parle pas du langage, des discours communs et de leur perversion, torsion s’installant, sur lesquels je travaille depuis longtemps, difficilement, comme linguiste et psychanalyste ; ou l’inverse. Car n’est-ce pas les psychanalystes qui croient à la force de la parole, comme personne d’autres. N’est-ce pas les psychanalystes que soutient la parole et qui la soutiennent et sa chair œuvrant, ce qui se dit dans sa musique et sa traversée de la langue, dans ses équivoques et au plus près de ses mots, de ses métaphores ? Alors n’ont-ils pas quelque chose à dire non par suivisme ou conservatisme frileux mais pour faire coupure dans ce délitement, dans la lâche frilosité s’installant.
Mais ont-ils à le faire ? En effet deux possibles s’affrontent :
Un argument pour une parole publique car une parole juste œuvre, fait brèche, parle à quelques uns, fait bouger le monde (rappelez-vous la toux chez Thomas Bernhardt renversant la montagne).
Un argument contre une parole publique car même disant le déni, soulevant la tentative de forclusion, elle renforce (peut renforcer) les résistances, les dénis qu’elle cherche à lever, comme une interprétation hâtive.
Car on en entend trop dans les medias des psy aux paroles dont on peut questionner l’efficace, puisque ne disant rien de bien important sinon confortant les traditions, la famille, la filiation assurée, ou dérivant vers tous les rivages apparemment nouveaux jusqu’au mouvement ou discours Queer qui remettrait profondément en cause les écrits freudiens, trop datés par l’époque et la bourgeoisie de son auteur. J’ai des noms évidemment sous chaque exemple, que je tairais non moins évidemment. 
Les deux positions se soutiennent. Alors il reste « l’entre nous », tenter entre nous seulement cette parole vive.
Entre nous, entre eux, les psychanalystes, tout ne pourrait-il pas se dire, s’inventer ? Tout devrait pouvoir se dire, y compris les tentatives plus ou moins brillantes voire erronées, plutôt que les répétions métalinguistiques, le langage amidonné de la langue de bois. Oh je sais « il n’existe pas de métalangage » ; pourtant combien de fois entend-on, entre nous, les citations d’autorité. Discours du maître sous couvert de celui d’un/e analyste. Discours du maître ou de l’universitaire, quand on attendrait celui de l’hystérique « disant la vérité » même à demi. Parfois son cri ne serait-il pas bienvenu, que le lien social entre analystes re - travaillerait, comme fait Lacan de celui de Lol V Stein.
Car une parole soutenue, depuis sa langue familiale, la plus intime, depuis sa ou ses cures, son processus de devenir, n’a ni tort, ni raison ; ce qui passe alors est au-delà, c’est une réflexion-construction in progress ; avec écueil, avec éclat, avec réussite ; pourtant plus souvent passage (à l’acte ?) que acte fondateur, malgré le désir d’une parole pleine plus que vide, évidée mais pleine, même si embarrassée – vous entendez que je file là les métaphores de la grossesse (embarazada, dit la langue espagnole que Lacan écoute quand surgit l’embarras prometteur).
L’embarras… aurait pu être un sous-titre avec ce que je tentais de vous faire passer avec Alina Reyes en creux et son écriture dénonçant la merde ambiante (comme dit le français) s’installant (Poupée anale nationale) et surtout M. Dantec « ce qui va périr ».
La mort en devenir dans une analité généralisée. Une analité ? Pourquoi pas une schizophrénie comme avaient dit Deleuze et Guattari, qu’il faudrait peut-être relire aujourd’hui, différemment.
Car à ne pas vouloir s’occuper de la cité, de politique, comme on le voit aussi chez beaucoup d’analystes, à l’inverse de Freud après 14-18, ou de Lacan après 1968, celles-ci (la cité et la politique) avec toute leur médiocrité peu civique –essentiellement politicienne – ne font-elles pas retour dans les institutions où les psychanalystes travaillent ? Ce qui est peut-être un moindre mal, mais aussi dans leurs, dans nos élaborations, dans nos frilosités langagières et dans notre travail d’écoute ?
C’est sans doute de cela seulement que je vous ai parlé : pour inventer non un contradictoire de la mort du langage-culture en cours, de son anéantissement vide (sa non-mort), la non-mort de la mort ne faisant plus limite à la jouissance et susceptible de s’administrer comme objet distribuable4) mais maintenir son contraire, la vie, et donc son existence, les poussées (Trieb) contraires s’alimentant, et mort et vie. Pour cela il faut une parole vive, peut-être molle trouveront certains, inscrivant le mot, un môle, une tentative de rivage, malgré l’horreur des jours5.
Alors je laisse le dernier mot, ou plutôt les mots en phrases de cet écrivain qui m’a aidé à tisser mon texte pour vous parler :
« Nous sommes les locataires du Parc Humain (du Camp-Monde) et nous gambadons d’un pas léger vers notre disparition …Je ne cesse d’envoyer le même message sur toute la surface du globe, cette surface de cendres… (et tout à coup) j’entends une faible voix, des voix… et je comprends que ce sont les voix tapies sous la cendre, les voix des villes anéanties, les voix des millions d’êtres humains carbonisés en un instant aussi brillant que le soleil.
Elles me parlent ces voix, et même on dirait qu’elles chantent. Et si elles me parlent, si elles chantent, alors qu’elles sont mortes, c’est probablement parce qu’elles sont écrites6
Dantec fait alors allusion au livre Les voix sous la cendre, qui rapporte comment les sonderkommandos des camps de la mort parvinrent à laisser sous les cendres des crématoires des lettres où ils tentèrent de donner témoignage de « ce qui ne pourra jamais être nommé », « ce qui dans ce ‘non lieu’7 exorbité du temps, cet ‘anus mundi’ … était systématiquement accompli chaque ‘jour’ ». 
Instance de l’écriture, instance des voix témoignant, audibles jusqu’à nous. S’ils ont voulu et pu témoigner, nous que devons nous faire, qu’allons nous dire, transmettre, inscrire ?

Anne-Marie Houdebine-Gravaud


Notes :

1 In = dans, ter = opposition entre deux parties ou éléments, Dictionnaire Historique de la langue française, Le Robert, 1992,  p.700

2 « Dans le Camp-Monde, le temps est aboli, comme à Treblinka où l’horloge du quai avait été fixée indéfiniment sur 3 heures. Entre les cendres des crématoires nazis qui clouent le 20ème siècle en son milieu et le Ground Zero qui ouvre le siècle qui suit … ce qui se propage c’est une succession invisible d’inversion de rapports, une metaforme de la vie considérée comme matériau recyclable … La Nuite et le Brouillard convenaient au camp expérimental nazi de l’Avant-Après-monde.

Désormais les exterminations de masse, les atomisations de civils, les dévastations bactériologiques, les attentats chimiques, toute la panoplie du Camp-monde sera filmée en direct et diffusée sur internet. L’Apocalypse s’accomplira en pleine lumière et dans la clarté cathodique la plus nette… Maurice Dantec, Les Villes sous les Cendres, mai 1995.

3 En italique dans le texte.

4 D’après J-J Moscovitz, et Dantec ci-dessus.

5 Quand j’écrivais ce texte, le 27-1-2006, je ne me doutais pas de ce qui allait suivre non moins inquiétant et douloureux : ce qu’on a désigné par « l’affaire des caricatures » d’une part, et le meurtre d’Ilan Halimi d’autre part.

6 Dantec, Les Villes sous les Cendres, article cité.

Les ‘..’ sont de l’auteur