De l’architecture dans la cure

Par Nabile Farès

Dubrovnik - Du 1 au 5 avril 2010


              A commencer par le mot «  architecture » et ce qu’il nous donnerait à entendre du coté du signifiant et du coté du signifié, pour autant qu’il y aurait une co-naissance du sujet et de « lalangue », un fond sonore lié, cette fois, à la signifiance et détachée d’elle en un lieu autre, comme étant celui du psychi-que,  là où la résonance, l’après-coup prend son sens, lieu et non-lieu à la fois, métaphore du dehors-dedans, du dedans-dehors, l’architecture, mot dont on bougera, substituera et gardera en même temps un phonème et une lettre, architexture, se dit en plusieurs sens que l’histoire, les histoires de ce mot portent, ouvrent, fenêtres ouvertes ou fermées au dehors, le dedans-dehors, le dehors-dedans,  en une similitude du psychique, la caverne et son entour, ce qui aurait été vu, vécu, entendu, de l’extérieur et de l’intérieur, qui en corps fait écho, la maison, l’édifice, le labyrinthe,  le château, le cauchemar et le rêve, la pensée, l’évocation, le dessin, la trace, le camp, la prison, la maquette, le projet, les configurations, les mots, comme abris ou ruines de l’édifice, la sépulture, la plaque murale où s’inscrit la renommée future, désirée, souhaitée, anticipée du découvreur de l’inconscient qui, dans les Manus- crits L et M, qui font parti de ces envois répétés, suivis, de lettres à l’ami qui, comme Freud, pratique quelques mots de yiddish, Fliess, manuscrits joints lettres 126 et 128, écrites et parlées, datées du 2 mai et du 25 Mai 1897, écrit ces mots qui, dans les deux Manuscrits, désignent un ensemble charpenté, construit,  sous le titre de «  Architecture de l’hystérie », ( 1)- et non pas comme il est écrit dans les lettres à Fliess intitulées «  la naissance de la psychanalyse : Structure de l’hystérie – architecture, architexture, approches et nominations métapho- rique qui correspondraient à la formation et structure du «  matériel inconscient » dont parle le Manuscrit L, indiquant par là une modalité technique de la cure – la lettre est de l’année 1897, après que le terme de «  psychoanalyse » ait été dit et écrit par Freud dans  « Nouvelles remarques sur les psycho-né- vroses de défense » (2) – méthode dont le but serait «  semble être d’atteindre les scènes originaires. On y parvient directe- ment pour quelques-unes, seulement pour d’autres par des détours, en passant par des «  fantaisies. »- phantasien – Les «  fantaisies » sont en effet des »  - ceci est la traduction – «  constructions psychiques » - le texte de Freud est «  Die Phantasieren sind namlich psychicheVorbauten… » - comme des avancées psychiques qui sont élevées pour barrer l’accès à ces souvenirs. » (3).

               L’architecture, métaphore qui vise à dire l’architecto- nique, comme couches, superpositions, architexture de l’incon- scient, de la mémoire surtout, du symptôme, du sujet enfoui sous les décombres, déshabité, cloîtré, anesthésié, sans paroles, gisant sous l’édifice, lieu vide et bâti à la fois : «  Vraisemblablement ainsi, écrit Freud, dans le Manuscrit M : quelques-unes des scènes sont accessibles directement, d’autres seulement par l’intermédiai- re de fantaisies placées devant. Les scènes sont ordonnées selon une résistance croissante, celles qui sont plus légèrement refoulées viennent d’abord seulement de façon incomplète, à cause de leur association avec celles qui sont fortement refoulées. La voie empruntée par le travail descend en lacets d’abord jusqu’aux scènes et dans leur voisinage, puis à partir d’un symptôme un petit peu plus bas, puis encore une fois à partir du symptôme en descendant. Comme la plupart des scènes sont réunies dans un petit nombre de symptômes on décrit ainsi des lacets successifs qui passent par les pensées se trouvant derrière les mêmes symptômes. » ( 4)

               Suit le petit schéma architextural  de Freud qui nous donnerait à lire la complexité et architectonique de la construction psychique, mémorielle et symptômale, entre scènes, profondeur du refoulement, symptôme et travail, celui-ci se composant de ces diverses parties s’enfonçant de plus en plus profondément. Schéma p. 312, edition «  Lettres à Fliess » , puf, 2006.

             De cet ensemble nommé «  architecture » Freud oublie de dire que c’est à partir de ce qui s’entend du symptôme, du corps parlé du symptôme, du «  reste oublié dans ce qui s’entend » que s’est construite et se déconstruit cette architecture qui - comme les

mots, architecture,  architexture, désigne la matière métaphorique et métonymique du sujet du symptôme et de l’inconscient, de l’ha- bité et de l’inhabité, de la présence et de l’absence, de l’effacement et du refoulement,  du sujet du symptôme et de l’histoire - se difra- cte en plusieurs morceaux, cristaux de sens, profils, et tout d’abord, en lutte, mise à jour, venue ainsi à la surface, entre architecture et architexture, monuments et écritures, paroles collées au corps, incorporées ou venues à écritures sur la peau ou imposées, cruellement absent et agissant, le grand Autre, permettant l’usurpation, les constructions délirantes au point que ce qui pouvait être tenu comme invention et réinvention de la civilisation qui construisit l’espace commun de vie, devint, après avoir été dans le mouvement des transformations civiles et étatiques des marques de différenciations et de relégations, marques précises de la mise à mort, de  l’écart,  de la mise au ban, hors-humain, mar-ques qui feront traces de la ségrégation, de l’exploitation, du meur- tre et de la décivilisation.

               En une anticipation, non démentie par le devenir historique, Freud avait bien écrit dans ces conférences non prononcées, en finale de  la trente et unième, ces phrases qui peuvent être tenues pour un principe, une architexture de méthode, à condition de traduire autrement le «  wo es war, soll ich werden », sans oublier la virgule intermédiaire, qui marque, précisément, le travail de constructions, déconstructions-reconstructions dans la cure,  «  Là où s’était, le Je doit advenir. » (5)

Ce à quoi il ajoute, comme vous le savez:« Il s’agit d’un travail de civilisation, un peu comme l’assèchement du Zuiderzee. »

                    Autrement dit un endiguement, une limite, qui ne serait pas celle d’un enfermement ou celle d’une répétition, une limite qui indiquerait, métaphore oblige, un commencement qui,

pour un patient au bord du terrassement, envahi par la mort de son propre père, qui lui avait peu parlé, et dont manifestement il souffrait, l’endiguement commença, offrit la possibilité d’accepter,

de quitter, de mettre en mots et en travail la construction enfantine, silencieuse qui jusqu’à présent l’avait protégé d’une détresse sans recours – la mère ayant été dite, diagnostiquée comme «  maniaco-dépressive » et, souvent internée – par cette ré-inscription, pour lui dans la cure, pour moi, lorsqu’entrant et non partant, ayant vu dans l’escalier et pas très éloigné du palier et du lieu où je travaille, au- jourd’hui, il dit  en s’allongeant, cette fois, « c’est un échaudage »,saisissant ce qui se passait au-dehors et au-dedans, creusant et acquiéscant ainsi  au travail de la cure, de la perte d’un lieu fami- lial, redécouvrant une maison où se trouvait cachée, enfouie une histoire prise dans l’histoire commune contemporaine dont il avait, certes, entendu parlée et, en ce qui le concernait aujourd’hui, pas tout à fait comprise, inscrite, à accepter.

                  Un jour il partit à vélo dans les vieux quartiers de son enfance, à Paris, enfance passée avec des enfants juifs, dit-il, et se retrouva, sans y avoir pensé intentionnellement, devant le Mémo-rial, au 17 rue Geoffroy Lasnier, dans le 4° arrondissement, et, pour la première fois il se dirigea vers le mur des inscriptions, des noms,  où se trouvaient écrits plusieurs des noms de la famille de la grand-mère paternelle.

                  Je me suis reporté, dans les lettres à Fliess, au Manuscrit M, à ce paragraphe intitulé «  Architecture de l’hystérie » et poursuivant ma lecture, j’ai relu : «  Les fantaisies sont en même temps au service de la tendance à épurer, sublimer les souvenirs. Elles sont produites au moyen de choses qui sont entendues et utilisées après coup et elles combinent ainsi ce qui a été vécu et ce qui a été entendu, ce qui est passé » et, Freud écrit alors, ici, entre parenthèses «  ( tiré de l’histoire des parents et des grands parents) avec ce qui a été vu par la personne même. » 2.

On pourrait ajouter alors à cette architecture construite par « ce qui a été entendu, vu, », ce qui a été touché, et, aussi, d’une façon proche ou lointaine, après-coup, non-dit, pris dans une architecture du silence, tu.

                  Ce que nous dit Freud dans l’un de ses derniers textes de 1938, «  Constructions dans l’analyse », avec une assurance dont on n’aimerait poursuivre l’engagement :  « Nous savons tous que l’analysé doit être amené à se remémorer quelque chose qu’il a vécu et refoulé, et les conditions dynamiques de ce processus sont si intéressantes qu’en revanche l’autre partie du travail, l’action de l’analyste, est reléguée à l’arrière plan. De tout ce qu’il s’agit l’analyste n’a rien vécu ni refoulé ; sa tâche ne peut pas être de se remémorer quelque chose. Quelle est donc sa tâche ? Il faut que d’après les indices échappés à l’oubli, il devine, ou, plus exactement, il construise ce qui a été oublié. La façon et le moment de communiquer ces constructions à l’analysé, les explications dont l’analyste les accompagne, c’est là ce qui constitue la liaison entre les deux parties du travail analytique, celle de l’analyste et celle de l’analysé. Son travail de construction, ou, si l’on préfère, de reconstruction… »

                    Je m’arrêterais sur ce mot, pour dire qu’à travers le dire de l’analysant et ce qui est en jeu pour lui – de même que pour l’analyste d’une façon dissymétrique mais proche, à chaque fois - usant ici de la métaphore dans son sens le plus vif, invisible à la fois, il s’agit de re-construire du sujet à partir de ce qui a été intitulé si poétiquement à un ensemble de textes de Jacobson : «  la charpente phonique du langage. » (6)

 

Nabile Farès

Ecrivain et Psychanalyste

 

1. Lettres à Fliess, Puf, ed. 2006., p 305, Lettre 126, 2 Mai 1897.

2. Psychose, névrose et perversion, ed puf, 1973

3. Lettres à Fliess, 126, p.305

4.  Lettres à Fliess, 128, p.312

5. Neue folge, fischer, ed poche, p. 81.

6. «  La charpente phonique du langage ». ed Minuit, Paris