Attentats-suicides, suspens de la pensée et du politique : (Quelles conséquences en France ?)

Par Jean-Jacques Moscovitz

Les attentats-suicides de par leur horreur néantisante ont un effet destructeur sur la possibilité même d’en parler au point qu’au sein du couple politique/média s’en atténue la perception en exacerbant nos enjeux déjà si passionnels. De telles violences provoquent un suspens de la pensée, un abandon de tout esprit critique, toute pudeur.

Surviennent alors, selon le camp où l’on se retrouve, des anathèmes, des louanges, des arguments d’autorité, signes d’une revendication hypersubjective qui sauverait la pensée face au désastre politique, discursif, éthique que ce terrorisme-là produit. Ces violences des tueurs kamikazes ne sont-elles pas des conséquences du mutisme sur des violences passées au sein des générations arabes antérieures ?

Utiliser une lecture psychanalytique de tels faits fondée sur la notion de refoulement est-il possible, sans tomber dans une psychanalyse du géopolitique ? La critique méthodologique veut qu’une telle approche de faits soit énoncée dans la parole singulière d’un sujet à un praticien choisi pour cela…et ici ce n’est pas le cas…malgré cela le lecteur, devant l’attentat-suicide, percevra-t-il cette dimension néantisante de la pensée, pour nous qui ne sommes pas sur le terrain, dimension qui mérite cet abord inhabituel, pour moi en tous cas.

Situons en effet notre temps actuel depuis les Procès de Nuremberg (1945/47) dont les attendus sont maintenant au fondement du droit des Etats démocratiques. Cela situe juridiquement le Droit en place de témoin de la Rupture de l’Histoire, celle de l’histoire des gens, de leur vie, de leur mort aussi : juifs, tziganes, malades mentaux, homosexuels. Le tribunal de Nuremberg inscrit une telle rupture comme symptôme de notre 20ème siècle qui se ramifie dans les discours propres à l’intime de chacun et dans ceux inhérents au collectif. C’est en quoi notre actuel lui est relié : les Procès de Nuremberg ont été suivis directement par la création de l’ONU, et, presque à l’unanimité, s’ensuivit la création de l’Etat d’Israël, déjà fondé en fait dés les années trente.

A Vienne en 1969, la Conférence itinérante créée par l’ONU sur les Crimes contre l’humanité définit ce crime comme atteinte à l’ensemble des générations et de la culture. Car si la transgression de la loi dans le crime individuel est une transgression localisable et transmissible, la transgression dans les crimes contre l’humanité est destruction de la loi. De la Loi dans les lois. D’où ici l’intérêt psychanalytique pour de tels Procès qui sont nécessaires pour dire cette atteinte de la parole. Qu’il se produit un attentat contre elle. Et un tel attentat n’est pas un martyre, mais bel et bien un meurtre de la parole.

Le procès de Marwan Barghouti, chef de l’OLP, inculpé d’attentats suicides contre des israéliens, se tient à Tel-Aviv depuis septembre 2002. L’Autorité palestinienne pour être respectée dans l’Histoire a à dire les raisons de tels assassinats. Car dans ses liens au monde occidental, le monde arabe et la cause palestinienne ne se réduisent pas aux attentats, preuve en est les tentatives de négociations Israël-OLP soutenues au plan international. Et ce procès donne espoir à la parole qui, brisée aujourd’hui, manque pour le moins cruellement.

Tout comme avec la destruction du World Trade Center par les kamikazes d’Al’Qaïda, il est nécessaire, pour la parole comme telle, d’en juger les criminels, pour qu’ils disent -qu’ils parlent- comment leur est arrivé cette fusion entre mort et vie. D’adorer la mort à ce point.

Notons ici que  « kamikaze » est le terme qui convient, il suffit de visionner l’émission d’Arte du 6 février 2002, « Japon, les années rouges » de Michael Prazan . Là il est montré combien cette tradition ancestrale a été quelque peu  « adaptée » au soutien de causes anti-occidentales, via les aviateurs se jetant sur la flotte U.S en 1944/45. L’acte kamikaze est venu de L’Armée rouge japonaise surgie en 1968, dont les membres se retrouvent dans la Plaine de la Bekka, au Liban pour « former » aux attentats suicides le FPLP de G.Habache, et d’autres groupes palestiniens et à travers le monde. Ceci nous montre combien, comme analystes, nous sommes le plus souvent très mal informés, sans oublier que de telles questions nous éjecte très facilement du discours analytique. Raison de plus pour en découdre, car lorsque l’analyste se réinsère dans son discours, son rapport actuel à son désir de praticien s’en retrouve d’autant plus…

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La Rupture de l’Histoire de 1939/45 n’est pas la cause unique bien sûr des violences actuelles dans le monde. Mais du fait de son impact sur la pensée, on percevrait celles d’aujourd’hui à travers le prisme déformant et inévitable de la rupture de l’Histoire (la Shoah), et cela se difracte dans les liens sociaux et les discours de façon planétaire. Les réseaux kamikazes, dormants ou éveillés, y sont soumis aussi.

 

Bande à Bader en Allemagne, Brigades rouges en Italie, Armée rouge japonaise, Action directe en France, sont tous des groupes terroristes des années 60/70 nés dans les pays ayant participé activement ou comme complice (la France) à l’attaque destructrice du genre humain par le nazisme. Ils en ont été les symptômes longtemps ignorés.

De telles violences collectives sont en rapport avec des filiations individuelles rendues sourdes, aveugles, muettes. Qui surgissent dés lors que les générations qui les précédent n’ont pas, à temps, rendu compte de l’attaque produite. Oui, cela reste toujours à dire dans des lois et des procès, et dans des œuvres d’art. Car l’œuvre et notamment le cinéma interprète la destruction de l’écart entre le singulier et le collectif inhérent à la parole

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Un même processus de silenciation dans leurs filiations produit-il aujourd’hui des violences/meurtres dans les attentats-suicides palestiniens commis par les branches armées laïques et religieuses, comme ceux commis par Al’Qaïda et Ben Laden. Suicide/homicides collectifs. Leur action de tuerie est de se tuer « parmi les juifs »/les occidentaux « en tuant le plus de juifs »/d’occidentaux. Pourquoi dés lors dans le décompte minutieux des tués de la guerre entre Israël et les Palestiniens sont inclus les kamikazes. Non pas que leur mort ne soit pas à respecter mais ils ne sont pas abattus par Tsahal.

Leur mort est liée au fait d’avoir obéi à leurs chefs, et à des imams fous de l’existence de l’Etat d’Israël, et de l’Occident. Leur choix est de préférer mourir en tuant.

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Le peuple palestinien souffre et énormément aujourd’hui du fait de la guerre et de ses exactions de par et d’autre. Mais le peuple palestinien souffre aussi du fait de ses chefs corrompus, pousse-au crime dans ces suicide/homicides. Chefs incapables de construire le passage de leur peuple à la modernité actuelle qui, acceptée ou pas, est celle de l’Occident, défauts inclus si graves soient-ils. [La guerre d’Irak contre Sadam Hussein menée par les anglo-américains le montre aujourd’hui].

Ce passage, me semble-t-il, est nécessaire pour bon nombre de pays du Moyen-Orient pour être enfin partenaires sur notre chère petite planète de façon équitable et indépendante.

Oui, que se passe-t-il côté générations des familles arabes contemporaines de la 2ème guerre mondiale pour que leurs filiations aboutissent à de telles violences kamikazes au point qu’ils poussent leurs enfants en âge d’être soldats à s’emboutir dans les Twin Towers en guise d’entrée dans le monde occidental, ou de se faire éclater le corps au milieu de civils à tuer au maximum à Tel-Aviv, Jérusalem, Netanya.

Leur corps en morceaux font-il alors corps à ce point avec leur(s) peuple(s) au cœur de l’ennemi en exerçant envers lui une haine aussi totale?

Quels mots non encore dits par leurs familles sont-ils si cachés pour qu’une telle nécessité soit à l’œuvre? Au point que seul l’israélien ou l’américain soient la cause d’une si grande intensité de haine? Alors qu’il s’agit pour eux de trouver les mots leur montrant le rapport entre leurs violences et des filiations brisées par le mutisme des générations antérieures. Générations toutes confondues dés lors dans la spirale des tueries « martyres » accusant uniquement l’ennemi de leurs propres maux.

Que cela soit lié à leur retard dans un partenariat avec l’Occident est évident au niveau politique. Et aussi symbolique : par exemple de prendre à témoin les textes biblique et coranique pour faire valoir la rivalité entre Ismaël et Israël, imposture destructrice à récuser en urgence. Et aussi auprès d’intellectuels occidentaux qui trouveraient là le nec plus ultra de la haine meurtrière entre chrétiens, juifs, musulmans. Ce qui est une incitation à la haine raciale et religieuse. Car face à un texte si religieux soit-il, je suis identifié à chacun des personnages nommés, car le livre est livre et non un guide de haine de l’autre.

Le non-dit/non dicible, source de rupture de filiations, est à l’évidence de ne pas voir qu’entrer en partenariat avec l’Occident est voulu par eux-mêmes, au point d’y entrer de la plus mauvaise manière.

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Dans les violences arabes contre Israël et les USA, la cause martyre arabe prend le modèle de victimisation le plus occidental qui soit : celle commise par les nazis sur les juifs d’Europe. Au point de faire la comparaison de la Nekbah, catastrophe selon eux liée à la naissance d’Israël en 1948, avec la Shoah. J’ai entendu cela en juillet 2001dans une rencontre avec des arabes israéliens. Alors qu’était évoquée la douleur des juifs d’Europe pendant la guerre, ils tinrent à juste titre à évoquer la leur, et la comparaison prit la tournure suivante : « la Nekbah est une Shoah sans solution finale, sans (tueurs nazis de juifs lors des avancées de la Wermacht ) ni Sonderkommandos ( juifs assignés de force aux chambres à gaz et aux fours crématoires avant et après les gazages, régulièrement liquidés et remplacés).

Que la douleur identitaire de ces jeunes adultes de Galilée les conduise à de tels propos est à respecter, quel que soit l’effarement ressenti parmi les présents ce jour-là. Tout comme le fait avancé par des hauts responsables palestiniens lors d’un colloque à Nice en novembre 2001sur la désinformation médiatique, qu’ils seraient « les juifs des juifs », voulant faire entendre par là leur statut de parias et de victimes à l’instar de ce qui est arrivé en Occident. Identification en miroir des palestiniens au juif au-dehors et au-dedans d’Israël. Miroir certes, mais surtout cela fait montre au juif de son image, de ce qu’il est aux yeux des palestiniens : une victime en survie, et eux les palestiniens le sont encore plus par cette contiguïté conflictuelle avec les juifs eux-mêmes. Qui s’intéresse, en effet, aux presque deux millions de palestiniens de Jordanie, eux sans cette contiguïté-là, où une telle « occidentité » n’est pas autant à craindre?

Et dans cette dialectique victimes/bourreaux, les bourreaux sont ceux qui sont les plus forts : les israéliens, quasiment donc des nazis.

Poursuivons cette logique, résultat d’une filiation de paroles fortement tues : si elles se faisaient entendre, diraient oui à l’Occident, non aux lois de la Charia, sans pour autant quitter leur culture arabe.

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Tueurs nazis abattant des juifs d’Ukraine et de Russie, leur faisant creuser leur propre fosse, les Einsatzgruppen, terme donc associé à celui de Sonderkommandos, esclaves des SS des camps de mise à mort, va jusqu’à faire penser que l’action kamikaze dont nous parlons ici serait une solution finale en miniature, de poche, de ceinture bourrée d’explosifs pour être tueur/se tuant/tué. Einsatzgruppen et Sonderkommando tout à la fois, SS et juif, tout comme, on l’entend parfois, le juif sioniste identifié à son bourreau!

« Vous les juifs qui avaient subi la Shoah, diraient-ils, vous ne nous tuez pas autant, aussi loin que vous l’avez été, alors on le fait à votre place». En quelle place ? Voilà l’atroce absurdité du temps où nous sommes. Là où la mort devenue un objet consommable, distribuable, change de statut : comme avec le nazisme. Le kamikaze, emmêlé entre la naissance et le refus d’un peuple palestinien nouveau au sein d’une nation arabe en arrêt, met ce peuple dans une terrible impasse par des processus complexes et méconnus d’identification à l’histoire des juifs.

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Dire cela en France, qui reconnaît sa culpabilité de crimes contre l’humanité dans des procès, qui voit son épiscopat faire repentance, qui commémore la rafle du Vel’-d’Hiv, autant de signes de la mise en liaison structurante des violences historiques et des brisures de filiations accomplies en France, dire cela ici oblige la question : sommes-nous en droit d’attendre des palestiniens et des pays arabes qu’ils soient prêts à élaborer le même genre de liaisons structurantes? Pas encore semble-t-il. Comment le leur dire ? Car parias, ils le sont de l’Occident dans lequel à l’évidence y entrer est désiré et refusé aussi fortement. Le résultat en est le martyr à l’infini prôné par Arafat lui-même lors de l’occupation de son QG de Ramallah. Le mot martyr négationne les assassinats commis.

Pourtant coté France, si repentante soit-elle, face à de telles violences nues, des dérives dans leurs représentations au sein du couple politique/médias ont surgi. Elles sont inhérentes à ce prisme déformant qui rend si difficile de figurer la rupture de filiations entre les violences d’aujourd’hui et celles commises par les générations encore silencieuses de la guerre 39/45.

Les kamikazes souriant aux anges au moment de leur geste, destructeurs de la parole, néantisant l’écart entre sujet et collectif, brouillent à nouveau la perception de l’impact de la mort/meurtre devenue objet distribuable à ce point du fait de la solution finale. Et cela aboutit dans le discours courant à des dérives dans la représentation des choses qui vont jusqu’à retrancher de toute prise de conscience l’idée même d’une rupture de la transmission historique collective au sein de familles arabes « fabricant » des kamikazes.

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Le commentaire des attentats participe parfois d’une ignorance construite grave –inconsciente ? – mais non pour autant irresponsable, de la part de participants non juifs ou juifs du pouvoir politique/médias. Ces violences du représentable ne concernent pas seulement le silence sur les attentats contre les synagogues, ni un retour de mémoire des exactions de la guerre d’Algérie, ni même les implantations juives, si injustes soient-elles. Tout cela est repérable. Non, de telles violences du figurable sont le signe d’un propalestinisme en France qui rend secondaire l’importance des attentats suicides en les nommant « actes de résistance », et en mettant en miroir le petit Mahamed (tué par balle à Gaza) avec l’enfant du Ghetto de Varsovie, en miroir aussi Auschwitz et les soi-disant carnages de Jénine ou Ramallah commis par Tsahal, en une sorte de match nul macabre.

Alors qu’il y a exigence de donner cadre à de telles impudeurs qui frôlent l’horreur et l’indicible, car existe là le risque de rupture éthique si fréquente avec le petit écran. D’où une désinformation mise en avant depuis septembre 2000 sur le Moyen-Orient.

Oui, les médias visuels participent de cette annulation de l’écart entre singulier et collectif, en en produisant l’amalgame, et ainsi font-ils caisse de résonance à ce prisme déformant/obligé sur les camps nazis et ses effets destructeurs de la parole. Et du coup les médias –à quel niveau de leur hiérarchie?- ouvrent parfois à la suspicion sur les intentions de témoigner. C’est pourquoi le procès de M.Barghouti, en deçà de sa place au Moyen-Orient dans le conflit israélo-palestinien aura aussi son impact sur la place de ce conflit en France, d’autant que ses défenseurs sont français.

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Ce propalestinisme cacherait-il un changement de la place de l’exclu nécessaire à structurer le social ? Savoir que le juif éternel, Shylock le héros de Shakespeare, alors que de ce statut enfin reconnu il allait en sortir, voilà que, même après sa Destruction en Europe, il y est re-placé violemment et en miroir du palestinien qui lui, par son image en France, vient en place sacralisée de victime du bouc émissaire d’hier. Ainsi apparaît-il en France, de façon nouvelle une double émissarité, se renvoyant l’une l’autre : la juive à rejeter désormais, et la palestinienne, à protéger en une place quasi sacrée.

Le danger d’une telle mise en tension consiste dans l’ignorance qu’il s’agit de transmission entre générations, y compris françaises. Le culturel en Occident chrétien mettait le juif en place à inclure/exclure sans cesse. Aujourd’hui, ce clivage propre à la contiguïté entre mauvais juif-israélien et bon arabe-palestinien serait devenu nécessaire après 1945 et depuis que l’Etat d’Israël permet au juif de l’être au grand jour, et non plus en place d’exclusion/inclusion si utile à la consistance du monde chrétien jusqu’au Concile Vatican II. N’est ce pas le signe d’une chute de la laïcité dans une démocratie post-chrétienne, comme le montrent ces manif’ d’avril 2002–l’une pour Arafat; l’autre pour Israël- face auxquelles la République, restée muette, laisse le communautarisme triompher.

Pathologie du politique dans notre modernité, qui n’a rien d’idéal pour de jeunes nations comme Israël ou la future Palestine, le procès de M.Barghouti nous en donnera un aperçu prochain.

Jean-Jacques Moscovitz

30 /08 /02

Résumé:

Entre presse et sciences humaines, la terreur face aux attentats/suicides, meurtres/kamikazes commis de par le monde depuis 1994 pourrait-elle faire discours, pour nous faire sortir d’un autisme de la pensée sans tomber dans le piège d’une psycho-histoire. Pourrait-elle être reportée au sein de nos enjeux psychanalytiques de parole et de silence/silenciation afin d’y mettre en tension de telles violences et des filiations brisées dans des générations antérieures qui y seraient souterrainement liées, au point de « faire retour» dans les actes kamikazes. Avec l’historique depuis Nuremberg (la rupture de l’Histoire et ses violences nues), si opaque encore et malgré ce, peut-être percevrons-nous sa reprise au niveau des discours aujourd’hui en France et au sein du couple politique/médias qui se veut témoin, voire trouver quelque issue aux violences terrifiantes. Dés lors les mots  des-information et autisme de la pansée pourraient, par cette rencontre, prendre place de symptômes et non plus d’anathèmes, ni de louanges, ni d’argument d’autorité si fréquemment utilisés dans nos échanges privés ou publics sur des problématiques si difficiles et qui nous tiennent pourtant les uns avec les autres.

 

TEXTE PUBLIE DANS TOPIQUE N°83, septembre 03 (revue de psychanalyse)