LE FIL ROUGE DE TUCUMAN



Il devient de plus en plus difficile à la psychanalyse de soutenir son inscription dans le champ social.

En France, depuis la loi de 2004 sur le titre de psychothérapeute, voilà la psychanalyse nommée dans une loi de santé publique pour la première fois en France.

« Du droit à la psychanalyse[1] », il sera question. Il arrive parfois qu'un mot désigne à la fois une chose et son contraire. D’être permise, la psychanalyse peut en rester interdite.

L’orientation prophylactique des soins et des pratiques thérapeutiques qui se dégage des nombreux rapports sur la santé mentale qui ont jalonné cette période législative va servir de fil conducteur à une réflexion sur le devenir de la laïen analyse au cœur d’un questionnement suscité par un État dont la gestion des citoyens s’étend à l’intime.

Tous ces rapports consacrent le glissement sémantique de la psychiatrie vers la santé mentale. « La psychothérapie n’est pas un acte relationnel ». Les psychothérapies y sont définies comme « des actes de soins qui utilisent des mécanismes psychologiques suivant des techniques standardisées, appuyées sur des bases scientifiques structurées dans le temps et permettant d'obtenir des résultats » « Les maladies psychiques doivent être traitées comme les autres maladies ». On exclut du champ clinique le soin d’un mal non chiffrable.

Elle présente le danger de rapatrier la psychanalyse dans le champ du médical ou de la psychothérapie.

En institution, toute pratique orientée par la psychanalyse a de plus en plus de mal à se frayer un chemin en dehors des protocoles liés à la mise en place des recommandations de bonne pratique et de l’EBM.

En libéral, il est invraisemblable de penser que le législateur en vienne un jour à interdire la psychanalyse d’exercice libéral. Eu égard à sa nature de « cure par la parole », cela serait complexe à mettre en œuvre : comment interdire aux individus de parler entre eux ? Et cela serait de toute façon sans doute inconstitutionnel ; en France cela va de soi, mais en Italie il semble que ce soit déjà le cas ?

En Italie, Le 2 février 1989 le Parlement a approuvé la loi 56/89 qui réglemente les professions de psychologue et de psychothérapeute, professions qui n’étaient pas réglementées auparavant.

En Italie, réglementer une profession signifie instituer un ordre professionnel et cette loi a institué l’ordre professionnel des psychologues

L’article 3 de cette même loi réglemente la profession de psychothérapeute. Pour pratiquer la profession de psychothérapeute il faut avoir un diplôme en médecine ou en psychologie, être inscrit à l’ordre professionnel correspondant, obtenir le diplôme de psychothérapeute et l’inscription dans l’annuaire des psychothérapeutes, annuaire qui existe seulement au sein de l’ordre des médecins ou de l’ordre des psychologues.

Cette forte réglementation dérive d’une organisation sanitaire ; la cure à travers la parole est un acte équivalent à celui du médecin, soit l’adhésion des «psy» au code déontologique, une adhésion rendue obligatoire par l’ordre professionnel.

Quand on institue un ordre professionnel on introduit le concept d’exercice illégal d’une profession ; un immense instrument de pouvoir qui pouvait accuser d’exercice illégal les professionnels non-inscrits.

En 1998, le code déontologique des psychologues a été approuvé, il contient en outre pour les membres inscrits l’obligation de dénoncer des collègues qui exercent de façon “limitrophe, aux limites” de la psychologie et qui ne sont pas inscrits à l’ordre des psychologues. Ainsi ont commencé les dénonciations de psychanalystes non-inscrits sur l’annuaire des psychothérapeutes, assorties de mesures telles que la perquisition du cabinet professionnel et du domicile par les forces de l’ordre et suivies de procès pouvant entraîner de fortes pénalités financières dont les sommes étaient reversées à l’ordre dénonciateur… !

Ceux qui ont dénoncé espéraient en arriver à certaines sentences pouvant amalgamer, par l’intermédiaire de la sentence, psychanalyse et psychothérapie, afin que rien du monde « psy » n’échappe au contrôle sanitaire.

La conséquence de tout cela étant que les psychanalystes non-inscrits à un ordre, nonobstant la loi 56/89 qui ne réglemente pas la psychanalyse, vivent et travaillent avec difficulté, plus ou moins « clandestinement » et fatalement dans une certaine duplicité et connivence de clandestinité entre analyste et analysant.

En Italie, le problème est que si on veut pratiquer dans son coin, on se retrouve - ironie du sort - dans l’exercice illégal… de la psychothérapie !

C’est la jurisprudence qui en Italie a contribué à rapatrier la psychanalyse dans le registre des psychothérapies. Et cette idée d’une psychanalyse médicalisée s’est frayée un chemin grâce à ceux qui l’ont transportée dans des écoles de formation pour psychothérapeutes.

Les réactions des associations psychanalytiques à la loi 56/89 quant à son approbation ont été de différentes natures.

Certaines d’entre elles se sont tout de suite transformées en école de psychothérapie et elles ont choisi de former seulement des psychanalystes d’abord inscrits en tant que psychologues ou médecins dans les ordres respectifs. Il va de soi que ce choix a lourdement conditionné la psychanalyse elle-même parce qu’en substance elle a été transformée comme une branche de la psychologie (ou de la médecine) dans le cursus de la formation concrète. Certaines associations ont choisi de devenir des écoles de psychothérapie quelques années après, c’est le cas de L’IPA italienne qui est devenue école de psychothérapie en 2003, 14 ans après l’approbation de la loi.

D'autres associations ont légitimement pensé : “cette loi ne nous concerne pas” et elles ont continué à former des psychanalystes selon le modèle traditionnel.

En 1995 un mouvement a réuni 200 psychanalystes et de nombreuses revues ; ce mouvement a été une façon d’organiser la psychanalyse autour des psychanalystes et peut-être d’autres associations, cela a donné lieu à la consultation technique d’un avocat très connu mais après 5 ans ce mouvement s’est dissous.

Ainsi, la voix laïque « forte » qui était en opposition à la médicalisation totale de la parole et de la vie a disparu du panorama culturel italien.

En raison de ce manque d’absence d’organisation politique, les psychanalystes qui étaient objet d’enquêtes judiciaires, alors même qu’ils faisaient partie d’associations, ont été totalement abandonnés face à la question et ils sont restés seuls face à leur procès. La grande majorité des avocats partage cette mentalité italienne qui déconsidère toute personne travaillant en dehors de la réglementation mise en place par un ordre professionnel.

Il y a donc d’une part la puissance organisatrice d’un ordre professionnel qui tente d’imposer son idéologie sanitaire et totalitaire sur la vie psychique, de l’autre il y a une absence d’organisation et de réponse venant de la part des principales associations psychanalytiques intéressées.

« La psychanalyse s’est faite au milieu de guerres, les psychanalystes se disputent avec des mots de guerre[2] ».

Si à l’avenir la psychanalyse devait rencontrer d’autres prises à partie avec les pouvoirs publics dans un contexte où la santé mentale est devenue une véritable culture d’État, ce paratonnerre, ce fil rouge, traversant les associations de psychanalyse pourrait constituer un rempart vis-à-vis de ceux qui rêvent de décliner la souffrance psychique dans des échelles métriques et un moyen de restaurer la souveraineté du sujet. Programme qui concerne tous les citoyens au travers d’un choix de société qui entend tirer un trait sur toute forme de subjectivité.

Un fil rouge pour redonner à la folie et à la parole un statut qu’elles n’ont plus dans la culture.

« Ce qui compte ce sont les possibilités de développement inhérentes à la psychanalyse, et, elles, elles ne tombent pas sous le coup des édits et des interdits[3] ». Cette conclusion de Freud à La question de l’analyse profane, bien des pays aux prises avec les réglementations ont déjà eu le loisir de s’y confronter pour la méditer.

[1]Titre d’un article de R. Major dans Libération, 25 octobre 2010.

[2]P. de Oliveira, Les meilleurs amis de la psychanalyse. Ce que l'on en fait, L’Harmattan, Psychanalyse et civilisations, juin 2010.

[3]S. Freud, La question de l’analyse profane, Gallimard, 1985, p.140.