ACTUEL DE L’IMPENSABLE DE LA SHOAH (Essai sur la forclusion construite)

Extraits

Par Jean-Jacques Moscovitz

A nos collègues de la « Fédépsy », j’adresse mes remerciements renouvelés, pour leur invitation  ici à Strasbourg au Palais des Congrès, et qui plus est, en salle Tivoli, celle-là même où, en 1975, avec une émotion très vive, lors du Congrès de l’Ecole Freudienne de Paris, depuis lors dissoute, j’ai pris pour la première fois la parole face à un public aussi nombreux qu’aujourd’hui. Le thème du Congrès  portait sur « L’acting out »,  et Jacques Lacan  ne cessait de m’encourager pour que je fasse mon exposé sur le texte de Freud « L’homme Moïse et la religion monothéiste »[1].  

Que s’est-il passé depuis trente ans, que se passe-t-il, pour que désormais des psychanalystes fassent tant de rencontres sur des thèmes de politique, de civilisation en crise, comme le votre intitulé « Essai d’une clinique de la des-humanisation , le trauma, l’horreur, le réel » ?  Où le collectif prendrait le pas sur l’individuel, sur le  sujet de l’inconscient.

Voilà une entrée en matière que je voulais dire tout de suite.

***

LA SHOAH  n’aurait pas du avoir lieu.  Oui, la Shoah n’aurait pas du avoir lieu, or elle a eu lieu. Cela introduit  mon propos sur l’impensable et  ses conséquences dans l’actuel. elles  sont immenses, chacun le sait. Il existe l’exigence de symboliser ce qui a eu lieu et d’en percevoir le lien à la psychanalyse en tant qu’expérience du sujet, mais aussi  en tant que discours se confrontant aux autres discours.

Partons de ceci :que faisaient les Alliés alors que se produisait la mise à mort du peuple juif en Europe, cela va situer les choses.

Exemple[2] :  en janvier 1942, deux événements se produisent au même moment,  et les crimes et la mise en place de la justice pour les punir :

-la  Conférence de Wansee le 20 janvier 1942

-et début  janvier 1942- la conférence de  Washington : 1er départ de la Déclaration des Nations Unies et de la décision de punir les crimes.

C’est notre monde actuel  depuis 1945  avec la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, et la mise en place de l’ONU issus à partir des crimes et des Procès des criminels à Nuremberg.

Mais entre crimes et Procès il y a un hiatus infranchissable. Voilà où existe l’enjeu pour un  psychanalyste, hiatus que l’on peut nommer : impensable  de la Rupture de l’Histoire dans la  Shoah, Je  vais tenter d’en dire l’actuel, comment ça dure encore.

La rupture de l’Histoire fait  en effet souvent l’objet d’une suppléance à la pensée puisque si y penser est possible, la penser  est à mon sens impossible. Il n’y a pas de continuité entre l’avant et l’après. Avec  les crimes contre l’humanité, quand un tel crime a eu lieu quelque chose après ne peut plus se raccorder à l’avant du fait même des meurtres de masses qui s’y sont commis.

Rupture de  transmission donc.

L’enjeu  freudien de toute transmission entre les générations c‘est la reconnaissance de l’inceste et de son interdit, ce par quoi  le sujet se fonde au point de ne se situer que par son symptôme.

La transmission dés lors  se définit  au registre de la psychanalyse en un « ou jouir  ou transmettre », pas l’un sans l’autre, un  poinçon, un vel, un   « et/ou » logique les tient ensemble. Et  dans la Rupture de l’Histoire, ce poinçon a sauté, a été effacé,   tout est jouissance  du meurtre où la mort est objet, qui n’a plus alors sa valeur de faire limite à la vie …  C’est là que s’engloutit le sujet, voilà le mot de des-humanisation qui prend  ici son sens.

L’usage[3], en effet, pour un évènement collectif, historique du poinçon logique, que l’enseignement de Lacan promeut au registre subjectif, individuel, fait écho à  ma question de savoir ce qu’il s’est passé depuis trente ans et plus dans notre civilisation et son « Malaise », celui du sujet en danger de disparition dans le registre du collectif. Que les tenants d’une pensée psychanalytique qui vaille –c’est la mienne- puissent ne voir là que le moyen de réintégrer le sujet dans sa position qui  est la sienne, celle de l’inconscient. C’est bien là notre problème dans l’actuel de notre temps.

Jean-Jacques Moscovitz

[1] On en trouvera l’ambiance dans l’ouvrage  « Travailler avec Lacan » dans ma participation sous le titre «  Vous me l'avez dit aujourd'hui… »

(à propos de la pratique de Lacan),  ed. Flammarion, Paris  2008 sous le direction de Moustapha Safouan.

[2] Cf La rencontre au Mémorial de la Shoah à Paris ce 14 XII 08 « Et pendant ce temps là, les crimes... ou comment nous construisons la justice» avec C.Ambroselli, et des membres de ‘Psychanalyse Actuelle’ :  M.Landau, A-M.Houdebine,  F.Moscovitz, M.Aptekier, N.Farès, J-J..Moscovitz. 

Pour la citation de la Conférence de Wansee  du 20 janvier 1942 cf  « Présentation au monde du ‘Protocole de Wansee”’  par Robert Kempner, au Procès des Ministres, à Nuremberg » :   extrait de la préface du livre « Le dossier Eichmann et  la solution finale  de la question juive »,  Centre de documentation Juive contemporaine, 1960 (indication de C.Ambroselli).

[3] Précision rajoutée à la suite de la remarque de Robert Lévy à la pause, après la table ronde du 13 XII 08 à la fin de la matinée sur le danger de se retrouver trop facilement dans l’acceptation d’une telle disparition du sujet.