Acte de Silence de deux minutes en Europe, un acte de Mémoire

Par Jean-Jacques Moscovitz (1992)

Un jour par an la Destruction des juifs d’Europe (la Shoah, « anéantissement de toute vie où ne restent plus que des pierres ») est commémoré en Israël par deux minutes de silence et non par. une seule comme le veut l'usage pour le respect qui honore la mémoire des disparus.  Peut-être ce redoublement d'une minute a-t-il la vertu de faire mieux ressentir dans l'intimité de chacun, un effet collectif ?

L'Europe face aux Européens, ne pourra se constituer sans savoir « dire» où mettre les cadavres disparus en fumée, les absences irréparables. Pourquoi ne pas poursuivre cet exemple du redoublement d'une minute pour saluer la mémoire des victimes de la Shoah dans toute l’Europe? Un tel acte de mémoire pourrait s'effectuer ,en Allemagne, en Autriche. ,en Pologne, en France, en Grèce, en Italie, en Lituanie...

Tenant compte de la date du 27 janvier de la commémoration annuelle de la libération  d’Auschwitz, pourquoi ne pas  prolonger cela par deux minutes de silence dans toute l’Europe. Prendraient ainsi tous leur poids historique le geste de Willy Brandt devant le monument du ghetto de Varsovie pour honorer la lutte menée par les combattants juifs; ou encore le geste du Roi Juan Carlos ler d'Espagne s'agenouillant enfin devant la communauté juive en souvenir de son expulsion en 1492, le geste aussi de la commémoration de la rafle du Vel'd'hiv.- et d’autres encore…

 Une question est en effet ouverte : la génération contemporaine de la Shoah comme celles venant après, peuvent-elles accepter un savoir « responsabilisant » des meurtres commis par des Etats génocidaires ou complices actifs, et qui, non seulement n’ont pu protéger la vie de tous les citoyens ou résidents sur leur sol, mais aussi n'ont pas protégé la mort des gens? Une telle commémoration à un niveau européen serait nécessaire pour que les Juifs, victimes disparues., ne soient plus « marqués » d'être morts parce que Juifs, mais morts parce qu'ils ont été tués.

Ici l'enjeu est éthique et reste encore incommensurable semble-t-il, car il s'agit là - il faut le dire - d'un crime métaphysique de la mort.  La mort a été en quelque sorte dénaturée par ce non lieu produit par les machines de meurtre : les trains pleins de « marchandise humaine » allant vers la rampe d'extermination, des milliers de personnes exterminées en trois heures... « Quel homme, quel femme, quel enfant, il n'y a plus personne... » dit un membre des Sonder-Kommando à un autre, dans « Shoah » de Claude Lanzmann.

Effacer en même temps le meurtre et ses traces : assassinat de la parole, amputation de l'humanité qui ampute-la parole, de paroles à jamais disparues.

Alors aujourd’hui comment dire ? sinon par un tel acte qui rappellera pour nous, Français et Européens, nos moments si difficiles à accepter, comme celui de  la « parenthèse de la République, entre 1939 et 1945 » nous ayant mis face à un vertige juridique ? celui du fait que la rafle du Vel'd'Hiv a été proférée en langue française, les ordres ont été donnés dans la langue des Français, les victimes ont été comptées en français, par Vichy et ses représentants nationaux , comme ce moment aussi où René Cassin, un Français, a élaboré, à Londres, avant 1945, auprès du Général de Gaule, la notion de crime contre l'humanité ou encore ce moment du Procès de Nuremberg où le verdict de crime contre l’humanité a été rendu en français, et non en une autre langue des Alliés..

Un tel acte de mémoire à un niveau européen, obligerait qu’un rendez-vous éthique accompagne le politique, cela est incontournable.

Il est bien vrai que tout cela gronde... « CRS -SS ».... « Nous sommes tous des Juifs allemands » étaient des slogans de 1968, que beaucoup ont lancés alors, et qu'il y a lieu aujourd'hui de réécouter.  Car il n'est pas vrai que les CRS sont des SS, et il est probablement impossible que nous soyons tous « Juifs allemands », mais européens... Peut-être sommes-nous les témoins actuels de l'impossibilité de dire l'horreur, sinon par un silence qui ferait écho, malgré ceux qui ne voudraient rien entendre, à des douleurs à jamais inaudibles.

Jean-Jacques Moscovitz (1992)

*Texte publié en 1992-93 dans l’Arche , Passages , Le Monde juif (cdjc), remis à Mr l’Ambassadeur d’Israël Mr Lancry en décembre 1992, envoyé à la FMS auprès de MME Veil en 2005.