A propos des « Trois essais sur la théorie sexuelle »

Par Nabile Farès

Texte de Freud 1905 et  4 préfaces et éditions qui mentionnent les remaniements que comportent les trois essais de 1905 à 1920.

Les dates des remaniements sont importantes car elles scandent l’écriture des «  Trois essais … » dans l’élaboration par Freud de ce qui va être désigné, par la suite, «  la deuxième topique », celle qui va concerner, précisément, le rapport de jouissance, de plaisir, et de la pulsion de mort.

Les «  Essais … » s’écrivent entre « Le mot d’esprit. » «  Les deux principes.. » «  Totem et Tabou » « Pour introduire le narcis- sisme » «  Pulsions et destins des pulsions », «  Deuil et mélancolie » « L’inquiétante étrangeté » «  Deuil et mélancolie » « Au-delà du prin- cipe de plaisir » ; autrement dit pendant un long temps d’élaboration par Freud des liaisons entre possibilité de penser, constitution du  jugement, affects et identifications, pulsion sexuelle et corps, corps pulsionnel et langage, corps pulsionnel et développement, transformation du pulsion- nel et élaboration psychique.

Qu’en est-il de la pulsion sexuelle, de ses sources, de sa force, de ses représentations, de son autonomie, de ses fixations, rémi- niscences, traumas, impasses, transformations, inscriptions et réinscrip- tions ?

La pulsion sexuelle intéresse l’humanité d’une façon particulière pour autant que la sexualité humaine dans son inscription corporelle du chacune et chacun,  n’est pas une. Elle est duelle, divisée et sans but, à travers même ce que l’on a coutume d’appeler «  l’objet » «  le sujet »  de satisfaction, la satisfaction qui engage un processus de répétition, pas toujours possible, parfois impossible, de redécouverte et de satisfaction.

La sexualité humaine est traversée par cette temporalité très particulière du sans but et de la jouissance pure, à l’écart de la reproduction manifeste et de la répétition.

La pulsion inscrit sa nécessité, sa force, son destin, dans cet écart, et, peut-être est-ce par rapport à cet écart qu’existe pour Freud, dans les Trois essais - parce que c’est uniquement là qu’il en parle d’une façon explicite, du coté du corps pulsionnel et du corps psychique, de la constitution psychique - un primat du toucher.

Parler le toucher. Parler du toucher. Le toucher primordial dans le processus normal.

Qu’est-ce-que le processus normal et qu’est ce que la psychanalyse par rapport au processus normal ? C’est intéressant que ce mot figure dans son éclat, sa résonance différentielle et présidentielle d’aujourd’hui, du moins, en France. Un toucher normal serait un toucher qui ne serait pas exempt de pathologie, qui ne se démarquerait pas d’une pathologie, un toucher qui ne sortirait pas de la norme, qui se maintiendrait, s’intègre- rait à la norme, à une loi, une norme qui est une loi d’existence et de co-existence qui concerne l’attouchement «  une certaine quantité d’attou- chements est indispensable, tout au moins à l’être humain, nous dit Freud, pour atteindre le but sexuel normal. » On dira, la possibilité de l’attouchement, essentiel à l’intrigue, la parole, l’identification, l’attouchement comme côte à côte, corps à corps, manifestant la présence et l’absence, par rapport au man- que de satisfaction, par rapport au désir comme manque, et comme tel source d’un désir, de projection de soi, hors de soi et de soi, vers l’autre.

La normalité, ici, s’énonce, et définit une trame, c'est-à-dire un déploiement temporel inscrivant une recherche de satisfaction de soi et de l’autre, de l’autre de soi, l’attouchement fait lien trame, destin, réminiscence, et activité affectée que l’on peut dire passionnelle, réité-  rée, remémorée par le corps et le pulsionnel du corps, de l’inscription corporelle psychique : 1° lieu du refoulement originaire : l’attouche-  ment comme aliénation à son propre corps, indicible en corps et encore, touché, aliénation au corps de l’autre, double aliénation et ainsi double séparation du corps de soi, du corps de l’autre, à partir d’un lieu vide intermédiaire, terre natale du signifiant, de ce qui va faire terre natale, à naître du signifiant ; le refoulement originaire institue un déplacement que l’on peut dire structural – effet de la structure et de l’histoire ; naître c’est entré dans cette division et surrection du signifiant «  naître » du corps à la parole, de la parole au corps.

L’attouchement est pris, dans le 2° temps, dans le balbutiement des paroles, le jeu corporel de la langue et des lèvres, de la bouche et ailleurs où s’inscrit le regard, le deuxième temps pulsionnel, il s’agit de l’excitation et de l’érotisme buccal, oral, du » je » inconscient pris au corps pulsionnel de l’ouverture et inscription érotique, qui pousse à être dans le lieu de l’Autre, le lieu de l’autre, l’accueil, le shibboleth, la première passe à être, le passage, le 1° nœud qui peut, dans l’histoire du sujet, faire retour, faire impasse s’il n’y a pas eu transformation, élabo- ration parlée de ce retour sur soi érotique vers la présence, perlaboration par la parole  parlée de sa distance temporelle, la parole parlante, du qu’est-ce que c’est ? du  où c’était ? du que veux-tu ? du : quelle est la pulsion qui te parle ? Qu’est-ce que ce désir qui sous-tend la parole ?  Qu’est-ce que cet impossible à dire qui fait collusion, confusion, qui mêle le vel de la dérive et de l’aberration, le ce qui s’écarte comme l’écrit Freud de l’Eros du divin Platon, qui demeure dans l’errance de l’affect et du jugement ; en optique «  l’aberration, la déviation, désigne un défaut dans la netteté ou dans la forme des images données par les systèmes optiques. »  Au § «  Toucher et regarder » Freud écrit : « Tout le monde connaît la source de plaisir, d’une part, l’afflux d’excitations nouvelles, d’autre part, qu’engendrent les sensations produites par le contact de la peau de l’objet sexuel. Aussi, le fait de s’arrêter aux attouchements ne peut guère être compté au nombre des perversions, à condition toutefois que l’acte sexuel se poursuive. Il en va de même pour la vue dérivée en dernière ligne du toucher » ; ce qui place bien la pulsion du toucher et sa source-plaisir – lustquelle – dans une position primaire, chronologique, économique, dynamique, et, topique, anté- rieure à la  pulsion scopique, ce qui voudrait dire que, dans la cure, il s’agit bien de pousser l’analyse jusqu’aux traces incorporées sans paroles élaborées du sujet : « Rigoureusement parlant – et pourquoi ne parlerait-on pas aussi rigoureusement que possible ? – écrit Freud dans «Un enfant est battu » - ne mérite d’être reconnu psychanalyse correcte que l’effort analytique qui a réussi à lever l’amnésie qui dissimule à l’adulte la connaissance des débuts de sa vie infantile ( c'est-à-dire de la période qui va de la seconde à la sixième année). On ne le dira jamais assez fort et on ne le répètera jamais assez souvent parmi les psychana- lystes. Les motifs pour lesquels on ne tient pas compte de cet avertisse- ment sont certes compréhensibles. On aimerait bien obtenir des résultats pratiques en un temps plus court et avec moins de peine. Mais actuelle- ment la connaissance théorique est incomparablement plus important pour chacun de nous que le succès thérapeutique, et celui qui néglige l’analyse de l’enfance doit nécessairement succomber aux erreurs les plus lourdes de conséquences. En mettant l’accent sur l’importance des premières expériences vécues on ne sous estime pas pour autant l’influ- ence des expériences plus tardives ; mais les impressions de la vie qui viennent après parlent assez fort dans l’analyse par la bouche du mala- de, alors que c’est au médecin d’élever la voix en faveur du droit de l’enfance. » « … Si la dérivation à partir du complexe d’Œdipe peut être faite ultérieurement, alors notre appréciation de ce complexe connaît une nouvelle confirmation. Nous pensons en effet que le complexe d’Œdipe est le véritable noyau de la névrose, que la sexualité infantile, qui culmine en lui, est sa condition effective, et que ce qui subsiste de ce complexe dans l’inconscient représente la disposition de l’adulte à contracter ultérieurement une névrose. Le fantasme de fustigation et d’autres fixations perverses analogues ne seraient alors eux aussi que des sédiments laissés par le complexe d’Œdipe, pour ainsi dire des cicatrices, séquelles d’un processus révolu, tout comme la fameuse infériorité correspondant à une cicatrice narcissique analogue. Dans cette perspective j’approuve sans réserve Marcinovski qui a pris brièvement et avec bonheur sa  défense. ( « Les sources érotiques de sentiments d’infériorité » 1918). On sait que ce délire de petitesse n’est qu’un délire partiel, et parfaitement compatible avec l’existence d’une surestimation de soi provenant d’autres sources. Sur l’origine du complexe d’Œdipe lui-même, sur le destin vraisemblablement imparti à l’homme seul entre tous les animaux de devoir commencer deux fois sa vie sexuelle, d’abord comme toutes les autres créatures à partir de la prime enfance puis à nouveau à l’époque de la puberté après une longue interruption, sur tout ce qui est en connexion avec son «  héritage archaïque », je me suis expliqué ailleurs  et  je n’ai pas l’intention d’en parler ici »

Nabile Farès

« Un enfant est battu », p.223, 233, résultats, idées,…


Intervention au séminaire de Jean-Jacques Moscovitz du 14 Mai 2012

Par Nabile Farès

L’antériorité topique concerne la formation de l’inconscient  psychique, la trame même de  « son » plaisir et de « son » rapport à l’autre, le contact, l’un et l’autre, naît de l’un et de l’autre, le plaisir, et tout ce qui peut se tramer à partir de ce plaisir de contact et autrement, inversement, de déplaisir, plaisir du déplaisir,  dont très rapidement, à la suite, va parler Freud à partir de la relation complexuelle du sadisme et du masochisme.

Mais n’allons pas trop vite et revenons à ces premières lignes du «  Toucher » qui parlent du plaisir des attouchements, du contact, corporellement et psychiquement enregistrés entre un corps et un autre corps, des corps et d’autres corps, si on pousse un peu du coté du «  drive », de la «  dérive », de ce plaisir antérieur et primaire, où de l’altérité est présente qui renvoie au plaisir propre et au plaisir de l’autre ; c’est la forme, la «  hylé » héritée et inscrite, corporellement inscrite, qui va devenir importante, embêtante, suggestive, encombrante, névrotique, psychotique, perverse, sublimée, apaisante, passive et dynamique pour un sujet.

Reprenons les termes de Freud : «  Tout le monde connaît la source  - Quelle et Ursprung ( sprung, élan, bond, et, dans un verre, ou de la porcelaine, la fissure, la félure) urspung, c’est le principe, le commencement, la naissance, la provenance, l’origine) – de plaisir, d’une part, l’afflux d’excitations nouvelles, d’autre part, qu’engendrent les sensations produites par le contact de la peau de l’objet sexuel ».

Même si Freud est ici discret, avare, sur ce qu’il en est de l’être et de la source primaire de ce plaisir «  d’une part » et sur ce «  Tout le monde connaît », on peut se risquer à dire quelque chose de cette primarité de ce plaisir-corps connu, intime et de tout le monde, sans temps, intemporel.

C’est pourquoi on peut le dire «  topique », de structure, «  d’une part » ,  et , « d’autre part », inscrit dans les temps, «  l’afflux d’excitations nouvelles »,  le «  d’autre part » qui concerne toujours dans cette primarité d’inscription le corps-peau, avant le «  moi-peau », pour autant, que ces textes continuent de dévoiler, de dire, du domaine de la psychanalyse et non  de la biologie, comme le rappelle Freud dans la 4° préface, «  la partie de la théorie qui est à la frontière de la biologie », cette partie  que l’on peut désigner comme étant le domaine du corps psychique, du corps sexuel, du corps sensible,  du corps affecté de soi-même, par pulsions et représentations, langages,  sexualités, fantasmes de désirs, vœux, manques, affecté de l’ Autre, absent ou trop présent, affecté par l’autre, «  petit autre » qui accueille, parle, se tait, prend soin ou manque, qui procure au corps sujet des satisfactions, des attouchements, des prises corporelles, des prises en corps, caresses et mouvements qui installent très tôt dans la vie du corps accueillant, percevant, sensible, manifestant, ravi ou irascible, une périodicité, des temporalités alternées, nées de cette altérité , présente-non-présente, désirée et discontinue qui marque le sujet du désir, le sujet de la vie animée et inanimée d’une dualité et de cet entre-deux qui constitue le plan, le lieu invisible, matériel, symbolique, imaginaire, halluciné, psychique, lieu d’élaboration  du sujet de la pulsion et du désir, de la pensée, du langage, du corps à corps, du désir et de son alternance, de la caresse, de l’attouchement et de l’éveil du désir, de la marque et teneur de celui-ci, corps réel touché logé dans le je – jeu – de l’autre et de l’entre-deux qui persiste et provoque, dans ses dérives, la pulsion scopique.

On peut remarquer que ce paragraphe sur la pulsion d’attouchement, sur le toucher, sur cette primarité du contact, vient après celui de «  l’apparition de nouveaux objectifs » à la pulsion sexuelle dans son rapport à l’objet, certes, au fétiche, à la finalité, à l’altérité, que «  Toutes les conditions externes et internes qui entravent

ou éloignent la réalisation du but sexuel normal ( impuissance, prix élévé de l’objet sexuel, dangers de l’acte sexuel) soutiennent, ainsi qu’on peut le comprendre, la tendance à s’arrêter aux actes préparatoi- res et à en faire de nouveaux buts sexuels qui peuvent prendre la place des buts normaux. Un examen approfondi montre invariablement que même les plus singuliers en apparence de ces nouveaux objectifs sont déjà ébauchés dans le processus sexuel normal. »

Tout se noue et dénoue – soi, l’autre, le corps, la pulsion, l’altérité, la naissance, le contact, le sexuel, le plaisir, le déplaisir, l’histoire, le développement, le destin vital, psychique et pulsionnel – à cette primarité-priorité de l’attouchement, du toucher, par rapport à la vision.

Toucher, sentir, percevoir, reconnaître, sont des actes qui s’impriment à la mise au monde et développement d’un sujet.

Toucher, être touché, sentir, voir, parler sont des expériences du sujet de la pulsion sexuelle psychique et du destin des pulsions, pulsions de vies, pulsions de mort, de ce dont la psychanalyse s’efforce de dénouer, de donner à comprendre, dans le transfert, les intrications.

J’aimerais, pour finir cette présentation, spéculation, peut-être, faire référence à un texte d’anthropologie qui construit des passerelles par analogie et isomorphisme entre les sens et la construction intellectu- elle, les sens et l’ élaboration symbolique.

Il s’agit d’un texte de Lévi-Strauss intitulé «  La potière jalouse » dans lequel Lévi-Strauss s’amuse à confronter psychanalyse et pensée mythique ; je me réfèrerai à ce texte à propos de ce qu’il dit d’un sens archaïque, lié au développement vertical de l’espèce humaine et de son éloignement de son quadrupédisme, ce qui, sans doute, n’avait pas échappé, auparavant, à Freud.

Ce sens étant celui de l’odorat.

On pourrait dire que ce qui est pensé à propos de l’odeur pourrait être dit du toucher : «  Le concept d’odeur, écrit Lévi-Strauss, ne se limite pas à une pure expérience sensorielle. Il inclut ce qu’on pourrait appeler un «  air », une sensation imprécise d’attirance, de répugnance ou de crainte. »

« Les Désana expriment clairement cela quand ils disent que les odeurs ne sont pas seulement perçues par le nez, mais constituent une forme de communication engageant le corps tout entier. »

On pourrait dire que ce qui a été perçu comme expérience du toucher demeure présent, gravé, dans l’histoire, la texture, la grammaire corporelle, inconsciente du sujet. Pour comprendre comment s’opère, selon Freud, le passage entre ce qui peut être, analogiquement présenté comme langage, une grammaire corporelle inconsciente, à une présence consciente,  reportons-nous aux formulations sur les deux principes du cours des évènements psychiques, là où, nous dit Freud : « La pensée  est vraisemblablement, à l’origine, inconsciente dans la mesure où elle se borne à s’élever au-dessus de la pure activité de représentation en se tournant vers les relations entre les impressions laissées par les objets ; elle n’acquiert par la suite des qualités perceptibles à la conscience que par la liaison aux restes verbaux. »

Ceci est extrêmement important pour autant que cette analogie nous permet de saisir ce qu’il en est du toucher primordial, processus inconscient primaire, de la métaphore de l’incorporation, de passer, ainsi, par la métaphore du toucher à celle de l’ inscription interne, sensible, symbolique et ouverte, ouvrant la temporalité du sujet à celle des mots.

La quatrième préface de 1920 à la réédition des «   Trois essais… » commence par cette phrase qui annonce de nouvelles élaborations psychanalytiques : « Maintenant que les flots dévastateurs de la guerre se sont retirés, on peut constater avec satisfaction que, dans le monde, l’intérêt pour la recherche psychanalytique est demeuré intact. »

Phrase optimiste dont on peut mesurer toute la temporalité en jeu aujourd’hui : qu’est-ce qui de l’inconscient, de l’inconscient psychique, du tissu psychique de l’inconscient, de la vie, a été touché, à travers les générations, l’histoire contemporaine de l’extermination, de la Shoah, du meurtre, de la maltraitance, des génocides, dans les sociétés d’aujourd’hui : précisément la possibilité de parler, mettre en mots, penser leur histoire de passé, de naissance, d’enfance, d’adoles-  cence, et, ensuite,  de désir, d’aspiration, de satisfaction et de catastro- phe, de remaniement sexuel-psychique, corporel, mise à mal ou reconnue, jouée parlée.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                     Nabile Farès