Quelques mots en hommage à mes amis caricaturistes

Par Anne-Marie Houdebine-Gravaud


1 (7/1/15) - Le rire est le propre de l’humain (Rabelais) et la caricature un langage universel témoignant de cette façon, rieuse, provocante, comme l’enfant[1] disant non pour se construire différent dans cet écart ; la caricature et ses satires : une façon de dire le monde, même dans ses pires aspects, avec distance, celle de l’esprit. C’est cette liberté de la vie de l’esprit, que des criminels ont cru assassiner. En vain. Charlie vivra et la liberté de dire et de rire encore et encore. « Qu'est-ce que la tolérance ? C'est l'apanage de l'humanité » Voltaire

« L’humour graphique, un instrument de dénonciation à tous les niveaux, quotidiens, civils, institutionnels, politiques etc.». Interview de Elchicotriste (caricaturiste catalan) du 4/11/2014 Voir aussi cartooning for peace.

Anne-Marie Houdebine 7/1/15, sous le choc avec dans les mains Charlie hebdo que je lis chaque semaine :

2 - Les caricatures exhibent les préjugés, le « correct » de tous ordres et les dénoncent avec virulence, outrance même : rien, événement, fait, croyance, idéologie, etc. ne résiste à leur satire[2]. Toutes les religions sont moquées, les pouvoirs financiers ou politiques, les hommes politiques, leurs mesquineries comme leurs turpitudes, les idéologies dans le vent (le féminisme, le gender) les figures médiatiques (Zemmour, Trierweiler, Hollande, Sarkozy) ; la politique internationale, l’humanitaire ; les « grandes » causes elles-mêmes et les moindres croyances comme les grands fanatismes : les extrémismes de tous ordres (la manif pour tous, les trois monothéismes, Boko Haram). Aucun tabou : tout peut être mis en scène satirique, et jubilatoire par leur déconstruction dénonciation : les femmes battues, la burqa, les multinationales américaines, les SDF, la crise, le chômage, le jihad, les décapitations, l’antisémitisme, le « meurtre du père », l’Œdipe, la Shoah[3].

Leur charge, parfois féroce, peut par la mise en cause critique, aider à la décharge d’angoisse devant l’événement insupportable, comme dans le Witz  et favoriser une prise de conscience comme un dévoilement opéré par une parole, une dédramatisation, une décharge de tension, une dépense libératrice (Freud). Elles deviennent alors une aide éthique, permettant au sujet de surmonter son dégoût, ses affects devant les événements absurdes, cruels, ou barbares, que l’actualité lui donnaient à entendre à voir et qui l’envahissaient atteignant jusqu’à l’intime de chaque sujet.

Au risque du sujet énonciateur, le caricaturiste – ne pas l’oublier « combien de torturés, d’emprisonnés »[4] et maintenant de morts - l’humour noir des caricatures touche chacun dans sa singularité, sa façon d’être aliéné (adhérant adhésif) à tel ou tel mode apparemment civilisant (idéaux, religion devenant dogmes), c’est pourquoi elles peuvent choquer, heurter, sidérer. Alors reste la responsabilité du sujet à en faire bonne mesure : réflexion, vie de l’esprit ou acte démesuré. On l’a vu : elles saisissent chacun jusqu’à l’intime ; là où un sujet peut se figer (se prendre les pieds dit-on couramment) dans une origine qu’il remplit de fiction : de fausse paternité (avec le gourou), de faux idéaux, de faux avenir (la mort comme paradis). Sans doute avec déni jouissif du réel (la pulsion de mort) mais non de la réalité économique (le pétrole) – le meurtre comme suicide (à creuser) et ça touche (influence) les humains malheureux et fragiles, avides de vie, sans supporter le vide, l’absence d’idéal, comblant une origine, pour identité sans vouloir la savoir mobile, mosaïque, archipélique (E. Glissant) ; alors il le remplisse de fiction

Un imaginaire féroce (DAESH, AQMI, Al Qaida ici ou là puisque le Yémen a été cité) attaque le symbolique : la création humaine, l’humanité même en chacun des assassinés. Riant de son désastre pour nous toucher, les caricatures affirment pourtant la liberté de chacun, avec ce qu’on appelle liberté d’expression et son qualifiant l’universalité, ainsi que cette utopie étonnante constituée au fil du temps maladroitement mais existant : la laïcité. Celle qui permet de choisir son inscription sociale différente de sa spiritualité et transcendance[5] intimes, dans un pays de droit (acceptant ce quelque chose au dessus de soi : la loi source de civilisation faisant entrave à la pulsion).

 Anne-Marie Houdebine-Gravaud

9/1/15, revu 21/1/1


[1] Rappel : le nom Charlie s’inspire de Charlie Brown, une BD américaine pour enfants (insupportables, naïfs et féroces) car ils se disaient aussi rieurs que des enfants dessinant, criant ce qui leur paraît vrai, important, sous les masques de la socialité aux voix feutrées

[2] Remarque : la brève énumération qui suit est étayée sur une analyse de  caricatures de 2014, AMH « Les dessins de presse, leur humour et ses enjeux critiques » à paraître.

[3] Quelques références : « François Nullande » (Luz, Charlie Hebdo, 17/9/14), Copé, Fillon, Sarkozy (Willem, Libération 5/6/14), Sarkozy (Riss, Charlie Hebdo 17/9/14, 1/10/14). Pôle emploi, Pôle djihad (Riss, Charlie Hebdo, 24/9/14). Hollande Trierweiler (Cabu, Charlie Hebdo, 17/9/14, Foolz, Charlie Hebdo, 9/10/14, Coco Charlie Hebdo, 24/9/14), Zemmour Trierweiler (Latherne Charlie Hebdo, 15/10/14) Marine le Pen et son père (Coco, Charlie Hebdo, 11/6/14 ; l’Œdipe (Luz, Charlie Hebdo, 11/6/14), sur les décapitations ( Luz, Charlie Hebdo, 1/10/14, Wiaz, Nouvel Obs, 9/10/14, « Futurs égorgés, salut ! » Willem Charlie Hebdo 15/10/14), sur les 3 monothéismes Ysope, les femmes battues, Dilem (caricaturiste algérien), le « mariage forcé pour tous, contre Boko Haram (Riss, Charlie Hebdo, 19/5/14), nombre de caricatures tunisiennes sur Ehnarda, etc., sur la shoah avec le fronton d’Auschwitz et l’interrogation à Dieu (plusieurs interventions de El Roto – caricaturiste espagnol, El pais, et internet), etc.

[4] « En tournant à l’absurde, au grotesque, les drames divers, les humoristes, prennent des risques personnels (procès, attentat emprisonnement, etc.) comme cela s’est passé en France (, en Espagne, comme c’est le cas aujourd’hui dans certains pays du Magreb ou du Machrek ; d’où l’exil, les pseudonymes et aujourd’hui les morts (15/1/2015).

[5] Quelque chose de plus grand, de meilleur, qui dira mieux l’humain et son idéal,  peut advenir ; réprimant  la barbarie par la civilisation, comme dit Freud ; c’est la civilisation réprimant la pulsion qu’ils (les terroristes)  cherchent à tuer et faut dire que la régression culturelle et langagière actuelle les aide


Du droit au blasphème (à propos des caricatures)

Par Anne-Marie Houdebine-Gravaud

10/11 mars 2006

Toute cette affaire des caricatures me laisse perplexe et furieuse. Tout se passant comme si le travail de lutte (entre religions différentes catholiques, protestants, entre positions politiques différentes, acceptation ou non de la République comme non chrétienne; etc. qui aboutit à 1905 en France, allant jusqu’à la réconciliation des Vendéens à la république française), était encore et toujours à recommencer. Comme la lutte en faveur du droit des femmes ? Comme la lutte de nouveau pour l’humain, toujours à recommencer, ici, ailleurs aussi, ici aussi, ailleurs aussi.

Et combien d’arguments vains sont sans relâche présentés

Car enfin

1 la figure de dieu est irreprésentable chez les iconoclastes mais non celle de ses prophètes ; comme beaucoup l’on dit ceci est adjonction tardive

2 ne tue-t-on pas au nom de ce prophète et de ce dieu – est-il rien que de se faire suicider dans un marché, un bus en ces noms et pour gagner un paradis – bien entendu jamais les enfants des commanditaires ne sont ceux des attentats-suicides ?

Alors cette caricature tant incriminée (celle avec la bombe) que disait-elle d’autre que cela ?

Et alors à qui s’adressait-elle ? je soutiens que ces caricatures s’adressent à ceux qui posent des bombes, qui tuent - c’est de droit humain, de politique et de meurtre qu’il est question et pourquoi se prendre pour adressé – tous les musulmans seraient ici interpellés ? Mais non certains ne se sont pas sentis adressés et agressés ; problème d’identification à une masse ou à soi-même ?

Et quand on parle de meurtre, l’argument esthétique n’a pas lieu d’être sauf à faire écran (prétexte, faux semblant)

3 ne pas voir l’instrumentalisation tardive, politique de ces caricatures (victoire du Hamas) participe d’une étrange cécité politique dans le cadre de la mondialisation

4 Protéger l'autre au nom du respect qu'on doit à chaque humain n’est-ce pas le traiter comme un enfant irresponsable ? Un criminel est responsable, même si il a été manipulé jusqu’à vouloir jouir sa mort

Certes, devant les crimes de la modernité ici, (là, là bas), on ne peut que s’écrier : en quoi l'époque est-elle respectueuse ; en quoi le monde l’est-il ? Des enfants au travail ? des femmes mutilées, des enfants égorgés ou mourant de faim, des SDF ? des femmes voilées, des filles assassinées dans les banlieues, physiquement et psychiquement au nom d’identitarismes (ou communautarismes) rigides, fixistes ?

L’époque, la nôtre, et même nos politiques, certains parmi nous, le sont plutôt, respectueux, de conforts, même soudains moraux ; et voilà les bonnes âmes émues : on blasphème, on manque de respect à nombre de pauvres musulmans qui se sentent blessés !! Mais non pas tous ; ah cette psychologisation des foules quand ça sert !!! Quand elle vient à la rescousse du marché on se demande si c’est triste ou drôle !!! ça suffoque de néo-libéralisme !

Quant à l’identification (pour parler encore un peu psy) je vais y revenir

Le respect d’autrui est une considération morale acceptable quand cet autrui n’est pas un meurtrier en puissance ; or c’est au nom de cette religion (qui effectivement n’a pas encore fait le travail que les autres monothéismes ont fait) que cela se produit dans ce siècle – est-ce que les protestants en France après la révocation de l’Edit de Nantes, ou, plus aisément comparatif, les Juifs après la Shoah ont commis des attentats auto-suicidants en Allemagne ? Plus éthiquement les bonzes protestants, contre l’invasion américaine, ou Ian Palac contre l’invasion russe, se sont suicidés sans massacrer jusqu’à des enfants (mais aux yeux des imams intégristes même les enfants sont coupables et tuables)

5 Enfin et surtout comment allons-nous soutenir – car c’est de notre devoir éthique et politique je pense – soutenir les luttes de ces arabes laïques et de ces musulmans modérés, comme on les appelle, qui veulent acquérir droit de paroles, sur le modèle de nos libertés bien qu’elles aient été souvent mises en défaut, et qui ne nous considèrent pas comme des « mécréants à éliminer », y compris nos « enfants » - paroles d’imam (BBC) – ces arabes ou musulmans qui luttent dans leurs pays avec grand danger (cf. nombre d’assassinés et d’emprisonnés) ; certains d’entre eux ayant publié ces caricatures – et même la plus incriminée, ce que certains chez nous n’ont pas osé faire alors que c’était avec bien moins de risques - pour lutter contre cette instrumentalisation de l’islam, pour lutter pour leur droit d’homme libre, en Jordanie, au Pakistan, en Tunisie, en Egypte….Ces arabes qui pensent que nos modèles démocratiques bien qu’imparfaits restent une conquête des droits de l’Humain, des droits de la personne. A ceux-là je veux bien m’identifier. Avec respect, je m’incline devant leur courage ; je ne peux pas faire moins que « comme » leur cri, même si le mien n’est que de rage.

De rage ? de rage et de honte !

J’ai honte en effet ; honte de voir nos politiques nationaux ou européens, voire Onuesque, se prosterner devant des gouvernements arabes (ah la manne pétrolière !) alors que des foules non moins instrumentalisées – dont le nombre est grossi par les modalités filmiques comme le disent les blogs de musulmans modérés ou d’arabes laïques - brûlent ou piétinent nos drapeaux (non moins symboliques que le prophète non ?), détruisent nos ambassades, assassinent des prêtres, assimilant occident et christianisme cette fois ; un peu moins d’anti-sémitisme tout à coup et pourtant il est plutôt en progression, sous forme de cette nouvelle judéophobie (Taguieff) qui progresse même (surtout ?) à gauche – haine de l’Histoire même si s’agite le culte (sic) de la mémoire.

J’ai honte,

J’ai honte de notre lâcheté occidentale et de notre culpabilité, toujours à fondement chrétien (eh oui on tend l’autre joue – pour qui connaît le texte évangélique !).

Voilà mon interprétation, ma compréhension de cette « affaire ». Peut être maladroite, d’aucuns diront fausse, blessée et assurée de devoir crier…écrire !

J’accuse notre lâcheté et notre asservissement. Et quant à moi, je ne veux ni me laisser convaincre, au nom du respect d’autrui, ni me laisser asservir alors que je pense qu’il s’agit du lâche asservissement du néolibéralisme qui veut garder ses marchés – le gouvernement danois en donne l’exemple.

Du respect d’autrui ? Mais il commence où quand au nom de cette religion il est autorisé de voiler les femmes, de les lapider, de les empêcher de vivre comme elles le désirent, voire de leur autoriser de se cultiver d’être enseignées, comme on l’a vu chez les talibans, et bien sûr y compris d’être agnostique ; et cela est aussi refusé aux hommes et à tous les autres humains non musulmans dits « mécréants ».

Je me range par amitié et respect et admiration pour leur lutte que je crois juste, aux cotés de ceux et celles qui luttent pour lever l’embrigadement dans ces pays là.

Je m’identifie à ceux et celles-là plus volontiers qu’à ceux et celles qui crient au blasphème car je sais que j’ai acquis le droit de blasphémer y compris de façon complexe, à la fois maladroitement presque faussement (a) et pourtant justement (b) : rappel ici de la croix gammée du film Amen, utilisant la croix chrétienne alors qu’on sait combien Hitler haïssait les Eglises (a), mais rappel par Costa Gavras de la compromission papale (b).

Et je me range ainsi, aussi du côté de nos ascendants qui ont lutté pour cette liberté, durement acquise, qu’on voudrait m’enlever et qui m’ont permis ce droit au blasphème.

J’ajouterai que je ne peux même pas dire à certains « désolée d’être en désaccord », désolée non, mais déprimée oui, car l’époque est déprimante qui envahit de ses projections identitaires et de ses communautarismes fixistes les esprits…Heureusement quelques uns..résistent aussi.

M’insupporte en ce moment particulièrement le délitement de la langue ; et certains termes plus que d’autres qui reviennent sans cesse : le terme communauté, le terme identité quand on sait que celle-ci est en process, en construction du devenir humain, jamais achevé, non fixé comme un arbre par ses racines – les humains ne sont pas des arbres : ils se tissent de paroles, de livres, de rumeurs d’enfance, d’adolescence, de pays antiques ou modernes, bref de ce qui civilise l’animal humain même sans religion mais non sans sacré ; c’est pourquoi je soutiens, je défends … une « spiritualité laïque » (dit Luc Ferry qui fait un beau lapsus « ma liberté commence où s’arrête celle d’autrui » … révélateur des tensions actuelles).

Je préfère dire : je défends une transcendance laïque (comme disait Ali Magoudi) ou une « sacralisation de l’humain non lié à un dieu ou un prophète, en place de leader, conducatore, führer…».

Le sacré de l’humanité, si on y travaillait ? Et ça commencerait sans doute par le « tu ne tueras point » qui mit beaucoup de siècles à s’élaborer si l’on en croit les préhistoriens et autres anthropologues des premiers âges travaillant sur les « meurtres de la Préhistoire » à moins que nous y soyons retombés dans ces temps obscurs ?

Il est plus que jamais fécond le ventre d’où sortent les bêtes immondes (d’après Brecht).

Anne-Marie Houdebine-Gravaud

Professeure de linguistique et sémiologie - Psychanalyste

10/11 mars 2006