À PROPOS DE L’ŒUVRE D’IMRÉ KERTESZ



Imré Kertesz - Survivre

Par Maria Landau


« Survivre » est le titre d’un recueil d’articles de B. Bettelheim paru en 1952. Bettelheim a passé 9 mois au camp de Dachau, en 1939. Sorti du camp grâce à de nombreuses aides, il est arrivé au Etats-Unis, a commencé d’écrire sur le camp de concentration nazi, et s’est mis à s’occuper des enfants dits schizophrènes en se servant de l’expérience qu’il avait traversée. (La schizophrénie en tant que réaction à des situations extrêmes). Survivre, c’est aussi ce qui se profile au loin, dans les livres  d’Imre Kertesz.

Parler de Imre Kertesz, chez « Odradek », on ne pouvait trouver mieux. « Odradek » une courte nouvelle, « Le souci du père de famille », écrite par F. Kafka, sans doute en 1917, et publiée en 1919 dans une revue sioniste « Selbstwerh » (Autodéfense), devait faire partie du recueil : « le médecin de campagne ».( Kafka, la Pochothèque, page 1069),

.Lisez cette nouvelle écrite de façon prémonitoire, pour les psychanalystes lacaniens. Odradek, petit objet de la taille d’un enfant, que les habitants de la maison retrouvent dans l’escalier, le grenier, les couloirs. Petit objet fait de fils qui pendent, de bouts de bois assemblés comme une étoile, qui disparaît, réapparaît. Objet que croisent  les enfants, que croiseront les petits- enfants, puisqu’il ne meurt pas ; objet mystérieux de la transmission, objet énigmatique que chacun dans la famille reconnaît. Petite chose impossible, irréversible, qui revient toujours à la même place ou juste à côté: le réel.

Comment trouver meilleur accueil pour Imre Kertesz. Kertesz Imre comme disent les Hongrois. Notre chère Kata Varga hongroise, comédienne, nous fera entendre cette langue.

Kertesz dit dans le discours de réception du prix Nobel, qu’il n’a pas voulu quitter ce pays, la Hongrie, le pays de sa langue. Ses grands-parents, dit-il, allumaient les bougies le vendredi soir, mais ils avaient changé leur nom pour lui donner une consonance hongroise, « il était naturel pour eux d’avoir le judaïsme pour religion et de considérer la  Hongrie comme leur patrie. »

Donc, hongrois.

Ce qui nous réunit ici ce soir est le livre « Etre sans destin », qui est écrit vingt ans après son retour de Buchenwald. Ce jeune garçon a 14ans et demi quand il est déporté Il revient vivant à 15 ans et demi, à Budapest. Il arrive par le train, comme il est parti.

Ce récit, ce roman, dans la littérature de la déportation, dont il dit qu’il y a une étagère pour cela,  n’est pas un témoignage. Mais  un texte écrit longtemps après. C’est son œuvre qui témoigne pour lui, de ce qu’il advient d’un adolescent raflé quand il va au travail, /il a été exclu du lycée parce qu’il est juif/ et mis avec une quarantaine d’autres jeunes gens dans un wagon pour Auschwitz.

Sept livres sont parus chez Acte Sud  depuis 1998, traduits et publiés en France avec quelques années de retard.

C’est que Kertesz, rentré des camps comme on dit, encore enfant, pénètre dans la Hongrie communiste, stalinienne. Jeanne Bernard nous dira peut-être comment au bout de quelques années de formations et de marasme surgi chez lui sous la forme d’une exclamation »Eureka », dans un moment décisif une sorte de vision hallucinée, après laquelle il dit, il se dit, « tu sera écrivain. »

Ecrire pour qui ? écrire pourquoi ? Dans ce pays soviétisé où son premier livre « Etre sans destin » sera refusé par le Comité des Ecrivains : « sujet dépassé et inintéressant » puis publié, dans « un silence compact », l’écriture deviendra pour lui une affaire strictement privée.

Pendant des années, il fera des travaux utilitaires, il  traduira Nietzsche, Freud, Roth, Wittgenstein .Il lit ce qu’il trouve en Hongrie. « L’étranger » de Camus est pour lui « une révélation décisive qui m’a radicalement influencé dans mes choix »

On peut lire dans son discours du Nobel comment il réfute « l’axiome philosophique définissant le monde comme une réalité existant en dehors de nous »…. »  il n’existe qu’une seule réalité, cette réalité est moi, ma vie, ce cadeau fragile et d ‘une durée incertaine ». Il va reprendre « au Moloch monstrueux qu’est l’Histoire, sa vie et va en disposer en tant que telle ».

A l’objectivité du régime, de l’Histoire, il va opposer  sa subjectivité, son écriture.

Cependant en Allemagne, ses livres sont extrêmement  bien reçus. Des prix, des invitations, Kertesz aide les Allemands à déchiffrer la barbarie, la LTI déshonorante.

Son étonnement est grand lorsque le jury du prix Nobel, en 2002 le distingue, pour son œuvre qui témoigne.

De quoi ? De ce que dans l’Holocauste, disons la Shoah , « la condition humaine arrive au terminus d’une grande aventure, les Européens sont arrivés au bout de deux mille ans de culture et de morale » .

La vérité d’Auschwitz n’est pas un problème d’histoire, ni un devoir de mémoire,  » la vérité d’Auschwitz c’est qu’il a eu lieu ».

« L’univers concentrationnaire ne peut pas prêter à confusion, la seule  possibilité de survivre, de conserver ses forces créatrices est de découvrir le point zéro ».

Il termine son discours en disant : «  A propos d’Auschwitz,  on peut écrire un roman noir, un roman- feuilleton dont l’action commence à Auschwitz et dure jusqu’à nos jours. Il ne s’est rien passé depuis Auschwitz qui ait annulé Auschwitz, qui ait réfuté Auschwitz. Dans mes écrits, l’holocauste n’a jamais pu apparaître comme au passé  ».

« J’ai l’impression qu’en pensant à l’effet traumatique d’Auschwitz, je touche les questions vitales de la vitalité et de la créativité humaines…. En pensant ainsi à Auschwitz, d’une manière peut-être paradoxale, je pense plus tôt à l’avenir qu’au passé ».

Telle est sa conclusion, au moment de recevoir le prix Nobel.

Je vais ajouter quelques mots sur ce que j’en reçois personnellement.

Les livres de Kertesz et derrière eux, l’homme qui les écrit avec sa subjectivité, sa langue, son épaisseur d’homme, nous enseigne, m’enseigne et m’atteint à ma place de psychanalyste, et de psychanalyste qui travaille avec les enfants. Enfants qui sont par structure et par  être même, des individus aliénés, qui se construisent progressivement comme humains singuliers dans la relation de parole.

Qu’est-ce pour un enfant, ou un adolescent, l’expérience désastreuse de l’effondrement des repères avec lesquels sa vie a pu s’inscrire ? Traumatisme d’anéantissement dit  Mouzahan Houbballah dans un livre sur « l’enfant-soldat ». Et pourtant tout a l’air de continuer, « naturellement » nous dit Imre Kertesz.

Il dit dans un interview qu’en revenant il n’avait pas perdu confiance dans les adultes, ce qui est la définition même de l’enfance. Il a fallu pour cela qu’au pire moment quelqu’un,  l’instituteur du livre « Kaddish pour un enfant qui ne naîtra pas » lui ait apporté son bol de soupe. Aaron Appelfeld  nous raconte la même chose, enfant perdu seul dans les forêts ukrainiennes, et qui a survécu. 

« Insistance « a ouvert un champ fructueux, celui de se laisser enseigner par les artistes. « Psychanalyse Actuelle » depuis un an, projette une fois par mois, un film, convoque un cinéaste, scrutant  avec le cinéma, ce qu’un cinéaste nous apporte comme proposition esthétique et éthique, qui tient à son désir, ce qui du réel traumatique lui échappe et que nous pouvons apercevoir, entendre, voir.

Le réel traumatique, Kertesz en est le porte- parole. Il précise tout au long de ses livres, le lieu intime d’où nous vient cette rencontre fulgurante, éclairante, du monde où nous sommes à présent.

Survivre. Kertesz, dans le temps second où il écrit, nous livre des techniques de survie.

C’est peut-être cela qui est tellement stupéfiant. Comment, près de la mort, mort du corps  qui entraîne l’esprit vers la mort,  dans «  être sans destin », l’esprit  résiste de toutes ses forces, et d’une manière différente dans la dictature stalinienne, comment un homme avec de touts petits gestes, de toutes petites pensées, de toutes petites paroles dites à soi-même, arrive à se raccrocher à la vie.

Comment, tout près d’être submergé face au réel et à la pulsion de mort, un tout petit bout de pulsion de vie, d’éros est quand même encore là pour ne pas lâcher.

Est-ce que la vie vaut tant que cela ? Dans ces pages où parmi d’autres mourants, il raconte qu’il sent l’odeur de la soupe, et veut vivre encore. Et l’infirmier qui trie les trois quarts cadavres qui sont avec lui, au sol, à cette voix humaine sortie de ce tas de « déchets », énonçant dans un râle »je pro-te-te ! » , dit :  « Comment ! Tu veux encore vivre » !!

La survie des enfants ,  d’un enfant.

Peut-être le style particulier du livre, écrit comme par un enfant, /qui a alors quarante ans/ retour halluciné vers ce qui s’est passé là-bas, au pas à pas sur le trajet linéaire d’un déporté, depuis la sélection, jusqu’à la mort mais lentement très lentement, me dit comment la vie psychique continue et tient quand même.

Cet enfant, dans le présent de son temps de vie, ne voit pas les horreurs, la chambre à gaz ? s’il les avaient vues , il ne serait pas là pour le dire. Il ne juge pas, ne s’insurge pas, après tout c’est peut-être naturel, et on ne lui a pas appris dans cet internat où on l’instruisait, on ne lui a pas appris Auschwitz ?

Anna Freud, en 1946, a reçu dans la banlieue de Londres, six petits enfants, orphelins, de 3  et 4 ans qui venaient directement du camp de Therenzienstat. Elle va, elle aussi, être frappée par la pratique de la survie que ces six enfants, petits êtres devenus provisoirement monstrueux, ont trouvé. Faisant un seul corps à plusieurs, incapables de se séparer sans hurler à la mort, liés les une autres, se nourrissants, s’appelant, attaquant les adultes et les objets qui les entourent, grognant pour se parler les quelques mots de la langue des camps, qu’ils connaissent. Là aussi, la survie s’est produite dans le lien psychique pulsionnel qui les reliait les uns aux autres. Anna Freud ajoute, il n’y avait pas d’œdipe, chez eux. C’était autre chose qui constituait leur désir.

Survivre a été l’occupation, minute après minute, des enfants juifs pendant la deuxième guerre mondiale. Séparés de leurs parents, dans une atmosphère de désolation,  dépouillés de leurs objets, de leurs vêtements, de leur noms, de leur histoire qui devait être « oubliée » . Là aussi le lien psychique à un autre, un autre enfant , un autre adulte, a permis d’avancer pas à pas vers l’issue. Après, ils se sont retrouvés assez souvent, orphelins. Mais l’opération de survie avait fonctionné.

Comment, dans ses livres, Kertesz nous parle-il ? Ce n’est pas tant le camp d’extermination et son industrialisation orwellienne, le fonctionnement sans accrocs des milliers de trains, de wagons, qui ont( parcouru l’Europe, organisés,  je vous le rappelle par Eichmann qui était le grand maître de la circulation ferroviaire. Trains que malheureusement aucun explosif, aucun attentat n’a stoppé.  Ce sont les personnes qui vivent et parlent dans ces livres, Hommes et femmes d’après, de maintenant ; la circulation dans leurs veines, dans leurs nerfs, dans leurs pensées, la perception changée des rapports entre les humains. La relation entre les humains marquée parce qu’il a appelé le terminus de 2000 ans de civilisation et de culture.

A nous qui lisons  Freud, de voir comment dans la métapsychologie, et dans le travail du signifiant, comme dans les textes prémonitoires de Kafka, cette nouvelle humanité s’avance

De même que dans l’art , les signifiants de « Auschwitz » s’insinuent partout. Il me semble que ces mêmes signifiants ont aussi à faire avec notre place et notre désir d’analyste, nous permettant d’entendre chez l’autre , ce qui tente de survivre.

Maria Landau



La langue atonale

par Nicole Jaquot

Une petite scène de la vie quotidienne : les enfants veulent prendre l’escalier pour rentrer à la maison, six étages,

J’objecte : « Je n’aime pas beaucoup être seule dans l’ascenseur ». Le plus petit des deux garçons, cinq ans et demi, m’explique sur un ton légèrement excédé : » dieu est partout, alors tu vois, tu n’es pas seule dans l’ascenseur. »
«  Dieu est partout certes, il y a quand même des trous dans la présence de Dieu. Ces trous ne sont pas les mêmes pour tout le monde. Pour moi, dans l’ascenseur, je suis seule. »
Quoiqu’il en soit, ils, les enfants,  m’ont accompagnée  jusqu’au sixième étage.
L’angoisse, quand Dieu  disparaît, dans le trou noir de l’altérité.
Quand l’autre disparaît, c’est l’angoisse.
Dans quelle langue parler pour maintenir l’autre en vie ?
Page 80 : «  une terrible angoisse était liée à l’holocauste, l’angoisse de l’oubli. » p.82 : « La terrible angoisse de voir la culture rejeter le savoir relatif à l’holocauste, à Auschwitz. »*1
Parce qu’autrui a été mis à mort ; » la fumée de l’holocauste jette son ombre sur l’Europe et ses flammes ont gravé une marque indélébile dans le ciel ».*
La langue, qu’Imre Kertesz cherche pendant quinze ans, il l’appellera la langue atonale, la langue du temps d’après. Une langue qui ne fait pas consensus, qui place le lecteur d’une façon inaperçue, dans le solitaire abysse d’en appeler à l’autre, de le réinventer et dans l’angoisse d’accepter sa disparition.
« A l’époque d’être sans destin, j étais hanté par la musique atonale : Berg, Schoenberg,…De la même façon, j’ai voulu créer une langue atonale.
L’atonalité, c’est l’annulation du consensus ….Plus de ré majeur ou de mi bémol mineur. La tonalité est abolie, comme les valeurs de la société. »*3
Pas de consensus, le lien social est aboli
« Etre sans destin » Que reste –t-il au lecteur longtemps après que le livre soit refermé ? Si ce n’est ce sentiment d’une solitude anonyme et neutre, sans pathos et cette question : d’où surgit la parole qui vient de m’être adressée ? J’ai cru qu’elle me parlait mais elle ne dit rien, rien qui fasse sens.
En juillet 2005, dans un entretien au monde, Imre Kertesz répondait à Florence Nouville : « S’agissant de la shoah, il est impossible d’écrire sans blesser parce qu’on en transmet le poids sur les épaules du lecteur. Il faut que les mots aient un effet, au sens de « Wirkung » ; qu’ils entrent dans la chair… »
«Parce que le récit n’est pas la relation de l’événement, mais cet événement même. »*’4
Tant que le livre trouvera un lecteur.
Nicole Jaquot, décembre 2009

                                                                                           

1 -«  L’holocauste comme culture » Actes Sud

3 -Le monde : « Briser de l’intérieur les limites de la langue

4 - M. Blanchot : « le livre à venir » « Le chant des sirènes »


Publication de textes et contributions à la suite du séminaire mensuel de Psychanalyse Actuelle du 14 décembre 2009, qui avait comme intitulé : l’œuvre d’Imré Kertesz « L’Holocauste comme culture » Éd. Actes Sud 2009 (Traduction Natalia et Charles Zaremba)