Anne-Lise Stern

LE SAVOIR-DÉPORTÉ, camps, histoire, psychanalyse - D’Anne-Lise Stern  - Editions Le Seuil

 

Par Maria Landau

 


Le livre d’Anne-Lise Stern est paru en juin 2004, livre seul, travail de lecture, de coupure, de collure fait par deux amies et universitaires, Nadine Fresco et Martine Leibovici : contre/avec Anne-Lise

Les livres des psychanalystes, « poubellication »avait dit Jaques Lacan, qui ne publia que  les « Ecrits ». Anne-Lise Stern publie « Le savoir-déporté »et prend cette définition au sens propre du mot, (lire le premier texte analytique du livre « Sois déportée…et témoigne »). Déchet, « stuck », morceau d’elle, qu’elle devait « se » rapporter à sa mère.

Il s’agit de  textes, partie de ses textes , qui ont été dits dans des journées de travail et publiés dans de nombreuses revues de psychanalyse ou non (Les lettres de l’Ecole, Essaim, Les Temps Modernes …) On voit dans une bibliographie à la fin de l’ouvrage que le nombre de revues où Anne-Lise Stern a publié est très grand.

 Les revues analytiques étaient l’expression des différents groupes lacaniens, et d’abord de l’Ecole Freudienne de Paris. Anne-Lise Stern, analysante de Lacan y participa de façon importante. Ses interventions, ses interprétations lors de journées d’études de l’E.F.P, ont laissé des  traces et   dans un colloque récent du Cercle Freudien, Danièle Levy a raconté les effets, la surprise, les manifestations qui entouraient la présence d’Anne-Lise (lire « le poumon »). Présence implacable, Cassandre et Antigone à la fois, qui rappelait aux anciens et aux nouveaux arrivés,  ce qu’ils savaient,  ne- voulant –rien- savoir : d’où venait ce nouvel enseignement de la psychanalyse de Freud ? La rupture et l’écrasement dans l’Histoire pendant quatre ans (1940-1944), après quoi rien ne pouvait plus être comme avant.

Ce que Lacan, dans son retour à Freud nous disait sans cesse : la langue était marquée, modifiée.

 

Ces quelques lignes, viennent aussi du travail que j’ai fait auprès d’Anne-Lise Stern, dans des services d’enfants. Je pense qu’il y aura d’autres voix  pour parler de ce livre, énoncées d’une autre place que la mienne, dans notre association.

Que l’association « Psychanalyse Actuelle »soit la mise en acte, le passage à l’acte, après le nouvel enseignement de la psychanalyse par Lacan, des paroles comme celles d’Anne-Lise Stern, du film « Shoah » de Claude Lanzmann, d’une conscience politique de quelque uns qui traversait aussi la psychanalyse, j’en suis certaine.

Des analysants devenus analystes, ont pris en compte cette histoire  40-44, en France et aussi en Europe. Récemment un psychanalyste espagnol, Luis Esmerado, qui participe comme des membres de « Psychanalyse Actuelle »à un groupe européen de psychanalystes lacaniens, « l’Inter-Associatif Européen de Psychanalyse » où des gens de différents pays se rencontrent, se parlent, réfléchissent à partir de l’hétérogène du voisin, disait qu’il donnait maintenant tout son poids au mot « Européen » inclus dans le titre de cette association. En effet, c’est en Europe et seulement là que se sont produits des traumas inouïs et catastrophiques qui nous sont échus à travers les trois générations précédentes. Un passage de témoin dans les paroles dont nous sommes dépositaires dans les cures.

 

Pour moi, j’ai sans aucun doute commencé une psychanalyse à cause de ce savoir que je ne savais pas (comme beaucoup), et aussi, à cause du malaise qui me saisissait quand j’entrai à l’hôpital, dans une salle hospitalière, dans les services d’enfants : enfants séparés, parents affolés, angoissés ; choc d’autant plus violent que j’avais abordé la médecine avec le titre méritocratique à l’époque, d’interne des hôpitaux, me plaçant du côté médecins

 

Une interprétation ou plutôt une construction de signifiants, après quoi rien n’est plus pareil, avait sans doute précipité les choses. Dans le service de Jenny Aubry, comment avais-je su que  la psychanalyste parmi les autres, qui ne s intéressait pas beaucoup à nous, jeunes médecins en formation, avait été déportée…on attrape toujours au vol les signifiants qui nous concernent. Dans le même temps, j’ai vu sous mon nez, dans des circonstances fortuites, sur l’avant bras d’une jeune femme, qui ne souciait pas de moi, un numéro tatoué, un numéro de déportée, le premier que je voyais… Le re-connaître et éclater en sanglots, tout à coup tout s’ordonnait, mon passé d’enfant cachée, ma vocation de pédiatre, le malaise terrible dans l’hôpital : malades d’un  côté, médecins de l’autre.

Voilà dans quelles circonstances j’ai rencontré le travail des psychanalystes avec les enfants autour de Jenny Aubry et d’Anne-Lise Stern

 

Le savoir-déporté, Anna-Lise Stern dit que le trait d’union, c’est son invention, comme celui quelle a ajouté à son prénom, écrivant à la française ce prénom allemand que lui avait donné son père. Inscrivant du même mouvement sa relation à la psychanalyse, que ses parents, (son père médecin),  démocrates, lecteurs de Freud, faisant partie de cette gauche allemande d’avant-garde, d’avant-guerre, libres, lui avaient transmise. 

 

On peut entrer dans les textes du livre, par de multiples portes. Deux passages, passes, (lire « De quoi s’agit-il dans  cette recherche- témoignage parlée ») dans l’espace et le temps du livre, me touchent particulièrement. Le travail psychanalytique avec les enfants (lire »France- hospitalière -scène hospitalière -contage », « L’enfant, qu’est-ce que c’est », « Danger : piège psy. », « Le marché des drogués »).

 Et le travail quasi permanent, de psychanalyste-témoigneuse des camps,  de psychanalyste-  traductrice de l’allemand de Freud, de psychanalyste-tisseuse des paroles de Lacan et du camp,  à l’écoute et à la lecture clinique des patients,  des faits divers mis sur la place publique :  discours adressés à…l’Analyse, de psychanalyste-passeuse, dans son séminaire à la Maison des Sciences de l’Homme  (passe à Lacan, passe à la psychanalyse), de psychanalyste qui écrit l’Histoire et celle de l’E.F.P. en même temps) (Lire « …Et Lacan d’un courageux regard » « Panser Auschwitz par la psychanalyse » »Histoires, historioles » et tout le texte « lecture-montage »)

 

Tout au long des articles sur les enfants, apparaît de façon irréfutable ce qu’a été la médecine, la science médicales et ses servants aliénés les médecins dans l’entreprise de destruction d’autres humains, et la méconnaissance malgré les procès de Nuremberg,  dans la médecine actuelle, dans la formation actuelle des médecins de cette faille imprescriptible (« lire « Danger : piège psy ! », « Le  châle », « Restes »)

. Les jeunes toxicomanes, « nourrissons savants » qui en savent bien plus que les autres sur cette injection du passé, cette « transmission parentérale »que les enfants juifs ou pas nés après, reçoivent de leurs parents

Ces enfants qu’il fallait, jeune médecin, examiner, soupeser, tester, classifier, sans du tout leur adresser la moindre parole, regard clinique, papillons fixés sur une échelle d’intelligence, intérêt médical pour tel ou tel symptôme du corps  qui retentit pour les parents comme le glas d’une autre histoire, du passé.

C’est là que la clinique analytique, l’écoute dans une présence aiguë,  des paroles  des parents, de leurs demandes, de leurs associations tellement subjectives sur telle ou telle de leurs  histoires, a toute sa place. La découvertes d’anomalies sur le corps  sont autant de rappels d’une autre scène. (Lire « l’enfant, qu’est-ce que ça veut dire ? ») Et l’analyste interprète, remet une filiation en ordre, lève les refoulements, les non-dits, dénoue les craintes qui redonnaient vie aux fantômes et tout ceci au lit du malade, c’est ce que nous ont appris les psychanalystes « lacaniennes » du service de Jenny Aubry.

Lire le cas de Patricia (« France hospitalière -scène hospitalière -contage »), enfant de dix mois, hospitalisée dans une crise d’insuffisance cardiaque et respiratoire où revient pour la mère, puis pour la grand-mère, la mort  d’un petit enfant du même âge, une sœur, une fille. La mère, la grand-mère, l’état de l’enfant, donne voix à l’analyste qui peut dire à l’enfant pour sa mère et pour sa grand-mère «  tu n’es pas Jeanne, tu es Patricia ! », et ainsi de suite…L’urgence dans cette histoire est terrible. Et c’est l’urgence du savoir-déporté qui répond. Anne-Lise dit que pour elle, à son retour des camps, l’analyse avec Lacan c’était l’analyse ou la mort, j’ose dire que dans beaucoup d’histoires d’enfants c’était la mort  ou l’analyse.

 

En fait, il faut tout lire,  et lire les textes de psychanalyse à la suite l’un de l’autre, et les relire dans la continuité pour apercevoir le fil (rouge ) qui parcourt le livre depuis le premier récit de la petite fille qui va vers la mort et du pot de géranium sur la fenêtre dans le camp, jusqu’à l’analyse minutieuse dans le dernier texte de l’affiche sur le mur de l’Ecole de la Cause : tête de Freud avec son cerveau exposé en préparation anatomique. ( « Le plagiat »).

 

Et puis il y a les écrits du début de livre : « départ-arrivée »,  « un tournant »« le wagon à bestiaux », « l’arrivée à Therensienstadt », et celui de la fin : « le temps des cerises », écrits à son retour. Quand on a été dans la tourmente et même quand on en seulement entendu parler d’une certaine façon, on a TOUT lu, tout…tous les livres. Et pourtant ces textes là sont encore tellement et plus forts, faisant rire et pleurer à la fois, comme le disait une amie ; le transport où nous savons et elles ne savent pas encore, et l’arrivée à Therensienstadt où même si nous savons c’est encore plus que ce que nous pouvions savoir.

 

Le texte sur le « revier », confié au docteur Lacan et à un autre jeune médecin a été égaré et pourtant de ce « revier «  (hôpital), tout provient de là, par rapport à la médecine aux médecins. Alors je me suis rattrapée en relisant dans le livre de Imre Kertesz, «  Etre sans destin » les quelques chapitres de la fin, où l’adolescent de 16 ans, au « revier », mourant, est rattrapé par  la vie…

Mais Buchenwald n’est pas Auschwitz.

                       Maria Landau

                                                       Novembre 2004