« Les juifs en pays arabes, le grand déracinement, 1850-1975 », de Georges Bensoussan (Editions Tallandier 2012)

Par Eva Talineau, psychanalyste

Intervention faite lors de la rencontre - débat organisée par Psychanalyse Actuelle le mercredi 26 juin 2013


Pourquoi ce souci d'écrire l'histoire avec exactitude,  de se confronter aux réalités, y compris  dérangeantes, telles qu'on peut en retrouver la trame,   l'épaisseur, au plus juste ?  mettre en question ce qu'on croit déjà savoir ? ne vaudrait-il pas mieux "oublier tout ça" - "tourner la page" - "passer à autre chose" ?

Voilà des paroles qui, comme analystes, nous sont familières ! pourquoi faire une analyse ? pourquoi remuer le passé ? "on ne le changera pas, ce qui est fait est fait" - et puis, version moderne "une bonne tcc pour "rectifier" le comportement, "qui pose problème", et on n'en parle plus" ! L'important n'est-il pas l'avenir ?

Si. L'important, c'est l'avenir -  et en effet,  on ne change pas le passé. On change sa manière de se situer par rapport à ce passé - dont une partie est inconsciente et nous traverse, là où parfois, ça ne fait même pas symptôme qu'on repère comme tel . On change son présent à travers l'acte de dire - à condition que  quelqu'un prenne sur soi de partager une part,  pas la totalité,  de ce dire. A condition que quelqu'un  prenne place au coeur des silences, qui vous habitent,  et qui attendent la rencontre d'un autre pour déployer les virtualités qu'ils recèlent.  Cela donne, aux représentations qu'on a de son passé,  et  au paysage de sa vie, une toute autre profondeur, plus riche, plus contrastée, qui ouvre des possibilités  à d'autres commencements.  Ces possibilités   les mythes des romans familiaux,  univoques et ressassés, figés,  jamais questionnés, jamais oubliés, transportant l' interminable des deuils occultés et des rancoeurs qui deviennent rances, y compris sous les idéalisations de couverture,  les ferment.

Ce qui a été, en nous, réduit au silence,  par nous-mêmes, ou par les autres,  ou les deux, on sait que c'est ce qui insiste le plus - retour du refoulé, inséparable du refoulement. Pire encore lorsqu'il n'est pas possible de refouler, faute de lieu pour que cette inscription qu'on porte se révèle comme étant une inscription -    on est alors amené à  dénier une réalité compacte,   par des contre-investissements massifs   - et elle devient alors hantise, et persécution, comme nous l'enseigne tous les jours le travail avec les parties psychotiques   de nos patients,  partie essentielle du travail analytique qui permettent de dénouer les réalités que certains patients construisent en s'appuyant inconsciemment sur le refoulement des autres. 

On le sait bien, la levée d'un refoulement ou d'un déni est un des signes, dans le courant d'une analyse, qu'une mutation est en cours, que quelque chose dans le rapport au monde et à lui-même du sujet change, qu'il est en train d'abandonner une position libidinale et/ou existentielle  révolue qui se perpétuait à l'identique à l'abri de l'ignorance.  Lacan disait de l'ignorance qu'elle était une des passions de l'être. Ce n'est pas au nom d'une autre passion,  qui serait celle de la vérité, que comme analystes nous avons à  objecter à  cette passion  - réponse en miroir qui  d'être auto-gratifiante, n'ouvre en général pas grand'chose,  même si elle est humaine et compréhensible. C'est  au nom de la transmission d'une tâche, subjective,  et subjectivante, qui pour chacun est le lieu solitaire, même si parfois partagé à travers un travail collectif,   de ce qui le relie aux autres - la tâche  d'inscrire, d'écrire, de créer du lieu pour de nouvelles inscriptions.  C'est de prendre sur soi cette tâche qui délie des emprises et fidélités secrètes inconnues de soi-même, auxquelles on se soumettait sans le savoir.

Le livre de Georges Bensoussan - technicité de l'historien mis à part - porte à mon avis la trace d'un tel chemin.

Ce livre, donc,  raconte  dans le détail, au fil de presque 1000 pages denses,y compris les notes, les circonstances  à travers lesquelles les communautés juives de 5 pays musulmans arabes et non-arabes,  communautés  présentes dans ces lieux depuis deux millénaires et plus,  pour la plupart bien avant leur islamisation, bien avant la naissance même de l'Islam, ont été amenées en deux  décennies à disparaitre, ou à ne survivre qu'à l'état de restes dérisoires. Il retrace l'histoire tumultueuse des 125 dernières année de cette cohabitation.

Avec précision, ce livre reconstitue pas à pas, fil à fil, le processus historique, l'épaisseur des événements, l'évolution des mentalités, tant juives qu'arabes, qui ont abouti à ce qu'il appelle "le grand déracinement" (sous-titre du livre). Paule Perez - qui peut-être est là ? - parle dans sa revue "les temps marranes" , d'exil masqué.

La documentation examinée dans ce travail est énorme, toujours contextualisée et croisée avec d'autres sources. De ce fait, le résultat est probant,    des faisceaux de faits , de documents, de témoignages, sont mis en rapport les uns avec les autres, et il en sort des conclusions, qui découlent directement de ce qui est posé là. Il y a là quelque chose qui est de l'ordre de l'"attention flottante", porté au plus près au matériel, comme dans une cure analytique.  Et tout comme dans une cure analytique, on sait que d'autres fils attendent de pouvoir être saisis, qui permettront l'accès à d'autres facettes du paysage, qui en deviendra plus évolutif  - on espère que des historiens, ayant accès à d'autres documents et archives, enrichiront, ce travail, prendront la suite.

Ce travail est donc passionnant, et dense. Mais sa lecture attentive demande un effort.

Il est véritablement éprouvant pour le lecteur,   de prendre la mesure, page après page, de l'écrasement, des humiliations institutionalisées ,  de l'arbitraire,  de la haine, du mépris, qui ont, au moment où on attrape l'histoire au vol, dans la 2ème moitié du 19ème siècle,  ont été le lot de ces populations juives en terre arabe et musulmane.  L'auteur cite de nombreux exemples de ce à quoi renvoyait le mot "juif", dans cet univers de discours. De manière courante "si ce que je dis est faux, que je devienne juif". "Juif" est d'ailleurs un gros mot, une grossièreté, qu'on s'interdit de prononcer ...en présence d'un juif, si on veut être poli avec lui. On le fait suivre de "sauf votre respect", ou "sans vouloir vous offenser" - comme on peut le lire dans le roman de Daniel Sibony, Marrakech. (livre auquel j'ai souvent pensé en parallèle à la lecture de ce travail).  George Bensoussan relate qu' on peut lire, dans une chronique du 18ème siècle "les habitants du faubourg Bal Djezira et de la Medina étaient traités comme des juifs par ceux de Bab Souika. Ils ne pouvaient espérer aucune justice, ni d'eux, ni du bey Mohammed". Le juif ne devait ni "répondre" à un musulman, ni le "regarder", il devait lui céder le passage dans la rue. Bien entendu, se défendre contre une agression d'un musulman lui  était interdit, comme monter avec une selle sur une bête (mulet ou âne, jamais cheval)  ou porter une arme - ce qui, dans le contexte de cette société, le rendait "comme une femme".

 Vu l'anarchie régnante,   l'état archaïque,  du monde arabe dans la deuxième moitié du 19ème siècle, la violence endémique, la déliquescence des pouvoirs centraux,  l'insécurité, la vie des musulmans eux-mêmes était très dure. Du moins n'était-ce pas un chaos arbitraire, des normes existaient, qui faisaient tiers, des représentations mentales partagées de ce qui était "juste", ou "injuste". L'idée d'avoir droit à une justice, était présente, même si de fait, à cette période de déclin, celle-ci était vénale, et corrompue.

  Les juifs n'avaient même pas droit, eux, à cette illusion. L'application de la "protection" dont ils bénéficiaient dépendait en droit de la bonne volonté et du bon plaisir de leurs protecteurs musulmans, et ceci englobait les enfants de six ans qui avaient "autorité" sur n'importe lequel d'entre eux. Lorsqu'ils leur jetaient des pierres, les adultes pouvaient juste essayer de les éviter, et courir vite. Des châtiments corporels laissant souvent celui qui les avait subis estropié à vie, ou mort, était le sort de qui aurait agi autrement. Pour survivre, il fallait baisser la tête et subir. Les voyageurs occidentaux, pas forcément antisémites,  visitant le mellah faisaient parfois part de leur écoeurement devant ce qu'ils pensaient être de la "lâcheté", regards fuyants, sourires faux, jovialité sans dignité, acceptation en apparence sereine et consentante des mauvais traitements et maltraitances physiques comme faisant partie de l'ordre des choses. Certaines descriptions du livre font penser au sort des esclaves noirs américains dans le Sud avant l'abolition de l'esclavage, la formation de castes et  de sous-castes  selon la plus ou moins grande proximité avec le maïtre.

Dans certains endroits, la loi disait que les maisons des juifs devaient être ouvertes à tout musulman qui désirerait y résider, et user des biens s'y trouvant - y compris les personnes - pendant trois jours.  Il n'était pas question de demander qu'une "injustice", soit réparée. Si le client d'un artisan, ou d'un commerçant,  disons, décidait de ne pas payer le travail commandé, le juif pouvait demander comme une faveur un acte de générosité. Cela aurait été "arrogant" de réclamer au nom d'un droit. Ce mot "arrogant" revient sans arrêt dans la documentation étudiée côté arabe, dès lors que les juifs affirment leur existence de quelque manière que ce soit. On n'en finirait pas d'énumérer tout ce qui pouvait être considéré comme "arrogant". 

Par exemple : une question récurrente -  le fait de marcher avec des chaussures dans la rue hors du Mellah. Cela était interdit aux juifs par le droit coutumier qui s'appliquait à eux. Ce signe de dhimmitude , vers la fin du 19ème siècle, a commencé à sembler peu "moderne" , "indigne d'une nation civilisée" au pouvoir central. Il a été aboli plusieurs fois, notamment dans l'empire ottoman, qui a abrogé, le code d'Omar. Mais dans beaucoup d'endroits, les populations musulmanes voyaient dans le port de chaussures par les juifs un signe d'"arrogance". Donc l'abrogation de l'interdit était elle-même parfois abrogée, parfois simplement non appliquée. Cela dépendait du pouvoir du Makhden, fort ou faible, respecté ou ignoré,et  du rapport de force, toujours complexe, entre le Bey , les pouvoirs locaux, et l'"opinion publique" musulmane.

 Certes,  le Coran "conseille" d'en user  avec bienveillance envers ceux qu'Allah avait mis sous leur joug.,"  et "de parler aux gens du livre de belle manière" (sauf s'ils sont insolents est-il tout de même précisé)- en d'autres endroits, abondamment cités par les jihadistes d'aujourd'hui,  il parle d'aller les dénicher derrrière les pierres où ils se cacheraient,  pour les tuer..Georges Bensoussan, d'ailleurs, rappelle que la loi d'Omar, qui avait codifié le statut des dhimmis dix siècles auparavant, au moment de l'expansion arabe, avait été à l'époque un progrès par rapport au statut des juifs dans l'empire Byzantin. D'autant plus qu'à cette époque, l'Islam était dans sa phase conquérante, porté par son rêve de s'étendre universellement sur toute la terre, comme prescrit, et pouvait supporter sans se sentir menacé la présence d'étrangers soumis dans le Darb el Islam

. Au cours des siècles  suivants,  la réalité semble avoir oscillé, ni vraiment bienveillance, ni haine meurtrière, assujettissement institutionnalisé teinté de mépris, qui permettait parfois des liens vivables et une certaine convivialité au quotidien, lié au statut économique commun. Car il ne faut pas oublier que ces gens n'étaient pas que juifs, chrétiens, ou musulmans. Ils étaient ausi riches ou pauvres, acteurs de la vie économiques ,  et cela induisait des logiques dans les relations et les échanges, qui fonctionnaient aussi, en même temps. On sait bien que toute société d'ordre est aussi une société de classe , et toute société de classe une société d'ordre. Cela fait longtemps que les historiens n'opposent plus Porjnev et Mounier

. On mesure dans le livre de Georges Bensoussan l'énorme écart de condition entre le juif pauvre du Mellah et celui qui vivait à l'ombre du pouvoir. Il décrit des hiérarchies implacables, selon la condition sociale, miséreux ou appartenant à des familles distinguées, et des nuances byzantines entre descendants d'ashkenazes s'étant réfugiés au Maroc après expulsion des juifs d'Espagne, et familles distinguées sepharades. La mince frange des juifs proches du pouvoir vivait dans la Medina, ou près du palais. Leur visibilité, et leur éventuelle prospérité retombait en haine accrue sur leurs correligionnaires, eux exposés au milieu des musulmans ordinaires. Haine sourde, implicite et dormante, lorsque le pouvoir était fort ou populaire, explicite et manifeste lorsque le pouvoir central était affaibli et les temps mauvais. Comme tout pouvoir, celui qui s'exerçait en terre d'Islam savait à l'occasion utiliser les boucs émissaires disponibles, les protégeant d'une main, les rassurant de bonnes paroles,  les laissant livrés à la vindicte populaire de l'autre.Ce n'est pas parce que les chefs arabes n'avaient pas lu Machiavel qu'ils n'étaient pas subtils...  Les pouvoirs coloniaux n'ont pas agi autrement, se servant des talents des juifs, tout en faisant attention de ne pas trop mécontenter les "indigènes". Le décret Cremieux, d'ailleurs n'a été étendu ni à la Tunisie, ni au Maroc.

En droit, la parole en justice  d'un juif, n'avait pas de valeur, son témoignage était nul d'emblée,  devant les juridictions musulmanes, desquelles il était pourtant justiciable, hormis dans les affaires intérieures de la communauté qui relevaient des tribunaux rabbiniques. Et encore, il arrivait que le cadi, frustré d'avoir été tenu à l'écart et privé du bénéfice financier  que lui aurait apporté d'être pris comme référent d'un litige entre juifs,  transgresse même cette limite, comme on en relate quelques cas dans le livre - exemple deux hommes condamnés à la bastonnade, 500 coups chacun, l'agresseur et l'agressé,  pour ne pas avoir fait appel à la justice du cadi , mais avoir réglé leur différend entre eux, suite à coups et blessures préméditées de l'un par l'autre. )

 Le juif était aussi un enjeu dans les rapports de force locaux. Celui sous la "protection" duquel  ils étaient - le puissant local, on est dans le cas d'une société de style féodal  - perdait la face si on  lui tuait un de ses juifs  sans lui  payer l'amende que fixait , pour ces cas là, la coutume.  A peu près équivalente à celle due en cas de dommage au bétail.

Le mythe, auxquels quelques uns se sont un temps raccroché, de l'harmonie judéo-arabe,  de la symbiose séculaire,  de l'heureuse convivialité, mis à mal par le "sionisme"," les" regrettables  événements du moyen-orient" qui auraient mis fin à une entente multi-séculaire,  sort de la lecture de ce livre pulvérisé.

L'autre mythe, non moindre,  qui idéalise les "communautés" juives , la chaleur, l'étude, le partage , le sentiment du destin commun (pour les opposer à notre anomie moderne facilement perçue comme "délaissement") encore plus.

 On voit à l'oeuvre dans les mellahs  tout ce dont l'humanité donne, ordinairement, le spectacle - qui s'aggrave dans les temps difficiles où la lutte pour la survie est âpre -  l'égoïsme, la mesquinerie,  l'absence de solidarité, , les ségrégations parmi les ségrégués, féroces,   les uns cherchant une plus-value économique, ou  narcissique en se mettant au-dessus d' autres,  qu'ils méprisent. Du côté de la transmission juive,  oubli  par les rabbins de l'esprit de la loi  qu'ils sont censés transmettre  au profit de la pure conservation de sa lettre, une religiosité purement formelle, faite de ritualité sans pensée. Et tout ce qui accompagne ordinairement la misère, la brutalité envers les femmes, les enfants, l'alcoolisme. Parmi les métiers qui étaient accessibles aux juifs, il y avait la production et la vente d'alcool, interdit aux musulmans, mais qu'ils consommaient, certains, tout de même....en rendant les producteurs juifs ou chrétiens, responsables d'être la cause de la "corruption" de leurs moeurs...

 ..Ces "clichés" volent en éclat, et sans doute tant mieux -  les idéalisations et les fantasmes de passé enchanteur servent surtout,  d'abri phobique par rapport au monde des humains tel qu'il est, parfois vivable,  jamais spécialement idéal, ni simple.

L'auteur cite plusieurs fois un article des Temps Modernes de 1965  écrit, me semble-t-il, par un journaliste arabe - pas retrouvé le lien Iindiquant son nom dans les notes  - intitulé "les juifs des pays arabes vont en enfer". On a bien ce sentiment, au fil de certains passages de ce livre,  il faut vraiment le lire pour se rendre compte,  pour prendre la mesure , page après page, de cette oppression continuée, qui peuvent bien sembler un enfer, et qui durerait  depuis des siècles. Mais là non plus, il ne faut pas généraliser, et l'auteur nous met en garde contre cela. Au sein de cette cohabitation, nonobstant l'inégalité juridique, il y a aussi eu des périodes de prospérité et de paix, et des temps de créativité culturelle. Et un vrai bonheur de vivre. C'est patent lorsqu'on lit en parallèle de ce travail le roman de Daniel Sibony, Marrakech, qui écrit la vie dans le Mellah d'un enfant, de  1942 à 1955 (année du départ pour la France de l'auteur) . On y retrouve en fond d'écran, d'ailleurs discret, ce n'est pas l'objet du livre, ce qui est décrit par Georges Bensoussan  : les enfants qui lancent des pierres, la nécessité de courir vite pour ne pas être battu, les babouches noircies, l'enseignement abrutissant du heder heureusement contrebalancé par celui des maîtres de l'Alliance Universelle Israélite - à qui il voue une profonde reconnaissance tout en percevant leurs éventuelles mesquineries . Mais on y perçoit aussi la joie, et la chaleur, et l'amour, celui des proches,  et dans son cas, celui des textes bibliques, et la lumière du Shabbat et des fêtes. Quelque chose d'intense, précaire, pas dilué. La lumière, partout présente dehors, la lumière intérieure aussi, qui traversait ces communautés, leur permettant de supporter que la vie soit si dure.

 Il y avait le malheur, les malheurs, la mort des enfants en bas âge,  mais aussi l'envie de vivre,   forte, prête à saisir toutes les chances. Parfois, le regard qu'un témoin porte sur un événement en dit plus sur l'étrangeté de ce témoin que sur  l'événement. Première partie du livre, plusieurs personnes, au moment  où ont commencé à être lancées les campagnes de vaccination  contre les maladies infantiles,  endémiques et meurtrières - se sont étonnées de l'empressement des populations juives à venir faire vacciner leurs enfants, qui contrastait, semble-t-il, avec le fatalisme des populations indigènes musulmanes, voire parfois Européennes.  "ces gens-là" - ont-ils dit - " décidément,  aiment trop la vie".

Cette parole, qu'on puisse dire de gens "qu'ils aiment trop la vie", est pour nous hautement étrange.

Parfois, le travail de Georges Bensoussan résonne étrangement avec l'actualité. Un exemple, p. 646 et suivant, chapitre "les années décisives 1945-1949". L'auteur explique, et démontre, en s'appuyant sur de nombreux témoignages convergents, que du 4 au 7 novembre 1945, des émeutes anti-juives, à la fois spontanées et soigneusement organisées dans un climat déjà explosif, ont éclaté à Tipoli. On a là la description du déchainement de violences, de plusieurs jours, marqué par les actes de barbarie et de sadisme, massacres, viols, pillages, atrocités diverses, dont certains ressemblent à des sortes de rituels, on poignarde des cadavres, on les dépèce, on tue les morts ! on voit à l'oeuvre la jouissance sadique, qui une fois déchainée s'enivre d'elle-même dans une sorte de transe, de fureur sacrée. Déchainement de populace. En même temps, on nous explique que comme chez nous lors de la Saint Barthelemy, le massacre avait été soigneusement préparé, les maisons des juifs marquées par les voisins lorsqu'elles n'étaient pas dans le mellah, pour que les assassins les trouvent facilement, comme cela avait été le cas à Paris pour celles des protestants, la nuit avant le massacre, au tocsin de Saint Germain l'Auxerrois ( juste en face de là où nous sommes...). Et des armes avaient été distribuées, les jours d'avant, dans les deux cas.

Peu auparavant, chapitres précédents, le livre nous avait expliqué que l'après guerre avait été marquée par des émeutes anti-juives ( une nouveauté en terre d'Islam, où il n'y avait pas eu de pogroms semblables à ceux de russie ou d'Ukraine ) et cela dans tous les pays étudiés. La propagande nazie, présente dès l'arrivée au pouvoir d'Hitler, et très bien reçue, est venu se conjoindre avec le mépris traditionnel des masses arabes pour les "chiens de Yahoud". L'Egypte a accueuilli après guerre des criminels de guerre nazis, chargés occultement d'affaires juives et de former des cadres. Idem en Irak. On voit dans ces pages l'enthousiasme  quasiment unanime des masses arabes,  selon les témoignages concordants des diplomates et fonctionnaires européens, et ce qu'on pouvait lire en toutes lettres dans les journaux arabes, pour la propagande nazie, et le désir fort des dirigeants, comme le fameux Mufti de Jérusalem, mais il n'était pas une exception,  d'être adoubés et reconnus par Hitler. Mein Kampf, expurgé de ses passages méprisants pour les arabes - une des races considérées par lui comme inférieures, rappelons-le,  fut traduit et a circulé. On sait qu'il circule toujours, en version expurgée,  accompagné des "protocoles des sages de Sion", un best seller que les masses arabes tiennent pour vrai. Récemment il a fait l'objet d'un téléfilm à succès à la télévision égyptienne.

Et voici le récit, officiel de ces violences de Novembre. Il est identique dans toute la presse arabe, depuis l'Irak jusqu'au Maroc : "ces émeutes n'ont rien à voir avec le monde arabe véritable. Il ne s'agit que de la mauvaise action d'une poignée de voyous". D'ailleurs, explique le 8 novembre 1945 le journal libyen Tarabulus El Gharb, LES PREMIERES VICTIMES DE CES VIOLENCES SONT LES ARABES, CAR L'HONNEUR ARABE A ETE SALI". L'article condamnait les massacres, avec la performance de ne pas prononcer une seule fois le mot "juif".

C'était il y a 70 ans. Aujourd'hui, c'est l'Islam que la "rue musulmane" - et plus la rue arabe - estime sali, dès lors que des exactions jihadistes, pourtant revendiquées comme telles, ne sont pas occultées par la presse ! renversement en miroir. L'agresseur devient victime par le fait que le dévoilement de son agression donne de lui une "mauvaise image".  Fethi Ben Slama, un psychanalyste d'origine tunisienne, parle, à propos des masses arabes, de "désespoir identitaire", suite au choc de la rencontre avec l'Occident. L'expression est forte. On perçoit bien la radicalité des enjeux narcissiques qui semblent être ici engagés  pour que soit engendré un discours atteignant un tel point de folie. Jean Jacques Moscowitcz utilise à propos du fait de dénier sciemment et collectivement une vérité le concept de "forclusion construite". Pourquoi pas ? on sait que la perversion sert parfois de position défensive contre l'effondrement psychotique.  C'est d'observation courante.

Ce livre, par sa rigueur, sa densité, est un acte de transmission, fort. Quelqu'un qui le lit honnêtement ne peut que prendre acte de ce qu'a été l'histoire de ces événements.  Il ne contient nul manichéisme, et nulle idéalisation, ou dénonciation de qui que ce soit, il essaye de montrer - et c'est là le travail d'un historien - les faits sociaux,  les faits de discours, les réalités économiques,  à travers lesquels  juifs et musulmans ont pu cohabiter, pendant un temps, puis se sont séparés.

Du côté des juifs sépharades, au fur et à mesure que la comparaison avec ce qui se passait, au moins en droit, en Europe Occidentale, se répandait,   que l'éducation gagnait du terrain, le cadre traditionnel ne pouvait plus être supporté.  L'oppression externe,  et ses signes infamants,  bien sûr, mais aussi les pouvoirs installés au sein des communautés elles-mêmes, les oligarchies juives héréditaires.  Bien sûr, ces pouvoirs internes ont résisté. Le livre montre que les écoles de l'Alliance Universelle Israélite, dont le rôle a été essentiel n'ont pas été forcément été accueuillies avec joie par les notables juifs, ni par un bon nombre de rabbins, qui tenaient aux prérogatives, qui les faisaient vivre. La vie de ces communautés juives a été un bouillonnement continu de conflits et de dissensions, mais aussi  de solidarité, et d'entr'aide. On arrivait à peine à soutenir les plus pauvres des pauvres - et on donnait aux quêtes pour aider les victimes de pogroms russes.  Parmi ces nouveaux juifs, éduqués, parlant des langues étrangères, certains ont été attirés très tôt par le sionisme, d'autres par le communisme, certains ont essayé de participer aux mouvements nationaux arabes qui préparaient la décolonisation, ils espéraient pouvoir devenir "irakiens de religion juive", ou "marocain de religion juive" , comme ils voyaient qu'il y avait des "français israélites" - bref, il y a eu une pluralité de destins. Sans compter ceux qui se sont cantonnés à des trajectoires purement individualistes.

Du côté des musulmans parmi lesquels ils vivaient, il y avait un consensus implicite, aussi évident que l'air qu'on respire, donc pas forcément conscient , ce qui est certain n'a pas besoin d'être répété sans arrêt - de même, tant qu'on a de l'air, on n'a pas besoin d'y penser - à savoir que l'ordre des choses, prescrit par Allah lui-même, voulait que les juifs vivent en état d'abaissement. D'où l'indignation scandalisée, tout à fait sincère, lorsque la situation de ceux-ci a commencé à changer.Tous signes extérieurs de richesse, de bien être, mais le simple fait de circuler librement dans la rue,  d'exister de manière visible,  étaient vécus comme signe d'"arrogance". Or, avec l'arrivée des Européens, beaucoup de juifs ont vu leur sort s'améliorer. Ca se discute, mais le fait que ce qu'on a appelé "émancipation" des juifs soit de manière générale apparu aussi insupportable, aie donné lieu à de telles indignations, montre qu'au-delà de la simple jalousie (pourquoi le voisin a plus que moi, c'est pas juste), quelque chose qui relevait d'un ordre sacré des choses était en train d'être transgressé.

Cette indignation était d'autant plus profonde que le choc de la rencontre avec cet autre univers mental, celui du monde occidental tel qu'il avait évolué pour son propre compte, faisait trauma.  Le trauma c'est ce qui fait mal, c'est l'irruption de l'altérité à l'intérieur de soi - et c'est aussi ce qui réveille d'un rêve - et permet d'inventer des nouvelles façons de rêver.

Le droit naturel, la laïcité, sont apparus, à partir de l'évolution interne du christianisme d'Occident, à l'époque moderne. Cette histoire a été remarquablement explicitée par les travaux de Marcel Gauchet, qui montrent les articulations à travers lesquelles ce tournant a été pris par l'aire civilisationnelle à laquelle nous appartenons. Il est apparu en France, et en Europe Occidentale, peu à peu, et s'est propagé avec les Lumières, au 18ème siècle, apportant l'idée, neuve encore alors, que les humains naissaient libres et égaux en droit, sinon en fait. Le monde islamique a choisi, globalement, un tout autre chemin. Fethi Benslama situe le tournant aux 11ème/12èmes siècles, au moment où la recherche philosophique en Islam a été étouffée au profit de la production de systèmes théologico-politiques visant la soumission du sujet. D'après lui, il existait d'autres possbilités, donnant plus de jeu, même à partir des textes fondateurs. Fethi Ben Slama pense que c'est à tort que "slm" en arabe a été traduit par "soumis". Ce mot, d'après lui, a aussi un rapport avec le salut, le fait d'être sauvé après la traversée d'une mort symbolique.

Georges Bensoussan le rappelle, pour le musulman du 19ème siècle, le Coran, éternel, incréé, coexiste avec Dieu de toute éternité.Le fidèle de cette époque a le sentiment d'appartenir à un monde durable et inébranalable qu'a créée la révélation FINALE  de Dieu par l'intermédiaire de Mahomet, le sceau des prophètes. Son monde, tel qu'il lui est donné d'en jouir, contient tout ce qui existe, tout ce qui est désirable, bien -être dans ce monde, salut dans l'autre. L'identification à laquelle appelle une telle option théologique est une identification directe, un miroir sans défaut, une totalité qui ne doit être entamée par rien, ni personne, une identification au tout. Fethi Benslam - encore lui - fait remarquer que dans l'Islam, il n'y a pas la notion de "Dieu le Père" - Dieu, y est Créateur, mais pas procréateur, ce qui fait que la différence des sexes ne vient pas comme coupure, ne fait pas coupure. C'est une remarque que je trouve importante. Elle résonne fort avec les débats qui viennent d'avoir lieu sur le "mariage homosexuel". Chez nous, jusqu'à aujourd'hui,  du moins, la différence sexuelle  était la voie la plus courante à travers laquelle  la faille identitaire trouvait à se symboliser. Nous avons inventé le père symbolique - et la névrose comme modalité de "faire avec" la non-identité de soi à soi. L'Islam disjoint  ces deux registres,  la dimension de Père Symbolique n'y apparait pas, et il se peut que cela mette le politique dans un registre sensiblement différent que celui qui fonctionne pour nous. Ce serait une question à explorer, entre historiens et analystes, en tout cas..

Un autre abord ce serait celui-ci - d'envisager que nous sommes,  y compris ce livre,  actuellement, partie prenante et partie prise, dans une conversation qui se passe à travers nous tous qui vivons aux 20èmes et 21èmes siècles - celle du monde islamique avec la question du sujet comme singularité sans complétude ni miroir possible. Cette question lui serait revenue via la rencontre avec le monde Occidental, alors qu'il pensait l'avoir évacuée et résolue de manière définitive par l'invention du Coran. C'est - je crois -  plus ou moins la thèse de Daniel Sibony dans Nom de Dieu, à ceci près qu'il ne dit pas "question du sujet", mais "faille identitaire", mais il me semble que les deux formulations se rejoignent, nonobstant le vocabulaire différent. Cela aussi serait à examiner de plus près.

En tout cas, ce qu'on peut dire, c'est que le monde du "c'est écrit", du "mekhtoub", se trouve en contradiction frontale non pas avec l'impérialisme des puissances européennes du 19ème siècle, car avant le colonisateur européen, il y avait eu en terre arabe, l'empire ottoman, et les mongols aussi etc.., et ces conquêtes et annexions n'ont pas créé de bouleversement majeur des sociétés musulmanes - on changeait de maitre et la vie continuait - non pas, donc avec l'impérialisme européen - mais beaucoup plus fondamentalement, avec ce qui porte souterainement notre aire civilisationnelle, qui a permis l'invention de la science, de la recherche scientifique - qui est la passion d'écrire, d'inscrire le monde, de le rencontrer en le transformant, d'y laisser trace, un rapport au monde comme invention continuée, activement continuée, par chacun individuellement - et là se situe , pour partie, le travail analytique, donner à qui le veut la possibilité d'un commencement et de s'étranger aux versions de son "lui-même" dans lesquelles il était, ou s'était incarcéré - et par nous tous, collectivement.   En résumé, deux directions conflictuelles, qui cohabitent en chaque individu, et chaque civilisation , la volonté de jouir de l'institué, qui mène logiquement  à en vouloir toujours plus de la même chose, ou la même chose,  sans césure, , et cet autre désir, contradictoire,  qui anime aussi chacun, qu'il le sache ou pas,  seul ou collectivement, le désir d'instituer du nouveau, de l'inédit, de la non répétition  selon le génie propre de l'espèce humaine, qui est aussi  d'instituer, d'inscrire, d'inventer et de s'inventer autrement.

Merci à Georges Bensoussan pour ce travail, magistral, et à Jean Jacques Moscovitz pour m'avoir permis de lui faire écho dans cet espace, que lui et les collègues de Psychanalyse Actuelle font vivre.

Eva Talineau, psychanalyste
evatalineau@orange.fr