LE REGARD QUI BAT . . . d'un bord à l'autre [entre cinéma et psychanalyse]

Ici, il s’agit d’inscrire, d’écrire son lot d’impressions et de questions, que l’on soit psychanalyste, cinéaste, spectateur ou autre…


 
 
 

Avril 2009

à propos du film : La fille du rer d’André Téchiné (2009)
SUR LE RETRANCHEMENT DU SAVOIR DE LA SHOAH DANS L ‘ACTUEL

Par Jean-Jacques Moscovitz

Un texte extrait de l’ouvrage de Jean-Jacques Moscovitz : « D'ou viennent les parents, psychanalyse depuis la Shoah » éditions Penta-L'Harmattan paris 2007

Voici le terme que je propose ici pour l’ajouter aux autres avatars des processus de la symbolisation que sont le refoulement, le démenti et la forclusion dans la psychose, la silenciation à un niveau intime y étant ce qui « négationne » les effets de ce qui a eu lieu, en empêchant d’en percevoir l’impact au niveau psychique.

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Ainsi, autre exemple récent d’usage de la cause de l’attaque des juifs, lorsque les médias et la France entière se sont retrouvés à user du sens de la destruction là à la portée de tous devant le faux attentat, celui que prétendait avoir subi, en juillet 2004 sur la ligne du RER-D près de Paris, Marie Leblanc : un attentat « nazi » par des individus qui disaient l’être, l’accusant d’habiter le 16e arrondissement, celui de juifs fortunés, etc.
Elle dira avoir été bousculée sur le quai, son bébé jeté à terre… son corps marqué de griffures et de la croix gammée…qu’elle avouera avoir faites elle-même.
C’est la réaction unanime qui ici est suspecte car elle fut une attitude volontiers pleine d’un savoir constitué du sens bien établi sur un tel événement. Établi sur l’instauration du couplage nazi/juif où le « voilà pourquoi les juifs ont été tués » est utilisé comme savoir produit par l’Histoire.
Savoir qui, en fait, cache, assez mal en vérité, une infatuation débonnaire et parfois active d’une telle certitude de savoir qui, une fois instaurée, se retrouve précisément organisatrice de la mise en institution du sens, de sa mise en circulation médiatique sur fonds de négation de l’impact de la Shoah au niveau individuel. Où le sens est là prévalent. Et où chacun, s’appuyant sur le pourquoi, joue de son innocence, de sa naïveté, de ses maladresses reconnues ou non, bref où c’est le règne de la Belle Âme.
Comme cela fut le cas avec le RER-D, semble-t-il, pour notre président de la République d’alors, M. Jacques Chirac ou M. Dominique de Villepin, son ministre de l’Intérieur à l’époque, qui diront tout leur effroi et leur indignation courroucée, lors de leurs déclarations sans vérification des faits, à peine quelques heures après avoir accepté, pleins de promptitude, l’information transmise par leurs services de police.
Par une telle affabulation cette jeune mère de famille sera condamnée, car elle a prétendu un faux : avoir subi avec son enfant de 13 mois une attaque antisémite alors qu’elle « n’est pas juive », avec atteinte de son corps, par des Maghrébins et des Africains, dans l’indifférence générale… Et cela dans un train, ce signe, ce trait, voire ce symbole européen de la mise en route de la solution finale.
Dans un tel exemple le lecteur verra-t-il, je l’espère, une preuve de ces effets de l’impensable, de l’inclassable de la Shoah, qui provoquent très facilement son retranchement de la pensée consciente perçu dans cette promptitude dans l’action, cette certitude de savoir ? Et du trop de sens ici fonctionnant à plein régime ? Ce qui ici nous révèle aussi l’usage pour le moins obscène de ce couplage, celui d’associer nazi et juif pour faire sens et ainsi produire une réponse au voilà pourquoi les juifs, bien au-delà d’une simple maladresse devant la complexité de la rupture de l’Histoire.
C’est là un des modes d’organisation du refoulement à l’échelon du collectif d’une nation qui, s’accompagne de temps en temps de la levée du refoulé, inconscient oblige, comme dans cet exemple du RER D. Car un tel savoir sur la destruction est en fait très mal inscrit au point même que le mot de refoulement est à revisiter comme je le propose dans cet ouvrage.
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Donnons quelques autres exemples du couplage nazi/juif propre au pourquoi…
Ainsi le livre de Benjamin Wilkorminsky, auteur de Fragments, une enfance 1938/1948[2] a défrayé les média. Car au lieu de dire que c’est une fiction, là l’auteur commet un mensonge, probablement induit dans son enfance : faire croire d’être revenu du camp d’extermination de Maïdanek où il a prétendu avoir été déporté à l'âge de quatre ans alors qu’il n’en est rien. Son ouvrage se veut témoignage, mais malheureusement c’est un faux. Il aurait pu protéger peut-être tout le succès qu’il a eu, et qui lui a été récusé à juste titre, s’il avait simplement dit que son récit était une fiction. Mais à l’inscrire dans l’écrit par la force du mensonge inhérent à la parole, il nous donne à partager avec lui une jouissance littéraire qui de tout son poids se fait passer de façon indue comme accès au réel et ainsi nous faire entendre, soit-disant, le non lieu absolu de l’horreur. Et pour cela il use de ce couplage nazi/juif, qui apparaît être ainsi la métonymie du pourquoi les juifs ont été tués.
Le livre de Jonathan Littell Les Bienveillantes[3] procède du même usage de ce couplage nazi/juif. Et par là même, il ne me paraît pas, malgré son succès, un ouvrage qui oriente vers un savoir qui allège en nous donnant une voie possible pour élaborer les effets de la Shoah. Et ce du fait même de son contenu utilisé de façon abusive au niveau littéraire car il provoque, me semble-t-il, une torsion typique de nous mettre du côté de la jouissance des meurtres commis. En témoignent les propos d’analystes amis qui m’ont fait entendre par exemple que, pour ce qui me concerne, je n’avais « bien sûr pas à le lire, puisque, comme juif, je savais tout cela »… de façon innée en quelque sorte. Là on se retrouve devant cette exclusion ipso facto des juifs sur ce qui s’est passé puisque cela ne pouvait que leur arriver… Ou encore, ce collègue, me disant qu’il « avoue avoir été fasciné par ce livre ». Il est vrai, en effet, que cet ouvrage, assez insaisissable, disons-le ainsi, provoque la fascination en ceci que l’auteur en dédiant ses Bienveillantes aux victimes disparues, nous met alors dans la tête jouisseuse d’un tueur de juifs, rétablissant par là ce couplage nazi-juif qu’il nous faut apprendre à défaire sans cesse. Or la fin dernière du livre nous y plonge, dans ce couplage : « les bienveillantes avaient retrouvé ma trace ».
Voilà une expression de la mythologie grecque nous renvoyant aux Errynies, nos furies missionnées pour venger les parricides, les meurtres intra-familiaux, où surabondent le sens, le pourquoi les nazis tuent des juifs… Pas de sens œdipien dans les crimes de la Shoah, mais l’Œdipe brisé… comme je l’aborde dans mon présent ouvrage, car comment conflictualiser dans le registre du meurtre de masse les victimes mises en place d’animal, de vermine. Ici c’est la chute de la métaphore[4], du comme si, et dès lors d’affubler le juif de sa tuerie par tous les moyens.
Autre exemple celui où en mars 2007, Raymond Barre, ancien 1er ministre, a confirmé à France-Culture ses propos lors de l’attentat devant la synagogue de la rue Copernic à Paris le 3 octobre 1980, soit que parmi les quatre morts, trois étant français étaient des « innocents », puisque non juifs « dans cette affaire ». La presse d’alors avait nommé cela un lapsus. Alors qu’il n’en est rien car c’est bien un énoncé à un niveau conscient de son antisémitisme, bien montré là par ce couplage du juif à son ennemi : le juif lui n’est pas innocent mais bien coupable et son ennemi veut le châtier par un attentat ou toute autre action de tuerie de masse… Comme nous le dit, à l’échelon planétaire, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad menaçant à l’heure qu’il est, l’État d’Israël de destruction nucléaire sur fond de négationnisme de la Shoah.
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Mal-inscriptions, non inscriptions de ce qui s’est passé face à quoi seront avancés ici des mots, des notions pour en percevoir mieux peut-être les effets subjectifs.
Parmi ces notions, est à souligner l’importance de celle de jouissance produite dans de tels crimes et qui, parce que non sue, non ‘sachable’, reste erratique aujourd’hui. Nous voisinerions avec. Car une telle jouissance reste insoumise au sens, pas ou mal inscrite en un savoir qui lui donne un cadre.
Rappelons-le, dans la parole sens et jouissance s'articulent, au point d’évoquer une jouissance sémiotique, en s'excluant/ s’incluant l'un l'autre de telle sorte que ce qui va du côté du sens est perdu pour la jouissance, et réciproquement, tout ce qui fera jouissance amputera le sens d'autant.
La jouissance et le sens/non-sens sont liés par ce que la psychanalyse nomme Surmoi individuel et aussi Surmoi collectif –Kultur Über Ich – comme nous le dit Freud dans Malaise dans la civilisation de 1929[5].

Jean-Jacques Moscovitz

[1] In « D’où viennent les parents, la psychanalyse depuis la Shoah », Penta-Lharmattan éditions septembre 2007 de Jean-Jacques Moscovitz

[2] Benjamin Wilkorminsky, Fragments, une enfance 1938/1948, éd.Calmann-Lévy, Paris, 1997.

[3] Jonathan Littell, Les Bienveillantes, Gallimard, Paris, 2006.

[4] Cf. « A quoi bon la métaphore ? » de Bernard Toboul, 29 XI 99, in colloque de l’Inter-Associatif Européen de Psychanalyse pour le centenaire de la Traumdeutung de Freud, in éd. Les Carnets de Psychanalyse, Paris 2004, collection dirigée par Gérard Allbisson.

[5] Ibid, note 4.



à propos du film : Train de vie de Radou Mihailéanu (1998)

Projection-débat du « Regard qui bat… » le 26 avril 2009 à La Pagode

“ Train de vie ”, rêver de réparer l’Histoire.

Par Jean-Jacques Moscovitz

Avec Train de vie de Radou Mihailéanu, la fiction pourrait-elle désormais témoigner de la Destruction des Juifs après Shoah de Lanzmann ?

Train de vie est bien une fable. Sur la déportation, sur l’extermination de masse, le réel de l’Europe nazifiée…

Ce réel surgit avec le dernier plan qui, pour ainsi dire, est présent à tous les moments du film. C’est un arrêt sur image en quelque sorte invisible, qui ordonne tout le récit. Une fois perçu, il est, il dit la fin du film : une photo montre un déporté. C’est Shlomo, le héros de la fable, le narrateur du texte, dans le scénario.

Dans le convoi qui le déporte avec tout son village, il ne cesse de mettre en images devant nous, de rêver éperdument à un Train de vie, à une caravane sublime en route vers la Palestine! (“Une filière de Téhéran” via l’URSS a réellement existé).

Fiction grandiose, burlesque, lumineuse, qui ici se déroule pour jouer son rôle de fiction jusqu’au bout : prenant le pas sur elle, le réel la révèle et dés lors la défait.

En effet, Shlomo le rêveur tant désireux et éperdu de réparer l’Histoire en train de se rompre, l’arrêt sur l’image finale nous le montre derrière des barbelés, les siens, ceux de son camp.

Nous, les spectateurs, nous sommes dehors. En dehors de l’horreur, comme si nous étions  avant. C’est le jeu de la fiction de nous placer là, dans le film où nous sommes exactement juste avant l’imminence du crime. Avant. Pas dedans.

Si la fiction a tant de succès, c’est que grâce à elle, nous acceptons volontiers, semble-t-il, de nous retrouver tous témoins de cet avant, ô combien plus acceptable, représentable, que l’horreur à laquelle il reste impossible d’assister.

Rien de plus acceptable, en effet, voire de naïf comme la foi seule l’offre, que de rêver, de désirer se soustraire à la pire des terreurs en train d’avoir lieu, en s’imaginant la maîtriser. Comme au cinéma ! Et dés lors se soutenir d’une telle fiction devient-il plausible pour espérer survivre malgré l’évidence que le pire est là, se déroulant ici même dans un transport de déportés. Oui, Train de vie est une sortie d’Egypte avant l’esclavage, fuite d’une Europe nazie avant l’irréparable en train de se commettre, un Exodus avant la libération des camps ! Voilà le programme triomphal d’un 

village de ce Schtettel qui n’existera plus jamais : partir en Terre Promise, petit et gros bétail inclus comme dans la bible. Leur Moïse, Shlomo (formidable Lionel Abélanski) est le fou du village, une pomme est son unique propriété, qui sauve son peuple, mais c’est le désir immensément secret pour une Esther enfouie au plus profond de son cœur qui lui fait aimer rêver qu’il l’aime tant. Au point de désirer sauver le monde dans une épopée pleine de rebondissements : hommes juifs habillés en soldats nazis… et kipas, parlant l’allemand, un “yiddish humour en moins”, avec un chef (remarquable Rufus), nous faisant découvrir qu’à pratiquer le code mental de l’ennemi du genre humain, on risque de ne pas en revenir…

Certes, une sortie d’Egypte, une délivrance, n’a rien à voir avec la Shoah, qui n’est que mort et engloutissementM Mais aboutir, pour Mihailéanu, à mettre en scène un train en place d’acteur principal, c’est se soumettre à ce qui fait trait dans toute l’Europe des victimes de ces années de terreur 1941/45.

Trains conduits par des hommes pour assassiner d’autres hommes. Crimes à effacer du savoir humain, sans preuves ni traces de l’élimination de leur effacement. Crime sans paroles ni témoins. En silence.

Et afin de réhumaniser le monde en parlant ce silence, la fiction, -l’image- nous invite à nous placer comme si nous étions juste avant le crime, pour que, tous témoins, la parole reprenne.

 

L’usage de la fiction tente avec Train de vie de nous évoquer l’horreur avec des images d’avant. Et dés lors, avec ce thème de la Destruction, d’une exigence illimitée dans la forme comme dans le fond, se réalise au cinéma, ce tour de force de faire rire et pleurer sans même brouiller notre rapport à ce qui, a-humanité sans nom, est le terrible trait du réel de ce qui s’est produit.

A l’opposé de La vie est belle de Roberto Benigni, où l’omniscience sur la solution finale de la part d’un père envers un enfant-poupée, et la primauté accordée à la pantalonade pour dire l’horreur des disparitions collectives, nient l’approche du réel par l’usage de la fiction. Benigni rend confus notre rapport à ce savoir impossible sur la Shoah, car l’omniscience est déshumanisante, la honte dite par certains déportés sur ce qui leur est arrivé nous le rappelle souvent.

 

Aujourd’hui, un tournant serait pris où, après le temps d’inscription avec Shoah/film, la fiction, la fable, voire le conte seraient devenus nécessaires pour transmettre l’histoire aux générations qui arrivent. Pourtant bon nombre d’auteurs, cinéastes ou littéraires, se sont peu privés de fictions sur La Destruction des Juifs sans attendre ce tournant. Comme par exemple, Yossel Rakover parle à Dieu (de Zvi Kolitz. Ed Maren Sell/Calmann-Lévy, 1998), qu’E. Lévinas qualifie de “… texte beau et vrai comme seule la fiction peut l’être. ”, et qui est un  “ testament ” d’un combattant juif dans les heures précédant sa mort dans l’anéantissement du ghetto de Varsovie, c’est un document écrit en yiddish …en 1946 à Buenos Aires. Dés sa sortie, il échappe à son auteur et, passant de photocopies en rafistolages de mains en mains devient “…la lettre chargée de transmettre au prochain millénaire ce ‘’faux’’ qui nous survivra comme l’un des rares 

documents véritables de notre temps ”. C’est que savoir se tenir à la juste distance dans l’abord de l’indicible de la Shoah ne peut que prévaloir sur le contenu des énoncés à transmettre. Ainsi en est-il avec cette mauvaise comparaison entre Train de vie qui ne lâche pas sur l’essentiel et La vie est belle qui l’atténue beaucoup trop.

 

Mais ce tournant a un enjeu, avec d’un coté l’approche de  Lanzmann en place de censeur soi-disant, qui obligerait à regarder en face l’horreur de la chambre à gaz, et de l’autre, curieux manque d’esprit critique, la fiction qui offrirait émotion, rire et rêve.


Non, Shoah/film fait face non pas au réel de ce qui s’est produit, mais à son impossible saisie, et pour le pointer, nulle fiction ici mais écriture, tissage d’un texte où tout est acteur au moment même du tournage : le temps du film, sa durée, ses lenteurs ; les trains ; les pierres ; l’herbe; les langues … Par ce tissage, le texte des déportés revenus, membres des Zondercommandos, aussi est acteur, puisque ceux qui parlent étaient sur les lieux mêmes au moment des Actions de meurtres de masse. Nulle fiction possible alors pour incarner l’indicible, au point que paroles des Juifs , propos des polonais voisins des camps, dires des nazis ne se rencontrent jamais. Apparaît alors pour chaque spectateur/lecteur un mode singulier d’approche de la Shoah qui tient compte de l’impossible à dire ou à savoir. Chacun se retrouve avec sa fiction personnelle, celle qui se sous-tend de son rapport singulier à l’indicible de l’horreur.

Cette singularité d’une fiction personnelle dans l’intime du spectateur de Shoah le responsabilise, en le situant comme témoin de l’ampleur du crime. Elle s’oppose ainsi à la fiction privée que tel ou tel réalisateur veut alors rendre publique en en faisant l’offre, ici collective à des spectateurs enfin allégés quant à leur responsabilité. Libres à eux. Libres ceux aussi qui, parfois, acceptent que la vérité les dérange. 


Oui, Train de vie, à hisser la fiction là où Mihailéanu nous mène, réussit ce tour de force de nous en faire sortir au point que le spectateur que je suis se sait responsable de l’accroche du réel qui lui arrive.


Jean-Jacques Moscovitz



 Mars 2009

à propos du film : L’œuf du serpent d’Ingmar Bergman (1977)1

Projection-débat du « Regard qui bat… » le 21 septembre 2008 à La Pagode

Par Jean-Jacques Moscovitz

Partons de ce qui, selon moi,  résume le film: ...L'acrobate  -I. Bergman-  sait que le fil lâche. Métaphore du Malaise dans la civilisation, du réel qui arrive.1923, novembre, Berlin, le mot juif déjà mis en place de preuve du mal du monde. Terreur, cruauté, crimes, hygiène raciale, prise médicale sur les corps s'agencent...

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Si les hommes avaient à raconter l’histoire des jouissances humaines, Bergman bien sûr serait en bonne place, comme d’ailleurs presque tout le cinéma. Dans ce film, L’Œuf  du serpent, la dimension de la transgression genre Œdipe est présente, et nécessite la décision de la franchir, d’en obtenir le consentement : le héros, artiste de cirque et acrobate,  Abel Rosenberg, après le suicide de son frère, a une liaison amoureuse avec sa compagne, son ex-belle sœur, Manuela, qui elle-même ne refuse pas cette relation. Et cela durant quelques jours.

 

Quelques jours dans le Berlin de novembre 1923. Le Schweinerein, cette cochonnerie humaine du sexe, st là à l’évidence, avec des scènes orgiaques très imagées selon un expressionnisme allemand que connaît bien Bergman, rendant très présent le sexuel infantile chez l’adulte.

 

Mais il y a un quelque chose de plus : si le Malaise dans la civilisation –publié par Freud à la fin  des années vingt, où se déroule l’action- ne donne pas le bonheur par le biais du sexuel, c’est que ce quelque chose fait bord et crée une sorte de contre-malaise beaucoup plus actuel, car ce malaise-là est indicé à ce quelque chose comme une prémisse. Prémisse que Léon Poliakoff appellera « banc d’essai », soit l’action Tieregarten 4 2, attaquer les corps par ‘l’aktion’ des médecins, du médical. De telle sorte que le juif Abel Rosenberg, dans ce film, est très subrepticement mis en place de témoin du malaise du monde et de l’horreur de la vie, de sa laideur avant de devenir lui-même victime.

 

Nous sommes en 1923, Hitler vient d’échouer son putsch mais le film montre bien que ce n’est que partie remise. L’action se passe, date tout à fait importante, les 9-12 novembre 1923, celle de l’échec du putsch de Hitler à Munich. Quinze ans plus tard en 1938 jour pour jour. Il va vouloir commémorer cet échec par la Nuit de Cristal .

 

Ainsi une des séquences nous montre Abel, ivre mort, brisant la vitrine d’un couple de  commerçants juifs, et, molesté par la veille dame, il finit par l’embrasser en un fougueux baiser  sur la bouche : il aime charnellement  ces juifs, et veux leur dire la violence qui les attend et qu’ils feraient mieux de quitter l’Allemagne. 

 

Ici donc il s’agit d’une jouissance tout autre que celle de la transgression oedipienne, elle a avoir avec la mort-meurtre mise en place en tant qu’objet. Où l’idéologie de la cruauté de quelques uns prend le pas sur toute autre pensée et s’organise en  passage à l’acte au niveau politique. Tout un pan de la civilisation est prise en otage par le médical, pour exercer cette ‘aktion’ sur les corps, par la terreur, la torture instituée en expérience « scientifique ». Pousser l’homme au delà de la limite, au delà de la laideur de sa vie. Voilà où le juif Abel 

est désigné de force en place de témoin. Pour l’instant…

 

Une problématique de méthode pour montrer tout cela. Notons le bien, ce film date de 1977, donc d’avant 1985 , date de la sortie de  « Shoah » de Lanzmann. Il est dit dans les commentaires que Bergman tourne ce film en Allemagne

3 pour des raisons fiscales, mais aussi parce que, né en 1918, il était fasciné par le nazisme. Il en sortira au moment de la découverte des camps de concentration et d’extermination en 1945. S’installant à Berlin, il accomplit un certain retour sur son passé personnel, qui n’a pas d’ailleurs été extrêmement grave dans son pays, si ce n’est que lui-même a été fasciné par le nazisme. Au point qu’il va énoncer que l’humain est une malformation.

 

Oui, dans l’histoire des jouissances du monde des humains, Bergman est en bonne place. Avec le nazisme en Europe et dans le monde, abîmer la vie à ce point a surgi au point de pousser  les gens au suicide et à la destruction de soi-même en les faisant atteindre cette dimension d’horreur et de laideur si extrême de leur vie. C’est que l’hygiène politico-raciale est sous tendue par le médical, tel que le biologique se met au service du médical. Berlin 1923 s’accompagne par exemple du Nobel décerné à Alexis Carel, en France, un hygiéniste de la plus belle eau

, qui veut améliorer la race humaine selon sa lecture de Darwin  en supprimant les ‘sous-hommes’ par la chambre à gaz. Nous sommes avant 1939-45.

Bergman filme l’usage de la cruauté en place de ce qui va devenir l’idéologie nazie, la persécution de masse. C’est Jean Améry qui nous le dit aussi dans un article sur la torture (in ‘Par delà le crime et le châtiment ‘, éd. Coll, Babel, Actes Sud), telle que cette cruauté extrême détruit non seulement le corps mais aussi la dimension de la vie. Pousser l’homme à l’horreur de sa vie, voilà ce que montre ce film, ce qui n’est pas mince.

 

Apparaît là un problème de méthode :  le pourquoi ça s’est produit prend plutôt le pas sur le comment, qui est la méthode lanzmannienne par excellence. Avec L’œuf du serpent nous sommes dans les années 65-75 du cinéma, c’est l’apogée de Bergman. En même temps, on pourrait dire que le nazisme qu’il nous montre est comme une affaire privée, intime, qui passera au social plus tard, 10 ans après l’action du film. Son titre indique que le serpent dans l’œuf montre déjà sa violence meurtrière de façon quasi définitive. Ainsi voyons-nous la Santa-Anna Clinica, une entreprise qui se qualifie d’Eglise démocratique où

 la science prend la pas sur la religion, devient notre religion et où la miséricorde,  le propre de toute religion, est remplacé par la pitié de ce qui ne convient pas à la vie et doit être éliminé par la science. Une nouvelle miséricorde vient au jour, celle de « supprimer des vies sans valeur de vie ou les écarter de notre vie sociale », de leur porter de la compassion au point de les détruire. En même temps, discrimination positive à l’évidence, tout est envisagé afin que l’enfant soit parfait, cet exact envers de tout ce qui ne l’est pas. Et qui dés lors doit être éliminé. Voilà l’intime de l’hygiénisme social et scientifique dans lequel l’Allemagne va plonger l’Europe. Les suites sont connues :  avant même le nazisme au pouvoir, ces prémisses, selon Bergman, sont le chemin par lequel arrive,  inexorable, le désastre du 20èmesiècle. Le premier et dernier plan  nous situent comme spectateurs responsables de l’image que nous recevons, non pas en couleur, mais blafarde, en noir et blanc : la foule de la génération de 1923, se balançant d’un pas lourd et résigné fait  place en 1933 à des jeunes gens marchant au même rythme, mais leur visage qui peuple désormais l’Allemagne est celui de la force cruelle et de la violence décidée. 

Jean-Jacques Moscovitz

 


 

1) L'Œuf du serpent Allemagne / USA, 1977, 120 min Réalisateur : Ingmar Bergman .Avec : Liv Ullmann, David Carradine, Gert Froebe

Sortie  30 juillet 2008

[nb :rappel , Ingmar Bergman est né à Uppsala le 14 juillet 1918, décédé le 30 juillet 2007]

 

2) Tribunal militaire international, document  de Nuremberg (

1947) Ordre d’Hitler à Bouhler et Brandt du premier crime contre l’humanité antidaté de la date du  début de la Seconde guerre mondiale, le 1er septembre 1939. Nom du code donné à ce crime par les planificateurs et les exécuteurs du crime : « Aktion T4 » Dépôt du document PS-630

« [ secrétariat du  procureur] :  Je dépose maintenant comme preuve le document PS-630 (USA-342). J’aimerais attirer l’attention du tribunal sur le fait qu’il est rédigé sur le papier personnel d’Adolf Hitler, et daté du 1er septembre 1939. Il est adressé au Reichsleiter Bouhler et au docteur Brandt et signé par Adolf Hitler. Je citerai en entier ce document qui est bref :

Adolf Hitler Berlin le 1er  s septembre 1939

Le Reichsleiter Bouhler et le docteur Brandt sont chargés, sous leur responsabilité, d’étendre les pouvoirs de certains médecins qui seront à désigner nommément, dans le but, par mesure de grâce, de donner la mort aux malades humainement incurables, après un diagnostic très approfondi de leur état.  Source :  Claire Ambroselli in documents lus au Mémorial de la Shoah le 14 XII 08 avec la participation de Psychanalyse Actuelle, pour le 60

e anniversaire de la commémoration de la Déclaration universelle des droits de l’Homme.

 

3) Note de la production (extraits) :

…un mal innommable qui « tel un œuf de serpent, laisse apparaître à travers sa fine coquille la formation du parfait reptile »... Tourné dans les décors qui servirent ensuite à ‘Berlin Alexanderplatz’, le film monumental de R. W. Fassbinder, L’Œuf du Serpent reconstitue le Berlin glauque de la République de Weimar, plongé dans la crise et le désespoir. Il s’agit du film le plus authentiquement expressionniste de Bergman, inspiré des ambiances de Kafka, des tableaux angoissants de Grosz et de la noirceur des premières œuvres de Fritz Lang. Mêlant drame historique et film d’espionnage, L’Œuf du Serpent se déroule

 sur fond de montée du nazisme et annonce les crimes que l’on sait, proche en cela de la série des Docteur Mabuse. Expérience démesurée, trouble et indélébile, c’est l’un de films les plus étonnants de son auteur.

L’Œuf du serpent ou l’exil d’Ingmar Bergman

La honte et le serpent

Début janvier 1976, deux policiers en civil débarquent au théâtre où Bergman travaille. Il est arrêté et interrogé ; son passeport lui est retiré, son bureau fouillé. Les médias ne tardent pas à s’emparer de l’affaire : Bergman est accusé d’avoir créé sa société de production en Suisse pour frauder le fisc suédois. Il risque deux ans de prison. L’affaire prend des proportions démesurées en Suède : les journaux gonflent les faits tandis que la population se divise en pro et anti-Bergman. Injustement humilié, le réalisateur est interdit de séjour sur son île de Farö et se fait hospitaliser pour dépression nerveuse. Le 22 avril 1976, il publie dans le journal l’Expressen un article qui fait l’effet d’une bombe : « Je quitte la Suède. ».

Bien qu’il soit totalement blanchi en 1979, Bergman vit plusieurs années dans l’angoisse et l’oppression. Exilé en Allemagne, il réalise en 1977 un film inhabituel, son premier entièrement tourné à l’étranger, sans doute le plus gros budget jamais mis à sa disposition. Malgré l’ampleur du projet, L’Œuf du serpent demeure une œuvre personnelle. Bergman va très loin dans l’exploration de la pathologie mentale en décrivant des personnages hantés par la persécution, convaincus d’un complot de grande ampleur. La noirceur du film ainsi que l’inquiétude communicative qu’il développe rappellent la situation du cinéaste.

C’est peut-être dans la reconstitution de l’Allemagne pré-nazie que le cinéaste révèle le plus de choses sur lui-même. Adolescent, Ingmar Bergman avait fait un court séjour en Allemagne dont il était revenu transformé : « On ne m’avait pas vacciné en Suède contre l’idéologie nazie et tout en elle me parut admirable. C’était fascinant – du moins c’est ainsi que je ressentis les choses à l’époque. Il y eut, pendant mon séjour, un immense défilé et le Führer fit son apparition. Nous étions très près de lui : la fascination qui se dégageait de tout ce spectacle était hallucinante. Je suis retourné en Suède totalement converti au national- socialisme : je n’avais jamais rien vécu de tel. ».

Mais le cinéaste ajoute : « Je m’en suis guéri plus tard. ». Lors de la découverte des camps d’extermination, Bergman fut soudain saisi de l’horreur commise par le nazisme : « Ce fut un
choc émotif profond. Comme si j’avais découvert que Dieu et le Diable ne faisaient qu’un... Ce fut une expérience atroce. » Il se détourna volontairement de la politique pendant plus de vingt ans et s’interdit même de voter, estimant qu’il n’en avait pas le droit pour des raisons morales.

Dès lors, L’Œuf du Serpent constitue un film bien plus personnel que ne laisserait croire son contexte de production. C’est une manière, pour Bergman, de régler ses comptes avec le nazi qui sommeillait en lui. Dans les sombres mésaventures d’Abel Rosenberg transparaît la culpabilité du réalisateur d’avoir succombé, à une certaine époque, aux charmes d’une idéologie monstrueuse. Le mal absolu, le « Serpent », est une entité perfide qui s’immisce chez l’homme par le moyen d’une fascination diabolique.

Mais le lien avec la préhistoire du nazisme n’est pas suffisant pour résumer l’ampleur du propos de L’Œuf du Serpent. « Il s’agit de dire ce qui nous arrive à nous, ici et maintenant, et qui pourrait nous advenir demain. Voilà le vrai sujet du film : c’est presque de la science-fiction.» affirme Bergman en 1978, expliquant que, selon lui, l’être humain est une « malformation ». Ce pessimisme intrinsèque n’est pas sans rappeler les œuvres paranoïaques de Philip K. Dick, contemporain du film. Le cinéaste prévient d’ailleurs : « Mon film basculera dans une immense brutalité et la fin sera d’une puissance tragique inimaginable. ».

[nb :rappel , Ingmar Bergman est né à Uppsala le 14 juillet 1918, décédé le 30 juillet 2007]