LE REGARD QUI BAT . . . d'un bord à l'autre [entre cinéma et psychanalyse]

Ici, il s’agit d’inscrire, d’écrire son lot d’impressions et de questions, que l’on soit psychanalyste, cinéaste, spectateur ou autre…

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Janvier 2009

à propos du film : Zelig de Woody Allen
ZELIG, LE CITOYEN SPECTATEUR

Par Jean-Jacques Moscovitz

Zelig noue le film et le personnage, le cinéma, la psychanalyse et la femme/le féminin, mais aussi le politique et l’histoire, histoire  autant celle du cinéma, de l’Europe, celle des juifs, la folie Hitlérienne, et aussi celle des médias.

 

Au niveau du cinéma le réalisateur, c’est le héros, il nous pose la question du statut du spectateur que nous sommes chacun,  il nous sollicite à réfléchir  sur notre statut de spectateur.

En cette période où la Déclaration universelle des droits de l’Homme commémore ses soixante ans, le statut de citoyen s’efface aujourd’hui devant celui du spectateur et c’est peut être quelque peu un bien pour un certain cinéma mais c’est surtout un mal pour le citoyen…

Dans le livre que j’ai écrit « ‘’Psychanalyse’’ d’un président »1, avec des guillemets pour le  mot président, il s’agit de Nicolas Sarkozy (Editions de l’Archipel, mai 2008), j’évoque à un moment donné que notre chef de l’Etat fait penser à  Zelig le héros, de par l’usage kaléidoscopique de l’intime comme moyen politique.  Où d’une certaine façon sans être aussi mosaïque, multiforme se reflétant dans  un miroir tournant,  convexe ou concave  ou encore un miroir plan, le président  Sarkozy -est-ce une qualité ?-  pratique  un usage de l’intime à des fins politiques,  l’intime étant celui sur-montré en images à la télévision. Certes c’est en France mais c’est aussi valable pour d’autres pays, car Zelig tout comme un chef d’Etat n’est ni plus ni moins qu’un produit d’un système auquel il participe et il y participe par la réification du politique et également celle du psychique où la place du sujet de la subjectivité se perd.

 Zelig montre notre culture de spectacle où nous vivons aujourd’hui, où Chaplin-Le Dictateur, comme Woody Allen-Zelig veulent être plus célèbres l’un que l’autre et surtout  qu’Hitler lui même, comme les commentaires du Dictateur nous le font percevoir.

 

Le gigantesque montage filmique dans Zelig est celui du faux et du vrai documentaire, de la fausse et de la vraie fiction, du travail sur la pellicule pour la rendre identique à celle des années trente, et ce par des techniques très particulières décrites par des commentateurs comme Bernard  Benoliel 2. Et ce pour nous montrer des images d’époque en « un comme si » quasi non repérable,  alors que nous sommes en 1983, date de sa sortie.

 

Le statut de l’image nous met en travail au « Regard qui bat… », à Psychanalyse Actuelle depuis sa fondation en 1986, et également le séminaire « Image et psychanalyse » initié par Vannina Michelli-Rechtmann avec moi-même à Espace Analytique depuis cette année. L’usage et le mésusage de l’image sont montrés dans Zelig de façon telle que nous ne pouvons que nous y pencher pour la travailler plus loin encore.

 

Au niveau de la psychanalyse, Zelig-Allen formule une gigantesque demande d’analyse, pour signifier son symptôme.

Quel est il ?  son narcissisme ? plaire, est ce un symptôme…? Dans son identification à  un grand psychanalyste, Freud en l’occurrence, Zelig se décrit dans un travail avec lui pour dire sur un ton de sainte nitouche que le demande de pénis n’est pas que l’apanage de la femme mais aussi de l’homme, que la névrose hystérique peut très bien être masculine. L’action  se passe en 1928.

 

Les trois identifications selon Freud et Zelig.

Il y a un chevauchement des trois identifications freudiennes :

- 1) hystérique avec l’imitation à différents personnages dont la liste est infinie mais en tout cas d’aucune façon face à une femme il ne peut s’identifier, mais seulement à des persona masculins. Et au féminin, rien ne peut lui permettre de s’y identifier, comme si la femme n’était  pas dans la panoplie des personnes « spécularisables ; elles ne sont pas soumises à la  castration, semble-t-il…

- 2) identification au trait unaire du signifiant. Là le signifiant serait celui de l’image comme trait pour plaire et user ainsi de son fantasme comme artiste et comme parlant, croisé au signifiant lié à la honte d’être juif. Mais c ‘est toujours pour le spectacle où la séduction est un mot très insuffisant, question structure ici

- 3) identification primordiale, celle dite au père et au père juif auquel Zelig fait allusion à propos de son père jouant fort mal  Shakespeare en yiddish. Toujours plus mourant que la minute précédente….

 

Chevauchement des trois modes identificatoires tel que le regard est objet, certes, mais pour conquérir son propre Moi, celui de Zelig-Allen et aussi celui du spectateur, comme celui du citoyen, lui qui a payé son ticket d’entrée….

 

Le signifiant plaire est ici en première place, nous y reviendrons :  il est en équivalence avec l’existence même du sujet face au surmoi qui le fonde.

 

Pistes  psychanalytiques,  tout y est à foison, la femme occupe une place centrale puisque c’est la thérapeute Eudora Fleshter jouée par Mia Farrow  jusqu’à récemment l’épouse de Woody Allen. Précisément elle n’est pas spéculaire elle n’est pas spécularisable. Lors de l’entretien où une caméra cachée dans l’armoire filme une session pour être retransmise par un enregistrement magnéto à la façon très ancienne, le point pivot du transfert entre ces deux personnes se dévoile en ce sens que la femme vient à inverser la demande au moment où elle se met à l’imiter dés lors que Zelig flanche et semble enfin se confronter à son vide, son gouffre.

 

Mais en même temps chez elle cela enclenche du désir : cet homme a une place qu’elle lui suppose, celle de savoir sur elle ce qu’elle a à reconnaître aussi, soit qu’elle est sujet de sa féminité. Et du coup elle sort par l’amour envers lui du complexe maternel dans lequel elle était prise jusqu’alors dans l’idéal masculin que sa mère lui exigeait.

 

Elle devient d’ailleurs « femme » au moment où elle pilote l’avion pour s’évader de l’Allemagne nazie mais c’est lui qui doit prendre les commendes… Il pilote à l’envers sur le dos alors qu’elle vient de s’évanouir….

 

Cet évanouissement est notoire dans la mesure où il rappelle que Zelig est accusé d’avoir épousé quelques autres  femmes, mais  il ne s’en souvient pas car il était dans son fameux coma entre identification surinvestie et dés-identification brutale qui se traduit par ses disparitions inattendues apparemment. Dans ce fading du sujet tout en prise sur l’autre, il est aussi la proie au point d’avoir épousé ainsi plusieurs femmes à qui il aurait fait des enfants… D’où  des procès qui risquent vraiment de lui coûter très cher, mais qui au demeurant signalent un enrichissement  de sa célébrité… Perversion médiatique oblige.

 

 Revenons à ce point pivot du transfert-identification : quand c’est la psychanalyste - façon 1930 made in USA- qui prend la décision d’imiter son patient, selon le scénario, soit selon le fantasme de Zelig-Allen, le héros se retrouve donc déchet, sujet évidé face à son gouffre.

 

D’où question : celle de l’imitation comme nouveau chapitre socio-politique de notre temps.

 

Entre image, pensée et parole, penser par l’image aujourd’hui fait place à penser par la parole. En effet comment s’entendre en l’autre aujourd’hui si le voir prend le dessus à ce point.

Où se voir dans l’autre devient prévalent par rapport à se penser dans l’autre par la parole.

 

Zelig, et le film et son héros, évoque une psychanalyse dont l’entretien serait infini, au point d’évoquer la phrase qui termine « Portnoy et son complexe » de Philip Roth quand son psychanalyste lui dit : « Bon Baintenant Dous Bouvons Gommencer». Accent freudien s’impose, tout le monde l’aura entendu. Et Steven Spielberg lui-même ne s’en prive pas dans « Intelligence Artificielle » (2001, scénario  de S. Kubrick, c’est Pinocchio qui de nos jours ne deviendra plus jamais un être de chair mais restera machine comme nous tous),  quand le robot enfant voulant retrouver sa mère, rencontre Freud  le « Dr sait tout »… qui lui donne l’adresse de la Fée bleue….

 

Zelig, entretien préliminaire infini d’une analyse sans fin aurait en fait pour déroulement d’une cure enfin possible, le film de Lanzmann lui même. Curieuse association !

A savoir que l’incrustation dans la pellicule d’archive que Woody Allen fait par le personnage de Zelig pour s’immiscer dans l’histoire de l’Allemagne nazie afin qu’un juif puisse mettre à mal Hitler, le ridiculiser au moment où il va se moquer de la Pologne,  qui est probablement le pays originaire de sa famille.

C’est là une traversée du fantasme qui lui fait opérer une sortie de sa fameuse hystérie qui l’obligeait à s’identifier à tous les autres comme semblables sans un lien à un Autre qui tienne. Cette kaléidoscopie mangeuse de ses semblables ressemble fort aux associations libres et aux fantasmes/fantaisies conscients qu’un analysant peut avoir sur un divan, quand il dit  tout  ce qui lui passe par la tête…

 

Traversée du fantasme, celui d’être l’objet de honte et de plaire à l’Occident chrétien pour en être la cause au point que l’antisémitisme en serait issu.  Et aussi qu’un tel statut du juif cesse après la Shoah.

Cela évoque Yehuda Lerner comme le rappelle Benoliel dans le film de Lanzmann « Sobibor 14 octobre 1943 16h » (2001), qui relate la révolte du camp de Sobibor où Yehuda Lerner tranche la tête avec une hache à l’heure pile de 16h pour sauver sa peau et sauver bon nombre de déportés dans le camp. Il a 17 ans. Il se retrouve à la fin de so récit en place de déchet roulé en boule tel un fœtus, et cela rappelle Shylock le héros du Marchand de Venise, en place d’objet de cause du désir de l’Occident chrétien de l’époque

 

Le cinéma pour un réalisateur comme Woody Allen, c’est la  vraie vie, la vie réelle n’est qu’un gouffre gigantesque et cela pose la question de l’usage du cinéma aujourd’hui comme septième art, mais aussi comme vie seconde, voire même avant la première.

 

Question de l’existence que la psychanalyse soulève dans son lien au le Surmoi collectif, au Kultur Uber Ich.  Surmoi collectif dont le cinéma serait le lieu réel et privilégié pour nous montrer notre mode d’être et d’existence aujourd’hui. (à suivre).

Jean-Jacques Moscovitz

 

1 «‘’Psychanalyse’’ d’un président »,aux éditions de l’Archipel (mai 2008) de Jean-Jacques Moscovitz et Yann de L’Ecotais « Le rapport au pouvoir d’un chef d’Etat devant l’étonnement d’un psychanalyste questionné par  un journaliste politique » en a  été la présentation à la presse.

 

2 Bernard Benoliel : « La vie à l'envers ou comment la remettre à l'endroit » in Jacques Aumont (dir.) : Les voyages du spectateur, Ed. Léo Scheer, 2004, p. 262.

 

Texte rédigé après la projection du film au cinéma La Pagode à Paris le 30 novembre 2008 par « Le Regard qui bat… » repris avec Vannina Michelli-Rechtmann le 15 décembre 2008 au séminaire public dans le cadre d’Espace Analytique «  Image et Psychanalyse » 

 


à propos du film : Religulous (Religolo)* de Larry Charles, (2008)
Le 21è siècle sera religieux et donc ne sera pas…

Par Jean-Jacques Moscovitz

On a attribué à Malraux « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas. » La formule dure encore. De fait l’origine de cette formule serait venue des médias.

En tous cas rien de plus nécessaire dés lors que le cinéma se donne le droit souverain d’un abord qui lui soit propre. Il nous prie de  nous appuyer sur un jeu de mots des plus incontournables de nos jours, voilà toute la portée -rien que ça !- du film tragi-comique Religulous(2008), Religolo en français, de Larry Charles, le réalisateur de Borat (2006),  avec comme scénariste le grand comique US Bill Maher, ce « moqumentariste » number one in the world….

Il est fait  d’une part d’interviews dont la teneur montre le tragique des déficits de pensée des représentants des 3 monothéismes. Et d’autre part ces interviews sont bien soulignées par des plans-extraits de films de fiction, de  documentaires, mais aussi des JT. L’effet en est de nous rendre responsables de la façon dont comme spectateurs nous recevons les images, celles des violences religieuses, essentiellement  islamistes. Ce  qui nous renvoie à ce qui se passe aujourd’hui même au Moyen-Orient et qui remplit nos têtes télévisuelles avides d’images d’horreurs de corps d’enfants déchiquetés. Images que l’islamisme utilise comme armes, comme on le sait maintenant.

C ‘est que Bill Maher nous fait bien entendre que si « le XXIème siècle sera religieux-spiritualiste ou ne sera pas » cela a le sens inverse : le XXIème siècle sera religieux et DONC ne sera pas. Tant le fascisme-extrémisme  islamiste nous entraîne vers des  déflagrations mondiales. Le christianisme y est aussi montré mais ce n’est plus qu’un mauvais souvenir…

 

Reprenons la citation attribuée à Malraux à partir de l'éditorial de Frédéric Lenoir (in Le Monde des Religions -  Septembre - Octobre 2005 ) : « répondant à une question envoyée par le journal danois Dagliga Nyhiter [de 1955] au sujet du  fondement religieux de la morale, Malraux conclut ainsi sa réponse : « Depuis cinquante ans la psychologie réintègre les démons dans l’homme. Tel est le bilan sérieux de la psychanalyse. Je pense que la tâche du prochain siècle, en face de la plus terrible menace [ il s’agit de la Shoah, mais aussi de la bombe atomique d’Hiroshima et de Nagasaki]. qu’ait connue l’humanité, va être d’y réintroduire les dieux ». Malraux déclare aussi, toujours selon le même n° du Monde, que : « Le problème capital de la fin du siècle sera le problème religieux – sous une forme aussi différente de celle que nous connaissons, que le christianisme le fut des religions antiques ».

 

Oui, la psychanalyse réintègre depuis Freud, non seulement les démons dans l’homme, mais aussi les anges, au point que Freud   aurait mérité d’être pris aussi dans le sérieux des mises en parole de Religulous, quel qu’en soit le risque de dérision qui s’y meut, car l’acte de Freud est le seul qui s’oppose à la religion depuis la Révolution française et l’instauration politique de la laïcité.

 

Oui,  c ‘est un film sur le  profond du psychique que seul, au cinéma,  le comique transmet aussi bien, car Bill Maher ne se prive pas de démontrer que la foi sans la raison n’amène qu’au pire, que la Loi de l’âme prévaut sur la Foi, car  elle nécessite quelque passivité, quelque féminité chez  l’homme et chez  la femme. Le film fait exploser la certitude de la foi sans cette Loi qui nous gouverne certes, mais qui appelle à l’étude, à la mise en question de nos certitudes fidéistes, de nos croyances en un dieu extérieur à soi.

 

D’où la fin du film où Bill Maher nous prie (sic) de faire place au doute, à une culture vraie du doute comme tel, et en ce sens ce propos rejoint celui de Freud. Car ce dernier nous le dit autant qu’il peut dans son « Avenir d’une illusion », celle de la religion contre laquelle il s’érige formidablement. Qu’après le triomphe de la magie, qui ne cesse de faire retour de nos jours, la Religion y a pris le dessus, puis au 17è siècle ce fut la Science qui devient le discours dominant, celui qui dure encore, mais à recevoir aujourd’hui  bien autrement. Oui l’ami Bill nous le dit : apprenons à nous moquer de nous, à douter, ce qui en est la forme spirituelle la plus juste. « Sinon nous mourrons ! »….

Jean-Jacques Moscovitz


Le site du film (USA)  * Religolo sur Allociné

 


Novembre 2008

à propos du film : Entre les murs De Laurent Cantet
Classe dangereuse à Cannes 

Par Cécile Cabantous - Journaliste

 

Babel et loin et la langue «officielle» au collège, la langue unique, le français, n’enserre pas harmonieusement le réel d’adolescents qui ne la maîtrisent pas. Que faire d’une classe qui refuse d’apprendre la langue dans laquelle sont dispensés les cours ? D’une classe qui renvoie Anne Frank - dont le prof de français tente de faire lire le journal en classe - au réel des expulsions d’immigrés ? D’une classe qui refuse d’apprendre l’histoire, ou à force de torsions du sens. Anne Frank est là mais rapportée au quotidien des expulsions d’enfants et aux frontières non élaborées entre les mondes et les langues, elle est donc là comme une histoire dont on a déformé le souvenir et qui se rapporte à d’autres types de rafles dans la réalité et l’imaginaire des ados. Mais comment parler d’une histoire à laquelle on ne s’identifie plus, à laquelle on ne s’est peut-être jamais identifié, d’une culture que ses parents ne maîtrisent pas et qui lie difficilement ensemble aujourd’hui des personnes qui s’y identifiaient auparavant. Le professeur d’histoire est plus démuni que son collègue de français, qui tente de leur faire apprendre mot à mot la langue, à défaut de phrases bien construites. Que faire donc ?

Eh bien, Bégaudeau emmène sa classe à Cannes. Pas directement, bien sûr. Il a fallu faire le livre, puis un film. Il a fallu transposer les mots en images, faire des élèves des acteurs, et reformer une classe pour les besoins du film, pour montrer à l’écran la réalité de cet «entre les murs» qui résume presque l’univers adolescent, tant la ville lui est hostile, tant les espaces pour se dépenser ou construire, exister en tant qu’adolescent sont d’accès limité, payant, complexe, dans un bâti urbain qui suscite plus de violences que de poésie. Où règne l’agressivité des rapports, pulsion de mort, dislocation, exclusions. Alors, emmener sa classe à Cannes, n’est-ce pas un projet pédagogique, en somme ? Un projet social et pédagogique en soi, quitte à se substituer aux programmes scolaires ? Raison sans doute pour laquelle le film suscite malaise et enthousiasme. Un malaise radical face à la négation des cours et des programmes, de l’effort d’apprendre. Ou un enthousiasme face à cette réussite qui, on ne le dit pas assez, «sauve» des élèves de l’horizon borné de leur avenir social, d’un futur sans espoir, d’une crise et d’une reproduction des classes sociales trop déterminée.

«Entre les murs» ne montre pas malheureusement la diversité des langues qui cohabitent dans cet espace où quasiment tous les élèves sont bilingues, quoique sans faire l’effort d’approfondir aucune langue. Bref, le réel du collège est celui d’une langue unique, par laquelle tout le monde en passe, à l’intérieur du collège, pour surtout se confronter, se toiser. Mais l’adolescence, le conflit avec l’autorité prennent ici une valeur toute autre. Celle d’une classe qui refuse d’écrire dans la langue de l’institution. D’une classe, de jeunes clivés peut-être dans leur identité, entre la langue des parents exilés et celle d’un pays qui a voulu croire que l’éducation passait par la culture, les grands textes, l’histoire, etc. Qui sait si à notre époque la langue des parents ne sert pas de refuge face à une crise du monde occidental ? Et la langue française n’est-elle pas en même temps la langue d’un Etat colonial, donc opprimant ?  Toujours est-il que les valeurs se sont inversées. Le monde qui promettait aux parents des jours meilleurs, pour lequel ils ont un jour quitté leur pays et rompu leurs attaches, leur a permis d’échapper aux violences ou à la pauvreté, est devenu le lieu à contester, voire à fuir, un lieu dont on refuse les valeurs actuelles, comme si elles n’étaient plus en phase avec l’idéal qui a fondé l’école française et qui était source de motivation. On en refuse en bloc la culture, celle qui dans l’idéal humaniste permettait de former un homme bon, et de contraindre la violence.

Dur retournement pour le pèlerin de cette culture, pour le prof et, derrière lui, pour tous ceux qui sont attachés à cette culture. En conséquence, il ne s’agit plus d’éduquer, cette tâche impossible qui avait échu aux professeurs, il faudrait sauver de tous les mécanismes sociaux. Sauver de la pauvreté, sauver de l’échec, de la reproduction des classes. Et non plus seulement inciter à l’effort de bien écrire, au moins, de bien parler. Pour obtenir quel travail, quelle estime de soi ? Ce défi - sauver de l’inégalité, de la reproduction sociale, de la peur de l’avenir -, Bégaudeau l’a réussi en leur donnant un rôle à leur taille. Un rôle qui est le rêve d’une époque : jouer dans un film. Est-ce trop excuser ces élèves que d’évoquer la dure réalité sociale qu’ils auront à vivre en tant qu’adultes?  Et peut-on leur en vouloir d’assumer le rôle que Bégaudeau leur permet de jouer à l’écran ?

A l’inverse des fictions inspirées par la réalité, l’ambiguïté d’«Entre les murs» tient, elle, au fait que c’est la fiction qui est importée dans la réalité… Le rêve cinéma entre dans la vie de ces élèves, qui auront vécu cette expérience, et pas des moindres, de jouer dans un film. Et ainsi sortir du réel. Ils jouent, même surjouent leur propre rôle, non sans stéréotypes. Mais aucune classe n’est semblable et ne peut se réduire à ce cas de classe sans «tête de classe», qui ne permet pas d’avancer dans le programme scolaire. Au moins ces élèves auront-ils avec eux ce souvenir intense, souvenir de paillettes aussi bien, mais souvenir qui est un don, un succès, et le sentiment d’avoir volé à travers l’espace social. Sans compter que certains trouveront après cela quelque chose qui leur conviendra parmi tous les métiers du cinéma. Sans doute pas seulement celui d’être acteur, jeune premier d’un scénario contemporain, car la machine à produire du mythe est bien elle aussi une jungle.

Cécile Cabantous