LE REGARD QUI BAT . . . d'un bord à l'autre [entre cinéma et psychanalyse]

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Avril / Mai 2006

Shoah et transmission, Crime contre l'humanité et rupture de l'Histoire (Approche psychanalytique)

Par Jean- Jacques Moscovitz


Préambule

Le texte  qui suit a fait l'objet d'une présentation orale, sans avoir été publié, lors du Colloque "Criminalité, Humanité, les pratiques en crises: médecine, psychanalyse, droit", au Centre Georges Pompidou les 9 et 10 novembre 1989 .Il tente aujourd'hui de transmettre la nécessité de respecter, dans le cadre de ce numéro du "Monde Juif" sur les Procès, l'opposition, constructive selon moi, entre , donc, les Procès eux-mêmes, lieu d'archives, d'énoncés toujours plus précis dans la prise en compte des faits et l'accumulation des savoirs, d'une part, et d'autre part une œuvre, Shoah, de Claude 

Lanzmann . Que le lecteur ne trouve ici que l'observance d'un enjeu, celui de la transmission à partir de mon expérience de psychanalyste qui, éclairée par les travaux des historiens, des juristes, mais aussi par la création filmique, littéraire, artistique, se doit de dire les difficultés inhérentes à la transmission, depuis la Shoah, auxquelles il est amené à se confronter dans l'écoute des patients.

 

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Rupture de l'Histoire

La dimension de l'interdit convoque à dire ce qu'est la loi quand celle-ci ne peut plus punir dés lors que la grande Histoire, rompue, se confond avec celle des familles comme avec celle de l'individu, dans son intime le plus profond. Intime à l ‘évidence bordé par le collectif - la société- du fait de la vie quotidienne. Quand le crime, par sa magnitude ne peut être justiciable, il ne se soumet pas à l'impératif de la Parole, de l'Histoire, des Lois, de telle sorte qu'il participe à la criminalité de la loi. Plus le

 crime est injusticiable, plus la transgression devient destruction de la loi. Et l'intime de chacun devient de plus en plus irréparable de façon visible ou invisible. 
Un tel injustifiable a des effets de dévalorisation de ce qu'est la vie, la mort, la jouissance de la vie, la parole, l'éthique comme cadre à la vie quotidienne avec ses jouissances, ses souffrances, cadre à l'intime qui ne peut que se d&valoriser toujours plus . oui, plus la transgression est dominante et plus la loi chute, est détruite.

Un tel injustifiable a des effets de dévalorisation de ce qu'est la vie, la mort, la jouissance de la vie, la parole, l'éthique comme cadre à la vie quotidienne avec ses jouissances, ses souffrances, cadre à l'intime qui ne peut que se d&valoriser toujours plus . oui, plus la transgression est dominante et plus la loi chute, est détruite.

 

Dans une telle approche doivent être pris en considération les rapports de la fonction de la parole à l'institution quelle qu'elle soit : de soins, de formation, de transmission. Le psychanalyste, qu'il le veuille ou non est implicitement convoqué à prendre position, du simple fait qu'il est le lieu de l'adresse de la parole, de l'inconscient... N'existe-t-il pas une fonction précursive par rapport à l'actuel chez le psychanalyste, qui l'appelle à dire un peu plus que les autres praticiens de la parole ce qu'est le prochain  depuis la Shoah ?

Là, le lien social se tourne vers ce qu'est le politique. Comment le politique, le prochain donc, pourrait-il se nourrir de ce qu'est la transmission d'inconscient, depuis 1945, depuis les Procès de Nuremberg ? Peut-être est-ce le point 

Europe, là où s'est commis le crime, qui nous relie désormais, carrefour et franchissement tout à la fois ?

 

Oui, si nous savons que dans tout crime quel qu'il soit une partie est justiciable, une autre ne peut l'être, la magnitude du crime commis contre les juifs, est aussi contre les malades mentaux, les tziganes, les homosexuels par la mise  en marche administrative par les criminels des actions de meurtres, montre combien l'injusticiable est prévalent, de très loin. L'œuvre de Claude Lanzmann, 

Shoah, inscrit magistralement, dans notre actuel, présent plus que présent , ce qui s'est passé . Et que les Procès pour Crimes contre l'humanité en ont écrit l'Histoire.

 

La Shoah a eu lieu. Ses conséquences actuelles ne sont pas terminées. "Crime contre l'humanité", "meurtre de masse", signifient que la mort est devenue meurtre à un niveau collectif où les humains sont pris dans la globalité des crimes. C'est dire qu'au niveau subjectif l'humain est aussi mis à mal : l'intériorité psychique, l'inconscient, doivent être requestionné radicalement, aussi bien au niveau de la pratique, de la théorie, que dans les rapports que la psychanalyse entretient avec d'autres praxis : médecine, droit ; et d'autres disciplines : histoire, science, théologie. Comment savoir ? Comment dire cela si

 l'inconscient est essentiellement interrogation ? Comment chacun pose-t-il sa question, s'il en appelle à un lieu où le corps a disparu, à un lieu sans père -D'où viennent les parents ? - à un lieu sans mémoire, ou du moins affublé d'une mémoire brisée, fracturée ? Surgit alors cette nécessité de parler au présent plus que présent  malgré la fugitivité des problèmes, fugitivité faite, aujourd'hui, des retours actuels de mémoires délivrés dans le langage de tout un chacun.

A ce questionnement, 

Shoah lance un signe qui ne laisse pas indifférent, le cri. Le cri d'une femme sans corps, sans père, sans mémoire... fonde le silence. Cri perdu d'une femme prise sous les décombres de la Shoah et que Kajik cherche en vain. Qui est cette femme ? Quel est ce cri  qu'on pourrait dire "muet", arraché de nulle gorge, issu de nulle bouche, seulement transporté, transmis, transféré par ce combattant juif du ghetto ?

 

                (...) "et soudain j'ai entendu une voix de femme qui appelait du milieu des ruines. J'ai fait le tour de ces ruines,

je n'avais bien sûr pas regardé ma montre, mais j'ai l'impression que j'ai passé une demi-heure à faire le tour, à essayer de la situer d'après ce son de voix qui me guidait, et malheureusement je ne l'ai pas trouvée (...)

 

Qu'est-ce qu'un corps pour le juriste, le médecin, le psychanalyste depuis les procès et le code de Nuremberg, depuis 1947 ? Qu'est-ce qu'avoir un corps dans la clinique analytique, si tant de corps ont disparu ?

A la question : "Qu'est-ce qu'un corps ?", quiconque a tendance à répondre, qu'il en est de lui comme de la liberté ; tant qu'on le possède tout entier, intact, on n'a rien à en dire directement ; il s'exprime de lui-même à travers le langage. Mais dès qu'il subit une entame, on a besoin de parler de ce manque réel, pour donner malgré tout existence au corps, l'obliger en quelque sorte à vivre quand même. Démarche désespérée : quelque chose de l'inconscient ne se laisse pas 

faire -faire étant à prendre au sens de fabriquer - et reste non symbolisé, de l'ordre du fait : le factuel.

Depuis le Shoah, c'est à partir de la disparition en masse que le corps est pris et c’est ce dont il doit se déprendre,  et ce pour prendre une valeur d'instance vivante susceptible de permettre la découverte de l'atteinte du psychisme. C'est authentiquement se préoccuper de la pensée : des suspens de la pensée. Disparition légale, voulue par l’Etat nazi, génocidaire, avec la complicité des nations, telle que ce n'est pas le techno-scientisme, la fabrication du cadavre, qui dans la Shoah seraient prévalant par les nouvelles "techniques", mais l'avancée juridique "moderne" d'une loi; 

soutenue par le politique, faite pour détruire en silence. Destruction des juifs d’Europe. Loi productrice de son propre effacement, anéantissant toute trace d'elle-même et de son énonciation. Production d'une "criminalisation" de la loi, insoumise à tout jugement humain : d'où la nécessité, si complexe  soit-elle, de la notion de crime contre l'humanité, nécessaire face à l'irreprésentable de la Shoah, de sa non figurabilité, de son aspect "injusticiable".

 

Le corps.

Quelle est alors la visée du psychanalyste sur la question du corps, si le corps dans la séance d'analyse est celui qui est parlé, transmis ? En effet, la pratique de la psychanalyse est 

éthique, c'est-à-dire structurée de telle sorte qu'elle met en acte ce qui est/ ou ce qui vadevenir  parole. Précisément cet acte se situe entre parole et corps, entre la parole et mémoire - au sens "d'oubli" et de levée de cet oubli -le refoulement- . Sans le corps, aucun acte n'est possible, aucune parole n'est dicible. Si la mort, c'est d'abord la mort d'un homme, qu'en est-il quand les corps ont disparu ?

Prendre pour point de départ la question du corps - hypothèse inévitable depuis sa destruction dans les chambres à gaz - risque de conduire à 

toucher le vrai tout en laissant échapper la vérité, ou du moins la vérité de la question inaugurale, celle de l'origine de la question même: qu'est-ce qu'un corps ? Aussi, bien, le problème se pose de la sorte : On s'habitue au réel - au réel de la destruction et de la disparition des corps - mais la vérité on la refoule, car par opposition au vrai, la vérité de l'humain exige un tel requestionnement radical. Shoah montre un réel qui déplace la certitude de chacun. C'est en quoi chacun doit prendre en compte la création artistique qu'est ce film. Et cela pour mieux être face à ce que est le crime contre l'humanité.

Il est donc nécessaire de parler de 

dessaisissement/ressaisissement de la pensée, de la mémoire, du savoir. Seul mode de reconnaissance de leur existence entre le fait de savoir le vrai, à un niveau collectif, et sa représentation individuelle pour chacun : la vérité de chacun. Entre les deux il y a un manque, un écart qui empêche de les confondre, manque qui fonde le rapport de l'humain à lui-même. Or ce manque est, pour le nazisme négateur de l'histoire, la cible à détruire volontairement en réduisant à néant les corps. Parce qu'ils affirment : "cela ne s'est pas produit", les négationnistes d'aujourd'hui, tout comme les nazis, sont des "assassins de lamémoire". Ils font l'apologie de l'inexistence en soi : "celle de la femme, du sujet, du rapport sexuel, des arbres" et pourquoi pas aussi des camps, du gaz des camions de Chelmno-sur-Ner. Formulons-le ainsi : pour le négateur de l'histoire, ce qui n'accède pas à une représentation (la vérité) n'existe pas, n'est pas vrai.

 

Plus généralement, pour chacun d'entre nous, il y a volonté de remplir le manque, pour tenter malgré soi d'ignorer qu'il n'y a pas de savoir représentable de la Shoah, de façon à ce que cet effacement là se perpétue dans de la jouissance ignorée de ce qu'il est. Savoir ou jouir ? La mémoire reste impossible à dire, à penser, à mémoriser. L'horreur, selon le psychanalyste, est que 

ça jouisse en masse sans savoir.

Il y a nécessité donc au contraire, à se dessaisir un par un de la masse. Ce un par un étant autre que l'ensemble des "uns" qui constituent un total, manifeste par excellence la position où chacun doit perdre cette jouissance-là, ignorée, ou peu probablement ressentie : chacun, chacune, psychanalyste ou non a à savoir cela. Peut-être est-ce la raison de l'avancée du mot de 

jouissance  par les psychanalystes depuis 1945, au sens de n'en rien vouloir savoir et dont Freud ne pouvait pressentir la signification actuelle avant Auschwitz . Pour supposer l'existence de cette jouissance-là, il faut avancer d'autres  hypothèses, mettre à l'épreuve les changements de la psychanalyse depuis lors, aussi bien comme pratique que comme reflet du monde où nous vivons.  Et notamment l'hypothèse defantasmes originaires actuels  qui, s'ils restent enracinés aux désirs humains, n'en font pas moins limite à la théorie et à la pratique freudiennes . Parmi de tels fantasmes notons d'abord celui de la mort objective, distribuable, consommable, et non plus subjective, limite au désir, et aussi celui de la massification : une foule poussée dans des trains conduisant au meurtre de masse. Au cœur de l'Europe.

 

La pratique psychanalytique consiste à se tenir dans le cours, dans le voisinage des pensées de l'autre, le patient. Et si la discipline freudienne continue d'exister après Auschwitz, c'est sans doute qu'il ne peut en être autrement du simple fait qu'évoquer l'origine, c'est questionner la fonction paternelle qui reste le point central de la discipline. La fonction paternelle 

consiste à rendre impossible la connaissance idolâtre que l'humanité aurait possédée à propos de la séparation mort/vie et qu'elle a dû laisser choir dans l'oubli. Savoir qui, un jour, aurait été connu. Une fois disparu un tel savoir instaure et le temps et la peur de l'origine du temps. Ce que les psychanalyste nomment inceste, soit l' interdit radical de retour à l'origine.

D'où le terme d'

origine symbolique afin de mettre en acte l'absence de père originaire, soit de Dieu, au sens religieux du terme. Origine symbolique signifie qu'elle serait vide : un lieu sans père, sans corps, mais lieu d'une mémoire faite de traces du travail pour rendre absent le savoir sur la mort et sur le père originaire, sur Dieu, qui pour le Judaïsme, se révèle être irreprésentable. Tout cela les psychanalystes le nomment le registre symbolique, soit comment le psychisme humain -le mot humanité n'oblige-t-il pas à le préciser ici ?-  produit des re-présentations de ce qui fait sa mémoire où s'inscrivent des traces qui précisément constituent l'intériorité de l'homme avec ses souvenirs, c'est-à-dire sa façon de percevoir la réalité aussi bien de son monde intérieur que celle du monde extérieur. Par cela existent les rapports de soi à soi, à son autre,:au prochain.

 Si réellement la destruction du père en place d'origine, la destruction du corps et de la mémoire en place de cibles, ont lieu, que devient l'autre, en particulier dans son rapport à la mort ?

 

De fait l'humain ne sait pas sa propre mort, il ne peut se la représenter à lui-même. 

L'inconscient ne connaît pas la mort est une des assertions freudiennes des plus importantes de toute la discipline psychanalytique. Sans cela pas de psychisme, pas de désir de parler, de dire sa mémoire...

Ce Père Primordial ( soit premier dans le temps) est de l'ordre de l'abstraction, en tant que père originaire, il est donc irreprésentable, et il est porteur radicalement de l'interdit d'un savoir sur la mort, de l'interdit de l'idolâtrie .( C'est en quoi il ressemble au Dieu du monothéisme). Ce père-là a été en quelque sorte "désabsentéisé" concrètement, dans le réel de notre temps, lorsque la tentative nazie a plaqué une 

origine concrète à l'humanité : proxime de cette question, le peuple juif tout entier, suivi de son meurtre de masse effectif, sa destruction, la Shoah.

Or la psychanalyse nous fait entendre qu'un tel Père a pour fonction, de mettre l'humanité face à un meurtre symbolique qui la fonde, et donc d'inscrire l'absence de savoir sur la mort, savoir enlevé à l'humanité un jour tel qu'elle va alors exister, progresser

C'est dans 

L'homme Moïse et la religion monothéiste que Freud aborde cette question. Enlevant Moïse aux Hébreux, il en fait un Egyptien, un Ethiopien, ii met en texte le point origine de l'humanité par l'avancée qu'un meurtre d'une personne éminente a eu lieu et qu'il sera oublié. L a thèse de Freud veut que, oubliée, une telle origine par le meurtre symbolique, revient sous la forme du monothéisme.  Freud nomme cela : "héritage archaïque" : des traces, signes d'autres traces, et uniquement des traces d'un meurtre originaire qui reste introuvable, non "sachable", posé comme point origine , mais qui, probablement, n'a jamais eu lieu . Sinon en récit : il était une fois un père originaire  que ses fils auraient tué pour prendre sa place, ses femmes, ses jouissances afin d'envi-sager de se les partager, de devenir des frères, une société...

Geistigkeit

 - Progrès dans la vie de l'esprit avec renoncement aux pulsions - est le terme de Freud pour qualifier ce processus. Le Père primordial est radicalement absent au départ - il prendra sa figurabilité dans le complexe d'Oedipe. Il s'inscrit par sa trace et par son effacement, promulguant un doute structural, une bifidité entre trait et retrait de savoir, entre le Un et le Zéro . C'est une origine symbolique, de l'ordre du récit, antécédence logique telle que le meurtre du père n'est pas pulsionnel, n'est pas une action. Mais il est symbolique. C'est une épopée textuelle. Ainsi le monothéisme est tout aussi bien zérothéisme. Ce meurtre primordial signifierait que la mort existe et impose le renoncement à l'immoralité. Il fait limite au savoir sur la mort. Ce père mort par le meurtre symbolique devient une instance : l'absence radicale de savoir sur l'origine qui resterait opaque ; en sorte que la dimension du savoir qui différencie la mort de la vie lui serait coextensive. Ainsi la fonction du Père originaire est celle du dessaisissement du savoir sur la mort, fondateur de l'humanité. C'est ce que le nazisme a bouleversé en changeant le statut de la mort qui de limite singulière au désir et à la vie, est devenu objet distribuable sous la forme du meurtre de masse. Cela nourrit les fantasmes originaires actuels centrés sur la mort et sa massification. C'est en quoi cette tentative de destruction de l'humanité rejoint la question de l'origine. André Frossard n'écrit-il pas :"Il y a crime contre l'humanité lorsqu'on tue quelqu'un sous prétexte qu'il est né"

 

Le meurtre symbolique vise l'absence d'un savoir fini sur l'origine qui reste une question : un doute fondateur inhérent à l'altérité dans le langage.

Le nazisme entreprend de confondre les traces et les meurtres, les aspects symbolique et réel de l'origine. Il efface, il tue le doute de structure en attaquant le Juif, le Gitan, le malade mental, le Slave, et l'humain/lieu de l'altérité : tout ce qui est d'une origine pour lui

intolérablement  non concrète, mais symbolique de l'humanité.

 

Selon la psychanalyse, la mort n'est pas inscrite dans l'inconscient. Pourtant, avec la notion "d'instinct de mort", qui trouve peut-être une de ses sources dans les horreurs de la guerre de 1914-18, Freud pose la mort comme antécédence à la vie. Antécédence qu'il est impossible au sujet d'atteindre - il travaille cette question dans 

Au-delà du principe de plaisir, à propos de la thèse de Sabina Spielrein : La destruction comme cause du devenir, publiée en 1912. L'instinct de mort permet à la fonction paternelle de retrouver sa qualité symbolique, soit l'effacement du savoir sur la mort. Insu désormais qui interdit corrélativement - et ceci signe la Loi du Père - tout retour à l'origine, à l'inceste.

Du fait de la disparition totale des corps est concrétisée l'horreur dans une l'absence de savoir sur la mort qui, presque, devient pour un peu un accès à du savoir possible alors . D'où l'horreur renouvelée.

C'est à ce niveau que le psychisme humain -l'humanité- doit être requestionné. L'éthique de la psychanalyse reste en effet sans garantie préalable à la pratique. L'analyste n'a pas à suivre le modèle de la science en vérifiant sans cesse la validité ou la réfutabilité des notions de Freud, de Lacan ou de tout autre psychanalyste. Tout au contraire, il doit se confronter à ce qu'est son acte : l'acte analytique dans la pratique, face à l'actuel du temps où nous sommes montre la rupture de l'histoire des années 40. Mais cette rupture

atteint-elle l'acte analytique et le savoir du psychanalyste ? C'est cela qui nécessite le questionner sur l'atteinte actuelle  de ses opérateurs de sorte qu'une telle rupture de l'histoire pousse l'analyse à l'existence. Aussi bien, il nous faut articuler la psychanalyse- les pensées dont on se demande où elles vont - avec le lieu sans père - fondement structural de l'humanité. Soit comment l'inconscient lui-même est à la recherche de son inscription sur fond d'absence, d'absence de savoir sur la mort.

Voilà pourquoi il importe tant de repérer la place de la mort depuis le Shoah, depuis la destruction en masse des corps, partis en fumée. Meurtre métaphysique de la mort.

 

Cela ne peut être reconnu que si s'instaure aujourd'hui la séparation entre 

actuel où l'humanité dans la parole est repérable et factuel où elle ne l'est pas encore, mais reste un fait brut ni mémorisable, ni historicisable.

Un petit coin pour Dieu, de 

théisme  est-il nécessaire aujourd'hui ? Certains ont voulu le voir depuis le nazisme. Il n'en est rien. Les nazis ont mis en œuvre la sélection de sous-hommes, de déchets, à éliminer absolument.

Un déplacement du point d'élection divin a-t-il si bien réussi que le rapport à Dieu ait changé ? Dans le 

passage à l'acte, à la sélection le sang est devenu la seule vérité. Identique pour "quatre-vingt millions d'allemands", ce sang implique la fixité et l'inamovibilité, la disparition du temps, l'abolition du sexuel dans la parole, l'appel, la partage, l'amour, puisque la différence en a été effacée, un même sang pour l'homme, la femme, l'enfant.

Pour les juifs, pour l'humanité, l'opérateur du monothéisme suppose la question toujours ouverte, celle d'avoir "tous un même Dieu". Dire que les nazis souhaitaient s'équivaloir à des divinités, signifie qu'ils voulaient tous posséder le 

même sang.   Mais l'existence finale de leur seul sang impliquait la nécessité de la destruction d'un "sang inférieur" au leur : nous sommes dans une sélection biologique  de l'ordre du représenté déployé dans un espace totalitaire, par opposition à l'élection monothéiste  lestée par la parole et la voix, permettant l'existence d'une place vide pour le vide.

"Avoir tous un même Dieu", aussi innommable soit-il, laisse entendre qu'il est nécessaire de le partager au risque de devenir névrosé et que Freud se retrouve dans la logique d'inventer la psychanalyse, parce qu'ont échoué la religion, la science et la littérature dans les démocraties bourgeoises du XIXème siècle. La psychanalyse offrirait aujourd'hui, un petit coin de  zéro-

théisme opératoire : un lieu qui s'indice du vide autorisant l'altérité.

A Jérusalem, existe, indiquée en hébreu, arabe, anglais, une 

Place Sigmund Freud qui actualise le non-lieu comme tel, certes de façon anecdotique, et présentifie le vide : aucune adresse postale n'y est possible puisqu'aucun édifice, aucun monument, aucune maison ne s'y dressent. Cette place se situe entre le "Chemin des Fantômes" : Emekréfahim, le "Chemin vers Bethlehem" : Dehrer Eethlehem, et une voie de chemin de fer…

 

Mise à mal...

Quand quelqu'un dit, il se dit. Comment le sait-il surtout face à l'horreur de la disparition des corps ? Cela se dit en mémoire corporelle et en oubli, en mémoire brisée, fracturée. De là cette nécessité de ma réflexion sur l'origine, pour repérer comment le dessaisissement où la Shoah nous laisse, s'inscrit ou non dans la signification, celle de notre vie quotidienne. Comment induit-elle un rapport à la réalité à venir... Cela nécessite la prise en compte d'une part actuelle de la réalité collective, de la réalité tangible, en sorte que la tangibilité n'est

pas toute prise dans le langage -car de ce point de vue existe la réalité du factuel, du non-dicible. C'est bien ce qui est interrogé à propos du rôle de l'analyste par rapport à l'actuel, entendu dans le "se" de l'affirmation, "quand il dit, il se dit..." Oui. Comment le sait-il ?  Soutenir cela permet d'articuler l'actuel de la psychanalyse, à l'histoire de son mouvement, en sorte que la psychanalyse peut aujourd'hui s'autoriser à comparaître devant le retour des années 40, quand a eu lieu la Shoah.

 

La Shoah a eu lieu

Elle a mis à mal la mémoire, le langage, la psychanalyse, au niveau de la transmission aussi bien de soi à soi, qu'entre les générations de la première à la seconde, puis à la troisième, et maintenant à la quatrième.

 

La Shoah a eu lieu

.. Pour l'humanité toute entière, pour ceux après Auschwitz, pour les familles qu'elle a frappées à mort, elle n'est pas sans conséquences individuelles autant que collectives. Ces conséquences sont équivalentes à la difficulté d'en parler. Difficulté elle-même inhérente à ce que la Shoah a eu lieu, soit que le tiers des juifs a été anéanti, dessaisi du reste de l'humanité.

Et un dessaisissement tout autre doit s'effectuer. Il faut récuser la tentative de faire de la Shoah un sacrifice religieux soi-disant à valeur fondatrice pour les survivants et pour ce que nous sommes chacun,, tel qu'un certain discours chrétien s'y emploie, par exemple dans le parallélisme entre la 

mort du Christ sur la croix - mort dont le tombeau vide manifeste la résurrection - et la disparition en masse des corps par les gaz et le feu.

Une transmission s'effectue grâce aux témoignages des déportés et des rescapés des camps de la mort, et à l'activité créatrice de certains. Ainsi, remémoration et temps travaillent ensemble pour que le fil des générations reprenne et que leur télescopage diminue. Cependant, actuellement, de nouvelles difficultés surgissent au niveau des médias, du politique et de leurs discours : trop de mots pleins du plein des mots, des blocs de mots attractifs ou répulsifs. Si, par les Procès,  la dénazification dans le langage s'effectue, elle n'en a pas moins parfois, un aspect symptomatique : par exemple l'usage des propos

 suspects, voire antisémites, signe même de l'impossible de l'élaboration sur la Shoah, en particulier du fait qu'elle ne soit pas figurable et inscrite dans un savoir fini. C'est une des difficultés majeures, d'autant plus grande qu'elle se transporte par le discours collectif, mettant les victimes en place de témoins, sinon en place de conformité sur ce qui s'est abattue sur elle.

C'est une des raisons qui s'est imposée pour que soient abordés ici le texte du Moïse de Freud et le film Shoah, qui, après Auschwitz reprend au point où Freud nous laisse, avant. Le film évide l'origine du savoir sur la séparation mort/vie, cette origine ne pouvant que rester 

vide de tout savoir. Aussi bien, le doute structural sur la question de l'origine symbolique se trouve à nouveau inscriptible. La fonction symbolique séparatrice du père primordial reprend ses droits.

 

Sortis d'Egypte, les Hébreux refusèrent toute reconnaissance et tout culte de la mort pour la mort, la séparant radicalement de la vie, et plaçant celle limite comme point éthique le plus intime de l'humain.

Sortis du Judaïsme, les Chrétiens, du fait de la crucifixion de Jésus, fils de Dieu, concrétisèrent sa mort comme limite universelle, déléguant avec Paul de Tarse, cette limite à une institution : l'Eglise.

Deux mille ans plus tard, Hitler, au cœur de la "civilisation" la plus avancée, suivant les frayages de l'

antisémitisme, met en acte l'a-sémitisme, la suppression des juifs comme début de la destruction de toute l'humanité.

 

 

Shoah est un événement, un événement de langage. En effet, nul ne peut contester que Shoah est le nom propre, le titre qui convient au contenu du film. Ce mot est un 

nom propre, parce qu'il montre l'inclassable, l'irreprésentable de la Shoah qui ne peut s'inscrire dans aucun savoir déjà constitué. Le Shoah n'existait pas avant d'avoir eu lieu. L'irreprésentable de la Shoah est son mode d'existence : c'est son existence même. C'est en quoi, comme inscription dans l'Histoire, le Crime contre l'humanité  permet de nous situer par rapport à une telle œuvre.

Le nom propre 

Shoah  est événement de langage, parce qu'il nomme le vide en lui comme vide de savoir. Vide qui, en retour, fonde le nom Shoah. Et comme tel, il est dessaisie du savoir et a valeur d'interprétation. Il allège certes, mais aussi engage à reconnaître ce vide du savoir sur l'origine et sur la mort. Il rend l'origine absente à un savoir sur elle-même et force à la symboliser.

Acte d'interprétation, oui. car la Shoah ne pouvant être originaire fait apparaître un lieu vide, où, pour chacun, surgit l'exigence d'affronter ce vide, de penser contre ce vide, de penser contre ce mot terrible : "Shoah". Ce nom permet d'

avoisiner les conséquences du nazisme, c'est-à-dire d'empêcher de poser la Shoah comme "expérience fondatrice d'une tradition nouvelle pour les survivants". Une telle formulation est une maladresse grave que la notion de  Crimes contre l'Humanité n'a pas empêchée. Elle évoque que le discours théologique est entamé par la Shoah, comme beaucoup d'autres disciplines le sont aujourd'hui, puisque cette "fondation" a été voulue par le IIIème Reich à partir de la "solution finale de la question juive" :  Destruction de tout un peuple en vue d'une humanité uniquement biologique.

Shoah

 est la mise en récit singulière de la mort singulière dans son mystère, celle de chaque disparu. C'est une mémorisation dans le présent vivant, d'une mémoire vivante, pour des générations vivantes. Cette mémorisation procède de la force de chaque détail du film dont l'ensemble est remémoration en acte. Au-delà de l'ensemble des détails un détail supplémentaire doit être mémorisé. Il consiste à parler la parole, à faire surgir un temps singulier tissé par ce détail-là, aussi immense que chacun des autres pris en particulier. Ce détail supplémentaire c'est la remémoration elle-même, posée comme événement et temporalité, dans le langage.

 

"Mot hébreu, Shoah en français est français, anglais en anglais, espagnol en espagnol". Evénement de langage qui implique de parler au présent, de ne pas accepter des "parce que"... G. Steiner, dans 

Language and Silence (Penguin Books, Londres, 1969, p.119) avance "Le noir mystère de ce qui s'est passé en Europe est pour moi inséparable de ma propre identité. Précisément parce que je n'y était pas...".

Chacun s'arrime à un fil qui le relie fortement à "là-bas" pour s'en saisir. Ce fil est symboliquement analogue à ce qui, le rattache au contemporain. Ce fil fait lien à la mémoire qui se travailla sans cesse pour revenir d'où elle vient, et faire  lien à l'actuel. Il est une part du Réel, la marque enfin reconnue du 

non-deuil d'un impossible deuil. En effet, la génération d'avant ne possédant pas les opérateurs de transmission pour la génération d'après, cette dernière était menacée à son tour du même impossible deuil. Sans Shoah, les enfants encouraient le risque de rester parlés par une mémoire brisée plutôt que d'être à même de la parler .

 

Abraham Bomba, (Israël), survivant de Tréblinka.

"C'est ce que les SS appelaient le "boyau" ?

Non, ils disaient, voyons...

"Le Chemin du Ciel".

Himmelweg ?

Oui, Himmelweg : "Le Chemin du Ciel"

 

"Chemin du Ciel" où les Juifs fouettés, battus, sont jetés, effrayés et nus, à la "désinfection" -entlausung- avant d'entrer dans la chambre à gaz/solution finale -endlösung- Comment peuvent-ils savoir ? Et même s'ils savent, ils ne peuvent pas savoir qu'ils savent, s'agissant du changement de statut de la mort qui de subjective devient objective, en sorte que la disparition d'un seul humain dans sa singularité, voit son mystère effacé par la disparition en masse. Ceci n'est pas l'un des moindres points de la dénazification de la mort, du langage, à accomplir

 aujourd'hui du fait de Shoah, et depuis les Procès de Nuremberg .

 

Jean- Jacques Moscovitz

 

1. Ecrit en 1992 seules les notes bas de page sur Shoah sont mises à jour (DVD et livre éd. Fayard 2001)

2. C. LANZMANN, Shoah, in DVD4 chap.20, p. 283-4 Fayard 2001

3. Cf. P. VIDAL-NAQUET, Les assassins de la mémoire, Paris, La Découverte, 1987. Cf. p.14 : "Sont ainsi renvoyés à l'inexistence : le rapport sexuel, la femme, la domination, l'oppression, la soumission, l'histoire, le réel, l'individu, la nature, l'Etat, le prolétariat, l'idéologie, la politique, la folie, les arbres". Malgré lui, l'auteur montre que l'inexistence, mise en avant par l'enseignement de Lacan, par exemple, est utilisable par les négationnistes de l'histoire. Cela souligne le risque de confusion, voulue ou non voulue, entre inexistence et irreprésentable.

4. Jacques LACAN, psychanalyste, connu en France et à l'étranger ,surtout dans le monde latin plutôt qu'anglo-saxon, 1901-1981, a enseigné pendant 25 ans sous l'intitulé : Le Séminaire.

5. S. FREUD, L'homme Moïse et la religion monothéiste, Paris, N.R.F., Gallimard, 1986. Fin de l'œuvre de Freud, l'ouvrage paraît en allemand à Londres, il est édité à 2000 exemplaires en 1940... !. Freud décède le 23 septembre 1939.

6. A. FROSSARD, Le crime contre l'humanité, Paris, Robert Laffont, 1987, en exergue à son ouvrage.

7. Cf. J.J. MOSCOVITZ, "Savoir et non savoir en question" in ouvrage collectif sur "Shoah-film, des psychanalystes écrivent". Ed. Grancher. Paris 1991.

8. S. FREUD, "Au-delà du principe de plaisir" (1920), in Essais de psychanalyse, Paris, P.B.P., n°44, 1984, p.103, note 13. Cf. Sabine Spielrein, Die Destruktion als Ursache des Werdens (La destruction comme cause du devenir), J.D. psychaonal, psychopath. Forsch, IV, 1912.

9. Cf. l'étude complète sur Sabina Spielrein par J. Nobecourt et M. Guibal, Sabina Spielrein entre Freud et Jung. Paris, Aubier Montaigne, 1981.

10. Les Discours secrets de Himmler, Ed. Gallimard-Seuil.

11. Cf. S. RUSHDIE, "La Police des Pensées", in Les Temps Modernes, 44ème années, Paris, avril 1989, n°513. Cf. p.5 : Monsieur X. "perd sa foi et se retrouve avec un trou à l'intérieur de lui, un vide dans la chambre vitale". Je possède, mois aussi, ce vide qui a la forme de Dieu. Incapable d'accepter les vérités absolues et irréfutables de la religion, j'ai essayé de remplir mon vide par la littérature.

12. On lira à ce propos, la revue Regard, n°221, qui donne les références d'un ouvrage aux Editions Le Thielleux, Fragments et extraits de Jean Paul II, Karol Voijtyla, à propos de Maximilien Kolbé, patron de notre siècle difficile, Paris, 1982, 159 pages.

13. Il y est montré, par exemple, que Jean Paul II, dès 1971, avant son pontificat, avait promu le "concept d'Auschwitz", comme si un savoir préhensible, pouvait enfin être établi, prônant par là-même une équivalence très nette entre mort de masse et mort du Christ. "L'affaire du Carmel d'Auschwitz" en témoigne assez, "comme on le sait". Cf. les articles de G. Rabinovitch et B. Suchéky dans la rubrique : "Rebonds", in Libération du 1 mars 1989, et du 28 juillet 1989.

14. Propos tenus par Jean Paul II. Cf. supra, p.      note      .

15. A-L STERN, "Eclats de la Nuit de Cristal", in Les Temps Modernes, Paris, décembre 1988, n°509, pp.30/40.

16. Cité par Nadine Fresco, "La diaspora des Cendres", in Nouvelle Revue de Psychanalyse, "L'emprise", n°24, automne 1981, p.209, note 1.

17. Jean-Jacques MOSCOVITZ : "D'où viennent les parents ?, Essai sur la mémoire brisée", Edition Armand Colin, Paris, 1991, p.222.

18. C. LANZMANN, Shoah, DVD 3 chap 2 p.162.