LE REGARD QUI BAT . . . d'un bord à l'autre [entre cinéma et psychanalyse]

Ici, il s’agit d’inscrire, d’écrire son lot d’impressions et de questions, que l’on soit psychanalyste, cinéaste, spectateur ou autre…


 
 
 

Décembre 2010

A propos de Claude Lanzmann invité du Regard Qui Bat en février 2010

Israël et le Lanzmann de Schrödinger par Raphaël Haddad : à lire ici

Lire la page Claude Lanzmann "Le lièvre de Patagonie"

Novembre 2010

LES PETITS MOUCHOIRS de Guillaume Canet (2010)

Ou le rien au cinéma

Par Jean-Jacques Moscovitz, psychanalyste

Petit mouchoir perso ou grand mouchard collectif, on ne sait pas très bien où veut nous mener le metteur en scène : montrer pour tout un chacun pris dans un monde si déficitaire quant à la pensée sur son prochain, fût-il un ami, combien finalement ne sévit que du chacun pour soi, et du opareil au même, où l’infantile à l’âge adulte persiste tellement que seuls les enfants sont respectés et respectables… Et voilà un adulte qui fouine dans le mur pour trouver la petite bête en lui qui le gène, un autre, peut-être bien le même qui s’enlise dans la vase avec son boat-cruiser de luxe pour pleurer sur sa bêtise, un autre qui supplie qu’on l’écoute pleurnicher son amour défunt jamais né, une autre aux yeux brésil qui vante son chéri suicidaire au téléphone (la seule phrase qui m’ait plu : « j’ai été heureuse d’avoir été ton amoureuse » lui dit-elle) mais en se tapant presque le jumeau de son homme en réanimation, victime d’un accident de moto auquel bien sur il succombe, l’élément de vérté vraie, crue qui devrait nous émouvoir , en vain… Bref, il ne se passe rien, rien, rien, sorte d’usage du cinéma sans aucun risque et cela pour tenter de faire mieux au box office que « Le père Noël est une ordure », « Bienvenue chez les Ch'tis»... Mais là au soleil, celui des bronzés collectifs, où chacun cherche en groupe, car en groupe il y aura bien une chance d’être sourd , de mettre un mouchoir sur sa cinglerie moyenne, de vivre d’expédients psychiques pour se cacher son gouffre d’angoisse, ne pas vouloir voir l’absence d’idéal , d’utopie, de folie créatrice, et cultiver une déloyauté multiforme etc…. L’acteur principal est le Rien, tel que la « direction d’acteur » en est réduite à zéro, et la construction du film en est son… miroir : pas besoin de scénario ni d’intrigue ni de discours image prenant le pas sur la parole comme dans « Femme sous Influence » de Cassavetes… Non ce film c’est rien, du solide déficit de pensée, juste pour vendre-acheter-jeter un long de 2h34… de quoi ? rien ! Et les spectateurs en sont sans doute déresponsabilisés devant les images qu’ils reçoivent: le rien est cqfd. Puisque, paraît il, les jeunes se retrouvent dans le film : ah oui j’y suis dedans, je me vois , c est moi, je suis compris. Du même, rien que du même… 
Et bravo à François Cluzet et Marion Cotillard, le couple en vogue utilisé dans le film afin de tenir si longtemps dans des rôles aussi insipides… J.-J. M.

TRANSYLVANIA DE TONY GATLIF (2006)

Par Guy Roger, psychanalyste

Avec Transylvania, Tony Gatlif nous propose un film sur l’amour quelque peu insolite. On pense à Breton (L’amour fou) : « C’est comme si je m’étais perdu et qu’on vint, tout à coup, me donner de mes nouvelles. » 
Nous sommes en Transylvanie - littéralement, au cœur de la forêt - là où vécurent l’homme des bois et son ancêtre l’homme des cavernes, et où habitent toujours leurs descendants. Il s’agit d’un univers que l’on peut appréhender comme la transposition de notre société occidentale, prétendument avancée, où polissage et vernis tentent, sans grand succès, de faire taire la violence. Quels que soient les progrès de la civilisation et les effets du « travail de culture », le pulsionnel, l’archaïque et la démesure y demeurent intacts, abrités sous le voile ténu de la socialisation ou contenus par la barrière du refoulement. 
Nous sommes entraînés au fin fond de la Roumanie, dans un lieu où les crises hystériques peuvent s’exprimer sans retenue, plus librement encore que chez nous à la fin du XIX° siècle, un univers dans lequel exorcisme et désenvoûtement sont monnaie courante. Mais nous pourrions être aussi bien à Paris, New York ou Tokyo. 
Le parcours individuel suit, croise ou prend à revers l’itinéraire suivi depuis des lustres par l’humanité, 
Un tel film ne se raconte pas, d’autant qu’au-delà de ce qu’il nous donne à voir, ses trésors résident également dans ce que nous y découvrons - pour les avoir, à notre manière, créés. C’est ce qui donne au cinéma sa richesse inépuisable. 
On peut voir ce film comme un parcours initiatique, superposable à celui que nous a proposé John Borman dans Délivrance ; voyager à la rencontre de l’Autre et à travers cet Etranger, se confronter à cette part de l’inconnu qui nous habite tout autant que nous l’habitons. 
La musique, tantôt en phase, tantôt en contrepoint, suit la ligne mélodique tracée par les images. Elles concourent à construire un univers de contrastes : solitude et foule, obscurité et lumière, tendresse et violence, amour et haine. Parfois on ne sait plus ce qui, des fêtes villageoises bouillonnantes ou de la misère traversée, est le plus effrayant, tant la solitude humaine est partout présente. Elle éclabousse l’écran. 
Contrairement aux personnages de John Borman, l’héroïne Zingarina ne rencontre pas la violence physique mais celle déclenchée par les méprises de l’amour. Il lui faut se séparer de son monde familier, la guide locale puis l’amie avec laquelle elle est partie à la recherche de son compagnon expulsé en Roumanie et qui, sitôt retrouvé, la rejette. 
Cette fuite salvatrice la conduit à croiser Changalo, personnage énigmatique vivant chichement du commerce de bricoles contenant or ou argent. Au cours de cette errance, véritable allégorie de l’existence humaine, chacun des deux protagonistes va se dompter en tentant de dompter l’autre. 
Cependant la poésie, la délicatesse demeurent présentes, y compris lorsque Changalo est rossé avec une violence inouïe pour avoir « chiné » un instrument de musique. Il est des choses avec lesquelles on ne badine pas. Au pays des Tsiganes, c’est un sacrilège. 
Nous partageons le trajet de deux êtres cabossés, confrontés à la rudesse d’un pays montagneux dans lequel le froid et la glace constituent, avec le feu de l’alcool, la figure métaphorique des sentiments humains. 
Après s’être perdus à de nombreuses reprises, Zingarina et Changalo se retrouvent dans une image finale exprimant en quelque sorte le miracle de l’amour. 
Guy ROGER


SUR  "AU FOND DES BOIS" DE BENOIT JACQUOT 

"Film projeté en avant première à la Pagode par  Le Regard qui bat…, le 10 octobre 2010 

Par Jean-Jacques Moscovitz, psychanalyste

Metteur en scène de Villa Amalia et de très nombreux films, Benoit Jacquot dans « Au fond des bois » nous offre des images d’un cinéma très abouti. Inspiré d’une histoire vraie ayant valu un procès retentissant sur les risques de l’hypnose et des passes magnétiques au en fin du 19e siècle (cf. Libération du mardi 12 avril 2005 « Les roueries de la sujétion » de Marcella Iacub), le thème est celui du consentement dans une rencontre où l’abus sexuel se révèle, dans ce cas , fort ambigu et ouvrant à mille et une questions sur le désir au féminin comme le synopsis l’indique: « en 1865, au sud de la France, une jeune villageoise quitte la maison paternelle pour suivre un vagabond dans les bois. De gré ou de force ? ». A l’insu de son plein gré dira-t-on aujourd’hui ….

Désir qui ne peut qu’enseigner spectateur, psychanalyste, tout un chacun dés lors qu’un artiste par son imagination créatrice nous enchante par sa perception de l’intime de deux êtres qui s’aiment pour nous en montrer la réalité si complexe qu’elle soit. 

Oui, il s’agit là de la mise hors-monde de l’amour, jusqu’à ses limites extrêmes où les liens se défont, se retournent en leur tréfonds, où les regards du monde les marquent immondes… où les images de cinéma nous font témoins qu’ici amours, désirs, jouissances fusionnent au couteau, au fer rouge, où ça ruisselle en couleur pluie qui tranche. Le hors-su évide le règne du père, qui, médecin, ne peut savoir le féminin de sa fille, ne peut la voir femme au point d’en mourir... Et elle - merveilleuse Isild Le Besco dans le rôle de Joséphine Hugues-une fois rencontré au fond des bois le hors monde de la loi, ne peut qu’ y revenir, pour la suturer à nouveau mais là comme mère : amante elle ne peut le rester que le temps d’un trahir « officiel », car son corps y est appel à faire trait pour son homme – formidable Manuel Pérez-Biscayart - au point qu’il se dénonce au mieux des aveux qu’elle lui veut, pour le pire et le pire encore…

Ce beau film à la Benoit Jacquot ressource nos émotions en un temps où la profusion d’images nous laisse facilement en désarroi.   J.-J. M.

Avril 2010

Sur "Je ne vous oublierai jamais" de Pascal Kané

Par Jean-Jacques Moscovitz, psychanalyste

Avant-propos de l’annonce de la projection du film : « …des visages dans le présent , ceux que vous voyez au moment de vous endormir, leurs bouches, leurs robes, leurs baisers, ils vous donnent de la joie, celle de dormir pour rêver, rêver encore qu’ils sont là ces êtres qui vous tiennent éveillés. Ils vous parlent en vous… Pour malgré tout désirer leur retour toujours, car on ne meurt pas comme cela, en masse ensemble. Ces gens n’ont pas eu comme tout le monde le droit ni de vivre ni de mourir, mais seulement d’être tués. Alors on les rêve…on les rêve, de ce genre de rêves qui vous réveillent, comme au ciné quand le film est fini…. » 

Il s’agit de rêver de réparer l’histoire, à propos de Je ne vous oublierai jamais, film de Pascal Kané projeté à la Pagode le 21 mars 2010. Il s’agit de l’histoire de France sous l’occupation : déportations, émigrations, exils.

D’autres films et évènements ont lieu en ce moment, dans notre actuel : L’arbre et la forêt, film d’Olivier Ducastel   et Jacques Martineau, à propos de la déportation des homosexuels, Libertéfilm de Tony Gatlif, à propos de la déportation des Tziganes, La rafle, film de Roselyne Bosch, à propos de la rafle du Vel’ d’Hiv’, l’honneur fait à Simone Veil, reçue à l’Académie française, Le rapport Karsky, film réalisé par Lanzmann en réaction au livre de Yannick Haenel paru en 2009 et intitulé Jan Karsky, la venue de Claude Lanzmann il y a un mois, ici même à la Pagode, au sujet du livre et du film de Sylvain Roumette, Il n’y a que la vie, sur l’œuvre et le parcours de Claude Lanzmann jusqu’à aujourd’hui, ainsi bien sûr que Shoah, désormais projeté régulièrement au Panthéon, sans parler du cycle de films et de conférences proposés au mémorial de la Shoah dans le cadre de l’exposition « Filmer les camps, John Ford, Samuel Fuller, Georges Stevens, de Hollywood à Nuremberg », où sont projetés des films comme Falkenau, vision de l’impossible, documentaire réalisé par Emil Weiss, à partir des images prises en 1945 par Samuel Fuller, fantassin dans la division américaine The Red Big One.

Dans le film de Pascal Kané, Je ne vous oublierai jamais, il est à noter que l’intime prend largement le pas sur le politique : ici vient s’articuler un enjeu théorico-clinique du lien entre psychanalyse et cinéma, entre ce qui l’en est du figurable du côté de la psychanalyse et de la présence de l’objet comme acteur dans les films. Ici l’objet sera le bateau à prendre ou ne pas prendre. Au niveau de cet intime, sont présents la voix, les fantômes, c’est-à-dire les fantasmes, qui ont trait au traumatisme réel, se transformant en trauma psychique : comment psychiser cela ? Comment se fabrique un fils par rapport à l’histoire vécue de son père, au moment même où il devient ce père, futur père ? Il n’y a pas plus psychanalyste qu’un enfant pour son père ou sa mère. Le lien cinéma-psychanalyse se joue donc dans ce rêver de réparer l’histoire, où le figurable, sous la forme de fantômes, et ce jusqu’à l’hallucination visuelle, n’effraie aucunement : le spectateur n’en est pas atteint, puisqu’il n’y croit qu’à moitié, et que par là-même, il rencontre les âmes mortes qui errent dans le psychisme de Lévilé (Louis), le héros. On assiste là à la fabrication d’une vie fantasmatique en cours : le trauma de réel devient trauma psychique, et son désir de vie le conduit à vivre une histoire d’amour, puisqu’il rencontre celle qui est probablement la femme de sa vie, et auprès de laquelle il choisit de rester, plutôt que de partir en exil, au péril de sa vie.

Un point important dans ce retour et ces fantômes : la mort comme objet. On voit ces gens se faire rafler et envoyer au ghetto et ailleurs : ils vont mourir en masse d’une mort peu commune. Pour le cinéma, l’objet est ce bateau, pris ou pas pris, et pour la psychanalyse, c’est le figurable, comme dans le rêve, d’où mon exergue en avant-propos, au sujet de ce moment où l’on s’endort, endormissement où se produit une joie de dormir et où l’on se met à parler avec ces morts : on a rendez-vous avec eux, avec le réel, par le rêve, pour construire sa propre histoire, depuis le fantasme. En quelque sorte, il y a ici une fabrique du réel, par rapport à l’objet, où le réel se différencie de la réalité et réciproquement, et où ils se constituent l’un l’autre pour créer la réalité psychique d’un sujet, de façon à ce que ce dernier soit moins aliéné par son passé et puisse s’y appuyer pour désirer.   

J.-J. M.