Situation du monde contemporain 

Par Emmanuel Brassat


Synthèse synoptique 

Pour comprendre ce qui nous arrive sans rester prisonniers de l’agitation médiatique et du climat  d’anxiété qui s’est déployé, il faut prendre en compte plusieurs phénomènes d’ensemble déterminants  à la fois structuraux et d’ordre historique.  

1/ Les conséquences économiques critiques de l’épidémie de Covid19 ne sont pas seulement causées  par l’épidémie et les mesures qu’elle entraîne. Elle provoque seulement leur accentuation. Depuis  quelques années, le fonctionnement du capitalisme est régulé de fait par des crises qui, désormais  gérées au mieux avec des instruments théoriques et pratiques puissants - en partie issus de la critique  socialiste de l’économie capitaliste et en réaction vis-à-vis d’elle - évitent son effondrement et assurent  tant bien que mal sa conservation. Le passage à une économie mondialisée organisée par les systèmes  numériques et les nouvelles régulations qu’ils permettent, cela aux dépends de toute autre forme  d’échange et de production économiques, se voit aussi accéléré. L’un de ses traits est la prolétarisation  et l’industrialisation du travail intellectuel et des professions libérales : santé, droit, enseignement,  recherche scientifique, ingénierie. En ce sens, la crise de la Covid permet l’accélération de la  liquidation de ce qui subsistait de l’ancienne économie (antérieure à la numérisation des échanges et  de la gestion des activités de production, de commerce et de capitalisation). Les crises économiques  permettent assez naturellement à l’économie capitaliste un réajustement des formes de l’activité en  détruisant du travail, de l’entreprise et du capital pour relancer les processus d’accumulation de ce  même capital. Rappelons que la crise actuelle de l’économie, définie comme un système économique  global dépendant de la valorisation du revenu du capital, crise que le capitalisme provoque et qui le  limite tout à la fois, est déterminée par la concentration extrême et inégalitaire des revenus du capital,  la faiblesse des salaires, le chômage massif, la disparition partielle du travail due à la numérisation, la  faiblesse mondiale de la consommation, la surproduction des biens, la privatisation des services  publics, la concentration de la valorisation des capitaux dans l’activité financière, la désintégration ou  affaiblissement des Etats-nations. De tels processus impliquent des phénomènes massifs de  paupérisation, d’exclusion sociale et de déqualification qui maintenant atteignent aussi le prolétariat  qualifié, les classes moyennes, la bourgeoisie moyenne et qui sont susceptibles de générer des  violences sociales. Paradoxalement, des groupes sociaux salariés nouveaux en bénéficient massivement sous condition d’une acceptation des conséquences sociales et culturelles de cette  transformation : professions de la communication, de la gestion et de l’évaluation, de l’industrie  culturelle du divertissement, ingénieurs et techniciens du numérique, entrepreneurs du numérique, de  la santé, de l’enseignement, militaires, professions sécuritaires.  

2/ Avec les mesures de confinement et le recours au télétravail qu’elles appellent, le processus global  de numérisation du travail, en partie autoritaire, s’accentue et force de fait les multiples résistances  qu’il rencontrait encore. Ces résistances sont dues à la disruption culturelle et sociale que  l’informatisation provoque et à la déperdition des pratiques sociales de vie ou de travail que celle-ci  induit, accompagnée d’une crise des statuts sociaux, de la définition des fonctions et des qualifications  professionnelles dont l’un des traits est la dédifférenciation. La numérisation des échanges et des  formes du travail a pour conséquence de nombreuses et puissantes transformations de l’organisation  sociale et des modes d’administration de la société. Elle a donc des conséquences politiques et  institutionnelles majeures.

3/ La conjonction des processus de réadaptation du capitalisme dans son ensemble et de numérisation  des sociétés, dans leurs effets différenciés, engendre une évolution politique nouvelle. L’exercice du  pouvoir politique devient celui d’un contrôle généralisé des formes de la communication numérisée,  celles-ci étant à la fois déterminantes des liens sociaux, des modes de production, des formes  culturelles et des processus politiques. 

Les pouvoirs politiques étatiques, ne pouvant résorber les crises sociales que le capitalisme mondialisé  numérisé engendre au sein des équilibres sociaux nationaux - crises se manifestant par la perte de  consensus stabilisés et négociés entre forces sociales et politiques, entre groupes sociaux - accentuent  les mesures autoritaires et le contrôle global de la vie sociale. 

Une telle évolution illibérale, qui se produit dans tous les Etats, pas seulement dans ceux qui sont déjà  institutionnellement autoritaires comme la Chine, se traduit par le recours à des mesures d’urgence qui  sont de fait, et peu à peu de droit, un maniement institutionnalisé de procédures relevant d’un état  d’exception – ou correspondant à un état de guerre. Elles conduisent à une limitation progressive des 

libertés juridiques fondamentales et à leur suspension partielle, momentanée ou définitive. Un tel processus s’accompagne très naturellement de l’augmentation et de la multiplication de lois  pénales et sécuritaires, créant sans cesse de nouveaux délits, ainsi que de pratiques répressives  organisées aux limites de la loi, notamment dans la gestion de plus en plus policière de l’espace  public et du contrôle des échanges et déplacements, ainsi que des manifestations politiques sur la voie  publique. 

La numérisation des sociétés et de leur activité, du fait également de l’extension des réseaux  d’échange et de communication qu’elle permet et appelle, entraîne une généralisation du contrôle  administratif et technologique de la vie sociale par des moyens numériques. La puissance technique de  ces moyens permettant la mise en place de procédés de surveillance, de contrôle et de répression sans  précédent dans l’histoire humaine et qui ont déjà de fait modifié très profondément les formes  politiques issues de la modernité juridique libérale. 

4/ Trois remarques complémentaires sont ici nécessaires. 

● De tels processus généraux n’impliquent pas qu’il n’y ait aucune résistance et pratiques alternatives indépendantes et singulières à leur déploiement. 

● Leur caractérisation comme procédant de formes totalitaires est possible, mais elle appelle à  discussion à la fois du point de vue de leur désignation comme tels et du degré réel d’extension de leur  possible hégémonie. 

● Les technologies numériques, dans leurs usages possibles, si elles ne sont pas absolument  réductibles à un modèle social autoritaire, à l’organisation capitaliste productiviste du travail et des  échanges et à un contrôle social informatisé, dépendent tout de même très largement d’un régime ou  dispositif de discursivité qui modifie les conditions sémantiques et fonctionnelles de la culture  commune et de la subjectivation individuelle. 

Pour conclure provisoirement, l’épidémie de Covid 19 conjuguées aux tensions provoquées par les  épisodes diffus de violence terroriste, indépendamment de la réalité désastreuse de leurs effets réels  sur les personnes, tendent désormais à accentuer, intentionnellement et inconsciemment,  idéologiquement et matériellement, des processus de transformation politique, économique et sociale  qui relèvent d’une mutation des normes et modalités de l’organisation des sociétés industrielles à l’âge  de l’hyper-capitalisme darwinien post-néolibéral. 

Le 7 novembre 2020 

Emmanuel Brassat