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Séances en plein air

Séances en plein air

Par Isabelle Carré

Dans les montagnes escarpées de la vallée du Grésivaudan et de Chartreuse, dans cette zone interdite du fameux Y grenoblois, jadis lieu de refuges des crétins des Alpes, tandis que je camouflais mon habit invisible de psychanalyste sous celui plus sobre de la blouse médicale du bon psychiatre qui sauve l’humanité de l'angoisse et du suicide, le virus Covid-19 commençait à sévir. Des mesures strictes et sévères furent prises, autant pour arrêter la course folle du virus que celles des fameux indomptables, les agités du bocal et la tribu des sportifs. Ces fidèles sportifs bravant les interdits se retrouvaient déjà traqués par l’armée, sillonnant le ciel en hélicoptère, tandis qu’ils effectuaient leur entraînement de trail sur les hauteurs, se baladaient dans les airs ou ramaient fiers sur leur standing paddle, glissant sur les lacs silencieux et solitaires. Ceux qui prétendaient n’avoir que la bicyclette comme moyen de déplacement étaient surveillés de prêts. La dépendance au mouvement était forte dans nos contrées.

Voilà comment aurait pu débuter une mauvaise fiction qui est pourtant devenue notre réalité quotidienne. La pratique dans cette période singulière, sur le fil, a été pareillement bouleversée et l'est encore durablement, mais s'invente et évolue.

Pendant toute la période du confinement, je devais réaliser de plus en plus de tâches administratives, des convocations, des attestations, Car sans ces laissez-passer, les patients encouraient des amendes de 395€, c’était plus cher payé que d’aller se promener ou faire ses courses.

Un article paru dans Le Monde du 13 mai 2020 énonçait que « La psychiatrie « avait » traversé le confinement dans le calme. », mais que la sortie du confinement faisait craindre une deuxième vague psychiatrique. Ces données épidémiologiques en vogue ne disaient rien de la situation en libéral, qui était loin d'être simple. Le monde des indicateurs, des statistiques et des chiffres n'offre rien d'autre que des données brutes.

C'est bien à une réalité subjective tout autre que je me suis sentie confrontée.

La fermeture des centres médico-psychologiques, des urgences psychiatriques qui n'avaient plus le temps de prendre en charge les patients souffrant de troubles psychologiques, s'est traduite par une déstabilisation sourde et progressive des situations familiales et individuelles, mais les chiffres restaient « bons ». J'ai même été amenée à employer le terme de pic symptomatique névrotique et psychotique, l'angoisse de mort et l'interdit ayant fait le lit des symptômes. Ce qui ne pouvait plus s'écouler dans le surmenage, la consommation, l'agitation, offrait une ouverture  magistrale à l'angoisse, au vide, au réel.

Dans cet état d'urgence sanitaire, c'est parce que j'étais médecin psychiatre et que je possédais un caducée que je pouvais me déplacer pour travailler, au prix d'assumer que la notion d'urgence était toute relative et subjective, certains patients ressentant la nécessité de venir parler sans pour autant entrer dans la catégorie des urgences psychiatriques ou psychologiques. Je devais pourtant écrire : «  nécessité de suivi de sa pathologie chronique et urgence.»

J'ai également modifié ma pratique habituelle puisque j'ai commencé à proposer des séances en extérieur dans des endroits isolés. Nous masquions notre travail de parole en nous promenant dans le parc du bâtiment, pour éviter la proximité physique et le confinement dans une pièce propice à la contamination. Nous nous camouflions sous des masques en tissu, le pays vivant une pénurie rare de masques ; l'un des miens était recouvert de petits lapins sur fond vert. Je comptais bien le garder pour Pâques, pour la bénédiction du pape.

La parole pouvait dès lors circuler librement, sans écran autre que les lapins, empêchant d'avoir accès aux expressions du visage, ou celui de l'ordinateur pour ceux qui acceptaient ce dispositif, qui émoussait aussi les visages. J'appris que l'on pouvait même retoucher son image sur zoom...

La nature offrit donc un nouvel espace précieux, un luxe accessible pour continuer à échanger en toute liberté, parfois en marchant, sans pour autant se regarder. Ce dispositif bricolé ne déstabilisa pas le parole. Cette mise en mouvement du corps n'empêchait en rien les séances, et au contraire, lui redonnait même une vie sur laquelle certains pouvaient se laisser à associer.

De nombreuses personnes refusaient de se soumettre comme les autres au diktat de la téléconsultation, craignant la perte de leur liberté, qui a toujours précédé l’égalité depuis la révolution de 1789 en Europe. Alexis de Tocqueville l’avait déjà souligné.

Tandis que dans la nouvelle Amérique, la population s’armait dans les boutiques encore accessibles aux produits de première nécessité : les armes !

Cette expérience inédite m'a permis d'éprouver le vivant de la parole, la nécessité même de cette possibilité d'être entendu et écouté par quelqu'un qui se prête à cette fonction d''analyste, sans s'arc-bouter sur des pratiques d'un cadre trop structuré qui a malgré lui volé en éclat. Pas seulement pour soutenir et pratiquer une écoute psychothérapeutique, même si parfois ce fut nécessaire, mais bien plutôt pour saisir au vol les manifestations inconscientes de l'angoisse, et de surcroît faire retomber les flambées de symptômes.

C'est dans cette pratique toujours réinventée que je me reconnais, n'en déplaise aux détracteurs de la psychanalyse. Voici l’extrait d’une lettre que je reçus dont je livre un passage avec l'accord de celui qui l'a rédigée :

Docteure,

Vous m’invitez à une séance à distance avec micro et caméra intégrée par l’intermédiaire d’une application sur le Web. L’immédiateté et la vitesse de ce site ne m’apparaissent pas de nature à une psychanalyse laquelle se construit dans la durée. Le protocole que vous avez établi précédemment vous sied bien mieux. Je me déplace jusqu’à votre caverne à bicyclette ou en bus avec le livre que j’ai promis de vous prêter : il s’agit de la traduction en langue française du livre unique qu'écrivit Zelda Fitzgerald, le titre en est : accordez-moi cette valse. Je vois percer ce qui me semble empêcher cette séance : une Nano couronne baptisé COVID-19. C’est oublier que je possède un masque de papier et que la chaleur du printemps et les rayons du soleil le neutraliseront je l'espère. Aussi Docteur, je vous demande qu’à la date que vous avez fixée vous me receviez dans cette caverne qui vous va bien.

Il était bien question d'envoyer valser le virus et toutes les interdictions et angoisses qu'il traînait sur son sillage, pour ne pas lui céder trop de place, il était bien question de  désir qui refusait de céder aux injonctions paradoxales.

Isabelle Carré
isabelle.carre@gepg.org
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