"Rêver de réparer l'histoire " présentation de l'édition traduite en espagnol à Buenos-Aires le 1/10/18

Par Jean-Jacques Moscovitz

Je vous remercie beaucoup de votre invitation. Notamment Daniel Zimmerman pour le magnifique travail qu’il a fait dans  lecture de mon livre .

Le point majeur est comment CLAUDE LANZMANN donne cadre à la jouissance des crimes tout comme Freud coupant dans le réel du symptôme lait advenir le sujet. 

Il y’a là une pudeur non seulement de l’ordre de l’élégance mais c est une pudeur nécessaire car elle est créatrice de son film.

Dans un échange privé avec Claude Lanzmann, il me cite l’exemple de Shrebnick .  Ce garçon de 13 ans devait amener chaque matin un seau : un juif  déporté était tué d’une balle dans la téte pour voir la quantité de cervelle qui s’ écoulait pour savoir s’il

y en avait  plus ou moins que la veille. Lanzmann  explique que s’il avait mis le récit de cette séquence dans son film,  son but, son axe  étant  de montrer comment les juifs étaient tués en masse dans la chambre à gaz, il  ne pouvait plus garder sa ligne frontale  car le sadisme et l’érotique allaient séduire le spectateur. Et l’immensité du crime nazi serait passé au second plan.

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Ton propos m’a enseigné notamment ton apport sur Lou Andréas Salomé qui  m’enchante  énormément,  quelle joie de faire rencontrer Lanzmann et Lou Andréas Salomé ! Voilà une façon de rendre  hommage à ce grand réalisateur. Puisqu’il est mort ce 5 juillet 2018.

LOU  dit combien la psychanalyse fait très peu de cas au cinéma alors que ça devrait être le contraire tout au moins vers les années 20 et 30. Mais on sait que Freud s’est opposé grandement au cinéma. Alors que Son merveilleux article qu’il a écrit de façon secrète et qui s’intitule l’Inquiétante étrangeté  est un excellent texte  de cinéma.
Combien le cinéma et la psychanalyse sont en lien l’un avec l’autre au point de parler de sciences affines réciproques l’une pour l’autre. Aujourd’hui.

La question est le rapport entre discours image et discours signifiant, de  l’équivocité signifiante : peut-elle se retrouver dans les discours image du cinéma notamment si une image ne peut se nier elle-même contrairement au mot qui comporte en lui-même sa propre négation voir son effacement.

C’est là où le terme de grand cinéma est amené à sa mesure où il a la capacité de mettre en scène ces questions qui nous tiennent, soit de mettre en scène la parole comme le fait Lanzmann, puisqu’il s’agit de lui dans ton texte comme dans mon livre.

De mettre en scène la violence du siècle dernier, le réel, qui touché, touche le symbolique dans son fonds. Pouvoir filmer la violence des images malgré les images.
C’est là où le terme de pudeur a une place très importante à souligner.  Et  tu soulignes très bien cette pudeur essentielle  face a la jouissance des crimes. Et oui j’ai avancé et tu le reprends très bien pour me l’éclairer plus loin ces termes de L’INVISIBLE A DIRE qui devait être à un moment donné le titre de mon ouvrage.
Autre point que tu abordes excellemment, c’est celui de l’objet en tant qu’objet acteur, tel que le montre LE CHIEN ANDALOU quand il s’agit de couper l’œil, organe de la vision, organe du cinéma, de couper le regard, soit de couper la coupure.  De couper la coupure en quelque sorte et nous donner l’illusion de nous faire accéder au secret du secret de notre âme. Autre exemple d’objet acteur, acteur dirigé par le metteur en scène.  C’est celui du train dans Shoah,  dont  Simone de Beauvoir  avance que seul le bruit des trains sur les rails est la musique du film. La caméra elle-même est un objet acteur dans certains films où elle est présente dans certains films (The big red One de Samuel Fuller où

Son fusil de G’ils est remplacé par sa caméra) . Notamment avec la notion de caméra interne que j’ai trouvée dans des lectures sur les films qui me semble être une formidable avancée pour faire un lien entre cinéma  et le rêve, les fantasmes, leur traversée, et à la psychanalyse.

Mais surtout cet objet acteur fait lien au discours analytique en ceci qu’il est l’équivalent au sein de ce discours du trait unaire, ce qui oriente l‘écoute d’une chaîne signifiante.

Parlons maintenant quelques instants  du mot Shoah, nom propre ou signifiant NOUVEAU    simplement unnon commun, venu du texte du petit prophète Sophonia dans la Bible qui avance que Dieu punit le peuple juif en le détruisant au point qu’il n’apparaîtra plus que des pierres et plus  aucune cellule vivante végétale ou animale.  C’est le retour à l’inanimé, au sein de l’animé. Et nous savons que Freud dans Malaise dans la civilisation et Au-delà du principe de plaisir décrit Eros  et Thanatos avec ces termes : l’inanimé règne dans l’univers et quand l’animé, L’ORGANIQUE  surgit il va vouloir continuer sa course au sein de l’animé. C’est que l’avant peut pénétrer dans l’après et s’y faire sa place, s’imbriquer ensemble. 

Or j’avance quelques  point sur  l’engendrement de la psychanalyse en quatre temps.

-premier temps celui du sexuel infantile, qui marche moins bien après la guerre de 14 18 et fait avancer,

-c’est le 2e temps DE  Freud,  Eros et Thanatos.. -Puis 1945 arrive après la Shoah et l’enseignement de Lacan fait percevoir la valeur de la parole et du signifiant pour reprendre Freud  dans son apport tout premier.

-J’avance un quatrième temps après les camps avec  le film Shoah qui nous met face aux enjeux radicaux des effets traumatiques et  de destructions et de silences  sur la Shoah elle-même.

Avec les noeuds borroméens je dirais que peut-être là Lacan nous aide à comprendre ce temps originaire d’une certaine façon.
Le mot Shoah  introduit une pudeur nécessaire dont Lanzmann sait tellement bien faire usage dans ses films. C’est que ce mot remplace le mot Solution Finale qui est la définition même des meurtres des juifs, des malades mentaux et d’autres peuples.
En même temps il remplace, il  bouscule le mot holocauste qui est un sacrifice, or  il n’y a rien de sacrificiel dans ce qui s’est produit dans la chambre à gaz. Dans la Shoah. Ce terme cicatriciel aboutit comme à créer un sorte de cicatrice entre les  générations. Ainsi il y  aurait trois générations après l’extermintion, voire aujourd’hui  peut-être quatre ou cinq de plus apres.
Je ne peux pas  accepter ce point de vue d’une première génération après les nazis. Ils  n’ont rien fondé du monde où nous sommes et nous ne leur devons rien. Nous sommes tous d’une deuxième génération issue  d’une première avant nous et en  situant  parfois  une après nous. C’est là un point cicatriciel très difficile à faire entendre dans les milieux culturels qui ont été touchés par ce qu’il s’est passé

De quoi est faite cette pudeur sinon que Lanzmann comme tout cinéaste, du grand cinéma sait filmer le visage des acteurs,  que ce soit un documentaire ou un film de fiction, le visage est le lieu d’où vient la parole , c’est  un excellent artiste du visage. 

C’est pourquoi je commence mon livre par une critique très vive du film Salo de Pasolini.
AUTRES POINTS . Celui de l’événement originaire et qui est une sorte de topologie de la matière filmique, Topologie étant ici identifié à la pâte dans laquelle on peut couper et  rabouter et recoller des morceaux pour travailler les surfaces et les volumes qui concernent par exemple le noeud Borroméen comme écriture à 3 dimensions.
Autre point le décalage entre les images et  les paroles  permet au spectateur d’être responsable, il est saisi par cet écart qui l’ oblige à se rendre compte de ce qu’il voit et à l’intégrer selon son propre mouvement  de voir et son propre style. Ou alors il s’endort et s’en va de la salle de cinéma.

Un petit apologue quand même pour vous dire que ce livre est sorti début janvier 2015, et le 7 janvier 2015 c’est l’attentat contre Charlie hebdo, je suis dans un studio de radio pour un interview et à chaque minute c’est l’info d’une mort de plus.

Ce qui nous montre combien le terrorisme actuel dont nous sommes témoins est évocateur des meurtres du siècle passé.
-Autre point de psychanalyse que j’ai été conduit à trouver. C’est le terme de FORCLUSION CONSTRUITE c’est-à-dire le négationnisme c’est-à-dire le fait de nier que les chambres à gaz ont existé, nier que cela a eu lieu  et cela pour que la jouissance continue sous le sceau du secret sans être cadrée, qu’elle reste secrète, cachée au monde , d’où  se realisation .
Cadrer c’est cadrer dans le plein du réel dit Lanzmann et j’ajouterai dans le réel des jouissance, pour qu’elles ne  restent plus hors du signifiant , pour que ce soit du parlable. C’est ce que les procés de Nuremberg  ont essayé de mettre en paroles par les propos des assassins,  avec les grands criminels pour qu’ils avouent  leur crime mais vous savez combien ils ont nié jusqu’au bout sauf un ou deux.

Enfin trois lieux d’histoires sont à décrire selon moi.

Trois lieux : la grande ,  la familiale, et l’intime, mon histoire, celle que j’apprenais par ce que j’avais entendu dans la journée qui m’a valu d’écrire…À force d’entendre ce qu’il se disait dans ma  famille , un jour je me suis mis à écrire et ce fut  D’où viennent les parents mon 1er ouvrage .
-Autre lien avec la psychanalyse et le cinéma « Lanzmann »,  c’est que parler de ces questions, les aborder FAIT SORTIR DU DISCOURS ANALYTIQUE très facilement et qu’il faut y revenir et pour y revenir j’ai découvert que j’ai su revenir encore plus fort qu’auparavant. Voilà pourquoi j’ai éte amené à ces questions en tant qu’analyste.
Encore un point :celui de la POROSITE grandissante entre le collectif et le sujet. Voilà  la dimension politique contenue dans le sous titre  du livre ,où le sujet risque d’être englouti dans la  prise par le  collectif par le retour dans les cures comme dans la vie, dans la cité : retours  des nationalismes, des flux  identitaires et donc religieux.

En particulier cette dimension affirmationnisme contrepoint du négationisme    avec la forclsuion construite. Où il s’agit non plu de cacher les crimes mais de les exhiber. Cela améne à nier encore plus que dans ces crimes de Daesh il y a annulation de la levée de l’interdit au meurtre, levée tellement évidente  que l’on ne peut pas s’en apercevoir. Cela se percoit dans  le film de Rithy Panh S21 au Cambodge où un certain Duch, le chef de ce camp de tueries, dit tout ce qu’il fait avec toute la comptabilité de pr de mathématiques qu’il a été. De tous les crimes qu’il a commis comme s’il s’agissait simplement d’un jeu de cirque ou de théâtre. Exemple aveuglant de forclusion construite.
C’est-à-dire le retrait de quelque chose pour le nier et garder les jouissances des meurtres par devers soi.

-En même temps la science n’est pas absente en ce que la psychanalyse est  une science de la formalisation où l’écoute prend  le pas sur le visuel. Il y a donc un compte en cours très dur avec le MEDICAL, médical dont vous savez qu’il a été le départ de l’eugénisme  des nazis.

-L’utilisation des concepts où par exemple le terme de refoulement mis en position fixe pour être étudié va provoquer un déroulé de signifiants et de concepts qui ne sera pas le même si on prend un autre concept de départ. C’est comme cela que j’ai étudié le  refoulement de la Shoah, avec Günter Anders qui est freudien, son livre Nous fils d’Eichmann l’indique :   Ses fils sont  negationnsites pour sauver leur père. Andres avance que nier apres pu pendant un crime est l’habitude,  mais le nier  avant, voila la  forclusion construite.

Étudiant  le refoulement comme j’ai essayé de le faire, je suis tombé sur cette avatar nouveau à mon sens que j’ai nommé forclusion construite.  C’est-à-dire ce retrait de quelque chose du réel et de la réalité de telle façon que cela est effacé que ça ce soit produit. ça s’appelle négationnisme.
Le négationnisme est inhérent aux crimes de masse et il en est la condition  et le terme. La  mort comme objet  est ici au premier plan, voire objet acteur qui aliène justement , qui bouche , qui transforme l’inconscient.  Il en résulte des blocs dans l’inconscient qui restent inabordables.

Heureusement qu’il y a des films d’amour qui tiennent le coup, c’est d’ailleurs ce qui est préconisé par Lanzmann  pour ceux qui veulent  faire des films comme lui.
Dans le lien entre psychanalyser science c’est le lien entre parole  et image où la théorie de  l’aphasie de Freud qui  montre que c’est  l’image acoustique soit le signifiant qui prime sur toutes les autres formes d’images quelles qu’elles soient cénesthésiques,  visuelles  etc.

A suivre….

Jean-Jacques Moscovitz

(membre de psychanalyse actuelle et du Regard qui bat)

Lire ici l'introduction de Daniel Zimmerman