Les femmes, le nom, Freud

Par Prado de Oliveira

Ma question de départ était simple : comment se fait-il que dans le judaïsme la qualité de juif soit transmise exclusivement par la mère alors que le nom est donné par le père ? Le plus compliqué est vous expliquer comment je suis arrivé à cette question à partir de l’étude de la correspondance de Freud avec ses enfants — attention : ce ne sont pas ses fils et ses filles, ils ont été et ils restent ses enfants, Kinder.

Pour vous donner une idée de comment à la fin j’ai résolu ma question sur le judaïsme, permettez-moi de revenir à Lacan.

Lacan avance ceci : « Freud, dans la vie courante, je le vois très peu père. Il n’a vécu le drame œdipien, je crois, que sur le plan de la horde analytique. Il était, comme dit quelque part Dante, la Mère Intelligence[1]. »

Le nom-du-père est un énoncé de la mère. L’opération de la métaphore paternelle est effectuée à partir du désir maternel. Lacan conjoint la triangulation phallique imaginaire (mère-enfant-phallus) à la triangulation symbolique œdipienne (père-mère-enfant). C’est aussi cela que nous explique le schéma R. Nous n’avons donc aucune raison de supposer et d’ânonner en permanence une quelconque toute-puissance paternelle et même une préséance sempiternelle du nom-du-père. Lacan indique un jeu dialectique : le réel, le symbolique et l’imaginaire.

Lacan n’est pas le premier à penser que Freud était plutôt une mère, et nous pouvons même préciser, une mère juive, comme dans les comédies de Woody Allen. Lors de ses premières vacances loin de la famille, Martin Freud envoie à son père une carte postale adressée à « Chère Maman… »[2]. La célèbre tirade de Freud, comme quoi il se sentait tellement père, est une réponse à sa patiente Hilda Doolittle, qui lui disait qu’elle le sentait vraiment comme une mère[3]. Ah, Hilda Doolittle, que des histoires, nous pourrions rappeler des épisodes et des épisodes de son analyse avec Sigmund Freud, quand elle, femme lesbienne, se voyait offrir des chiots par le père de la psychanalyse et plutôt de manière insistante, les lui fourguant entre les bras, et elle à insister que « non et non », que jamais elle ne les prendrait. Le troisième enfin à affirmer que Freud était une mère a été Georg Groddeck. Comme Freud se refusait de lui admettre son côté maternel[4], Groddeck lui envoyait des lettres adressées à « Chère Amie… » en lui priant de les conserver. C’était le Livre du Ça. Freud s’en est beaucoup amusé, cela lui plaisait énormément. « Chère amie, vous souhaitez que je vous écrive, rien de personnel, pas de potins, pas de phrases, mais des choses sérieuses, instructives, voire scientifiques. C’est grave », commence la première lettre[5]. Comme Walter Benjamin écrivait que Lénine était une véritable grand-mère qui prodiguait ses textes au peuple russe, ne devons-nous pas dire autant de Freud, fondatrice, grand-mère de la psychanalyse, qui abreuvait les enfants de la psychanalyse des friandises de ses écrits ?

Comme quoi, voyez-vous, le plus intéressant ne sont ni les questions ni les réponses, mais le parcours. Mon parcours a été le suivant :

De fil en aiguille je suis venu à m’intéresser aux relations de Freud à ses filles. Pour tout résumer, Freud leur court après. Quand Mathilde vers ses vingt ans conçoit le projet de se marier, son père fait son possible pour la retenir[6]. « Pourquoi ne pas attendre tes vingt-cinq ans, comme ta mère ? », semble-t-il lui dire, insister. Il connait son promis, il ne lui plaît pas. « D’ailleurs est-elle bien sûre qu’il veuille vraiment l’épouser ? » Lettre après lettre, Freud décourage Mathilde, qui lui écrit de Hambourg. Il semble s’intéresser à elle, la protéger, il joue les pères bienveillants, la rassure sur ce qui peut l’amener à avoir l’envie de se marier, mais la chose en elle-même, il l’écarte, elle insiste. Le lendemain de ses vingt et un ans, elle rentre à la maison et annonce à son père qu’elle se marie aussitôt. Il acquiesce. Aurait-il pu ne pas le faire ? Elle se marie le 7 février 1909, trois mois plus tard, c’est rapide. Hambourg est la ville de la famille maternelle. Aurait-elle pu affronter son père sans le soutien des autres femmes de la famille, sa mère, sa tante, sa grand-mère ? Et même sans le soutien de son oncle Alexander ? Elle se marie dans la même synagogue que lui.

Le même scénario se répète avec Sophie. Alors qu’elle est en vacances chez Mathilde, les lettres échangées entre elle et son père montrent le même conflit[7]. Freud utilise les mêmes arguments. « Pourquoi ne pas attendre vingt-cinq ans ? » Sophie n’a aucune envie de faire comme sa mère. Elle devance sa grande sœur Mathilde. Avant même ses vingt et un ans, elle communique à son père qu’elle se marie dès que possible. Elle attendra un an. Cette fois-ci, Freud ne cherche même pas le conflit. Il rencontre le fiancé et donne sa bénédiction. En revanche, avec Anna Freud, il prendra les devants. Alors que Sophie l’invite à passer des vacances chez elle, il écrit à sa fille pour décliner l’invitation — attention, ce n’est pas Anna qui répond à sa sœur, mais son père — qui ajoute qu’il ne sied pas à une adolescente d’être auprès d’un jeune couple, que ça pourrait « lui donner des idées ». Il ne veut pas que Sophie reproduise avec Anna ce qui Mathilde a déjà fait avec elle. En effet, c’était lors des vacances de Sophie chez Mathilde que la plus jeune conçut de se marier.

Ces jeunes femmes se révoltent contre leur père ? Veulent-elles s’éloigner de lui ? Pas vraiment. Mathilde et son mari, Robert Hollitscher, s’établissent dans le voisinage de sa famille d’origine.. Mathilde déjeune avec ses parents au moins une fois par semaine, si ce n’est une fois par jour. Sophie n’arrête pas de recevoir les lettres de son père qui organise leurs vacances, qui pense venir les voir à la moindre occasion, qui donne des instructions à son beau-fils sur comment s’adresser au gynécologue de sa fille. Car, au fond, c’est ça. Mathilde et Sophie ont cherché à donner à leur père un petit-fils aussi vite que possible. Conçu dans ces circonstances, nous sommes en droit de nous demander si elles voulaient lui donner un petit-fils ou un fils incestueux. Mathilde n’a pas pu avoir d’enfants. Mais celui de Sophie… Une fois que Freud eut obtenu de Sophie qu’elle rentre à la maison pendant les mois d’hiver de 1916, il écrivit à Abraham qu’Ernst se cherchait « un papa de guerre »[8]. Mais Freud, relit-il ce qu’il écrit ? Se pose-t-il en papa de son petit-fils ? L’a-t-il dit à Sophie et à Marta aussi ? À table, au cours d’un repas, comme une boutade, un amusement, un bon mot dans la famille, devant son petit-fils ? A-t-il déjà tué son beau-fils, son gendre à qui il écrit pourtant des lettres si amicales ?

Avec Anna Freud, c’est différent qu’avec ses autres filles, il la garde pour lui. Cela aurait été trop long d’évoquer toute l’histoire de Mathilde, la souffreteuse, malade depuis l’enfance, qui finit pour rencontrer son mari dans une maison thermale où elle se rend pour ses cures, trop compliqué d’évoquer toute l’histoire de Sophie, véritable garçon manqué, d’autant plus féminine, véritable objet fort-da de son père, ô Mathilde, ô Sophie, mais Anna Freud, qui se rêvait annafreud, fille sortie des cuisses de son père, impossible d’évoquer toute son histoire. Contentons-nous d’un passage.

Je raconte des histoires. Ce passage implique trois femmes : Anna Freud, Lou Andreas-Salomé, Dorothy Burlingham, je mentionnerai aussi Eva Rosenfeld. Elles se réfèrent à Freud comme leur père commun, gemeinsamen Vater, ce qui fait d’elles toutes des sœurs entre elles.

La première de ces histoires que j’évoque commence à la fin de l’année 1918, au début de l’analyse d’une jeune femme, Anna, par son père, Sigmund Freud. Plus tard, Lou Andreas-Salomé, en lisant les lettres de son ami viennois, créera le mot Annafille, Annatochter, adopté par Freud immédiatement.

Pour expliquer l’inexplicable, des raisons de Freud pour prendre sa fille en analyse, Young-Bruehl, historienne de la psychanalyse, lui en accorde deux : la proximité géographique et sa situation financière à la sortie de la guerre[9] . À vrai dire, nous ne connaîtrons pas d’aussitôt les raisons de Freud pour cette analyse qui, au demeurant, il tient à garder secrète, contre toute probabilité.

Du côté d’Anna, nous connaissons ses raisons de vouloir une analyse grâce au document qu’elle publia, son mémoire d’admission à la Société psychanalytique de Vienne, « Fantasmes de fustigation et rêves diurnes »[10]. Aussi grâce à ses lettres à Max Eitingon, où elle écrit longuement sur son souhait d’être psychanalyste, peut-être à Berlin, pour s’éloigner un peu de son père, qui sait ?

Dans son Mémoire, l’éminente analyste en formation, expose le cas d’une très jeune patiente qu’elle a eue en analyse, souffrant de masturbation compulsive accompagnée de fantasmes de fustigation. Elle s’y voyait battue et humiliée, jusqu’à l’orgasme. Peu à peu, au cours de son analyse, ces fantasmes hardcore se transforment et deviennent de « belles histoires », où un jeune page sert un comte puissant. C'est-à-dire, des amourettes, des histoires fleur-bleu, où quand même persiste l’idée d’humiliation, voire où les fantasmes hardcore à tout moment refont irruption. Le comte change d’avis. Quoiqu’il en soit, hard ou fleur-bleu, l’issue en est la même : la reprise de la masturbation jusqu’à l’orgasme. Ceux qui l’entendaient savaient qui était le jeune personnage. Ainsi donc – ce qu’on ne remarquait pourtant pas – les fantasmes de fustigation devenaient « belles histoires » et celles-ci à leur tour récits de cas, thèses, théories psychanalytiques. Son père aussi savait tout ça, puisque pendant quelques années, entre 1918 et 1922, il avait entendu sa fille lui raconter les mêmes histoires, six fois par semaine, une heure par séance. Moins remarqué, deux choses : que, dans cette histoire, Anna s’identifie à son père-analyste ; qu’il y ait du transfert et du contretransfert, entre la fille-en-analyse et son père-analyste.  Elle devient analyste en s’identifiant à son père. Par ailleurs, si le jeune page est elle-même, le comte ne peut être que son père.

Elle est élue psychanalyste, admise à la Société de Vienne, le même soir que Salomé, confidente de Freud pendant l’analyse de sa fille. Freud aurait été en supervision avec elle ? Comment le savoir ? En tout cas, nous pouvons suivre le déroulement de l’analyse d’Anna en grande partie à travers les lettres de Freud à Salomé.

Ceci est donc une deuxième histoire. Salomé a connu Freud en 1911. Ils restèrent amis jusqu’à 1938. Quand la première tranche de l’analyse d’Anna allait vers sa fin, alors qu’elle devient analyste, donc le même soir que Salomé, Freud, sentant les impasses de la cure de sa fille, lui proposa une amitié féminine, une femme d’expérience, capable d’échanger avec elle sur certains points délicats de la vie d’une jeune femme. Il invita Salomé à leur domicile à Vienne, où elle resta deux ou trois semaines[11]. Anna allait déjà sur ses vingt-sept ans. Certains ont remarqué que Salomé avait l’âge de sa mère. Le fait est que désormais et pour un certain temps, elles deviennent amies intimes. Anna se rend chez elle, où elle passe des vacances. Elles font de l’analyse mutuelle, il suffit de suivre leurs lettres entre elles ou bien celles que chacune échange avec leur père commun, gemeinsamen Vater. Ou encore les lettres d’Anna à Eva Rosenfeld ou à Max Eitingon. Entre Anna et Lou, l’une parle longuement, l’autre l’écoute attentive, tantôt l’une, tantôt l’autre. Toutes les deux étaient amies proches de Ferenczi, elles avaient entendu ses histoires au sujet de l’analyse mutuelle. C’était une invention de Freud, qui l’encouragea jusqu’à 1909. Sur le pont du bateau qui amenait Freud, Jung et Ferenczi aux États-Unis, ils analysaient leurs rêves en analyse mutuelle, jusqu’à ce que Freud se refuse à poursuivre son jeu. Cela a été l’une des raisons de la rupture entre Jung et Freud.

Quant à Salomé, dès 1913, elle décrit dans son Journal une soirée avec Ferenczi, où les deux s’amusaient au sujet de la pulsion de mort. Elle le rappelle à Freud, sept ans plus tard, en 1920, lorsqu’elle commente Au-delà du principe de plaisir, écrit par lui en plein milieu de l’analyse d’Anna[12]. Quand il découvre ou redécouvre l’homosexualité de sa fille, qu’il a largement contribué à constituer en écartant d’elle tous ses prétendants. Freud repense à sa fille à la faveur de l’analyse d’une autre jeune femme, Sidonie Csillag, dont il décrit et théorise le cas dans « De la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine », écrit et publié la même année que l’Au-delà.

De retour de chez Salomé, Anna qui lui a certainement parlé des mêmes problèmes dont elle discute avec son père, n’a rien résolu. Tant de paroles, tant d’analyses, et les fantasmes parlent plus fort, la masturbation aussi, Anna fait des rechutes, à vingt-neuf ans, elle se masturbe encore. Toujours est-il est que personne ne semble souligner et rappeler, ni le père, ni la fille, ni l’amie, dans cette analyse de la fille par le père, du père avec sa fille, le transfert, le contre-transfert. Ne jouent-ils aucun rôle ? C’est une fille patiente qui parle à un analyste son père, de ses fantasmes de soumission et de sa féroce masturbation. Et ce père, neutre, impavide, l’entend ? Rien n’est adressé à lui ? Entre elle et lui ? Induit par lui ? Résultat final d’un si long empiètement ?

Ici commence une troisième histoire. L’analyse d’Anna se termine au début 1925, en plein milieu des Années Folles. Le 1er Mai 1925, Dorothy Burlingham quitte les États-Unis « pour quelques mois », dit-elle à son mari. Amie intime de Izette de Forest, qui part à Budapest pour une analyse avec Ferenczi[13], Dorothy la suit, cherchant une analyse pour son fils aîné, Robert Jr, qui souffre d’asthme et de maladies de la peau dont on disait déjà qu’elles étaient psychosomatiques. Outre Robert, « Bob », Dorothy voyage avec Mary, « Mabbie », Michael, « Mikey » et la plus petite, Katrina, « Tinky ». Aucun n’était appelé par son nom. De façon très américaine, chacun, chacune, avait son petit nom. Les « quatre », comme se plaisait à les appeler leur grand-père, recevaient aussi le prénom d’un seul – Bomatimi.

Dorothy Burlingham est une Tiffany, son nom complet est Dorothy Tiffany Burlingham. Tiffany des diamants, des vitraux, des boucles d’oreille, des abat-jours, et au-delà. Dorothy est une héritière de tout ça. Elle veut s’éloigner de son mari, Robert Burlingham, sujet à des crises maniaco-dépressives, qui retentissent sur leur fils. Dorothy Burlingham se rend à Vienne et rencontre Anna Freud, à qui elle amène son garçon. Anna accepte de recevoir le jeune homme pour une analyse, au rythme de cinq, six séances par semaine. Dorothy déménage donc à Vienne. Elle et ses enfants occupent des chambres chez Eva Rosenfeld, une autre patiente de Freud, et amie de la famille. Sous peu la sœur de Bob, Mabbie commence elle aussi une analyse avec Anna.

Nous connaissons ces analyses à travers plusieurs sources. Par exemple le 18 juin 1926, Freud écrit à Max Eitingon.

« Nous sommes arrivés ici hier. Les pinsons et les merles chantent devant les fenêtres. Je n'aurai rien à faire pendant au moins trois semaines, puis très peu de choses, je sais à peine comment je vais utiliser ma liberté. Anna a la tâche plus facile, ses enfants sont installés dans la villa voisine, elle reprend leur traitement dès aujourd'hui[14]. »

« Ses enfants » sont les quatre Burlingham. Mais, ce sont « ses patients » ou déjà « ses enfants » ? Quelle confusion, ô Anna ! Anna amène-t-elle ses patients en vacances ? ô Anna. À cette époque, Dorothy était encore en analyse avec Théodor Reik. Anna, analyste des quatre enfants, a pris cette précaution : si les enfants sont en analyse, mieux vaut que leur mère le soit aussi. Mais le travail de Dorothy avec Reik se passe mal. Comme il part à Berlin, leur analyse s’arrête. Dorothy commence une autre avec Freud, cinq ou six fois par semaine.

Entre-temps, pour discuter des cas des quatre enfants, Anna s’entretient longuement avec Dorothy en promenade dans les bois et sous-bois de Vienne, sur des longs tapis de feuilles d’automne. Dorothy possède une Ford-T, elles peuvent donc s’échapper de la capitale, se réfugier du bruit et des foules en cherchant abri dans des recoins idylliques. Bientôt, elle promène aussi Herr Professor, malgré qu’il soit son analyste, ou justement pour cela, allez savoir.

Anna perçoit la délicatesse de la situation. Elle érige Max Eitingon en interlocuteur, ou superviseur, peu importe. Les lettres d’Anna Freud à Max Eitingon sont une deuxième source pour connaître les relations compliquées qu’Anna entretient avec la famille Burlingham. Par exemple, Anna écrit à Max, au sujet de ces deux patients, Bob et Mabbie :

« Je pense parfois que je veux non seulement les guérir, mais aussi, en même temps, les avoir à moi ou avoir quelque chose d’eux à moi. Provisoirement, bien sûr, ce désir me sert dans mon travail, mais un jour ou l’autre il les gênera vraiment, ce qui fait que généralement ce je peux qualifier ce besoin que de ‘stupide’. »

 Après ce premier aveu Anna poursuit : « Vis-à-vis la mère des enfants, les choses ne sont pas très différentes. »

Sa confession se termine ainsi : « Assez curieusement, cependant, j’ai vraiment honte de tout cela, surtout devant Papa, c’est pourquoi je ne lui en parle jamais. Cela n’est qu’un petit exemple, mais en réalité j’éprouve cette dépendance (Abhängigkeit), ce désir-d’avoir-quelque-chose (Etwas-Haben-Wollen) – même en laissant de côté ma vie professionnelle – jusque dans le moindre recoin de mon existence[15]. »

Young-Bruehl conclue en affirmant qu’Anna exposait ainsi les limites de son analyse avec son père. Nous avons donc ici une quatrième, une cinquième, plusieurs histoires entrelacées : l’histoire d’Anna et Dorothy, les histoires de chacun des enfants, leurs communes histoires.

Voici la situation. Anna a en analyse, outre son propre neveu orphelin, Ernst, fils de Sophie, les quatre enfants de Dorothy, leur mère étant en analyse avec son père. Tout cela sent un peu le renfermé et tourne en vase clos. Et ça s’aggrave.

Anna et Dorothy deviennent amies. En fin de semaine, Dorothy amène tout le monde en promenade. Elle s’achète une seconde Ford-T où prennent place les cinq enfants et leur nannie. Herr Professor, Freud lui-même, devenu ami, et Anna viennent dans sa propre Fort-T. Tous vont ensemble parcourir les bois de Vienne, cueillir des champignons. Tout va si vite pendant ces Années Folles, si vite, c’est parfois difficile à suivre.

Si vite, si vite. Sous peu, malgré son analyse avec Sig papa, ou à cause d’elle, qui sait, Dorothy s’allonge le jour sur son divan, le soir à côté de sa fille, analyste de ses enfants. Ce sont les Années Folles. Le 11 Janvier 1929, Freud écrit à son ami Binswanger :

« Nos liens symbiotiques avec une famille américaine (sans mari), dont les enfants sont suivis analytiquement par ma fille d'une main ferme, deviennent de plus en plus solides, si bien que nos solutions pour l'été sont communes[16]. »

Entre-temps, les analyses de Bob, Mabbie, Mikey, Tinky et Ernst se poursuivent. Celle de leur mère aussi. À vrai dire, elles ne se termineront jamais. Reste à savoir si ces liaisons symbiotiques les réussissaient également et si leurs analyses en bénéficiaient. Eh bien, pas tant que ça. À l’époque tout le monde était très content, tous se réjouissaient. Mais après, bien après ? En prenant un raccourci, ce fut une catastrophe.

Il est facile de suivre l’analyse de ces enfants : elles figurent dans un livre d’Anna Freud, Le traitement psychanalytique des enfants. Le diagnostic qu’elle établit sur Bob apparaît ainsi : « Il s’agissait d’un garçon de dix ans, affligé d’un mélange confus de craintes, de nervosité, de mensonges, et qui s’adonnait à des pratiques infantiles perverses[17]. »

Bob avait commencé une analyse en raison de problèmes psychosomatiques, mais bientôt son analyste détecte un problème d’identification sexuelle. Pour le protéger de son identité féminine passive, elle le fit aller en pensionnat en plein milieu des garçons pour avoir à qui s’identifier, pensait-elle, sans jamais envisager le contraire. En conséquence, Bob développa un caractère agressif, s’attaquant aux autres, et aussi à lui-même, se mettant fréquemment en danger, en fumant trop, en buvant.

 À vrai dire, jamais son analyse ne s’arrêta, ni la sienne, ni celles des trois autres. À chaque fois qu’Anna Freud les rencontre, elle leur réserve des horaires pour leurs séances. Il est difficile d’imaginer ce qui s’entend alors comme une analyse, cette persistance, cette insistance, cette confusion entre analyse et vie de famille, car leur analyste, il convient de ne jamais l’oublier, était aussi la compagne de leur mère. Leur devise à elles, à eux tous, y compris à Herr Professor, était « analyse, amour, travail sont les clés du bonheur ». Il ne restait pas beaucoup de temps pour vivre sa vie. Le nombre d’expériences que chacun sacrifia, de voyages, d’amitiés, d’amours, pour garder cette devise et rester en analyse, est impressionnant.

Quand Bob se marie et a des problèmes avec sa femme, son analyste reprend son interprétation, toujours la même : ce sont ses problèmes d’identification sexuelle, c’est un homme qu’il cherche en elle, d’où son insatisfaction. Anna Freud aurait pu proposer une autre approche, faire jouer le transfert et le contre-transfert, expliquer à son patient que sa dépendance excessive envers elle l’empêchait de nouer d’autres relations. Elle ne le fait pas. Bob ne sait plus ce qu’il cherche, il se trouve perdu. À tel point que, de plus en plus, il fume et boit. Il en fait une crise cardiaque et il meurt. Tous l’entendent comme un suicide déguisé.

Contrairement à Bob, dans son analyse, Mabbie reconnaissait ses problèmes. Son analyse avança plus rapidement. En analyse, Mabbie raconte de longs rêves et fantaisies[18]. Une autre source importante pour connaître l’analyse de Mabbie, les problèmes où elle s’empêtrait, la surdité ou l’aveuglement de son entourage, sont ses nombreuses lettres à sa mère[19]. De toute évidence, Mabbie ne pouvait pas tout dire, ni à sa mère, ni à son analyste. Même si elle poursuivit son analyse avec Anna, sa vie prolonge ces confusions. Elle essaya une autre analyste, Marianne Kris, mais sa dépendance à l’égard d’Anna est trop grande. Ses dernières lettres à sa mère sont très tristes. La mort suicidaire de son frère Bob eut un fort impact sur elle. Mabbie se suicida à son tour quelque temps après, en prenant des somnifères chez elle, au 20, Maresfield Gardens, ancienne maison des Freud, où elle habitait avec sa mère, Dorothy et Anna Freud. Certains disent qu’elle serait morte dans sa chambre, sur son lit, d’autres prétendent que ce fut sur le lit de sa mère. Les petits-enfants de Dorothy, petits-neveux d’Anna, leur en ont beaucoup voulu, à elle, à Anna, et ont dénoncé leur faux bonheur.

Arrivé à ce point d’aperçus d’histoires plus larges, je me rends soudain compte des problèmes impliqués dans ce fantasme du « père commun, gemeinsamen Vater » sans doute encouragé par Freud lui-même. Il y avait déjà le problème du fait qu’à travers ce fantasme, Anna et Dorothy devenaient sœurs, ce qui apportait une dimension incestueuse à leur couple, d’autant plus que W. Ernest Freud considérait Dorothy comme réincarnation de Sophie. L’extension du problème présenté par cette configuration nous échappe ici. Les relations entre Sophie et Anna furent très compliquées. Elles vivaient dans un conflit féroce. Après le décès de Sophie, Anna veut adopter son enfant. En quelque sorte, elle remplace sa sœur. On se demande ses raisons de ne pas avoir voulu se marier à Max, devenu veuf.

Bien d’autres problèmes se présentent. Les filles de Freud étaient Mathilde, Sophie et Anna. Peut-être récréait-il, à travers elles, sa famille de son enfance, ses sœurs, Anna, Regina-Debora, « Rosa », Marya, « Maria » ou « Mitzi », Esther Adolphine, « Dolfi », Pauline Régine, « Paula », toutes régentées par la terrible Amalia qui lui donnait la préséance en tout, pourquoi pas ? Mais, enfin, c’étaient-elles les femmes de Freud, celles à l’origine, aux racines. Alors que je m’étais savamment documenté, ce que je cherchais se trouvait sous mes yeux, comme c’est souvent le cas. Les correspondances échangées entre Freud et ses enfants, Kinder écrit-il, montrent l’énorme difficulté qu’ils ont eu à s’en séparer. Notamment, Freud essaie d’éviter tant qu’il peut l’éloignement de ses filles. La « famille symbiotique » qu’il évoque avec Binswanger était déjà là. Ses relations surtout avec ses propres filles avaient été symbiotiques comme autrefois celles avec sa famille d’origine. Pourquoi cherchait-il un petit-fils du côté de ses filles et pas du côté de ses fils ? Alors même qu’il allait faire tout son possible pour transmettre son nom de Freud. Ah, ce nom, que des histoires. Il lui est venu, leur est venu, du prénom d’une arrière-grand-mère, Freyde[20]. À nos collègues, pur nom-du-père, peu importe que ce soit le prénom d’une femme, seul compte le fait qu’il soit transmis par le père. Ô les oublieux des fondements du nom-du-père, ô les oublieux de Lacan, qui se veulent plus royalistes que le roi. Alors que ce qui me semble particulièrement intéressant est de savoir par quelle opération le prénom d’une jeune mariée devient nom-du-père, qui par un autre tout de magie serait imposé par Freud à ses filles. D’ailleurs, est-ce bien lui qui le leur impose ou sa femme Martha, ou les filles qui l’exigent ? Allez savoir. Entre patriarcat et matriarcat une chatte ne retrouve pas ses petits, l’un et l’autre sont pile et face d’une même monnaie de pouvoir conjugal. Quel pouvoir possède l’homme qui ne lui soit pas accordé par la femme, et vice-versa ? Sans ça, c’est le conflit. Là où manque cet accord chaque couple vit en conflit. Freud était un homme de pouvoir. Il craignait le pouvoir de sa belle-mère, mère de Martha. Il se pliait aux pouvoirs de Martha, tout en le lui imposant les siens. Plus encore : il se pliait au pouvoir de ses filles de lui dire « non », sauf pour une, avec qui les choses se sont passées de telle sorte, que pour elle le « non » n’existait pas — mais, remarquez, les femmes de la famille, Martha, Minna, Mathilde, Sophie, avaient-elles aussi fait en sorte de lui laisser sa petite Anna, Annafille, Annantigone, Anna Cordelia, Annafreud, en fin de compte révélatrice d’un véritable Siganna. Freud a imposé Anna à Martha, mais elle la lui a bien laissée. Là où règne le nom du père advient le prénom de la jeune fille, retour du refoulé, du forclos, de l’écarté.

Ce renversement dans le contraire est commun pour ceux ayant connu d’importants traumatismes. Les juifs soumis à la question sont devenus intimes avec leurs inquisiteurs[21] ou la débauche éclata lors du recueillement religieux chez des juifs persécutés ayant presque tout perdu[22].

Mais que vaut-il encore d’invoquer à tout bout de chemin le sacrosaint nom-du-père si ce nom est composite : Elohim, El-Elohé, El-Shaddaï, Adonai, YHWH, Yahvé, Jéhova, et ainsi de suite, avec les qualificatifs, Yahvé-Jiré, Rapha, Nissi, M’Kaddesh, Shalom, Tsidkenu, Roki, Shamma et enfin Yahvé-Sabaoth, et pour El, El-Roï, El-Olam, El-Gibhor, et ainsi de suite, un peu comme Marcel Proust, dans le dernier chapitre de Du côté de Swann, « Noms de pays : le nom », dénombre tous les noms de villes et revendique de manière répétée de ne sacrifier aucun nom, les répétant, décomposant, bien avant que d’autres ne viennent à parler de la partition de la lettre, nom de Parme, Venise, Florence, Quimperlé, Lamballe, Balbec, Lannion, Benodet, Pont-Aven, Vitré, un chapelet sans fin de noms de villes, mais lisez donc, lisez, ce qu’il y a à lire sur le nom avant de vous consacrer à un seul.

Prado de Oliveira


Bibliographie

Analysing Freud. Letters of H. D., Bryer, and their Circle, N. Y., New Directions Books, 2002.

Andreas-Salomé, Lou (1970), Correspondance avec Sigmund Freud suivie de Journal d’une année (1912-1913), Paris, Gallimard, traduction Lily Jumel.

Binswanger, Ludwig (1970), Discours, parcours et Freud, Paris, Gallimard.

Burlingham, Michael John (2002), Behind Glass. A Biography of Dorothy Tiffany Burlingham, New York, The Other Press.

Freud, Anna (1923), « The Relation of Beating-Phantasies to a Day-Dream », International Journal of Psycho-Analysis », 4; traduction française en « Fantasmes de fustigation et rêves diurnes », dans Féminité Mascarades. Études Psychanalytiques, textes réunis par Marie-Christine Hamon, Paris, Seuil, 1994.

Freud, Anna (1981), Le traitement psychanalytique des enfants, Paris, Presses Universitaires de France, trad. Elisabeth Rochat et Anne Berman.

Freud, Sigmund – Abraham, Karl (2006), Correspondance complète 1907-1925, Paris, Gallimard.

Freud, Sigmund et Eitingon, Max (2009), Correspondance 1906-1939, Paris, Hachette.

Freud, Sigmund (2012), Lettres à ses Enfants, Paris, Flammarion, 2012, traduction Fernand Cambon

Groddeck, Georg (1977), Ça et Moi, Paris, Gallimard, 1977, tr. Roger Lewinter.

Groddeck, Georg (1973), Le Livre du Ça, Paris, Gallimard, tr. Louis Jumel.

Krüll, Marianne (1983), Sigmund, fils de Jacob. Un lien non dénoué, Paris, Gallimard, traduction Marilène Weber.

Lacan, Jacques, Discours aux catholiques, Seuil, 2005.

Young-Bruehl, Elisabeth (1991), Anna Freud, Paris, Payot, traduction Jean-Pierre Ricard.

Wachtel, Nathan (2009), La Logique des Bûchers, Paris, Seuil.

Wachtel, Nathan (2001), La Foi du souvenir. Labyrinthes marranes, Paris, Seuil,


[1] Lacan, Jacques, 2005, p. 34.

[2] Freud, Sigmund (2012), p. 113.

[3] Letter H. D. to Bryher, 2002, p. 52, 69.

[4] Lettre de Freud à Groddeck en date du Noël 1922, in Groddeck, Georg, 1977, p. 93

[5] Groddeck, Georg (1973), p. 33.

[6] Freud, Sigmund (2012), pp. 39-94.

[7] Freud, Sigmund (2012), pp. 399-567.

[8] Freud, Sigmund – Abraham, Karl (2006), p. 426.

[9] Young-Bruehl, Elisabeth (1988), pp. 104-105.

[10] Freud, Anna (1923), pp. 89-102.

[11] Andreas-Salomé, Lou (1970), pp. 136-137.

[12] Idem, p. 134.

[14] Freud, Sigmund et Eitingon, Max (2009), p. 451.

[15] Young-Bruehl, Elisabeth (1988), p. 121.

[16] Binswanger, Ludwig (1970), p. 278.

[17] Anna Freud (1981), p. 18.

[18] Ibidem, pp. 34-35.

[19] Burlingham, Michael John (2002), pp. 213-215.

[20] Krüll, Marianne (1983), p. 134.

[21] Wachtel, Nathan (2009), pp. 70-74.

[22] Wachtel, Nathan (2001), pp. 252-270.