Le Moïse de Freud et la religion monothéiste (1938) : une épopée du refoulement et de la question de l’origine et sur l’agitation frénétique à propos du « mariage pour tous »

Par Jean-Jacques Moscovitz

Épopée : un récit, un héros , le refoulement originaire. Ce qui ne se donne pas par la clinique mais se laisse entendre comme une antécédente logique d'un sujet d'avant la question du sujet. Ce texte, Freud le qualifie de roman historique, c'est un montage grâce auquel par sa position d’athée, de juif sans Dieu, il veut maintenir la ligne de la psychanalyse, une politique freudienne malgré et surtout dans les années terribles où ce texte est écrit à Vienne à partir de 1934 et qui sera publié à 2000 exemplaires et en entier à Londres en 1940 en allemand après sa mort. Il participe tout autant aujourd'hui à une telle politique freudienne articulant d'une part fondenent structurel du sujet via l’CEdipe et d'autre part athéisme et laïcité dans la psychanalyse. Et aussi comment commence ce qui promeut le contemporain et la rationalité dans notre modernité.

Freud effectue dans son texte une construction dans son analyse en avançant sa façon de tuer Moïse soit que « Moïse, est un égyptien » , et c'est la toute 1ère ligne : « Enlever à un peuple l'homme qu'il vénère comme le plus grand de ses fils n'est pas une tâche aisée que l'on entreprend d'un coeur léger, surtout quand on appartient soi-même à ce peuple ». Centré sur le père primordial et son meurtre symbolique, son texte nous met sur la voie du refoulement originaire . Il continue Totem et Tabou où se commettent par les fils ce méfait extrême et son déni tout aussi extrême. En tuant le père de la horde pour faire pacte entre eux en en partageant sa place après l'avoir dévoré... 1er meurtre et déni nécessaire au fondement de la loi. pour que l'infraction du meurtre tout 1èr crée l'interdit afin de punir l'infraction suivante. Dans ce texte savoir et fantasme s'articulent sans verser dans la certitude, mais plutôt dans une opacité sur l'origine du sujet comme de toute l'humanité. Le texte du Moïse se situe 20 ans après Totem et Tabou, mais là la métaphore usant de la pulsion orale n'est plus de mise, plus de plein de père tout entier père. Mais le Moïse incorpore la fonction du père mort de façon apulsionnelle et Freud indique que rester au registre oral ce ne sera plus une Geistigkeit, un progrès dans la vie de l'esprit.

Avec Moïse il s'agit du vide de père dans l'inconscient, posant une origine symbolique, un vide de l'origine, vide de tout homme éminent genre Moise, comme de tout père si primordial qu'il soit.
Le récit dans ce texte est celui où Moise une fois tué, instaure le retour d'un refoulé sous forme d'un Dieu unique, du monothéisme, du mono. Freud démontre qu'il n'a pas à s'appuyer sur la religion, sur ce moment où la famille Abrahamiqpe de la Genèse dans la Bibie, passe à l'Exode pour se constituer en peuple. Mais il questionne comment la loi du législateur Moïse se situe entre sujet et collectif, où le sujet du récit s'appelle peuple, et où le collectif c'est le récit lui-même qui l'enveloppe. Et cela dans une oscilllation logique entre le zéro et le un, une sorte de Fort Da primordial, d'un Dieu advenu du meurtre d'un homme infiniment éminent et qui tué revient en tant qu'absent rad!cal, sujet d'avant la question du sujet. Cette logique entre le zéro et le Un propre au refoulement originaire, à ce trou originaire que Freud habille d'une genèse du monothéisme fondée sur le meurtre de Moïse. Oui, notons-le, il s'agit d'un habillage de ce point trou de la structure de l'inconscient. C'est là la pratique du fantasme chez Freud dans son parcours analytique dont il nous fait témoin. M.Safouan en fait un commentaire très juste dans Figures de la Psychanalyse N° 25.b Freud avance le terme d'héritage archaïque déjà défini dans l'Interprétation du Rêve, qu'au bout des associations libres on arrive à un chaînon trou, à l'ombilic du rêve comme fondement du sujet chez le névrosé, mais aussi en articulant ontogenèse et phylogenèse ce processus est celui de l'origine textuelle de l'humanité parlante. Il reprend cet héritage archaïque dans son Moïse avec la définition de l'acting Out/agieren où la jouissance est indexée à un tel acte : en disant combien les Juifs préférèrent renouveler leur acte plutôt que de se remémorer qu'ils avaient déjà tué un pire auparavant et encore auparavant, pour arriver ainsi à une béance originaire. Et Freud ajoute :« Une telle idée a un caractère compulsionnel, elle doit être crue. Dans la mesure où elle est déformée, on est en droit de la qualifie d'illusion ; dans la mesure où elle amène le retour de ce qu’il s'est passé, on doit l'appeler vérité. » Voilà la "Geistigkeit", le meurtre fondateur comme "progrès dans le vie de I 'esprit", ce qu'approuve Thomas Mann in « Pour Freud « où il avance que ce progrès se fonde sur une régression propre à l'héritage archaïque.

Ce texte sur Moîse pour Freud participe ainsi d'un tel habillage du vide de la structure entre exigence du UN et en même temps comme trou, trou-théisme dit Lacan, ni en deça ni au delà de l'athéisme. Disons un zéro-théisme entre le bord qui serait le un et le trou qui signe un retrait, une retractation de ce Un rappelant l'enfant Moïse retiré des eaux . Voilà quelque peu l'avancée de ce que peut être le refoulement originaire au plan structural. Voilà le héros du texte, dont l'épopée instaure ce qui est avant l'Oedipe, mais qui ne peut être que d'une logique de l'antécédence d'un tout sujet avant qu'il soit sujet barré. Ce point est majeur dans l'expérience de la cure. C'est coextensif à ceci : ce refoulement originaire absentifie la mort dans l'inconscient freudien, et même il le définit, et c 'est aussi sur ce mode qu'advient la conscience de de la mort chez l'être parlant. En effet, l'enfant ne connaît pas le néant, et l'existence de la mort ne lui arrive que par des formations de l'inconscient, des rêves où la mort de personnes chères est supportée par le désir de mort, soit de meurtre. Ce qui indique assez que l'inconscient ne connaît pas la mort, car « si l'inconscient est identiqu'l à tout ce qui s'articule " (Lacan), la mort inscrite dans cette articulation ferait cesser toute parole, tout parlêtre, tout retournerait à la compacité du réel du refoulement originaire qui dés lors n'aurait plus lieu d'être. Ce texte du Moïse indique combien la scène de l'inconscient est une scène de meurtre et de son effacement. Pas mince cet apport de Freud en fin de son parcours. C'est un texte de combat pour le maintien de l'écart, de la béance, du vide sous-tendant le complexe de castration. C'est bien pourquoi il n'est pas admis par tout le monde aujourd'hui encore. Ainsi Sellin dans le Moîse se récuse sur un tel meurtre ; et se récusant li laisse Freud seul face à la pratique de son fantasme, de son roman historique comme imaginarisation du refoulement originaire. Un tel refus est aussi dans l'ouvrage, excellent par ailleurs, de Yosef Haym Jerushalmi (in le Moise de Freud, judaïsme terminal et interminable Gallimard 1991), où il est dit, dans une dénégation du refoulement, combien cette thèse de Freud est une bévue, car les juifs dans la Bible, disent tout ce qu'ils font, et si c'était vrai, ils auraient dit leur extrême forfait. Or Freud pose l’hypothèse dés son titre "L'homme Moïse et la religion monothéiste" pour tenir ensemble et la place du sujet centrée sur le père mort comme idéal, et la place du collectif avec son rapport à une tradition dont il fait partie, et dont il dit combien c'est la reconnaissance de ce meurtre qui a maintenu le judaïsme depuis son début. Notons que la critique faite à Freud du Moïse d'être un doublon du meurtre du Christ chez un auteur soit disant paulinien (Lacan recevant Caquot in seminaire des 4 discours ) est réfuté car le traité mystique du Zohar qui atteste l'assassinat de Moïse. Et cela donne crédit au fantasme de Freud tel que le montage biblique est aussi centré par le meurtre du Père. Et son effacement . C'est là le débat entre Freud athée et la Bible où ce meurtre n'est pas indiqué alors que ce serait la destruction de la reliure du livre lui-même et donc de la loi .
Relier le complexe d'OEdipe dans la cure au refoulement originaire entre un et zéro, entre trait d'inscription et son effacement, veut dire que l'OEdipe est d'une structure à 3 éléments plus un, entre mère, enfant et phallus, le point Père les tient unifiés ni dispersés ni confondus. Cette structure entre zéro et un propre au refoulement originaire s'habille des identifications selon Freud. Ainsi ce père indicé de son rapport à l'origine vide, c 'est celui de la première identification telle qu'il le fait en 1920 dans Psychologie des Masses et Analyse du moi, il l'appelle "Einverleibung", où le petit garçon incorpore l'existence de la libido, qui d'immortelle propre à celle du père primordial, disons de dieu, mais qui tué devient terrestre comme corps parlant de l'enfant qui incorpore l'intériorité de l'intime de son être. Antécédence logique comme dite plus haut, cette première découpe du réel de cette 1ère identification dite par Lacan d'un être à un autre être, n'est pas un donné sensible, mais une aporie au départ, celle du Refoulement originaire. Qui va se moduler ensuite dans le registre du représentable, du signifiant phallique avec les identifications au trait unaire, et celle dite hystérique. D'où nos névroses.

Une 4ème identification pourrait être ajoutée à ces trois avec le Sinthome, où le 4e rond fixe un noeud à 4 ronds. C'est là que Lacan dans RSI désigne l'OEdipe au sens de Freud en tant que réalité psychique. D'où la question de savoir si l'Oedipe comme le meurtre primordial seraient aussi habillages de cette structure de trou. En effet , puisque il s'agit d'inconscient, c'est ce refoulement qui exige qu'il y ait du trou fait de R, S, et I, pour cerner ce réel et subvertir une orlgime pleine. Une subversion de tout habillage quel qu'il soit en particulier religieux en soutenant le vide de l’origine. Il y a là un trait de dessaisie qui doit pouvoir ainsi être repérable dans une fin de cure et dans certains faits de société. Ainsi en France dans l'agitation frénétique face au Mariage pour tous, le religieux fait retour, même pour certains psychanalystes, car l'habillage paternel oedipien inhérent à toute union d'autant plus si la loi les instaure, a quelque peu sauté et la structure du refoulement originaire effleurant trop à la conscience convoque des forces difficiles à combattre du fait du collectif qui ne peut pas le supporter.... Mais des habillages hétéro et homo ou autre retrouveront leur rythme de croisière après de tels soubresauts.... Car l'épopée de la structure de vide du refoulement continue quoiqu'il en soit. Politique freudienne oblige, c'est notre lot, car à ne pas reconnaître ce point de vide du refoulement originaire, nous serons très facilement tous psychothérapeutes de la psychanalyse elle-même pour lui faire ravaler, refuser ce qui la fonde...
Jean-Jacques Moscovitz

NB/ ce texte a été exposé à Espace analytique le 12 X 2013 sous le titre du livre de Freud A propos de « L'Homme Moïse et la Religion Monotheiste » (Freud 1938). C’est un travail en cours depuis mon ouvrage "D'où Viennent les Parents, psychanalyse depuis la Shoah" 1991/2007 ( 2e editions Penta L'Harmattan)