Hommage à Anne-Lise Stern

Anne-Lise Stern

Par Jean-Jacques Moscovitz 

La place de l’Ormeau…

Avec Anne-Lise Stern , on s’est rencontré à la Place de l’Ormeau à Ramatuelle, près de Saint-Tropez, Françoise ma femme avec nos enfants étaient là, c’ était les vacances d’été, vers 1972…
Et de là ont eu lieu des rencontres, des rendez-vous. Ils étaient toujours « pleins », il s’y passait toujours quelque chose…
Les plus pleins c'était quand ça allait mal pour elle, pour moi , pour les deux , pour ceux dont on parlait. Mais quand ça allait bien et surtout trop bien, alors là, voilà ce que je voudrais dire ici pour toi Anne-Lise, pour elle, alors là apparaissait une sorte de refus de tout.

Exemple : je venais de faire un texte dans la revue L’Arche sur les Procès de Nuremberg, elle m’en avait félicité, et boum la colère, le rejet, voire plus… ça durait peu, et je m’y suis habitué, ça faisait partie du lien. Ce quelque chose d’insupportable m’a longtemps questionné. Et un jour est apparu qu’ « aller bien » c’était pas bon, mais pas bon du tout, car les seuls, surtout des hommes, qui vont bien c’est/c’était là-bas, au camp, les SS…. Et comme je ne suis pas trop à faire cette « faute morale » d’être ou de me montrer pas en forme, alors ça chauffait lourd dans le trop plein de telle ou telle rencontre avec toi, Anne-Lise, oui, quand ça pouvait parfois aller trop bien… ET ayant accepté ma trouvaille, je te disais « ne t’en fais pas, tu vas inventer de quoi me retrouver paumé, nul, et aller mal… et je t’aiderai pour ça, … » !

C’est qu’aller bien c’est être en connivence avec l’horreur et il faillait s’en protéger, elle , moi les autres, de ce danger. D’où à la manière ashkénaze bien apprise dans ma famille, la colère, la rage voire plus, surgissaient , sorte d’amour à l’envers, pour éviter les collusions …. Je ne partirais pas là-bas, disais-tu , dans le même wagon avec untel ou untel…Genre Jewish Princesse toujours là…Ce style, certes marqué par l’assassinat des juifs, a résisté aux terribles horreurs. Oui c‘est à dire aujourd’hui, c’est terrible de savoir, mais oui aujourd’hui sur ta tombe, il faut le dire que c’est arrivé aux juifs, à toi..

Toute ton œuvre orale, écrite et dans les échanges de ci de là, dans nos ragots après ton séminaire, c’est et ça le reste, oui toute ton œuvre est là pour nous dire sur un mode direct, violent parfois, ou simplement riche d’un étonnement d’enfant, oui nous dire ce qu’il s’est passé, mais aussi de nous en éloigner , d’autant que nous, je, n’y étions pas dans les camps. Combien de fois t’ayant écouté, je me retrouvais plus apte à associer plus « librement » pour écouter les propos de mes analysants, et me faire accéder à ces lieux de mots non ou mal perçus encore.

Aucun atermoiement entre sujet, lui d’abord coûte que coûte, et le collectif… La vie d’abord mais toi tu liais intensément ta vie à la psychanalyse, à ta psychanalyse avec Lacan. Et aussi avec tes notes , tes lectures, ton témoignage, ton intense désir de transmettre malgré tout..

Oui il n’y a plus d’ormeaux , ils se sont éteints attaqués par une méchante maladie… Restent le souvenir de notre 1ère rencontre, et puis ton style , leçon pour beaucoup d’une âme bien présente, à la juive freudienne, et chez une psychanalyste qui plus est , comment aurait-il pu en être autrement….

Style, le tien, qui nous lie entre nous qu’on veuille le savoir ou non.

Vive la vie, et plus que jamais. celle de l’écoute 

Et je tiens à le dire, je remercie très chaleureusement celles et ceux qui ont si bien su faire ce qu’il faut pour que nous nous retrouvions aujourd’hui.

Jean-Jacques Moscovitz 
21 5 2013

Hommage à Anne-Lise Stern

Par Marie-Laure Susini

Anne-Lise, tu aimerais sans doute qu’on se souvienne que tu étais une très belle femme.

Un merveilleux gentleman de ton âge, Serge Moscovici, m’a dit un jour – et je te l’ai  rapporté : « Anne-Lise était la femme la plus attirante que j’aie jamais vue. Elle était la sensualité même. »

Femme, tu l’étais assurément. Et pour beaucoup d’entre nous, une femme amie. Amie singulière, unique. Tes attentions allaient droit au cœur. Quand tu te déplaçais toi-même pour nous porter un panier de cèpes au retour de ta campagne, tu nous offrais encore quelque chose de plus, indéfinissable. Parce que cela venait de toi ? Parce que tu nous apportais aussi ton extraordinaire sourire ? Ton sourire, Anne-Lise, rien que d’y repenser, donne encore du bonheur.

Tu étais toujours disponible pour nous écouter, nous soutenir, nous aider, en toutes circonstances. Tu ne portais jamais de jugement. Mais tu étais sans complaisance. Jamais la moindre trace d’hypocrisie. Mais du tact. Une liberté, parfois une crudité saine, vigoureuse, vitale. Mais de la pudeur. Une ouverture, une indulgence inépuisable. Mais une façon brutale, rigoureuse, de trancher.

Je n’ose pas tout à fait le dire, car tu ferais peut-être la moue. Mais tu étais le modèle – tout à fait inimitable – d’une éthique de l’amitié, d’une éthique des relations au monde.

Et puis, il y avait ton regard. Soudain tu nous illuminais : tu nous regardais avec un tel amour, une telle intelligence, une telle confiance… Ce regard là, je ne l’ai rencontré que chez toi. A lui seul c’était un don. On était ému, et bien plus : conforté. Hitler avait échoué. Anne-Lise pouvait avoir ce regard là. Même après Auschwitz. De l’humain avait été sauvé.

N’est-ce pas ce qu’Anne-Lise Stern voulait précisément nous transmettre ? Soyez, après Auschwitz, des humains. Demeurez des humains. Préservez, sauvez, restaurez, l’humain.

Elle-même s’employait à nous soigner, nous sauver d’Auschwitz. Pour traiter ses conséquences en nous, conscientes ou inconscientes, elle se fondait sur la psychanalyse. Elle comptait sur les psychanalystes. C’est pourquoi elle était particulièrement attentive à ce qui se disait et s’écrivait dans nos associations ; elle assistait aux colloques, aux réunions. De la salle, elle prenait la parole.

Aujourd’hui, on pourrait croire que ses remarques étaient écoutées, respectées. Revenons trente ans en arrière. Anne-Lise Stern était cette redoutable dame aux cheveux blancs qui, quand vous présentiez un cas clinique, allait immanquablement intervenir. Pour résumer… On présentait un impeccable montage théorique. Et Anne-Lise Stern, chaque fois : « Quel est le poids réel de l’Histoire, le réel des camps, dans l’histoire de votre patient ? »

Quelles réponses obtenait-elle ? Des faux-fuyants plus ou moins élégants, une indifférence plus ou moins amicale, plus ou moins déférente. Ce n’était pas pour décourager Anne-Lise Stern. Elle revenait chaque fois à la charge. Elle était cette question, qu’elle nous adressait, à nous, sans cesse : comment soignez-vous, comment traitez-vous les camps ?

C’était bien dérangeant.

Elle le savait. Pour mieux nous déranger, elle était capable d’improviser. Se lever au beau milieu d’un colloque, et se mettre à imiter un rat en trottinant dans les travées. Nous attendre derrière la porte d’une réunion. Pour dire à chacun, le répétant cent fois, au fur et mesure de la sortie : « Je vous décerne un brevet de juste. Je vous décerne un brevet de juste.  » En y joignant le geste, et avec un sérieux énigmatique.

Cela ne nous faisait pas rigoler.

Pour ne pas nous déranger trop brutalement, elle usait – en toute connaissance de cause – de toute sa séduction. Elle en avait à profusion. Son but n’était pas de nous bousculer, mais de nous transmettre quelque chose. Malgré notre résistance, notre effroi.

Elle savait que nous étions proches d’elle parce qu’elle était ce qu’elle pouvait nous dire d’Auschwitz. Elle savait aussi qu’elle nous était insupportable parce qu’elle était ce qu’elle pouvait nous dire d’Auschwitz.

Quand avec l’âge, ses séminaires de deux heures devinrent épuisants à tenir… je lui suggérai la possibilité de les raccourcir : « Tu n’es pas obligée de parler si longtemps. D’ailleurs, l’essentiel, ce qui nous touche, ce pourquoi on vient t’écouter, tient toujours dans tes dix dernières minutes. » Sa réponse ? « Si je ne mettais pas d’abord deux heures à vous dire ça, si je vous livrais ça tout de suite, vous ne le supporteriez pas. »

Elle poursuivait. Inlassablement elle cherchait des traces, des débris de signifiants à nous indiquer pour que, tant bien que mal, nous nous débrouillions avec le gouffre de l’extermination, le trou noir qui continue à aspirer notre civilisation.

Elle éprouva parfois de la tristesse, à se savoir vouée à l’incompréhension, non seulement à cause de notre surdité, mais parce que ce qu’elle était, l’être qu’elle était devenue malgré elle, ce qu’on avait fait d’elle, ne pourrait jamais se dire et s’entendre entièrement. De la tristesse, mais jamais d’amertume. Elle puisait des forces toujours nouvelles dans la mission qu’elle s’était donnée : nous réunir autour d’elle pour nous réparer : comme les objets, les tables, la vaisselle, les sièges, cassés, fêlés, boiteux, qu’elle recueillait dans sa maison de Normandie, des survivants de la décharge. Elle nous rassemblait, nous les cassés, les fêlés du traumatisme Auschwitz, et elle nous regardait tous avec ses yeux de lumière et d’amour.

Pourtant, elle ne parlait pas que de ça. Elle s’intéressait avec un grand sérieux aux histoires d’amour. Elle avait sa certitude sur ce qui dirige le monde : le sexe. A déjeuner – à la Closerie bien sûr – c’était un bonheur de la retrouver. Elle liait à l’improviste conversation avec les voisins de table, célèbres ou inconnus. Quelque fût le ton ou le propos, elle était pleine d’attentions, souvent drôle, toujours affectueuse. Et totalement présente. Quelque fût l’interlocuteur, elle n’établissait ni barrière ni distance.

Elle ne parlait pas que de ça, mais ça la submergeait sans cesse, sans répit. En tête à tête au restaurant il arrivait, alors qu’on parlait avec légèreté de choses et d’autres, qu’un souvenir remonte. Le camp. Brutalement, sans que rien ne l’ait laissé prévoir… elle se mettait à pleurer. Un instant très bref. Terrible. Elle se reprenait aussitôt : « Excuse-moi », disait-elle.

Anne-Lise, c’est à nous de te dire : « Excuse-nous. » Excuse notre malaise à te voir pleurer, notre réticence à t’entendre. Notre fascination, qui est aussi rejet, et volonté d’oublier.

Mais cela tu l’as toujours su. Tu nous as par avance toujours excusés.

Par avance tu nous as toujours regardés avec ton regard lumineux, à la fois lucide et plein de confiance.

Anne-Lise, tu es pour toujours Anne-Lise Stern. Le témoin – au sens grec du martyr, de celui qui voue sa vie à témoigner  – le témoin de l’humanité qui demeure malgré tout en l’humain. C’est ce témoignage là que tu nous as transmis.

Marie-Laure Susini

Le 21 mai 2013


Sur l’analyse avec les enfants

Par Maria Landau

Anne Lise Stern dans l’analyse avec les enfants : un combat urgent pour que la vie, la vie psychique, la vie de l’esprit, soit gagnante sur la mort.

Lorsque les parents arrivent avec leur enfant, à l’hôpital, un  enfant gravement malade ou pas,  l’angoisse est à son comble ,  les forces de vies et de mort sont convoquées.  Dans cet événement hospitalier,  la voix du psychique entendue,  est un acte psychanalytique ,  un temps logique,  qui ne se représentera pas . À  prendre au vol.

Anne Lise Stern a mis ses inscriptions à partir des traces de "là-bas", dans son travail d’analyste avec les parents, les enfants qui arrivent  dans l’urgence, la détresse, à l’hôpital d’enfants, à la consultation.

Pourquoi l’urgence?  Pourquoi les enfants?

Pour Anne Lise ancienne déportée et élève de Lacan,  une parole où les signifiants étaient là,   surgit dans cette urgence. Parce que l’enfant est l’objet qui mobilise le plus de désir  pour ses parents , objet le plus précieux (surtout après les destructions généalogiques qui ont caractérisé  le nazisme. L’enfant, lieu où sont représentés  toutes les transmissions  inconscientes , qui  détermineront  les existences et surtout celle de l’enfant. Un passé, n’intéressant pas la médecine  où, pourtant, se jouait tout l’avenir, était là dans le discours des parents, à ciel ouvert.

En 1960, jeune interne des hôpitaux et pédiatre, j’arrivais  dans le service du Docteur Jenny Aubry. Elle venait de quitter un lieux où étaient entassés les enfants placés, abandonnés, les "cas sociaux" (fondation Parent de Rosan).  Dans ces lieux, on ne parlait pas aux enfants, les soignants parlaient au-dessus de leurs têtes, eux, qui ne parlaient pas.

Anna Lise est arrivée là , dans ce service où les petits étaient comme dans un baraquement.

Avec les infirmières, les infirmières surtout , mères elles-mêmes,   plus rapides que les médecins, avec   les jeunes médecins,   les psychanalystes , ceux  qui étaient en formation, une équipe autour de Jenny Aubry a fait un travail de sortie de cette sorte d’autisme construit , d’hospitalisme, d’ abandon,   de manifestations somatiques, qui   a  transformé ce dépôt,  ce dépotoir, où les enfants ressemblaient à des déchets, enfants poubelles. On s’adressait aux enfants en les nommant par leur nom, leur prénom, et plus par le numéro de leur lit.

C’est dans ce lieu qu’Anne Lise a osé dire ce les enfants évoquaient pour elle.

Il faut souligner fortement qu’en quelques années grâce aux psychanalystes, ces pouponnières, ces services de petits, ont totalement changé.

À la fin des années cinquante, à Bichat, puis aux Enfants Malades, naît une nouvelle psychanalyse avec les enfants, assez radicalement différente de l’analyse lebovicienne  de l’époque, tellement orthodoxe.

La rencontre avec les parents se fait sur l’accueil d’une parole subjective, et plus sur

l’interrogatoire.  Ils parlent , l’analyste écoute, repère les nœuds signifiants et interroge les dates, les lieux, les histoires anciennes, et tente de donner une place au fantasme inconscient, au désir qui met l’enfant à un certain endroit de la structure  œdipienne, et noue dans la parole l’histoire à la grande Histoire, celle que les parents et les grands-parents viennent de vivre. Dans l’échange de paroles surgit d’elle-même,   l’interprétation qui dénoue.

Intrication des symptômes du corps, des paroles qui ont marqué chaque histoire, des vœux secrets , des angoisses de mort pour cet enfant amené là, à ce moment-là de l’histoire familiale. Tout cela saute aux yeux et aux oreilles d’Anne Lise Stern avec son » savoir- déporté ». Dans un couloir, au lit du "petit malade" , elle dit les paroles au petit, souvent dénudé, le sortant de la solitude terrible du moment hospitalier ; ce qui a été appelé par elle ,"la scène hospitalière".  Et cela nous a été transmis.

Avec les analystes qui entourent Jenny Aubry, Raymonde Bargues, Ginette Raimbault Anne Lise Stern et bien d’autres, une analyse en acte , de l’urgence, dans la salle hospitalière,   se fait et va former beaucoup de monde, et  essaimera dans la pratique de nombreux jeunes psychanalystes. Les  réunions, les cartels, les colloques de l’E.F.P. , accueillent ces histoires cliniques.

Il fallait, après le grand chambardement des années quarante, que les psychanalystes écoutent les familles  dans le champ social et pratiquent une analyse avec les enfants qui sorte de la séance figée du cabinet privé.

Ce savoir -déporté, il a fallu plusieurs décennies pour qu’Anne  Lise Stern puisse le nommer.  Artistes, psychanalystes, écrivains, ils sont nombreux à nous enseigner cela.

Le chemin d’écriture, tracé par un grand écrivain, hongrois, juif, prix Nobel de littérature 2000, Imre Kertesz, un "chercheur de traces" puisque c’est le titre de son avant-dernier roman traduit en France et paru chez Acte Sud, est de ceux là: création de l’écrivain, création de la psychanalyste.

L’écriture, qu’il partage avec son lecteur, son travail de recherches des traces effacées, d’inscription de ces traces et de création à partir de ses inscriptions , de l’expérience première, en fait expérience seconde: enfant, il a été mis dans un internat à cinq ans, au moment du divorce de ses parents.  Mais celle-ci, la seconde,  est  le déroulement d’une catastrophe, dont il essaie indéfiniment et par l’écriture de revenir: celle de la déportation à 15 ans à Auschwitz puis à Buchenwald, traversée comme adolescent. ("Être sans destin",   "Kaddish pour un enfant qui ne naîtra pas ". Acte Sud).

C’est comme presque enfant que j’ai rapproché son trajet d’écrivain de celui d’Anne Lise Stern, analyste avec les enfants, qui elle aussi avec ses propres traces entends chez les parents tout ce qui a fait trace dans leur langue C’est que la question des enfants est devenue soudain après cela, urgente, brûlante.

Ce qu’il dit, écrit, vient de "là-bas", un regard désillusionné sur les hommes , le monde,  mais attentif sans cesse à ce qui ne doit pas être « silencié ».  Sortir de ce silence  qui s’installe très vite pour cet homme extra lucide sur ce qui l’entoure ,   comme si son dire,   quel qu’il soit,   ne pouvait s’entendre , mais peut-être seulement s’écrire dans la métaphore de l’écriture. "Assombrissez les accents des violons alors vous montez en fumée dans les airs, alors vous avez une tombe dans les nuages , on n’y est pas à  l’étroit.(Paul Celan, Fugue de mort), exergue de son livre "le kaddish".

Son travail d’écrivain: "un coup de pelle à la fosse, à la tombe, que je creuse dans l’air". Tentative de mettre en mots le formidable combat pour la vie, vie de l’esprit, qui s’est joué "là-bas" pour lui et qui  désormais apparaît dans le champ  de la sublimation.( "Être sans destin" Acte Sud).

De même la psychanalyste fait entendre sa voix, sans se lasser, sans s’arrêter

Maria Landau

(Colloque “destin des traces” juin 2004)

Lire également  l'article de Maria Landau : "LE SAVOIR-DÉPORTÉ"


Anne-Lise Stern

Par Elisabeth Roudinesco (Publié dans le quotidien Le Monde)

Née à Berlin, le 16 juillet 1921, Anne-Lise Stern est morte à Paris le 6 mai 2013, date de l'anniversaire de la naissance de Freud.

Anne-Lise Stern occupait une place presque mythique dans le champ psychanalytique français. Fille juive de la psychanalyse et de la langue allemande, rebelle à toute forme de savoir institué, mais travaillant sans cesse au cœur des institutions, elle transforma son expérience de la déportation en une "deuxième naissance", refusant de voir dans la "grande Histoire" racontée par les historiens, ce qu'elle considérait avant tout comme une réalité psychique. La mémoire plutôt que l'histoire, le récit plutôt que la reconstitution des faits.

NAÎTRE, C'EST NAÎTRE APRÈS
Naître, c'est naître après, disait-elle, c'est-à-dire après Auschwitz. Aussi bien devint-elle psychanalyste selon une perspective qui consistait toujours à faire du savoir transmis ou appris "un savoir déporté". C'est d'ailleurs sous ce titre que fut réuni l'ensemble de ses textes (Le Savoir-déporté. Camps, histoire, psychanalyse, Seuil 2004, coll. Librairie du XXIème siècle). Elle pensait même, et elle le disait bien souvent, qu'on ne pouvait pas être psychanalyste après avoir été déporté mais que l'on ne pouvait pas le devenir sans avoir été déporté. Formidable aporie, puisque l'exercice de la psychanalyse fut la passion de sa vie et qu'elle la pratiqua auprès de quelques grandes figures tutélaires : Jenny Aubry, qui l'initia à la psychanalyse d'enfants en milieu hospitalier, Françoise Dolto, sa confidente, Jacques Lacan, son analyste, qui lui redonna le goût de la langue allemande, Serge Leclaire enfin, le compagnon et l'ami.
Psychiatre freudien et marxiste, Henri Stern, le père d'Anne-Lise, s'exila en France en 1933 puis fut analysé par René Laforgue. Il rejoindra les maquis à Albi puis entrera dans la Résistance. Nommé médecin aux Armées après la capitulation, il retourna en Allemagne pour effectuer plusieurs visites dans les camps d'extermination. A son retour, il rédigea un étonnant rapport sur le comportement des déportés face à leurs bourreaux. Quant à Anne-lise, elle se lia d'amitié avec Eva Freud, fille d'Oliver Freud, lui-même fils de Sigmund Freud et réfugié dans le midi de la France. En 1944, Eva mourut des suites d'une septicémie consécutive à un avortement, faute d'avoir pu se faire soigner dans un hôpital.

EXPÉRIENCES EXTRÊMES
De retour à Paris, Anne-Lise fut arrêtée après une dénonciation puis déportée le 13 avril 1944 vers Auschwitz-Birkenau. Envoyée à Bergen-Belsen puis à Theresienstadt, elle sera libérée pour retrouver Paris, le 2 juin 1945. C'est en 1953 qu'elle rejoignit l'équipe de Jenny Aubry. Elle la suivra en différents lieux : à la Polyclinique du Boulevard Ney, puis à l'Hôpital des Enfants-Malades. Au contact des enfants abandonnés, psychotiques ou atteints de maladies incurables, elle eut la conviction qu'il existait un lien profond unissant l'épreuve de la Shoah aux expériences les plus extrêmes de la détresse infantile, ce qui la conduisit à prendre en cure les cas les plus difficiles.

Entre 1969 et 1972, elle participa à l'expérience du Laboratoire de psychanalyse, situé à la Bastille, avec notamment Renaude Gosset et Pierre Alien. En ce lieu original et sans attaches avec le savoir médical, furent accueillis des patients de toutes origines, quels que fussent leurs moyens financiers. Elle donna au Laboratoire le montant des réparations versées par l'Allemagne à sa mère morte l'année précédente en dédommagement de la perte du cabinet médical de son père. Par la suite, elle s'occupera de patients toxicomanes, avec Claude Olievenstein, à l'hôpital de Marmottan.

IDENTITÉ PROFONDE
A la publication de L'Univers contestationnaire (Payot, 1969), rédigé par Jeanine Chasseguet-Smirgel et Bela Grunberger, et dans lequel les étudiants de mai - y compris Daniel Cohn-Bendit - étaient traités péjorativement de " nouveaux chrétiens ", incarnant la religion du Fils, portant atteinte à l'autorité de Dieu-le-père, et donc au judaïsme, seule religion légitime à leurs yeux, Anne-lise publia une lettre (3 juin 1969) dansLe Nouvel Observateur, accompagnée de son numéro de déportation : " Comment dire ma révolte, mon dégoût, mon sentiment d'impuissance (...) beaucoup de collègues psychanalystes, non des moindres, les partagent mais renoncent à les dire, pour d'excellentes raisons. Je ne peux pas, je ne dois pas. "

En 2003, lors d'une conversation avec Nadine Fresco et Martine Leibovici, chargées de réunir ses textes pour le Savoir-déporté, sa voix s'altéra, non pas à l'évocation des camps mais à propos d'un événement singulier " quand elle parla d'une gare où s'était arrêté le convoi conduisant les déportés, affamés, vers le camp de Theresienstadt, à la fin de la guerre. Sur le quai, le chef de gare allemand avait laissé son casse-croûte en évidence, puis s'en était éloigné sans rien dire. " Telle était bien Anne-Lise Stern toujours émue aux larmes quand surgissait d'un coup et façon imprévisible, un souvenir " déporté ", touchant à son identité profonde de femme juive et allemande.
Elisabeth Roudinesco
Le Monde du 7 mai 2013