Fictions

Par Benjamin Levy

à propos du film de François Margolin  "L'Automne à Pyongyang"


« C'est une fiction », dit Claude Lanzmann en désignant Pyongyang. Il est débout, en haut de la tour de radiotélévision, sur la plate-formé d'observation battue par le vent, et il surplombe cette ville, qui est une fiction. 

Le documentaire Un automne à Pyongyang vient de commencer.

« C'est ce pays qui est une fiction ? demande François Margolin, derrière la caméra.

- Non, cette ville. Les campagnes, moins. »


En écoutant Claude Lanzmann, j'ai compris pourquoi je n'arrivais pas, depuis notre retour à Paris, à écrire sur le voyage que nous avions accompli, Anne et moi, l'été précédent. Nous n’étions pas allés en Corée du Nord mais dans d'autres pays, entre l’Ouzbékistan et la France. Voilà qui nous avait permis de traverser le Turkménistan.

Ce pays était une fiction. Sa capitale, surtout. Et comment écrire vrai sur des fictions ? 


« Il veulent l'éternité », dit Claude Lanzmann à François Margolin en désignant les membres de la dynastie Kim. Le premier d'entre eux, mort depuis 25 ans, est toujours président du pays. Avec sa descendance, ils règnent sur une fiction.

Pour se moquer des guides qui le fliquent où qu'il aille, Lanzmann ajoute : « Personne n'a jamais su rien écrire de bon sur leur sourire. »

Oui, les Kim règnent, avec leur sourire hystérique. À vrai dire, vous pourrez toujours compter sur les hystériques pour régner sur des pays de fiction. 


Au Turkménistan, rien ne va mieux qu'en Corée du Nord. Prenons ce point de départ. Ce pays dispose des quatrième plus importantes ressources en gaz naturel de la planète. L'argent coule à flot, et son président veut l'éternité.

Gurbanguly Berdimuhamedov a fait l'objet d'un sketch réussi, drôle, par l'humoriste anglo-américain John Oliver sur HBO. Président du Turkménistan, Berdimuhamedov est féru de chevaux de course, se prend pour un rappeur américain, aime s'exhiber avec des armes à feu, montrer ses muscles pâlichons en conseil des ministres, et il règne sans partage. 

Cet été, nous avions bien vu, avec Anne, qu'Ashgabad est une capitale qui n'existe pas. Mais le terme de fiction me manquait pour écrire. Malgré ses avenues immenses, rutilantes et vides, ses fontaines, ses statues, cette ville n'est pas un mensonge, ni même un décor Potemkine. C'est une fiction étalée au pieds d'une chaîne de montagnes arides, à l'extrémité de la steppe à laquelle se résume le Turkménistan. 


La ville, Ashgabad, n'existe pas. Elle a pour raison d'être l'amour immodéré du président Berdimuhamedov pour la fiction, car les fictions sont éternelles. Quant aux records turkmènes qu'homologue le Guiness Books, ils sont tissés d'une étoffe fictionnelle. 

John Oliver, l'humoriste anglo-américain de HBO, fait rire son public en évoquant l'amour du président turkmène pour le Guinness Book of Records. L’immortel président Berdimuhamedov a fait homologuer :

Le plus dense des complexes monumentaux bâtis en marbre de la planète.

Le plus grand nombre de fontaines sur une place de la planète.

Le plus grand bâtiment en forme d'étoile de la planète.

Le plus grand complexe de sports aquatiques de la planète.

La plus longue chaîne de vélo-cyclistes de la planète.

La plus grande ronde de chanteurs de la planète.

Cette liste est ridicule, mais écoutez Claude Lanzmann. L'amour des records homologués par le Guiness Book traduit, chez Berdimuhamedov, une quête d'éternité. 

En retour, il y a quelque chose d’absurde à voir la quête d'éternité réduite au Guinness Book.

« Ils sont contre la mort », dit Lanzmann de la dynastie coréenne des Kim. Dans leur lutte sans espoir, ils ont bâti Pyongyang, la fiction d'une ville. La fiction ne meurt pas. Leur ville fictive n'est pas faite de galeries commerciales mais de monuments. 

« Et les monuments, c'est la commémoration. » 

Comme Pyongyang, la ville d'Ashgabad est monumentale. Comme à Pyongyang, vous y trouverez les statues gigantesques d'éternels commandeurs.


Entre la frontière ouzbéco-turkmène, au nord, et Ashgabad, à l'extrémité sud du pays, il n'y a que de la steppe, traversée en une journée de voiture. Comptez 6 à 8 heures de route. 

Sur le chemin, rien, deux dromadaires, à nouveau rien, et puis Mary, autre ville de fiction. Dômes rutilants, bâtiments blancs étincelants au soleil, baies vitrées opaques reflétant la rue, grosses cyclindrées sur les longues avenues. La jouissance des autos à moteur surpuissant est autorisée. 

Les télévisions turkmènes relaient des émissions russes. La jouissance masculine est autorisée. Les danseuses en bikini sont autorisées. Le phallus éternel est autorisée, comme les moteurs surpuissants. 

L’éternité est une question de phallus. Le  désir d'éternité a besoin, pour écrin, d’un cortège de monuments, de chevaux, d’armes, de moteurs, d’érections. 

La ruine financière ou architecturale signe la castration de l’éternité. 

Et si l’éternité est une pulsion de mort, en retour, la pulsion de mort est l’angoisse de la ruine, du manque, de la castration. La pulsion de mort, sous sa forme passionnelle, est une haine du temps passé, le temps qui passe. 


Non loin de Mary se trouvait autrefois Merv, dont il ne reste que des ruines dans la steppe. Les Mongols ont tout dévasté. C'était en 1221. 

Comme à Nishapur, dont le site se trouve de l'autre côté des montagnes séparant le Turkménistan de l'Iran, il n'y a plus à Merv que de la poussière. Plus trace des bibliothèques. Juste quelques reliques. Ici ou là, un amas de briques. Les traces de murailles gigantesques. Les grands et petits Kiz Kala, anciennes forteresses, et le silence de la steppe.

Nothing beside remains. Round the decay

Of that colossal Wreck, boundless and bare

The lone and level sands stretch far away.

À l'époque de sa splendeur, Merv fut décrite comme un paradis terrestre. Fontaines, palais, jardins. Savants, poètes, danseuses et musiciens. Le souvenir d'Omar Khayyam nous reste. Le souvenir de Farid al-Din Attar nous reste. Comme les despotes, ces poètes ont leurs mausolées, lieux de pélerinage. Poètes contre tyrans, ou parfois à leur service. L’idéologie et la littérature entretiennent, on le sait, des rapports compliqués. Non, ce n’est pas d’hier. 


L’idéologie et la religion entretiennent aussi des rapports compliqués. Une rivalité les oppose. Elle a pour enjeu l’éternité. 

Pour le visiteur qui débarque à Pyongyang, le premier geste obligé du voyage, avant d'arriver à l'hôtel, et même en pleine nuit, est d'aller, paraît-il, se prosterner devant les statues gigantesques des membres de la dynastie Kim.

« C'est le mur des lamentations », dit Claude Lanzman, en se balançant d'arrière en avant. 

Et un hommage contraint à la sublime lignée du Paektu. 

Si vous voulez, vous pourrez aller dire bonjour, ensuite, aux corps embaumés de Kim numéro 1 et de Kim numéro 2, au plus profond du Palais du soleil Kumsusan. 

Mausolée de Mao sur la place Tian’anmen, mausolée de Lénine sous les murs du Kremlin, mausolée de Hô Chi Minh à Hanoï, Palais du soleil Kumsusan à Pyongyang. Ils ont rejoint les pyramides de Gizeh, le Gour Emir de Samarkand et quelques millions d’autres tumulus oubliés dans leur course contre le temps.


Avant d'arriver à son hôtel, le voyageur qui, depuis l’aéroport, débarque à Téhéran passe, comme à Pyongyang, devant un monument bâti pour l'éternité. Il n'est pas obligé de s'y arrêter. Pourtant, il ne manque pas de l'apercevoir. Au bord de l'autoroute où son taxi crachote, c’est immanquable, il aperçoit le dôme, les minarets géants du mausolée de Khomeiny. 

Cette commémoration ayatollesque se voit répercutée, miroitée en écho par les fresques des martyrs de la Révolution, peintes couleur de sang, surplombant les axes majeurs de la capitale.

L'idéologie des révolutions, lorsqu'elle confine au totalitarisme, a pour conséquence que tout le monde ment. Et tout le monde sait que tout le monde ment, nous dit Hannah Arendt.

Le mensonge idéologique, nous dit-elle, s'accompagne d'une crise du témoignage, car ce qui s'oppose au mensonge n'est pas une vérité factuelle, mais la parole singulière.

Rien ne s'oppose autant au témoignage qu'un monument. Le monument est un mensonge, ou plutôt une fiction idéologique. La crise du témoignage vient avec le triomphe du monument.

Le monument veut être solitaire. Il faut être deux pour témoigner.


Quelques mois après notre premier périple en Iran, réalisé à l'été 2017, un mouvement de révolte était écrasé par la force. 

Quelques mois après notre second passage en Iran, réalisé à l'été 2019, un mouvement de révolte était écrasé dans un bain de sang.

Et après ce massacre, une guerre larvée avec les États-Unis.

À Téhéran, Mahyar, notre ami psychanalyste, finissait son service militaire. Il nous a envoyé une photo de lui, vêtu en civil, envoyé par l'armée pour encadrer une manifestation. 

Mahyar en était arrivé à espérer que Donald Trump envoie son armée pour envahir l'Iran, ou bombarde le pays, entraînant la chute du régime.

Qui peut avoir envie que Donald Trump bombarde son pays pour faire chuter le régime, sinon celui qui sait que son pays est une fiction ?

Mais l'Ouzbékistan aussi est une fiction, qui commence à peine à devenir un pays. La Biélorussie est une fiction. Combien d’autres pays sont encore des fictions ? 

L'URSS était une fiction, un vaste cauchemar idéologique. 

Les trop grands monuments à Tachkent, à Moscou, à Berlin Est, ailleurs, en témoignent malgré eux. Les trop grands Palais du peuple, les trop grands hôtels bâtis pour on ne sait qui, les quais de métro trop larges, les trop grands récits. Fictions, fictions. 

La Guerre froide est finie. La guerre contre l’Iran, contre la Corée du Nord n’auront pas lieu. 

Ou peut-être que si. 

La guerre n’est pas utile, ni les missiles de Trump, pour sortir d’une fiction. 

Pour témoigner, il faut être deux.


Benjamin Levy