« Double corps du roi », Macron dans la Drôme…

Nous voilà face au Double Corps du Roi avec sa part « éternelle », son art « inné »et constitutionnel de gouverner, et sa part fragile, mortelle, naturelle, personnalisée dans un homme, une femme, roi ou reine, et désormais un président.
Ernst Kantorowicz nous dit comment « Les Deux Corps du Roi » ( titre de son ouvragé édité chez Gallimard, en 1957) en théologie politique médiévale, procèdent de « la personne et la charge royales ». Le roi possède un corps terrestre, tout en incarnant le corps politique, éternel, que réclame la communauté constituée par le royaume, d’où un aspect mystique, l’onction du roi lors de son sacre qui l’instaure roi de droit divin. « Eternel » donc comme le sont les constitutions de nos Etats modernes…. Voilà, les enjeux vitaux pour notre survie de citoyen face à la souveraineté dans l’exercice de son autorité.
Aujourd’hui, les politologues, américains notamment, se penchent sur le fait que les lieux de pouvoir des Etats s’étant déplacés « au-dehors » pour laisser presque toute la place à l’ordre marchand capitaliste, politico-économique, ce double corps du roi, sa métaphore, s’est étendu aux conditions matérielles de la vie quotidienne, au point que la figure du « Corps Immortel » du roi deviendrait elle-même un produit. Nos réseaux sociaux et nos médias s’en donnent à coeur joie... avec ce qui vient d’arriver à notre Président Emmanuel Macron, le geste fou d’un royaliste au petit pied. Cela s’associe, ou en découle, la politique spectacle, le spectacle de ce qui incarne la suture de notre collectif, de notre vivre ensemble, en la personne du roi, celle maintenant du Président.
Or cela ne peut pas se voir avec nos yeux, à la télé notamment, car il est impossible de mettre en continuité le fragile, trop humain, d’un chef, et ce qu’il incarne comme lieu du pouvoir exécutif suprême, qui ne peut être visible même si on voulait l’appréhender au sens de sa personne physiquement .
Le Président, citoyen fragile et mortel comme tout le monde, recouvre de sa légitimité en tant que personne visible, la Constitution, immortelle, mais qui n’est pas une personne, reste  donc invisible… mais nommable  en paroles.

Nos chefs d’Etat ont voulu, ont su, ont accepté de veiller à cela. Depuis mai 2007, le Président Sarkozy s’employait, déjà, avec la politique spectacle qui lui est singulière, non pas à montrer cet invisible puisque c’est impossible, mais à en démontrer, voire en démonter, le mécanisme souterrain… par l’usage qu’il a fait de son intime, plus exactement de la part qu’il nous en donne à voir.

Aujourd’hui apparait une crise de la souveraineté, de sa représentation dans nos Etats modernes, spécialement avec l’Europe en train encore et encore de se constituer :qui saura pout-être instaurer cette place propre au deux corps du roi. Là se trouve remis en élaboration la nature du Un, non pas celui du fascisme, du führer Prinzip hitlérien, mais ce UN qui est écart entre les nombres, entre les citoyens. D’où cette place du chef et le Haro sur quiconque a du pouvoir ! Comme si la mise à mal de la souveraineté devenait systématique pour quiconque a le pouvoir. D’où la critique et la suspicion systématique de cynisme, au mieux d’opportunisme, de quiconque dirige. Pour Thomas  L. Dumm, universitaire américain (« Les élections présidentielles américaines de 1992 ; une nouvelle politique de la clôture », Futur Antérieur, N°12-13.) : « dans une époque de moindre liberté politique, un président pour réussir doit être quelqu’un de pragmatique, un négociateur né. Mais tout échec le fera succomber à la tentation d’user de son pouvoir sans garantie, pour engager des « tactiques clandestines », jusqu’à tomber en disgrâce.

A bon entendeur salut… !
Ce geste contre notre Président dévoile le fragile et l’intime de sa personne face à la République toute entière.
Mais un tel usage de l’intime, quelque soit sa teneur et son ampleur, et malgré l’imbécilité de la gifle, quiconque l’exhiberait risquerait d’accélérer cette disgrâce . C’est cela que surmonte brillamment Le Président E.Macron.
Car le risque dit encore Thomas L. Dumm est que « la dernière période de l’ère moderne, demande un effort intensif de la part des présidents pour dissiper l’atmosphère de profonde suspicion entourant les activités de l’Etat dont ils ont la charge (…) Dans cette perspective, la pratique du sacrifice du chef de l’exécutif présidentiel est en déclin parce qu’il n’est plus nécessaire de sacrifier , ce qui, déjà, de façon évidente, n’est plus »… Et cela parce que Les médias et les réseaux sociaux par nature font pencher la balance du « double corps du Président » dans l’intime genre tropisme américain dans la pratique de gouverner , cela nous concerne au plus haut point… Comme électeurs… qui se retrouveraient désormais en plein retour du totémisme présenté par Freud dans son ouvrage Totem et tabou. Il y décrit la place du père fondateur comme lien entre les fils qui vont s’employer à l’ériger en totem une fois tué pour en prendre les femmes…
Nous y voilà : un tel intime exhibe–t-il un sacrifice symbolique que ferait l’exécutif sur lui-même, en s’exhibant de la sorte ? Usage de son intime et sacrifice se rejoindraient-ils ici?
D’où une utopie, celle d’un tiers présent dans le schéma du « double corps du roi », d’un collège présidentiel , idée à creuser. Un tel collège obligerait à désavouer la belle et forte unité du masculin, et qui dirait enfin comment tolérer quelque entame de ce chef au masculin pour partager la souveraineté suprême avec deux autres partenaires, chacun présent à l’égal des deux autres sur les trois formant un collège présidentiel…
Hello les États faites  du trois d’un pouvoir exécutif quelque peu enfin féminisé, se sachant ouvert à un manque  et acceptant l’attente…

Jean-Jacques Moscovitz
Psychanalyste (Paris)